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Full text of "Oeuvres complètes, traduction de m. Guizot. Nouv. éd., entièrement revue avec une étude sur Shakespeare, des notices sur chaque pièce, et des notes"

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in  2009  witii  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.arcliive.org/details/oeuvrescomplte07sliakuoft 


ŒUVRES  COMPLETES 


DE 


SH AKSP  EARE 


VII 


Pari».  —  Typ.  TiMir  fils  aînc,  :;,  rjc  de.»  Gr-in-'s-AugasIinf. 


OEUVRES  COMPLÈTES 


DE 


SHAKSPEARE 


TRADUCTION 


DE 


L  GUIZOT 


NOUVELLE     EDITION     ENTIEREMENT     REVUE 

AVEC  UNE  ÉTUDE  SUR  SHAKSPEARE 
DES  NOTICES   SUR  CHAQUE   PIÈCE  ET  DES  NOTES 


^ 


3^  ^  ■ 

Henri  IV   (2^    partie»  ^      • 

HenriV,    Henri    VI    (I",    2-,    3'    parties.       *^ 


^ 
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K^J  ^^&^' 


PARIS 

LIBRAIRIE    ACADÉMIQUE 

DfDIER  ET  G"^,  LIBUAIRES-ÉDITEURS 

35,   QUAI     DES     AUGUSTINS,   35 

1874 
Tous  droits  réservés. 


l  f 


HENRI    IV 


TRAGÉDIE 


DEUXIÈME    PARTIE. 


T.    vu. 


NOTICE 


8Î.R    LA    DEUXIEME    PARTIE 


DE   HENRI    IV 


Henri  V  est  le  vérîlable  héros  de  la  seconde  partie  ;  son  avènement 
au  trône  et  le  grand  changement  qui  eu  résulte  sont  l'événement  du 
drame.  La  défaite  de  l'archevêque  d'York  et  celle  de  Northumberland 
ne  sont  que  le  complément  des  faits  contenus  dans  la  première 
partie.  Hotspur  n'est  plus  là  pour  donner  à  ces  faits  une  vie  qui 
leur  appartienne,  et  l'horrible  trahison  de  Westmoreland  n'est  pas 
de  nature  à  fonder  un  intérêt  dramatique.  Henri  IV  mourant  ne  se 
montre  que  pour  préparer  le  règne  de  son  fils,  et  toute  l'attention  se 
porte  déjà  sur  un  successeur  également  important  par  les  craintes 
et  par  les  espérances  qu'il  fait  naître. 

Ce  n'est  pas  tout  à  fait  à  l'histoire  que  Shakspeare  a  emprunté  le 
tableau  de  ces  divers  sentiments.  L'avènement  de  Henri  V  fut  géné- 
ralement un  sujet  de  joie  :  Ilollinshed  rapporte  que^  dans  les  trois 
jours  qui  suivirent  la  mort  de  son  père,  il  reçut  de  plusieurs  «  nobles 
hommes  et  honorables  personnages,  »  des  hommages  et  serments 
de  fidélité  tels  que  n'en  avait  reçu  aucun  des  rois  ses  prédécesseurs', 
«  tant  grande  espérance  et  bonne  attente  avait-on  des  heureuses 
«  suites  qui  par  cet  homme  devaient  advenir.  »  L'inconstante  ardeur 
des  esprits,  entretenue  par  de  fréquents  bouleversements,  faisait  né- 
cessairement d'un  nouveau  règne  un  sujet  d'espérances;  et  les 
troubles  qui  avaient  agile  le  règne  de  Henri  IV,  les  cruautés  qui  en 
avaienc  été  la  suite,  les  continuelles  méliances  qui  devraient  en  ré- 
sulter, portaient  naturellement  la  nation  à  tourner  les  yeux  vers 
un  jeune  prince  dont,   en    ce  temps   de    désordre,    les    dérégle- 

>  Chroniques  de  Hollinsbed,  t.  II,  p.  543. 


4  NOTICE 

ments  choquaient  beaucoup  moins  que  ses  qualités  généreuses  n'in- 
spiraient  de  confiance.  On  attribuait  d'ailleurs  une  partie  de  ces 
dérèglements  à  la  méfiance  jalouse  de  son  père,  qui,  en  le  tenant 
écarté  des  aCTaires  auxquelles  il  se  portait  avec  une  grande  ardeur, 
en  lui  ôtant  même  l'occasion  de  faire  éclater  ses  talents  militaires, 
avait  jeté  cet  esprit  impétueux  dans  des  voies  de  désordre  où  les 
mœurs  du  temps  ne  permettaient  guère  qu'on  s'arrêtât  sans  avoir 
atteint  les  derniers  excès.  liollinshed  attribue  à  la  malveillance  de 
ceux  qui  entouraient  le  roi  Henri  IV,  non-seulement  les  soupçons 
qu'il  était  disposé  à  concevoir  contre  son  fils,  mais  encore  les  bruits 
odieux  répandus  sur  la  conduite  de  ce  prince.  11  rapporte  une  occa- 
sion où  le  prince,  ayant  à  se  défendre  contre  certaines  insinuations 
qui  avaient  mis  la  mésintelligence  entre  son  père  et  lui,  se  rendit  à 
la  cour  avec  une  suite  dont  l'éclat  et  le  nombre  n'étaient  pas  faits 
pour  diminuer  les  soupçons  du  roi,  et  dans  un  costume  assez  singu- 
lier pour  que  le  chroniqueur  ait  cru  devoir  en  faire  mention.  C'était 
«  une  robe  (a  gowne,  probablement  un  long  manteau)  de  satin  bleu 
•  remplie  de  petits  trous  en  façon  d'œillets,  et  à  chaque  trou  pen- 
«  dait  à  un  fil  de  soie  l'aiguille  avec  laquelle  il  avait  été  cousu.  » 
(juoi  qu'on  puisse  penser  de  la  gène  des  mouvements  d'un  homme 
vêtu  d'une  manière  si  inquiétante,  le  prince  se  jeta  aux  pieds  de  son 
père,  et,  après  avoir  protesté  de  sa  fidélité,  lui  présenta  son  poi- 
gnard, afin  qu'il  se  délivrât  de  ses  soupçons  en  le  tuant,  «  et  en 
présence  de  ces  lords,  ajouta-t-il,  et  devant  Dieu  au  jour  du  juge- 
«  ment,  je  jure  ma  foi  de  vous  le  pardonner  hautement.  »  Le  roi 
attendri,  jeta  le  poignard,  embrassa  son  fils  les  larmes  aux  yeux, 
lui  avoua  ses  soupçons,  et  déclara  en  même  temps  qu'ils  étaient 
i.'llacés.  Le  ])rince  demanda  la  punition  de  ses  accusateurs  ;  le  roi 
répondit  que  la  prudence  exigeait  quelques  délais,  et  ne  punit  point. 
Mais  il  paraît  que  l'opinion  générale  vengeait  suffisanmient  le  jeune 
prince;  et  sans  croire  prétisémcnt  avec  liollinshed,  qui  d'ailleurs  se 
contredit  sur  ce  point,  que  Henri  ail  toujours  eu  soin  «  de  contenir 
«  ses  affections  dans  le  sentier  de  la  vertu  »,  on  est  porté  à  supposer 
quelque  exagération  dans  le  récit  des  déportements  de  sa  jeunesse 
rendus  plus  remarquables  par  la  révolution  subite  qui  les  a  terminés» 
et  par  l'éclat  de  gloire  qui  les  a  suivis. 

Shakspeare  devait  naturellement  adopter  la  tradition  la  plus  favo- 
rable à  l't  (Tet  dramatique;  il  a  senti  aussi  combien  le  rôle  d'un  roi 
et  d'un  père  mourant,  inquiet  sur  l'avenir  de  son  fils  et  de  ses  sujets, 
était  plus  pKipre  à  produire  sur  la  scène  \\n  tableau  liMidiant  cl 
pathétique  ;   et  de  môme  qu'il  a  inventé  pour  la  beauté  de  son  dé» 


SUR  LA  DEUXIEME  PARTIE  DE  HENRI  IV.   5 

noftment  l'épisode  de  Gascoygne ,  ii  :;  a! mté,  à  la  scène  de  la  mort 
de  Henri  IV,  des  développements  qui  la  rendent  infiniment  plus  inté- 
ressante. Hollinshed  rapporte  simplement  que  le  roi  s'apercevant 
qu'on  avait  ôté  sa  couronne  de  dessus  son  chevet,  et  apprenant  que 
c'était  le  prince  qui  l'avait  emportée,  le  fil  venir  et  lui  demanda 
raison  de  cette  conduite  :  «  Sur  quoi  le  prince,  avec  un  bon  courage, 
«  lui  répondit: — Sire,  à  mon  jugement  et  à  celui  de  tout  le  monde, 
«  vous  paraissiez  mort.  Donc,  comme  votre  plus  proche  héritier 
«  connu,  j'ai  pris  cette  couronne  comme  mienne  et  uon  comme 
«  vôtre. — Bien,  mon  fils,  dit  le  roi  avec  un  grand  soupir,  quel  droit 
«  j'y  avais,  Dieu  le  sait! — Bien,  dit  le  prince,  si  vous  mourez  roi, 
"  j'aurai  la  couronne,  et  je  me  fie  de  la  garder  avec  mon  épée  contre 
•  tous  mes  ennemis,  comme  vous  avez  fait. — Etant  ainsi,  dit  le  roi, 
€  je  remets  tout  à  Dieu  et  souvenez-vous  de  bien  faire.  Ce  que  di- 
«  sant,  il  se  tourna  dans  son  lit,  et  bientôt  après  s'en  alla  à  Dieu.  » 
Peut-être  la  réponse  du  jeune  prince,  rendue  comme  un  poète  l'eût 
su  rendre,  aurait-elle  été  préférable  au  discours  étudié  que  lui  prête 
Shakspeare  ;  cependant  il  en  a  conservé  une  partie  dans  la  dernière 
réplique  du  prince  de  Galles,  et  le  reste  de  la  scène  olfre  de  grandes 
beautés,  ainsi  que  celles  qui  suivent  entre  Gascoygne  et  les  princes.  En 
tout,  Shakspeare  paraît  avoir  voulu  racheter  par  des  beautés  de  détail 
la  froideur  nécessaire  de  la  partie  tragique;  elle  en  offre  beaucoup, 
et  le  style  en  est  généralement  plus  soigné  et  plus  exempt  de  bizarrerie 
que  celui  de  la  plupart  de  ses  autres  pièces  historiques. 

La  partie  comique,  très-importante  et  très-considérable  dans  cette 
seconde  partie  de  Henri  IV,  n'est  cependant  pas  égale  en  mérite  à 
ce  qu'offre,  dans  le  même  genre,  la  première  partie.  Fâlstaff  est 
parvenu,  il  a  une  pension,  des  grades;  ses  rapports  avec  le  prince 
sont  moins  fréquents;  son  esprit  ne  lui  sert  donc  plus  aussi  fré- 
quemment à  se  tirer  de  ces  embarras  qui  le  rendaient  si  comique; 
et  la  comédie  est  obligée  de  descendre  d'un  étage  pour  le  représenter 
dans  sa  propre  nature,  livré  à  ses  goûts  véritables  et  au  milieu  des 
misérables  dont  il  fait  sa  société,  ou  des  imbéciles  qu'il  a  encore 
besoin  de  duper.  Ces  tableaux  sont  sans  doute  d'une  vérité  frappante 
et  abondent  en  traits  comiques,  mais  la  vérité  n'est  pas  toujours  assez 
loin  du  dégoût  pour  que  le  comique  nous  trouve  alors  disposés  à 
toute  la  joie  qu'il  inspire;  et  les  personnages  sur  qui  tombe  le 
ridicule  ne  nous  paraissent  pas  toujours  valoir  la  peine  qu'on  en  rie. 
Cependant  le  caractère  de  Fâlstaff  est  parfaitement  soutenu,  et  se 
retrouvera  tout  entier  quand  on  le  verra  reparaître  ailleurs. 

La  seconde  partie  de  Henri  IV  a  paru,  à  ce  qu'on  croit,  en  1.^98; 


6  NOTICE 

avant  cette  époque,  on  représentait  sur  la  scène  anglaise  une  pièce 
intitulée  les  Fameuses  Victoires  de  Henri  V,  sorte  de  farce  tragi- 
comique  dépour\Tje  de  tout  mérite.  Rien  ne  pourrait  mieux  faire 
comprendre  que  ce  vieux  drame  la  merveilleuse  transformation 
qu'opéra  Shakspeare  dans  les  représeiilations  tliù*<uales  du  siècle 
d'ElisabeUi. 


HENRI   IV 

TRAGÉDIE 

DEUXIÈME      PARTIE 


PERSONNAGES 


ses  fils. 


LE  ROI  HENRI  IV. 
HENRI,  prince  de  Galles,' 

ensuite  roi  sous  le  nom  de 

Henri  V. 
THOMAS,  duc  de  Clarence. 
LE  PRINCE  JEAN  de  Lan- 

castre,  ensuite  duc  de  Bed- 

ford. 
LE  PRINCE  HUMPHROYl 

de  Glocester,  ensuite  duc 

de  Glocester.  j 

LE  COMTE  deWARWICK\ 
LECOMTEDEWESTMO-    narti.an.; 

RE  L  AND.  >P!!.,!f° 


du  roi. 


GOWFR 

HARCOCRT. 

Lh  GkaNij  JCGE  du  banc  du  roi 

UN  G  ENT1LH0MME  attaché  au  grand 

juge. 
LK    COMTE    DE    NOR- 

THU.MBERLAND. 
SCROOP.archevèc).  d'York 
LOKD  MOWBRAY. 
LORD  HAS  I INGS. 
LORD  BARDOLPH. 
SIR  JOHN  COLEVILLE. 
TRAVERS,)  doraestiques  de  Nor- 
MORTON,  i        thumberland. 


ennemis, 
du  roi. 


'  [  attachés  au  prince  Henri, 
juges  de  comtés. 


FALSTAFF. 

BARDOLPH. 

PISTOL. 

UN  PAGE. 

FOINS,, 

PETO. I 

SHALLOW. 

SILENCE . 

DAVY,  domestique  de  Shallow. 

mouldy; ' 

SHADOW, 

WART, 

FEEBLE. 

BULLCALF' 

FAN  G, 

SNARE,      ( 

LA  RENOMMEE. 

UN  PORTIER. 

UN  DANSEUR  qui  prononce  l'épilo- 
gue. 

LADY  NORTHUMBERLAND. 

LADY  PERCY. 

L'HOTESSE  QUICKLY. 

DOI.L  TEAR-SHEET. 

Lords  et  autres  personnages  de  sui- 
te, OFFICIERS,  SOLDATS  ,  MESSAGERS, 
GARÇONS  DE  CABARET,  SERGENTS,  PI- 
QCECRS,  ETC. 


recrues. 


officiers  du  shérif. 


PROLOGUE 


A  Warkworth.   Devant  le  château  de  Northumberland. 


Entre  LA    RENOMMÉE ,  son  vêtement  parsemé  de   langues 

peintes. 

LA  RENOMMÉE. — Ouvrez  les  oreilles  :  et  qui  de  vous, 
lorsque  la  bruyante  Renommée  se  fait  entendre,  voudra 
fermer  les  routes  de  Touïe?  C'est  moi  qui,  depuis  l'O- 
rient jusqu'aux  lieux  où  s'abaisse  l'Occident,  faisant  du 


8  PROLOGUE. 

vent  mon  cheral  de  voyage,  divulgue  sans  cesse  les  en- 
treprises commencées  sur  ce  globe  de  la  terre.  Sur  mes 
langues  court  sans  cesse  le  scandale  que  je  répands  dans 
tous  les  idiomes,  remplissaut  de  bruits  mensongers  les 
oreilles  des  hommes.  Je  parle  de  paix,  tandis  que.  cachée 
sous  le  sourire  de  la  tranquillité,  la  haine  déchire  le 
monde.  Et  quel  autre  que  la  Renommée,  quel  autre  que 
moi  produit  le  terrible  appareil  des  armées,  et  les  pré- 
paratifs de  défense,  lorsque,  gonflée  d'autres  maux, 
Tannée  monstrueuse  parait  prête  à  donner  des  fils  au 
féroce  tyran  de  la  guerre? — La  Renommée  est  une  flûte 
où  soufflent  les  soupçons,  les  inquiétudes,  les  conjec- 
tures, et  dont  la  touche  est  si  simple  et  si  facile  qu'elle 
peut  être  jouée  par  le  monstre  stupide  aus  têtes  innom- 
brables, l'inconstante  et  factieuse  multitude.  Mais  qu'ai- 
je  besoin  d'anatomiser  ma  personne  ici.  au  milieu  de 
ma  propre  famille  ?  Pourquoi  la  Renommée  se  trouve- 
t-elle  en  ce  heu?  Je  cours  devant  la  victoire  du  roi  Henri 
qui,  dans  les  plaines  sanglantes  de  Shrewsbury.  a  ter- 
rassé le  jeune  Hotspur  et  ses  guerriers,  éteignant  le 
flambeau  de  l'audacieuse  révolte  dans  le  sang  même  des 
rebelles.  Mais  à  quoi  pensai-je  de  débuter  par  dire  ici  la 
vérité  !  Mon  rôle  est  plutôt  de  répandre  au  loin  que  Henri 
Monmouth  a  succombé  sous  la  colère  du  noble  Hotspur. 
que  ie  roi  lui-même  a  baissé,  aussi  bas  que  le  tombeau. 
sa  tête  sacrée  devant  la  rage  de  Douglas.  Voilà  les  bruits 
que  j*ai  semés  au  travers  des  villes  rustiques  situées 
entre  ces  plaines  royales  de  Shrewsbury,  et  celte  masse 
de  pierres  inégales,  repaire  vermoulu  où  le  père  de 
Hotspur,  le  vieux  Xorthimiberland,  contrefait  le  malade. 
Les  messagers  arrivent  épuisés,  et  pas  un  d'eux  n'ap- 
porte d'autres  nouvelles  que  celles  qu'ils  ont  apprises 
de  moi.  Ils  reçoivent  des  langues  de  la  Renommée,  de 
flatteurs  et  consolants  mensonges,  pires  qup  le  récit  des 
maux  véiitables. 

(Elle  >oru; 


ACTE    PREMIER 


SCENE  1 

Au    même    endroit. 
LE  PORT.lER  est  devant  la  porte.  Knlre  lord  BARDOI.PII. 

HAnnoLPii. — Qui  garde  la  porto  ici?  Holà! — Où  0,9,1  In 
comte? 

LK  pouTiER. — Sous  quel  nom  vous  annoncerai-je? 

BARDOLPH. — Dis  ftu  comte  que  le  lord  Bardolph  l'atlend 
ici. 

LE  poRTiKR.  •  Sa  Seip;nenrie  est  aller»  se  promener 
dans  le  vert^er.  Qne  Votre  Honneur  veuilh;  bien  [irendre 
la  peine  do  frapper  seulement  à  la  porte,  et  il  va  vous 
répondre  lui-mrme. 

(Entre  Northumborland.) 

nARnoi.rn. — Voilà  le  comte. 

Noirrni  MitKRLANn. — Ou(;lles  nouvelles,  lord  Bardolph? 
ChaipKî  minute  aujourd'lini  devrait  enfanter  quelque 
nouveau  fait.  Les  temps  sont  désordonnés,  et  la  Discorde, 
comme  un  coni-sier  écliautTé  par  uikî  trop  forte  noniri- 
ture,  a  brisé  son  frein  avec  fureur  et  renverse;  tout  sur 
son  passage. 

riAHDoLi'u. — Noble  comte,  je  vous  apporte  des  nouvelles 
sûres  d(î  Sbriiwsbury. 

NOnTiuiMiir.RLANi). — Bonuos,  s'il  pl;iît  à  Dieu! 

BARDOi-pii.— Aussi  bennes  que  le  coMir  l(!s  peut  désirer. 
— Ije  roi  est  blessé  presque  à  mort  ;  et  de  la  main  de  mi- 
lord  votre  fils,  le  prince  Henri  tué  roide;  les  dcMix  Bloiint 
tués  par  Douglas;  ]o  jeune  [trince  Jean,  Westmoreland 
et  Stafford  ont  fui  du  clianq)  de  balailb;  ;  et  le  coclion  de 


10  HENRI    IV. 

Henri  Monmouth,  le  lourd  sir  Jean  est  prisonnier  de 
votre  fils.  Oh!  jamais  depuis  les  jours  de  bonheur  de 
César,  aucun  temps  n'a  été  illustré  d'une  pareille  journée 
si  bien  défendue,  si  bien  conduite,  et  si  complètement 
gagnée. 

NORTHUMBERLAND.  —  D'où  teuez-vous  ces  nouvelles? 
Avez -vous  vu  le  champ  de  bataille?  Venez -vous  de 
Shrewsbury  ? 

BARDOLPH. — J'ai  parlé,  milord,  à  quelqu'un  qui  en  ve- 
nait, un  gentilhomme  de  bonne  race  et  d'un  nom  recom- 
mandable,  qui  m'a  de  lui-même  raconté  ces  nouvelles* 
comme  véritables. 

NORTHUMBERLAND. — J'aperçois  Travers,  mon  domes- 
tique, que  j'avais  envoyé  mardi  dernier  pour  tâcher 
d'apprendre  quelques  nouvelles. 

BARDOLPH. — Milord,  je  l'ai  dépassé  sur  la  route;  il  ne 
sait  rien  de  certain  que  ce  qu'il  peut  avoir  appris  de  moi. 

(Entre  Travers.) 

NORTHUMBERLAND. — Eh  bien,  Travers,  quelles  bonnes 
nouvelles  nous  apportez-vous? 

TRAVERS.  —  Milord ,  sir  Jean  Umfre ville  m'a  fait  re- 
tourner sur  mes  pas  avec  de  joyeuses  nouvelles.  Comme 
il  était  mieux  monté  que  moi,  il  m'a  devancé.  Après  lui 
j'ai  vu  venir,  piquant  avec  ardeur,  un  cavalier  presque 
épuisé  de  la  rapidité  de  sa  course,  qui  s'est  arrêté  près 
de  moi  pour  laisser  soafûer  son  cheval  tout  ensanglanté  : 
il  s'est  informé  du  chemin  de  Chester;  et  je  lui  ai  de- 
mandé des  jiouvelles  de  Shrewsbury.  Il  m'a  dit  que  la 
cause  des  rebelles  n'avai'  pas  été  heureuse,  et  que  l'épe- 
ron du  jeune  Henri  Percy  était  refroidi.  En  disant  ces 
mots,  il  abandonne  la  bride  à  son  cheval  courageux,  et, 
courbé  en  avant,  il  enfonce  ses  éperons  tout  entiers  dans 
les  flancs  haletants  de  la  pauvre  bête,  et  partant  d'un 
élan,  sans  attendre  d'autres  questions,  il  semblait  dans 
sa  course  dévorer  le  chemin. 

NORTHUMBERLAND. — Ah! — Répète. — H  t'a  dit  que  l'épe- 
ron  du  jeune  Percy  était  refroidi  ?  Qu'llotspur  était  sans 
vigueur?  Hue  les  rebelles  avaient  été  malheureux? 

BARDOLPH. — ?iiiJord,  je  n'ai  que  cela  à  vous  dire.  Si  le 


ACTE  I,    SCÈNE   I,  11 

jeune  lord  votre  fils  n'a  pas  l'avantage,  sur  mon  hon- 
neur je  consens  à  donner  ma  baronnie  pour  un  lacet  de 
soie;  n'en  parlons  plus. 

NORTHUMBERLAND. — Eh  pourquoi  douc  le  cavalier  qui 
a  rencontré  Travers  lui  aurait-il  donné  les  indices  d'une 
défaite? 

BARDOLPH. — Oui?  Lui ?  Bou,  c'était  quelque  misérable 
qui  avait  volé  le  cheval  qu'il  montait,  et  qui,  sur  ma 
vie,  a  parlé  au  hasard  :  mais,  tenez,  voici  encore  des 
nouvelles. 

;Entre  Jtorton.) 

NORTHUMBERLAND. — Mais  quoi,  le  front  de  cet  homme, 
semblable  à  la  couverture  d'un  livre,  annonce  un  vo- 
lume du  genre  tragique.  Tel  est  l'aspect  du  rivage  lors- 
qu'il porte  encore  la  trace  de  la  tyrannique  invasion  des 
flots.  Parle,  Morton,  viens-tu  de  Shrewsbury? 

MORTON. — Mon  noble  lord,  je  fuis  de  ShrewsbiuT-,  où 
la  mort  détestée  a  revêtu  ses  traits  les  plus  hideux  pour 
porter  l'effroi  dans  notre  parti. 

NORTHUMBERLAND. — Comment  se  portent  mon  fils  et 
mon  frère? — Tu  trembles,  et  la  pâleur  de  tes  joues  est 
plus  prompte  que  ta  langue  à  me  révéler  ton  message. 
Tel,  et  ainsi  que  toi  défaillant,  inanimé,  sombre,  la  mort 
dans  les  yeux,  vaincu  par  le  malheur,  parut  celui  qui 
dans  la  profondeur  de  la  nuit  ouvrant  le  rideau  de  Priam, 
essaya  de  lui  dire  que  la  moitié  de  la  ville  de  Troie  était 
consumée  ;  Priam  vit  la  flamme  avant  que  son  serviteur 
eût  pu  retrouV'er  la  voix.  Et  moi,  je  vois  la  mort  de  mon 
cher  Percy  avant  que  tu  me  l'annonces.  Je  vois  que  tu 
voudrais  me  dire  :  «  Votre  fils  a  fait  ceci  et  ceci  ;  votre 
frère  cela  ;  ainsi  a  combattu  le  noble  Douglas  :  «  tu  vou- 
drais arrêter  mon  oreille  avide  sur  le  récit  de  leurs  vail- 
lantes prouesses,  mais  l'arrêtant  en  effet  tout  à  coup, 
un  soupir  gardé  pour  la  fin  va  dissiper  d'un  souffle  toutes 
ces  louanges,  et  terminer  tout  par  ces  mots  :  «  Frère, 
fils,  tous  sont  morts.  " 

MORTON. — Douglas  est  vivant  et  votre  frère  aussi,  mais 
pour  milord  votre  fils.... 

NORTHUMBERLAND. — Quoi,  il  est  Hiort  !  Vois  combien  la 


12  HENRI    IV. 

crainte  est  prompte  !  Celui  qui  ne  fait  que  redouter  en- 
core ce  qu'il  voudrait  ne  pas  apprendre  sait  par  instinct 
démêler  dans  les  yeux  d'autrui  que  ce  qu'il  redoute  est 
arrivé. —  Cependant  parle,  Morton;  dis  à  ton  maître 
que  sa  prescience  lui  a  menti,  et  je  recevrai  cela  comme 
un  affront  qui  m'est  cher;  et  je  t'enrichirai  pour  récom- 
pense de  cette  injure. 

MORTON. — Vous  êtes  trop  grand  pour  que  je  vous  con- 
tredise. Votre  pressentiment  n'est  que  trop  vrai,  et  vos 
craintes  que  trop  fondées. 

NORTHUMBERLAND. — Malgré  tout,  Cela  ne  dit  pas  que 
Percy  soit  mort.  Je  vois  un  cruel  aveu  dans  tes  regards  ; 
tu  secoues  la  tête,  et  tiens  pour  dangereux  ou  criminel 
de  dire  la  vérité.  S'il  est  tlié,  dis- le;  ce  ne  sera  point 
une  fau  te  que  d'annoncer  sa  mort  :  c'en  est  une  que  de 
mentir  sur  une  mort  véritable,  mais  non  pas  de  dire  que 
le  mort  ne  vit  plus. 

MORTON. — Cependant  celui  qui  le  premier  apporte  une 
fâcheuse  nouvelle  est  chargé  d'un  office  où  tout  est  perte 
pour  lui.  De  ce  moment  sa  voix  prend  le  son  d'une  clo- 
che funèbre  qu'on  se  rappelle  toujours  accompagnant 
de  son  tintement  la  mort  d'un  ami. 

BARDOLPH.— Non,  milord,  je  ne  puis  croire  que  votre 
fils  soit  mort. 

MORTON. — Je  suis  bien  affligé  d'être  obligé  de  vous 
forcer  à  croire  ce  que  je  demanderais  au  ciel  de  n'avoir 
pas  vu.  Mais  mes  propres  yeux  l'ont  vu,  sanglant,  épuisé 
hors  d'haleine,  et  ne  répondant  plus  que  par  de  faibles 
coups  à  ceux  d'Henri  Monmouth,  dont  la  rapide  fureur 
a  renversé  Percy,  jusqu'alors  invincible ,  sur  la  pous- 
sière, d'où  il  ne  s'est  plus  depuis  relevé  vivant.  La  mort 
de  ce  héros,  dont  l'ardeur  enflammait  le  plus  stupide  ma- 
nant de  son  camp,  une  fois  ébruitée,  a  glacé  l'ardeur  du 
plus  brillant  courage  de  son  armée  :  car  c'était  de  la 
trempe  de  son  âme  que  son  parti  empruntait  la  fermeté 
de  l'acier;  une  fois  qu'elle  a  été  détruite  en  lui,  tout  le 
reste  s'est  affaissé  sur  soi-même,  comme  un  plomb 
inerte  et  lourd  ;  et  de  même  qu'une  masse  pesante  de 
sa  natm-e  vole  avec  d'aulant  plus  de  vitesse  qu'elle  est 


ACTE   I,    SCfcNE   I.  13 

lancée  par  une  force  supérieure  ;  ainsi,  lorsque  la  perte 
de  Hotspur  eut  appesanti  nos  soldats,  ce  poids  reçut  de 
la  peur  une  telle  rapidité,  que  la  flèche  volant  vers  son 
but  ne  surpasse  pas  en  légèreté  nos  soldats  voulant 
chercher  leur  salut  loin  du  champ  de  bataille.  Alors  le 
noble  Worcester  fut  trop  tôt  fait  prisonnier;  et  ce  fou- 
gueux Ecossais,  le  sanglant  Douglas,  dont  l'active  et  la- 
borieuse épée  avait  tué  jusqu'à  trois  fois  la  ressemblance 
du  roi,  commença  à  mollir  et  perdre  cœur,  et  honora 
de  son  exemple  la  honte  de  ceux  qui  tournaient  le  dos  ! 
La  frayeur  le  fit  trébucher  en  fuyant,  et  il  fut  pris.  En- 
fin, le  résumé  de  tout  ceci,  c'est  que  le  roi  a  la  victoire  ; 
et  il  a  envoyé  un  détachement  avec  ordre  de  marcher  à 
grands  pas  contre  vous,  milord,  sous  la  conduite  du 
jeune  Lancastre  et  de  Westmoreland.  Voilà  toutes  les 
nouvelles. 

NORTHLMBERLAND. — J'aurai  assez  de  temps  pour  pleurer 
ce  malheur.  Dans  le  poison  se  trouve  le  remède.  Cette 
nouvelle,  si  j'eusse  joui  de  la  santé,  m'aurait  rendu  ma- 
lade ;  me  trouvant  malade ,  elle  m'a  en  quelque  sorte 
guéri.  Ainsi  qu'un  malheureux  dont  les  nerfs  affaiblis 
par  la  fièvre  fléchissent,  comme  des  gonds  sans  force, 
sous  le  poids  de  la  vie,  et  qui  dans  l'impatience  de  son 
accès  s'élance,  semblable  à  la  flamme,  des  bras  de  son 
gardien  ;  ainsi  mes  membres ,  affaibhs  par  la  douleur, 
trouvent  dans  la  rage  de  la  douleur  une  force  triple  de 
leur  vigueur  naturelle.  Loin  d'ici,  faible  béquille;  main- 
tenant c'est  un  gantelet  écailleux  avec  des  charnières 
d'acier  qui  doit  revêtir  cette  main.  Loin  de  moi  aussi, 
bonnet  de  malade,  trop  incertaine  sauvegarde  d'une  tête 
que  des  princes  fortifiés  par  la  conquête  aspirent  à  frap- 
per. Ceignez  de  fer  mon  front.  Vienne  l'heure  la  plus 
effroyable  qu'osent  annoncer  la  haine  et  les  circon- 
'stances  ;  qu'elle  menace  de  ses  regards  Northumberland 
au  désespoir;  que  le  ciel  et  la  terre  se  confondent j  que 
la  main  de  la  nature  ne  contienne  plus  l'impétuosité  des 
flots  ;  que  l'ordre  périsse  ;  et  que  ce  monde  cesse  d'être 
un  théâtre  où  la  discorde  se  nourrit  de  languissantes 
querelles  ;  que  l'esprit  de  Gain  le  premier-né  s'empare  de 


14  HENRI    IV. 

tous  les  cœurs  ;  que,  toutes  les  ûmes  se  précipitant  dans 
une  sanglante  carrière,  cette  t'^rrible  scène  finisse  en 
laissant  aux  ténèÎDres  le  soin  d'ensevelir  les  morts. 

TRAVERS. — Ce  violent  transport  aggrave  votre  mal , 
milord. 

BARDOLPH. — Cher  comte,  ne  faites  pas  divorce  avec 
votre  prudence. 

NORTON. — La  vie  de  tous  vos  confédérés  qui  vous  ai- 
ment repose  sur  votre  santé  ;  si  vous  vous  abandonnez 
ainsi  à  des  passions  orageuses,  elle  doit  nécessairement 
dépérir.  Mon  noble  lord,  vous  vous  êtes  déterminé  à 
risquer  les  chances  de  la  guerre,  et  avant  de  dire  :  ras- 
semblons une  armée,  vous  avez  calculé  la  somme  de 
tous  ses  hasards.  Vous  avez  supposé  d'avance  que  dans 
la  dispensation  des  coups  votre  fils  pouvait  périr  ;  vous 
saviez  qu'il  marchait  sur  les  périls,  sur  un  bord  escarpé 
où  la  chute  était  plus  vraisemblable  que  le  salut  ;  vous 
étiez  bien  averti  que  sa  chair  était  susceptible  de  bles- 
sures et  de  plaies,  et  que  son  ardent  courage  le  lancerait 
toujours  aux  lieux  où  serait  plus  actif  le  commerce  des 
dangers  ;  et  cependant  vous  lui  avez  dit  :  marche.  Nulle 
de  ces  considérations,  bien  que  vivement  présentes  à 
votre  imagination,  n'a  pu  vous  détourner  de  cette  entre- 
prise obstinément  résolue  dans  votre  âme.  Qu'est-il  donc 
arrivé?  ou  qu'a  produit  cette  entreprise  audacieuse, 
sinon  l'événement  qui  devait  probablement  advenir? 

BARDOLPH. — Nous  tous  qui  sommes  intéressés  dans 
cette  perte ,  nous  savions  que  nous  nous  hasardions  sur 
une  mer  si  dangereuse  qu'il  y  avait  dix  contre  un  à  parier 
que  nous  y  laisserions  la  vie.  Cependant  nous  en  avons 
couru  les  risques.  Pour  conquérir  l'avantage  que  nous 
nous  proposions,  nous  avons  étouffé  la  considération  du 
péril  presque  évident  que  nous  avions  à  redouter.  Puis- 
que nous  avons  fait  naufrage,  hasardons  encore.  Venez; 
nous  mettrons  tout  dehors,  corps  et  biens, 

MORTON. — Il  en  est  plus  que  temps  ;  et,  mon  noble  et 
digne  lord  ,  j'ai  appris  avec  certitude,  et  ce  que  je  vous 
dis  ici  est  véritable,  que  le  noble  archevêque  d'York 
était  en  marche  à  la  tête  d'une  armée  bien  disciplinée. 


ACTE  I,    SCENE   II.  45 

C'est  un  homme  qui  attache  à  lui  ses  partisans  par  un 
double  hen.  Votre  iils,  milord,  n'avait  que  les  corps,  des 
ombres,  des  simulacres  de  soldats.  Ce  mot  de  rébellion 
séparait  leurs  âmes  de  l'action  de  leurs  corps.  Ils  ne 
combattaient  qu'avec  répugnance  et  contrainte,  comme 
on  avale  une  médecine.  Leurs  armes  semblaient  seules 
de  notre  parti  ;  car  pour  leur  courage  et  leurs  âmes,  ce 
mot  de  rébellion  les  avait  congelés  comme  le  poisson 
dans  un  étang  glacé.  Mais  aujourd'hui  l'archevêque 
tourne  l'insurrection  en  entreprise  religieuse  :  regardé 
comme  un  homme  de  pures  et  saintes  pensées,  il  est 
suivi  à  la  fois  des  corps  et  des  âmes;  sa  puissance  s'élève 
fortifiée  par  le  sang  du  beau  roi  Richard  versé  sur  les 
pierres  de  Pomfret.  Il  fait  descendre  du  ciel  sa  querelle 
et  sa  cause  ;  il  annonce  à  tous  qu'il  veut  délivrer  une 
terre  ensanglantée,  respirant  à  peine  sous  le  puissant 
Bohngbroke  ;  grands  et  petits  s'assemblent  par  troupeaux 
pour  le  suivre. 

NORTHU.MBERLAND. — Je  le  savais  auparavant;  mais  je 
l'avoue,  cette  douleur  présente  l'avait  effacé  de  ma  mé- 
moire. Entrez  avec  moi,  et  que  chacun  donne  son  avis 
sur  les  moyens  les  plus  favorables  à  notre  sûreté  et  à 
notre  vengeance.  Faisons  partir  des  courriers  et  des 
lettres;  hâtons  nous  de  nous  faire  des  amis  :  jamais  on 
n'en  eut  si  peu,  et  jamais  on  eut  tant  de  besoin  d'en 

avoir.  (ils  sortent.) 

SCÈNE  II 

Une  rue  de  Londres. 

Entre  SIR  JEAN  FALSTAFF,  suivi  de  son  page  qui  porte 
son  e'pée  et  son  bouclier. 

FALSTAFF.  — Eh  bien,  page,  grand  colosse,  que  dit  le 
docteur,  que  dit-il  de  mon  urine  ? 

LE  PAGE. — Monsieur,  il  a  dit  que  l'urine  en  elle-même 
était  bonne  et  bien  saine  ;  mais  que  la  personne  dont 
elle  sortait  avait  l'air  d'être  attaquée  de  plus  de  maladies 
qu'elle  ne  s'imaginait. 


!6  HENRI   IV. 

FALSTAFF. — Enfin  les  gens  de  toute  espèce  se  font  une 
gloire  de  tirer  sur  moi.  La  cervelle  de  celte  argile  si 
ridiculement  pétrie ,  qu'on  appelle  homme ,  n'est  pas 
capable  de  rien  inventer  de  plus  plaisant  et  de  plus  risi- 
ble,  que  ce  que  j'invente  moi-même,  ou  ce  qui  s'invente 
sui  mon  compte.  Non-seulement  je  suis  facétieux,  moi, 
mais  c'est  encore  moi  qui  suis  la  cause  de  tout  l'esprit 
que  peuvent  avoir  les  autres.  Je  ressemble,  en  marchant 
devant  toi ,  à  une  laie  qui  a  étouffé  toute  sa  portée  hors 
un  seul  petit.  Si  le  prince,  en  te  mettant  à  mon  service, 
a  eu  quelque  autre  intention  que  celle  de  me  faire  res- 
sortir, je  veux  bien  n'avoir  pas  le  sens  commun.  Petit- 
maître  de  mandragore  '  que  tu  es,  tu  serais  plus  propre 
à  figurer  sur  mon  chapeau  qu'à  courir  sur  mes  talons. 
Ma  foi,  je  n'avais  pas  encore  fait  usage  d'une  agate  ^  ;  je 
ne  te  ferai  monter  pourtant  ni  en  or,  ni  en  argent,  mais 
je  t'empaqueterai  dans  de  "mauvais  haillons  pour  te  ren- 
voyer à  ton  maître,  en  manière  de  bijou  ;  oui,  à  ce  jou- 
venceau, le  prince  ton  maître,  dont  le  menton  n'est  pas 
encore  emplumé  :  j'aurai  de  la  barbe  dans  la  paume  de 
ma  main  avant  qu'il  en  ait  sur  les  joues.  Cependant  il  ne 
fera  pas  difficulté  de  vous  dire  que  sa  face  est  une  face 
royale.  Je  ne  sais  quand  il  plaira  au  bon  Dieu  d'y  donner 
le  dernier  coup.  Elle  n'a  pas  encore  perdu  un  poil  ',  et  il 
est  bien  sûr  de  la  garder  toujours  face  royale,  car  jamais 
un  barbier  n'en  tirera  six  pence  *  ;  et  cependant  il  veut 

*  On  supposait  que  la  mandragore  représentait  en  petitla  figure 
d'un  homme. 

*  Iwas  never  manned  with  an  agate  till  now.  Il  parait  que  l'agate 
au  doigt  était  le  signe  de  dignité  d'un  alderman.  Le  peu  d'épais- 
deur  de  la  pierre,  et  les  figures  qu'elle  représente,  en  font  assez 
souvent  dans  Shakspeare  un  objet  de  comparaison  pour  des 
figures  minces  et  petites.  Manned  signifie  servi,  pourvu  d'un 
imlet  (man).  Selon  toute  apparence,  il  signifiait  aussi  du  temps  de 
Shakspeare,  qui  a  la  main  garnie  ;  man  dans  le  sens  de  main,  est 
encore  en  anglais  la  racine  de  plusieurs  mots;  dans  cette  suppo- 
sition manned  produirait  ici  un  jeu  de  mots,  ce  qui  est  toujours 
probable. 

*  Ceci  fait  probablement  allusion  à  la  tonte  du  drap,  qui  est 
une  des  dernières  opérations  de  sa  fabrication. 

*  Et  may  keep  il  sUll  as  ou  (selon  les  anuierues   éditions)  at  u 


ACTE   I,    SCÈNE  II.  17 


faire  le  coq,  comme  s'il  avait  brevet  d'homme  dès  le 
temps  où  son  père  était  garçon.  Ma  foi,  qu'il  conserve 
tant  qu'il  voudra  sa  grâce ,  je  puis  bien  l'assurer  qu'il 
n'est  plus  dans  la  mienne.  —  P]h  bien  !  que  dit  Dum- 
bleton  au  sujet  du  satin  que  je  lui  ai  demandé  pour  me 
faire  un  manteau  court  et  des  chausses  à  la  matelote? 

LE  PAGE. — Il  dit,  monsieur,  qu'il  faut  que  vous  lui  don- 
niez une  meilleure  caution  que  Bardoiph  :  il  ne  veut 
point  de  votre  billet  ni  du  sien,  il  ne  s'est  point  soucié 
de  pareilles  sûretés. 

FALSTAFF. — Ou'il  soit  damué  comme  le  riche  glouton  \ 
et  la  langue  encore  plus  chaude  !  Le  mâtin  d'Achitophel! 
Un  misérable,  un  vrai  maraud,  qui  vous  tient  un  gentil- 
homme le  bec  dans  l'eau,  et  va  chicaner  sur  des  sûretés  ! 
Ces  canailles  à  têtes  chauves  ne  portent  plus  que  des 
souliers  à  talons  hauts  et  de  gros  paquets  de  clefs  à  leur 
ceinture  ;  et,  si  l'on  veut  entrer  avec  eux  dans  quelque 
honnête  marché  à  crédit,  ils  vous  arrêtent  sur  les  sûretés. 
J'aimerais  autant  qu'ils  me  missent  de  la  mort  aux  rats 
dans  la  bouche ,  que  de  venir  me  la  fermer  avec  leurs 
sûretés.  Je  m'attendais  qu'il  allait  m'envoyer  vingt-deux 
aunes  de  satin  :  sur  mon  Dieu,  comme  je  suis  loyal  che- 
valier, j'y  comptais;  et  ce  misérable-là  m'envoie  des 
sûretés  !  Eh  bien,  il  n'a  qu'à  dormir  en  sûreté  ;  car  il  porte 
la  corne  d'abondance,  et  l'on  voit  les  légèretés"^  de  sa 
femme  briller  au  travers,  et  lui  n'en  voit  rien,  malgré  la 
lanterne  qu'il  porte  pour  s'éclairer.  —  Où  est  Bardoiph? 

LE  PAGE. — Il  est  allé  à  Smithfield  pour  acheter  un  che- 
val à  votre  seigneurie. 

Cane  -royal ,    for  a   barber    shall   never    earn   six    pence    out    of  it. 

Face-royal  signifie  certainement  ici  autre  chose  que  rorjal  face. 
C'était,  selon  toute  apparence,  le  nom  d'une  pièce  de  monnaie, 
d'une  valeur  assez  considérable,  et  le  sens  de  la  plaisanterie 
de  Falstaff  serait  alors  que  le  prince  la  conservera  dans  toute  sa 
valeur,  car  un  barbier  ne  gagnera  jamais  six  pence  dessus.  Voilà 
ce  qu'on  y  peut  voir  de  plus  clair;  on  trouvera  souvent  dans  le 
cours  de  cette  pièce  des  allusions  aux  usages  du  temps  qu'il  est 
impossible  de  traduire  littéralement,  et  môme  d'expliquer  tout  k 
fait  clairement. 

'  Le  mauvais  riche. 

•  The  lighlness,  légèreté  et  clarté. 

T.    VII.  9 


iS  HENRI    IV. 

FALSTAFF. — Je  l'ai  acheté  à  Saint-Paul',  lui,  et  il  va 
m'acheter  un  cheval  à  Smithfîeld!  Si  je  jjouvais  seule- 
ment raccrocher  une  femme  dans  la  rue,  il  ne  me  fau- 
drait plus  que  cela  pour  être  ser\i,  monté  et  marié  de  la 
même  manière. 

'Entre  le  lord  grand  juge,  et  un  huissier.) 

LE  PAGE. — Monsieur,  voilà  le  lord  juge  qui  a  envoyé  le 
prince  en  prison,  pour  ravoir  frappé  à  roccasion  de  Bar- 
dolph  '  . 

1  Saint-Paul  passait  pour  le  rendez-vous  des  escrocs  et  de» 
mauvais  sujets. 

-La  tradition  commune,  suivie  ici  par  Shakspeare,  c'est  que 
le  lord  grand  juge  Gascoygne,  dont  il  est  ici  question,  ayant 
fait  arrêter  pour  félonie  un  des  domestiques  du  jeune  Henri, 
prince  de  Galles,  celui-ci  se  rendit  au  tribunal  pour  demander 
qu'on  le  remît  en  liberté,  et  sur  le  refus  du  grand  juge,  se  mit 
en  devoir  de  le  délivrer  par  force,  et  qu'alors  le  grand  juge  lui 
ayant  commandé  de  se  retirer,  Henri  s'emporta  jusqu'à  le  frapper 
sur  son  tribunal.  Cependant  sir  Thomas  Elyot,  qui  écrivait  sous 
Henri  VI.  dit  simplement,  en  rapportant  ce  fait,  que  le  prince 
s'avança  vers  le  grand  juge  dans  une  telle  fureur  qu'on  crut  qu'il 
allait  le  tuer,  ou  lui  faire  quelque  outrage;  mais  que  le  juge, 
sans  se  déranger  de  son  siège,  avec  une  contenance  pleine  de 
majesté,  l'arrêta  par  les  paroles  suivantes  : 

«  Monsieur,   souvenez-vous  que  je  tiens  ici  la   place  du  roi, 

<  votre  souverain  seigneur  et  père,  à  qui  vous  devez  une  double 
«  obéissance.  Je  vous  ordonne  donc  en  son  nom  de  vous  désister 
«  sur-le-champ  de   votre   entreprise  téméraire  et  illégale,  et  de 

<  donner  désormais  bon  exemple  à  ceux  qui  seront  un  jour  vos 

<  sujets;  quant  à  présent,  pour  votre  désobéissance  et  mépris 
c  de  la  loi ,  vous  vous  rendrez  à  ia  prison  ''u  banc  du  roi,  où  je 
«  vous  constitue  prisonnier,  et  vous  y  de-Tieurerez  jusqu'à  ce 
«  que  le  roi  votre  père  ait  fait  connaître  sa  volonté.  > 

Sur  quoi,  le  prince,  frappé  de  respect,  déposant  aussitôt  son 
épée,  se  rendit  en  prison.  ."Sbakspeare  a  suivi  la  version  de  Hol- 
ienshed,  qui,  d'après  Hall,  rapporte  que  le  prince  frappa  le  grand 
juge.  Il  suppose  aussi,  d'après  le  même  écrivain,  qu'à  celte 
occasion  Henri  perdit  sa  place  au  conseil,  où  il  fut  remplacé  par 
son  frère  Jean  de  Lancastre  [voy.  la  i"  partie  d'Henri  IV ,  acte  III, 
acène  ii.)  Mais  ce  fait  paraîtrait  en  contradiction  avec  les 
paroles  que  prononça,  dit-on,  le  roi  à  cette  occiision,  et  que 
Shakspeare  lui-même  rapporte  à  la  fin  de  la  seconde  partie 
d'Henri  IV,  dans  le  discours  qu'il  prête  à  Henri  V  devenu  roi  : 
au  surplus,  ce  discours  et  la  circonstance  qui  y  donne  occasion, 
•ont,  autant  qu'on  en    peut  juger,    une  invention  du   poëte.  Il 


ACTE    I,    SCÈNE    II.  19 

FALSTAFF. — Suis-Hioi  pi'omptement;  je  ne  veux  pas  le 
voir. 

LE  JUGn. — Quel  est  cet  homme  qui  s'en  va  là-bas? 

l'huissier. — C'est  Falslalï",  sous  le  bon  plaisir  de  votre 
seigneurie. 

LE  JUGE. — Celui  qui  était  impliqué  dans  l'affaire  du  vol''' 

l'huissier. — Oui,  milord,  c'est  lui-même  :  mais  depuis 
ce  temps-là  il  a  bien  servi  à  Slirowsbury  ;  et ,  à  ce  que 
j'entends  dire,  il  va  partir  chargé  de  quelque  commis- 
sion pour  Son  Altesse  Royale  de  Lancastre. 

le  juge. — Quoi  !  il  part  pour  York?  Rappelez-le. 

l'huissier. — Sir  Jean  Falstaff  ? 

FALSTAFF  ,  au  page. — Mon  garçon  ,  dis-lui  que  je  suis 
sourd. 

LE  PAGE. — Parlez  plus  haut  :  mon  maître  est  sourd. 

LE  juge. — Je  suis  bien  sûr  qu'il  est  sourd  à  tout  ce 
qu'on  peut  lui  dire  de  bon.  Allez  ,  tirez-le  par  le  coude. 
Il  faut  absolument  que  je  lui  parle. 

l'huissier.  — Sir  Jean? 

FALSTAFF. — Ou'est-ce  qu'il  y  a?  Comment,  maraud, 
jeune  comme  tu  l'es,  mendier  !  N'y  a-t-il  pas  une  guerre? 
N'y  a-t-il  pas  de  l'emploi  ?  Le  roi  n'a-t-il  pas  besoin  de 
sujets?  Les  rebelles,  de  soldats?  Quoiqu'il  n'y  ait  qu'un 
seul  parti  qu'on  puisse  suivre  avec  honneur,  il  est  encore 
plus  honteux  de  mendier  que  de  suivre  le  plus  mauvais, 
fùt-il  même  encore  cent  fois  plus  odieux  que  le  nom  de 
rébeUion  ne  peut  le  faire. 

l'huissier. — Monsieur,  vous  me  prenez  pour  un  autre. 

FALSTAFF. — Eli  quoi  !  monsieur?  Est-ce  que  je  vous  ai 
dit  que  vous  étiez  un  honnête  homme  ?  Sauf  le  respect 
que  je  dois  a  ma  qualilé  de  chevalier  et  à  mon  état  mili- 
taire, j'en  aurais  menti  par  la  gorge,  si  je  l'avais  dit. 

l'huissier. — Eh  bien,  je  vous  en  prie,  monsieur,  met- 
tez donc  votre  qualité  de  chevalier  et  votre  état  militaire 

paraît  constant  que  le  grand  juge  Gascoygne  mourut  avant 
Henri  IV,  vers  la  fin  de  1412.  Hume  rapporte  comme  Shakspeare 
la  conduite  de  Henri  V  avec  Gascoygne.  On  serait  tente  de  croire 
qu'il  n'a  eu  sur  ce  point  d'autre  autorité  q^ue  le  poiite  doot  il 
emprunte  à  peu  près  les  expressions. 


20  HENRI   IV. 

de  côté,  et  permettez-moi  de  vous  dire  que  vous  en  avez 
menti  par  la  gorge,  si  vous  osez  dire  que  je  suis  autre 
chose  qu'un  honnête  homme. 

FALSTAFF. — Moi,  quc  je  le  permette  de  me  parler  ainsi? 
Que  je  mette  de  côté  ce  qui  tient  à  mon  existence?  Si  tu 
obtiens  jamais  cette  permission-là  de  moi,  je  veux  bien 
que  tu  me  pendes  ;  et  si  tu  la  prends  ,  il  vaudrait  mieux 
pour  toi  que  tu  fusses  pendu,  infâBne  happe-chair;  veux- 
tu  courir,  gredin? 

l'huissier. — Monsieur  ,  milord  voudrait  vous  parler. 

LE  JUGE. — Sir  Jean  Falstaff,  je  voudrais  vous  dire  un. 
mot. 

FALSTAFF. — Ah  !  mon  cher  lord,  je  souhaite  bien  le 
bonjour  à  votre  seigneurie  :  je  suis  enchanté  de  voir 
votre  seigneurie  sortie  ;  on  m'avait  dit  que  votre  sei- 
gneurie était  malade;  j'espère  sans  doute  que  c'est  par 
avis  de  médecin  que  voire  seigneurie  prend  l'air.  Quoi- 
que votre  seigneurie  ne  soit  pas  encore  tout  à  fait  hors 
de  la  jeunesse,  cependant  elle  ne  laisse  pas  d'avoir  déjà 
un  avant-goût  de  maturité  et  de  se  ressentir  un  peu  des 
amertumes  de  l'âge  :  permettez  donc  que  je  supplie  en 
grâce  votre  seigneurie  d'avoir  le  soin  le  plus  attentif  de 
sa  santé.  ' 

LE  JUGE.— Sir  Jean,  je  vous  avais  fait  demander  avant 
votre  expédition  de  Shrewsbury. 

FALSTAFF. — Avcc  votrc  pcrmissiou,  on  dit  que  Sa  Ma- 
jesté est  revenue  du  pays  de  Galles  avec  quelques  cha- 
grins. 

LE  JUGE. — Je  ne  parle  pas  de  Sa  Majesté.  Vous  ne  vous 
êtes  pas  soucié  de  venir,  lors(jue  je  vous  ai  envoyé  cher- 
cher. 

FALSTAFF. — Et  OH  dit  même  que  Sa  Majesté  a  eu  une 
nouvelle  attaque  de  cette  coquine  d'apoplexie. 

LE  JUGE. — Eh  bien,  que  Dieu  veuille  la  guérir  !  mais 
écoutez  ce  que  j'ai  à  vous  dire. 

FALSTAFF. — Cette  apoplexie  est,  à  ce  que  je  m'imagine, 
une  espèce  de  léthargie;  n'est-ce  pas,  milord?  comme 
qid  dirait  un  assoupissement  du  sang,  un  coquin  de 
tintement  dans  les  oreilles. 


ACTE    I,    SCÈNE   II.  21 

LE  JTJGE. — Qu'est-ce  que  vous  me  contez, là?  Qu'elle 
soit  ce  qu'elle  voudra. 

FALSTAFF. — Cela  vient  de  beaucoup  de  chagrin,  de 
l'étude  et  des  tourments  d'esprit.  J'ai  lu  la  cause  de  ses 
effets  dans  Galien  ;  c'est  une  espèce  de  surdité. 

LE  JUGE. — Je  crois,  ma  foi,  que  vous  tenez  aussi  un  peu 
de  cette  surdité-là  ;  car  vous  n'entendez  rien  de  ce  que 
je  vous  dis. 

FALSTAFF. — Fort  bien  dit,  milord,  fort  bien  :  ou  plutôt, 
avec  votre  permission,  c'est  la  maladie  de  ne  pas  écouter, 
l'infirmité  de  ne  pas  faire  attention,  dont  je  suis  attaqué. 

LE  JUGE. — Une  correction  par  les  talons  pourrait  gué- 
rir le  défaut  d'attention  de  vos  oreilles.  C'est  ce  qui  ne 
m'embarrassera  guère  si  je  deviens  votre  médecin. 

FALSTAFF. — Je  suis  bien  aussi  pauvre  que  Job,  milord, 
mais  pas  tout  à  fait  si  patient  que  lai.  Dans  le  premier 
cas,  votre  seigneurie  peut  bien,  si  cela  lui  plaît,  m'admi- 
nistrer  la  recette  de  l'emprisonnement  à  cause  de  ma 
pauvreté  :  mais  jusqu'à  quel  point  votre  patient  consen- 
tirait-il à  suivre  vos  oidonnances,  c'est  en  quoi  les  savants 
pourraient  bien  admettre  quelques  parties  de  scrupule, 
et  peut-être  même  un  scrupule  tout  entier. 

LE  JUGE. — Je  vous  ai  envoyé  chercher,  pour  me  parler 
sur  des  choses  où  il  n'allait  pas  moins  que  de  votre  vie. 

FALSTAFF. — Et  comme  j'ai  été  conseillé  par  mon  avo- 
cat, qui  est  très-versé  dans  les  lois  de  ce  pays,  je  ne  me 
Buis  pas  rendu  chez  vous. 

LE  JUGE. — Fort  bien  ;  mais  le  fait  est,  sir  Jean,  que  vous 
vivez  dans  une  grande  infamie. 

FALSTAFF. — Je  défie  quiconque  pourra  se  serrer  dans 
mon  ceinturon  de  vivre  à  moins. 

LE  JUGE. — Vos  moyens  sont  très-minimes,  et  vous  faites 
grosse  dépense. 

FALSTAFF. — Je  voudrais  qu'il  en  fût  autrement.  J'aime- 
rais bien  mieux  avoir  des  moyens  plus  grands,  et  dépen- 
ser moins  "ros  '. 


c 


'  Le  grand  juge  a  dit  à  Falstaff  your  wasie  (consommafion)  t» 
greal.  Falstaff  répond  I  would...  my  uaist  (taille)  slenderer.  Jeu 
de  mots  iinjiossible  à  rendrR  Uttéralpoient 


22  HENRI  IV. 

LE  JUGE. — Vous  avez  perverti  le  jeune  prince. 

FALSTAFF. — C'cst  Ic  jeune  prince  qui  m'a  perverti.  Je 
suis  l'homme  au  gros  ventre,  et  lui  mon  chien  '. 

LE  JUGE. — Enfin,  je  ne  veux  pas  rouvrir  une  plaie  ré- 
cemment guérie  :  votre  service  à  la  journée  de  Shrevrs- 
bury  a  un  peu  replâtré  vos  exploits  de  nuit  à  Gadshill. 
Vous  avez  à  remercier  les  troubles  d'aujourd'hui,  de  ce 
que  vous  avez  vu  se  passer  sans  trouble  une  pareille 
affaire. 

FALSTAFF .  — ^lilord  ? 

LE  JUGE. — Mais  puisque  tout  est  raccommodé ,  ayez 
soin  que  les  choses  restent  comme  elles  sont,  et  n'éveillez 
pas  le  loup  qui  dort. 

FALSTAFF. — Réveillep  un  loup  est  aussi  fâcheux  que 
de  sentir  un  renard. 

LE  JUGE. — Songez  que  vous  êtes  comme  une  chandelle, 
le  meilleur  en  est  usé. 

FALSTAFF. — Couime  un  gros  cierge,  milord,  et  tout  de 
suif,  et  quand  j'aurais  dit  de  cire,  cela  ne  conviendi-ait 
pas  mal  à  la  gravité  de  ma  personne*. 

LE  JUGE. — Il  n'y  a  pas  un  poil  blanc  sur  toute  votre 
figure  qui  ne  dût  produire  en  vous  sa  portion  de  gravité. 

FALSTAFF. — Qui  ue  dùt  produiro  sa  part  de  jus,  jus, 
jus  3. 

LE  JUGE. — Vous  suivez  le  jeune  prince  partout  comme 
son  mauvais  ange. 

F.\LSTAFF. — Vous  VOUS  trompez,  milord.  un  mauvais 
ange  n'est  pas  de  poids*;  au  lieu  que  quiconque  me 
regardera  seulement  me  prendra  bien,  j'espère,  sans 
me  peser  :  et  cependant,  je  l'avoue,  à  quelques  égards, 

1  I  am  the  fellow  the  fjreat  belly,  and  hc  my  dog.  Probablement 
on  voyait  dans  les  rues,  du  temps  de  Shakspeare,  un  homme  que 
son  gros  ventre  empochait  tellement  de  voir  devant  lui  t^u'il  se 
faisait  conduire  par  un  chien. 

*  If  I  did  say  of  wax,  my  growlh  would  approve  the  t)~uth. 
Wax  signifie  cire  et  croître,    croissance.  Si  l'on  veut  prendre  le 

jeu  de  mots  sur  cire  {sire),  en  compensation  du  jeu  de  mets  anglais 
impossible  k  rendre,  on  en  a  toute  liberté. 

»  Le  juge  a  dit  gravily  (gravitt,-).   Falstalf  répond  gravy  (jus). 

*  Angel,  ange,  angelot,  non»  d'une  monnaie. 


ACTE   I,    SCÈNE    II.  23 


je  ne  serais  pas  de  cours.  La  vertu  a  si  peu  de  prix  dans 
ces  vils  siècles  de  négoce,  que  le  véritable  courage  se 
fait  meneur  d'ours,  la  vivacité  d'esprit  servante  de  caba- 
ret, et  elle  est  obligée  d'employer  toute  la  promptitude 
3e  ses  reparties  à  présenter  des  com[)tcs  et  dépenses  :  et 
tous  les  autres  dons  qui  appartiennent  à  l'homme,  à  la 
manière  dont  la  méchanceté  du  siècle  les  accommode, 
ne  valent  pas  un  grain  de  groseille.  Vous  qui  êtes  vieux, 
vous  ne  nous  tenez  pas  compte  de  nos  facultés  à  nous 
autres  qui  sommes  jeunes;  vous  jugez  de  la  chaleur  de 
notre  foie  suivant  l'amertume  de  votre  bile;  et  nous  qui 
sommes  dans  la  fougue  de  la  jeunesse,  j'avoue  que  nous 
sommes  aussi  un  peu  crânes  parfois. 

LE  JUGE. — Osez-vous  encore  placer  votre  nom  dans  la 
liste  des  jeunes  gens,  vous  sur  qui  la  main  du  temps  a 
écrit  en  toutes  lettres  que  vous  êtes  vieux?  N'avez- vous 
pas  l'œil  larmoyant,  la  main  sèche,  le  visage  jaune,  la 
barbe  blanche,  une  jambe  qui  diminue  et  un  ventre  qui 
grossit?  N'avez-vous  pas  la  voix  cassée,  l'haleine  courte, 
le  menton  épais  et  l'esprit  mince?  Enfin  tout  n'est-il  pas 
chez  vous  ravagé  par  la  vieillesse?  Et  vous  vous  traitez 
i^ncore  de  jeune  homme?  Fi,  fi,  fi,  sire  Jean  ! 

FALSTAFF. — Milord,  je  suis  né  à  trois  heures  de  l'aprcs- 
dinée,  ayant  la  tête  blanche  et  le  ventre  déjcà  un  peu 
rond.  Quant  à  ma  voix,  je  l'ai  perdue  à  force  de  crier 
après  mes  soldats  ou  de  chanter  des  antiennes.  Vous 
donner  d'autres  preuves  encore  de  ma  jeunesse,  c'est 
ce  que  je  ne  ferai  point.  La  vérité  est  que  je  ne  suis 
vieux  que  d'esprit  et  de  conception  :  et  quiconque  vou- 
dra gagner  mille  guinées  avec  moi  à  qui  fera  le  meilleu 
entrechat  n'a  qu'à  m'avancer  l'enjeu,  et  je  suis  son 
homme.  Pour  le  soufflet  que  le  prince  vous  a  donné,  il 
vous  l'a  donné  en  homme  brutal,  et  vous,  vous  l'avez 
reçu  en  seigneur  sensé.  Je  l'ai  réprimandé  dans  le  temps 
pour  cela;  et  le  jeune  lion  en  fait  pénitence  aujourd'hui, 
non  pas  à  la  vérité  dans  la  cendre  et  le  cilice,  mais  avec 
des  habits  de  soie  neufs  et  de  vieux  vin  d'Espagne. 

LE  JUGE. — Allons  ;  Dieu  veuille  donner  au  nrince  un 
meilleur  compagnon  1 


24  HENRI    IV. 

FALSTAFF. — Dieu  Veuille  donner  au  compagnon  un 
meilleur  prince  !  car  je  ne  saurais  me  dépêtrer  de  lui. 

LE  JUGE. — Eh  bien!  le  roi  vous  a  séparé  du  prince 
Henri,  car  on  m'a  dit  que  vous  partiez  avec  le  prince  de 
Lancastre  qui  marche  contre  l'archevêque  et  le  comte  de 
Northumberland. 

FALSTAFF. — Oui,  et  j'en  rends  grâces  à  votre  aimable  et 
charmante  imagination  ;  mais  songez  donc  à  prier,  vous 
autres  qui  restez  à  la  maison  à  caresser  miladj^  la  Paix, 
que  nos  deux  armées  ne  se  joignent  pas  dans  une  jour- 
née chaude  :  car,  ma  foi,  je  n'emporte  que  deux  che- 
mises avec  moi,  et  je  ne  prétends  pas  suer  extraordinai- 
rement.  Si  la  journée  est  chaude,  je  veux  ne  jamais 
cracher  blanc  de  ma  vie,  si  je  brandis  autre  chose  que 
la  bouteille.  Il  ne  lui  passe  pas  par  la  tête  une  entreprise 
dangereuse  qu'il  ne  me  fourre  dedans.  A  la  bonne 
heure,  mais  je  ne  peux  pas  toujours  durer. — Ç'atoujours 
été  notre  tic  à  nous  autres  Anglais,  quand  nous  avons 
quelque  cho?e  de  bon,  nous  le  mettons  à  toutes  sauces. 
S'il  vous  convient  de  me  trouver  si  vieux,  vous  devriez 
bien  me  donner  un  peu  de  repos.  Plût  à  Dieu  que  mon 
nom  ne  fût  pas  aussi  terrible  à  l'ennemi  qu'il  l'est  ! 
J'aimerais  mieux  mille  fois  être  mangé  de  la  rouille  jus- 
qu'aux os,  que  de  me  voir  fondu  et  réduit  à  rien  par  un 
mouvement  perpétuel. 

LE  JUGE.— Allons,  soyez  honnête  homme,  soyez  hon- 
nête homme.  Et  que  Dieu  bénisse  votre  expédition  ! 

FALSTAFF. — Votre  seigneurie  voudrait-elle  me  prêter 
seulement  un  milher  de  guinées  pour  monter  mon  équi- 
page? 

LE  JUGE. — Pas  un  penny,  jas  un  penny.  Vous  êtes 
trop  vif  à  vouloir  vous  charger  de  croix'.  Adieu,  faites 
bien  mes  compliments  à  mon  cousin  de  Westuioreland. 

(Il  sort  avec  l'huissier.) 

'     FALSTAFF. — Si  j'en  fais  rien,  je  veux  bien  qu'on  me 
berne  sur  la  couverture  d'un  coffre  *.  L'homme  ne  peut 

1  Crouxes,  nom  d'une  pièce  de  monnaie. 

*  Filliss  me  u-ith  a  three-man  hrctJe  to  fiUiss.  FiHissiiig  est  le  nom 
d'une   espùcc  de  jeu,  qui  consiste  à  placer  un  crapaud  sur   le 


ACTE   I,    SCÈNE   III.  25 

pas  plus  séparer  la  vieillesse  de  l'avarice,  qu'il  ne  peut 
chasser  la  luxure  d'un  jeune  corps.  Mais  aussi  l'un  est 

pris  de  la  goutte,  et  l'autre  prend *  Ce  qui  fait  que  je 

n'ai  plus  rien  à  leur  souhaiter. — Page  ! 

LE  PAGE. — Monsieur! 

FALST.AFF. — Combieu  y  a-t-il  dans  ma  bourse? 

LE  PAGE. — Sept  groats  et  deux  pence. 

FALSTAFF. — Je  uo  sais  aucun  remède  contre  cette  con- 
somption de  la  bourse.  Emprunter  ne  sert  qu'à  la  faire 
traîner,  et  traîner  jusqu'à  la  fin  ;  mais  le  mal  reste  incu- 
rable. Tiens;  va  porter  cette  lettre  à  milord  de  Lancastre, 
celle-ci  au  prince,  cette  autre  au  comte  de  Westmore- 
Jand,  celle-ci,  c'est  pour  la  vieille  mistriss  Ursule,  à  qui 
je  promets  toutes  les  semaines  de  l'épouser,  depuis  que 
j'ai  aperça  le  premier  poil  blanc  à  mon  menton.  A  pro- 
pos de  cela,  vous  savez  où  me  rejoindre.  {Le  page  sort.) 
La  peste  soit  de  cette  goutte  *  ou  que  la  goutte  soit  de 
l'autre!  Car  je  ne  sais  de  la  goutte  ou  de  l'autre  lequel 
fait  le  diable  autour  de  mon  gros  orteil.  11  n'y  a  pas  grand 
mal,  si  je  fais  un  peu  de  halte  ;  je  donnerai  mes  guerres 
pour  cause  de  mes  souffrances,  et  ma  pension  en  paraîtra 
d'autant  plus  juste  ;  avec  de  l'esprit,  on  tire  parti  de  tout: 
je  ferai  servir  mes  infirmités  à  mon  bien-être. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  III 

York.  — Appartement  dans  le  palais  de  l'archevêque. 

Entrent  L'ARCHEVÊQUE  D'YORK,  les  lords  HASTINGS, 
MOWBRAY  ET  BARDOLPH. 

l'archevêque  d'york. — Vous  venez  d'entendre  nos  mo- 

bout  d'une  bascule  dont  on  frappe  l'autre  bout  avec  un  maillet, 
ce  qui  fait  sauter  le  crapaud  en  l'air.  Le  three-man  bretle  est  un 
instrument  mis  en  mouvement  par  trois  hommes,  pour  enfoncer 
des  pieux.  Ces  deux  allusions  étant  impossibles  à  rendre,  on  a 
choisi  ce  qui  a  paru  exprimer  le  mieux  la  môme  idée. 

1  Thepoe. 

^  A  poe  of  this  goût!  on  a  goût  of  tins  poe  !  Il  a  fallu  ôter  au 
langage  de  Falstaff  beaucoup  de  son  naturel  pour  rendre  ce 
passage  supportable  en  français. 


20  HENRI   IV. 

tifs,  et  vous  connaissez  nos  ressources;  à  présent,  mes 
nobles  et  dignes  amis,  je  vous  prie  tous  de  déclarer  fran- 
chement ce  que  vous  pensez  de  nos  espérances  ;  et  d'a- 
bord, vous  lord  maréchal,  qu'en  dites-vous? 

MOWBRAY.— Je  conviens  qu'il  y  a  lieu  à  prendre  les 
armes;  mais  je  voudrais  voir  un  peu  mieux  comment, 
avec  ce  que  nous  avons  de  forces,  nous  pourrons  parve- 
nir à  faire  tête,  avec  quelque  confiance  et  quelque  sû- 
reté, aux  troupes  et  à  la  puissance  du  roi. 

HASTiKGS. — Le  nombre  actuel  de  nos  troupes,  d'après 
la  dernière  revue,  monte  à  vingt-cinq  mille  hommes  d'é- 
lite, et  derrière  nous  de  vastes  ressources  reposent  sur 
l'espérance  des  secoura  du  puissant  Northumberland, 
dont  le  cœur  brûle  d'une  flamme  allumée  par  les  injures. 

BARDOLPH. — Ainsi,  lord  Hastings,  voici  donc  l'état  de 
la  question  ;  pouvons-nous,  avec  les  vingt-cinq  mille 
hommes  que  nous  avons  actuellement,  tenir  tête  au 
roi,  sans  Northumberland? 

HASTiNT.s. — Avec  lui,  ils  peuvent  suffire. 

BARDOLPH.— Eh  !  oui,  saus  doute,  avec  lui.  Mais  si, 
sans  lui,  nous  nous  croyons  trop  faibles,  mon  avis  est 
que  nous  ne  devons  pas  nous  avancer  trop  loin,  avant 
d'avoir  reçu  son  renfort.  Car,  dans  une  affaire  d'un 
aspect  aussi  sanglant  que  celle-ci,  les  conjectures,  les 
vaines  attentes,  et  la  perspective  des  secours  incertains 
ne  doivent  pas  être  admis  dans  nos  calculs. 

l'archevêque  d'york. — Rien  n'est  plus  vrai,  lord  Bar- 
dolph;  car  c'est  là  précisément  le  cas  où  s'est  trouvé  le 
jeune  Hotspur  à  Shrewsbury. 

BARDOLPH. — Précisément,  milord.  Soutenu  par  l'espé- 
rance, il  vécut  d'air,  attendant  les  renfoi-fs  promis,  et  se 
flattant  de  la  pei'speclive  d'un  t^ecoui's  ({ui  se  trouva 
bien  au-dessous  de  la  plus  petite  de  ses  idées  ;  ainsi,  par 
la  force  de  son  imagination,  ce  qui  est  le  propre  des 
fous,  il  conduisit  ses  troupes  à  la  mort,  et  s'élança  les 
yeux  formés  dans  l'abîme  de  la  destruction. 

HASTINGS.— Mais  avec  votre  permission,  il  n'y  a  jamais 
eu  d'inconvénient  à  calculer  les  probabilités  et  les  motifs 
d'espérance. 


ACTE   I,    SCÈNE   III.  27 

BARDOLPH. — n  y  en  a  dans  une  guerre  de  la  nature  de 
la  nôtre.  Dans  une  entreprise  commencée,  l'action  di\ 
moment  s'enrichit  d'espérances,  de  même  qu'un  prin- 
temps hâtif  nous  montre  les  boutons  qui  commencent  à 
poindre;  mais  l'espoir  qvi'il?  se  changeront  en  fruits 
s'appuie  sur  de  bien  moindres  certitudes  que  la  crainte 
de  les  voir  mordus  de  la  gelée.  Quand  nous  voulons 
bâtir,  nous  commençons  par  examiner  le  projet,  ensuite 
nous  traçons  le  plan  ;  et,  lorsque  nous  avons  le  dessin  de 
la  maison  sous  nos  yeux,  il  faut  ensuite  faire  le  calcul 
des  frais  de  construction.  Si  nous  trouvons  qu'ils  excè- 
dent nos  facultés,  que  faisons-nous  alors?  nous  traçons 
un  plan  nouveau  où  les  appartements  sont  rétrécis  ;  ou 
bien,  nous  renonçons  à  bâtir.  A  plus  forte  raison  dans 
cette  grande  entreprise,  où  il  s'agit  presque  de  renverser 
un  royaume  et  d'en  élever  un  autre,  devons-nous  exa- 
miner d'abord  l'état  des  choses,  considérer  le  plan,  tom- 
ber d'accord  d'une  base  sûre,  consulter  les  ouvriers  en 
chef,  connaître  nos  propres  facultés,  considérer  quelles 
sont  nos  forces  pour  entreprendre  un  pareil  ouvrage  et 
les  peser  contre  celles  de  notre  ennemi.  Autrement, 
nous  nous  composerons  des  armées  sur  le  papier  et  en 
peinture,  nous  prendrons  des  noms  d'hommes  pour  les 
hommes  mômes,  et  nous  serons  dans  le  cas  de  celui  qui 
trace  un  modèle  d'édifice  au-dessus  des  ressources  qu'il 
a  pour  le  construire;  puis  il  abandonne  l'ouvrage  à  moitié 
fait,  laissant  la  portion  qu'il  a  élevée  à  grands  frais, 
exposée  sans  défense  comme  pour  servir  d'objet  aux 
pleurs  des  nuages,  et  de  victime  à  la  tyrannie  du  cruel 
hiver. 

HASTiNGs. — Supposez  que  nos  espérances,  malgré  leur 
belle  apparence,  avortent  en  naissant,  et  que  nous  pos- 
sédions en  ce  moment  jusqu'au  dernier  des  soldats  que 
nous  pouvons  attendre,  je  crois  encore  que,  dans  cet  état 
même,  nous  formons  un  corps  assez  puissant  pour  ba- 
'-încer  les  forces  du  roi. 

BARDOLPH.  —  Quoi!  le  roi  n'a-t-il  que  vingt-cinq 
tnille  hommes? 

HASTINGS.  —  Contre  nous,  pas  davantage;  pas  même 


28  HENRI   IV. 

tant,  lord  Bardolpti  ;  car,  pour  répondre  aux  divers 
points  où  la  guerre  menace,  il  a  coupé  son  année  en 
trois  corps.  L'un  marche  contre  les  Fiançais*  :  le  second 
contre  Glendower,  et  il  est  forcé  de  nous  opposer  le  troi- 
sième. Ainsi,  ce  roi  mal  assuré  est  obligé  de  se  partager 
en  trois,  et  ses  coffres  ne  rendent  plus  que  le  son  creux 
du  vide  et  de  la  pauvreté. 

l'archevêque  d'york.  —  Qu'il  puisse  rassembler  ses 
forces  divisées,  et  qu'il  vienne  fondre  sur  nous  avec  toute 
sa  puissance,  c'est  ce  qui  n'est  nullement  à  craindre. 

HASTiNGs. — Il  faudrait  pour  cela  qu'il  laissât  ses  der- 
rières sans  défense  contre  les  Français  et  les  Gallois  con- 
tinuellement sur  ses  talons  :  ne  craignez  pas  qu'il  en 
fasse  rien. 

BARDOLPH.— Qui  doit ,  suivant  les  apparences,  com- 
mander l'armée  destinée  contre  nous? 

HASTINGS.  —  Le  duc  de  Lancastre  et  "Weslmoreland. 
Contre  les  Gallois,  c'est  lui-même  avec  Henri  Monmouth  ; 
mais  quel  est  le  chef  qu'on  oppose  aux  Français,  c'est  ce 
dont  je  n'ai  aucune  certitude. 

l'archevêque  d'york. — Marchons  en  avant,  et  publions 
les  motifs  qui  nous  mettent  les  armes  à  la  main.  Le 
peuple  est  las  de  son  propre  choix.  Son  trop  avide  amour 
s'est  fatigué  de  ses  propres  excès.  C'est  une  demeure 
mobile  et  incertaine  que  celle  qui  se  bâtit  sur  le  cœur 
du  vulgaire  !  0  multitude  imbécile,  avec  quelles  bruyantes 
acclamations  n"as-tu  pas  fatigué  le  ciel  de  tes  bénédic- 
tions sur  Bolingbroke,  avant  qu'il  fût  ce  que  tu  souhai- 
tais qu'il  devînt  !  Et  aujourd'hui  que  les  vœux  se  trou- 
vent accomplis,  animal  vorace,  tu  es  si  rassasié  de  lui, 
que  tu  l'excites  toi-même  à  le  rejeter....  Ce  fut  ainsi, 
chien  sans  pudeur,  que  de  ton  estomac  glouton  tu  vomis 
l'auguste  Richard;  et  maintenant  tu  voudrais  revenir  à 
ton  vomissement*,  et  tu  hurles  pour  le  retrouver.  Quelle 
confiance  fonder  sur  des  temps  comme  les  nôtres?  Ceux 
qui,  lorsque  Richard  vivait,  le  souhaitaient  mort,  sont 

1  Débarqués  dans  le  pays  de  Galles  pour  soutenir  Glendower. 
>  Expression  de  l'Ecriture. 


ACTE  I,    SCÈNE   III.  29 


maintenant  amoureux  de  son  tombeau!....  Toi  qui  je- 
tais de  la  poussière  sur  sa  tête  sacrée,  lorsqu'au  travers 
de  la  superbe  Londres  il  marchait  en  soupirant  derrière 
jes  admirés  de  Bolingbroke,  tu  cries  aujourd'hui  :  0 
terre,  rends-nous  ce  roi,  et  prends  celui-ci.  Maudites  soient 
les  pensées  des  hommes  !  Le  passé  et  l'avenir  sont  tou- 
jours préférés,  et  le  présent  est  toujours  le  pire. 

MOWBRAY.  —  Irons-nous  rassembler  nos  troupes ,  et 
nous  mettrons-nous  en  campagne? 

HASTiNGs. — Nous  sommes  les  sujets  du  temps,  et  le 
temps  nous  ordonne  de  partir. 


ACTE    DEUXIEME 


. SCENE  I 

Une  rue  de  Londres. 

Entrent  L'HOTESSE  avec  FANG  et  son  valet , 
SNARE  •  quelques  instants  après. 

l'hôtesse. — Eh  bien,  monsieur  Fan  g,  avez-vous  dressé 
ma  plainte? 

FANG. — Oui,  elle  est  dressée. 

l'hôtesse. — Où  est  votre  recors?  Est-ce  un  homme 
robuste?  liendra-t-il  ferme? 

FANG. — Garçon,  où  est  Snare? 

l'hôtesse. — Oh!  oui,  mon  Dieu,  le  bon  M.  Snare. 

SNARE. — Me  voilà,  me  voilà. 

FANG. — Snare,  il  faut  arrêter  sir  Jean  FalstafT. 

l'hôtesse. — Oui,  mon  bon  monsieur  Snare,  j'ai  fait 
faire  ma  i)lainlo  et  tout. 

SNARE. — Il  pourrait  bien  en  coûter  la  vie  à  quelqu'un 
de  nous  dans  cette  afTaire-là  :  il  jouera  du  poignard. 

l'hôtesse. — Hélas  !  mon  Dieu,  prenez  bien  garde  à  lui  : 
il  m'a  poignardée  moi-même  dans  ma  propre  maison,  et 
cela  le  plus  brutalement  du  monde.  Il  ne  s'embarrasse 
pas  où  il  frappe;  une  fois  que  son  arme  est  tirée,  il 
fourrage  partout  comme  un  démon,  et  n'épargne  ni 
homme,  ni  femme,  ni  enfant. 

FANG. — Ah  !  si  je  peux  le  joindre  et  l'empoigner  une 
fois,  je  ne  m'embarrasse  pas  de  ses  coups. 

'  Fang,  serre  ;  snare,  piège.  La  plupart  des  noms  comiques  de 
cette  pièce  sont  significatifs. 


ACTE   II,    SCÈNE    I.  31 

l'hôtesse. — Oh  !  ni  moi  non  plus.  Je  serai  près  de 
vous,  je  vous  prêterai  la  main. 

FANG.— Si  je  l'empoigne  une  fois  !  qu'il  vienne  seule- 
ment dans  mes  pinces. 

l'hôtesse. — Je  suis  ruinée  par  son  départ  ;  je  puis  vous 
assurer  qu'il  n'en  finit  pas  sur  mon  livre  de  compte. 
Mon  iDon  monsieur  Fang,  tenez-le  bien  ferme  !  Mon  bon 
monsieur  Suare,  ne  le  laissez  pas  échapper.  Il  vient  con- 
tinuellement à  Pye-Corner  pour  acheter,  sous  votre  res- 
pect, une  selle  ;  et  il  est  encore  invité  à  dîner  rue  des 
Lombards,  à  la  Tcte-du-Lcopard,  chez  M.  Smooth,  mar- 
chand de  soie.  Oh!  je  vous  en  prie,  puisque  ma  plainte 
est  dressée,  et  que  mon  histoire  est  ouvertement  connue 
de  tout  le  monde,  obligez-le  donc  à  me  satisfaire.  Cent 
marcs  !  c'est  une  grande  chose  à  porter  pour  une  pauvre 
femme  toute  seule.  Et  j'ai  pourtant  supporté,  supporté, 
supporté!  J'ai  été  renvoyée,  renvoyée,  renvoyée  d'un 
jour  à  l'autre  ;  que  cela  fait  honte,  quand  on  y  pense. 
Ce  n'est  pas  en  agir  honnêtement,  à  moins  qu'on  ne 
regarde  une  femme  comme  un  âne,  une  bête  faite  pour 
supporter  tous  les  torts  que  voudra  lui  faire  le  premier 
coquin. 

(Entrent  sir  Jean  Falstaff,  Bardolph  et  le  Page.) 

l'hôtesse. — Le  voilà  là-bas  qui  vient,  et  cet  autre  nez 
enluminé  de  malvoisie,  ce  scélérat  de  Bardolph  avec  lui. 
Faites  votre  devoir,  faites  votre  devoir,  monsieur  Fang; 
et  vous  aussi,  monsieur  Snare  :  oui,  faites-moi,  faites- 
moi,  faites-moi  bien  votre  devoir. 

FALSTAFF.— Qu'est-ce  que  c'est?  qui  donc  a  perdu  son 
âne  ici?  de  quoi  s'agit-il? 

FANG. — Sir  Jean,  je  vous  arrête  à  la  requête  de  mistris3 
Quickly, 

falstaff. — Au  diable,  faquins!  Dégaine,  Bardolph. — 
Coupe-moi  la  tête  à  ce  maraud-là.  Flanque-moi  la  prin- 
cesse dans  le  ruisseau. 

l'hôtesse. — Me  jeter  dans  le  ruisseau  !  C'est  moi  qui 
vais  t'y  jeter.  Veux-tu,  veux-tu ,  coquin  de  bâtard  que 
tu  es?  Au  meurtre  !  Au  meurtre  !  Chien  d' assassineur  que 
tu  es,  veux-tu  tuer  les  officiers  du  bon  Dieu  et  du  roi  ? 


32  HENRI   IV, 

Coquin  d'armicide  que  tu  es.  Tu  es  un  vrai  armicide,  uii 
bourreau  d'hommes  et  un  bourreau  de  femmes. 

FALSTAFF. — Ecarte-moi  ces  canailles-là,  Bardolph. 

FANG. — Main-forte  !  main-forte  ! 

l'hôtesse. — Bons  amis,  prêtez-nous  la  main,  un  ou 
deux  de  vous.  Yeux-tu  bien?  Quoi  !  tu  ne  veux  pas?  Ne 
veux-tu  pas?  Tu  ne  veux  pas?  Va  donc,  coquin  !...  Va 
donc,  gibier  de  potence  ! 

FALSTAFF.— Au  diable,  marmiton,  manant,  puant  :  je 
vous  chatouillerai  votre  catastrophe  '. 

(Entre  le  lord  grand  juge.) 

LE  JUGE. — De  quoi  s'agit-il?  Qu'on  se  tienne  en  paix 
ici  :  holà  ! 

l'hôtesse. — Mon  bon  seigneur,  soyez-moi  favorable, 
je  vous  en  prie,  soyez  pour  moi. 

LE  JUGE. — Qu'est-ce  que  c'est,  sir  Jean?  Quoi!  vous  êtes 
ici  à  faire  tapage?  Cela  sied-il  à  votre  place,  aux  circon- 
stances présentes  et  à  votre  emploi  ?  Vous  devriez  déjà 
être  en  chemin  pour  York.  Lâche-le,  toi,  l'ami  :  pour- 
quoi te  suspends-tu  à  lui  de  la  sorte? 

l'hôtesse. — 0  mon  très-honoré  lord  !  Plaise  à  votre 
grandeur;  je  suis  une  pauvre  veuve  d'Eastcheap,  et  il 
est  arrêté  à  ma  requête. 

le  juge. — Pour  quelle  somme-? 

l'hôtesse. — Ce  n'est  pas  seulement  pour  une  somme, 
milord,  c'est  pour  le  tout,  tout  ce  que  j'ai  ;  il  m'a  mangé 
maison  et  tout  :  il  a  fourré  tout  ce  que  j'avais  dans  son 
gros  ventre  :  mais  j'en  retirerai  quelque  chose,  si  je 
peux  ;  ou  je  galoperai  sur  toi  toutes  les  nuits  comme  le 
cauchemar. 

FALSTAFF. — Il  pourrait  bien  arriver,  je  crois,  que  ce  fùî 
moi,  si  j'avais  l'avantage  du  terrain. 

le  juge. — Qu'est-ce  que  tout  cela  veut  dire  ,  sir  Jean? 
Fi  donc;  quel  homme  ayant  un  peu  de  cœur  voudrait 

'  Catastrophe,  dans  l'argot  du  temps,  signifiait,  à  ce  qu'il 
fjaraît,  une  partie  du  corps  ;  on  ne  sait  pas  bien  laquelle. 

*  For  what  sum  (pour  quelle  somme?]  demande  lejuge.  /*  il 
more  than  for  sortie  (c'est  plus  que  pour  quelque  chose),  répond 
rh<'>tPS8e;   ieu  de  mots  intraduisible. 


ACTE    II,    SCÈNE    I.  33 

s'exposer  à  cet  orage  de  criailleries  !  N'avez-vous  pas 
honte  d'obliger  une  pauvre  veuve  d'en  venir  à  ces  extré- 
mités, pour  arracher  son  dû? 

FALSTAFF. — Quelle  est  donc  la  grosse  somme  que  je  te 
dois? 

l'hôtesse. — Jarni  !  si  tu  étais  un  honnête  homme  ,  lu 
me  dois  ta  personne  et  cet  argent  aussi.  Ne  m'as-tu  pas 
juré  sur  un  gobelet  à  figures  dorées,  comme  tu  étais  assis 
dans  ma  chambre  du  dauphin  à  la  table  ronde,  auprès 
d'un  feu  de  houille,  le  mercredi  de  la  semaine  de  la  Pen- 
tecôte, le  jour  que  le  prince  te  cassa  la  tête  pour  avoir 
comparé  le  roi  son  père  à  un  chanteur  de  Windsor  ;  ne 
m'as-tu  pas  juré  alors,  comme  j'étais  à  te  laver  ta 
plaie,  que  tu  m'épouserais,  et  que  tu  me  ferais  milady 
ta  femme?  Peux-tu  nier  cela?  N'est-il  pas  venu  sur  ces 
entrefaites  la  bonne  femme  Keech,  la  bouchère,  qui  m'a 
appelée  comme  cela  :  Commère  Quickly  ;  et  qui  venait 
m'emprunter  un  carafon  de  vinaigre  ,  en  disant  qu'elle 
avait  un  bon  plat  de  crevettes,  même  à  telles  ensei- 
gnes que  tu  voulais  en  manger;  et  moi*,  que  je  te  dis  à 
telles  enseignes  que  ça  ne  valait  rien  pour  une  blessure 
fraîche.  Et  ne  m'as-tu  pas  recommandé ,  dès  qu'elle  a 
été  descendue  en  bas ,  de  ne  plus  avoir  tant  de  familia- 
rités avec  ces  petites  gens-là,  disant  qu'avant  peu  ils 
m'appelleraient  madame  :  et  ne  m'as-tu  pas  alors  em- 
brassée et  priée  de  4,'aller  chercher  trente  schelhngs?  Là  ! 
je  te  mets  a  ton  serment  sur  l'Evangile  :  nie-le,  si  tu  peux. 

FALSTAFF. — Milord,  cette  pauvre  créature  est  folle  ; 
elle  va,  disant  de  côté  et  d'autre  par  la  ville  que  son  fils 
aine  vous  ressemble.  Elle  s'est  vue  assez  bien  autrefois  ; 
et  le  fait  est  que  la  misère  lui  tourne  la  tête  :  mais  quant 
à  ces  imbéciles  de  sergents,  je  vous  en  prie,  faites-m'en 
justice. 

LE  JUGE. — Sir  Jean,  sir  Jean  !  il  y  a  longtemps  que  je 
suis  informé  de  la  manière  dont  vous  savez  donner  une 
entorse  à  la  bonne  cause  pour  la  faire  paraître  mauvaise. 
Ce  n'est  pas  un  front  armé  d'audace,  ni  tout  ce  flux  de 
paroles  qui  sortent  de  votre  bouche  avec  une  insolence 
plus  qu'imprudente,  qui  pourront  m'empêcber  de  rendre 

T.    Vil.  3 


341  HENRI   IV. 

justice  à  qui  il  appartient.  Je  vois  que  vous  avez  su  pro- 
fiter de  la  faiblesse  d'esprit  de  cette  femme. 

l'hôtesse. — Oh  !  oui;  cela  est  Lien  vrai,  milord. 

LE  JUGE. — Je  t'en  prie,  tais-toi. — Payez-lui  ce  que  vous 
lui  devez,  et  réparez  le  tort  que  vous  lui  avez  fait.  L'un, 
vous  pouvez  le  faire  avec  de  bonne  monnaie  sterling ,  et 
l'autre,  avec  la  pénitence  d'usage. 

FALSTAFF. — Milord,  ces  reproches  ne  passeront  pas 
sans  réplique.  Ce  qui  n'est  chez  moi  qu'une  honorable 
hardiesse ,  vous  l'appelez  une  imprudente  insolence. 
Qu'on  vous  fasse  la  révérence  sans  rien  dire,  et  l'on  sera 
un  homme  de  bien.  Non,  milord;  avec  tout  le  respect 
que  je  vous  dois,  je  ne  serai  point  un  de  vos  courtisans  ; 
et  je  vous  dis'  nettement  que  je  demande  à  être  déhvré 
de  ces  huissiers,  attendu  que  je  suis  chargé  de  messages 
pressés  pour  les  affaires  du  roi. 

LE  JUGE. — Vous  parlez  bien  comme  un  homme  autorisé 
à  mal  faire  :  mais  moi  je  vous  dis,  commencez,  pour 
votre  honneur,  par  satisfaire  cetle  pauvre  femme. 

FALSTAFF,  prenant  l'hôtesse  à  part. — Ecoute  ici,  hôtesse? 

(Entre  Gower.) 

LE  JUGE. — Eh  bien  ,  maître  Gower,  quelles  nouvelles? 

Gow^ER. — Le  roi ,  milord ,  et  Henri  le  prince  de  Galles, 
çimt  près  d'arriver.  Ce  papier  vous  dira  le  reste. 

FALSTAFF. — Foi  de  gentilhomme  ! 

l'hôtesse. — C'est  comme  cela  que  vous  me  l'avez  déjà 
dit. 

FALSTAFF. — Foido  gentilhomme  ! — Allons, n'en  parlons 
plus. 

l'hôtesse. — Par  cette  terre  de  Dieu  sur  laquelle  je 
marche,  j'en  suis  presque  à  vendre  mon  argenterie  et 
les  tapisseries  de  mes  salles  à  manger. 

FALSTAFF.— Bon  !  bon  !  des  verres,  des  verres ,  c'est 
tout  autant  qu'il  en  faut  pour  boire  :  et  quant  à  tes  mu- 
railles, une  petite  drôlerie  de  rien,  comme  l'histoire  de 
l'enfant  prodigue,  ou  une  chasse  allemande  en  détrempe 
vaut  cent  mille  fois  mieux  que  Ions  ces  rideaux  de  lit  et 
ces  mauvaises  tapisseries  mangées  de  vers. — Fais-en  dix 
guinées  si  lu  peux.  Tiens ,  si  ce  n'étaient  ces  momenla 


ACTE    II,    SCÈNE   I.  35 

"^9  mauvaise  humeur,  il  n'y  a  pas  de  meilleure  créature 
que  toi  dans  toute  l'Angleterre.  Va  te  laver  la  figure, et 
retire  ta  plainte.  Allons ,  tu  ne  dois  pas  prendi"e  ces  hu- 
meurs-là avec  moi  :  est-ce  que  tu  ne  me  connais  pas? 
Tiens,  je  suis  sûr  qu'on  l'a  poussée  à  cela. 

l'hôtesse. — Sir  Jean ,  je  t'en  prie,  n'exige  de  moi  que 
vingt  nobles;  je  me  sens  de  la  répugnance  à  mettre  mon 
argenterie  en  gage;  là,  en  vérité. 

FALSTAFF. — N'en  parlons  plus  :  tout  est  dit,  je  cherche- 
rai ailleurs  comme  je  pourrai.  —  Vous  serez  une  folle 
toute  votre  vie. 

l'hôtesse. — Eh  bien,  vous  l'aurez ,  quand  je  devrai? 
mettre  ma  robe  en  gage.  J'espère  que  vous  viendre? 
souper.— Vous  me  payerez  tout  cela  enseuible  ? 

FALSTAFF. — Est-cc  quc  je  suis  mort?  (ABardolph.)  Suis- 
la,  suis-la;  accroche,  accroche. 

l'hôtesse. — Voulez-vous  que  je  fasse  venir  DoU  ïear- 
Sheet  pour  souper  avec  vous  ? 

FALSTAFF. — G'est  dit,  qu'elle  vienne. 

(L'hôtesse,  les  huissiers,  Bardolph  et  le  valet  sortent.) 

LE  JUGE. — J'ai  appris  de  meilleures  nouvelles. 

FALSTAFF. — Quelles  nouvelles  y  a-t-il  donc,  mon  cher 
lord? 

LE  JUGE,  à  Gower. — Où  le  roi  a-t-il  couché  cette  nuit? 

GOWER. — A  Basingstoke,  milord. 

FALSTAFF. — J'cspère,  milord,  que  tout  va  bien  :  quelles 
nouvelles  y  a-t-il,  milord? 

LE  JUGE. — Ramène- t-il  avec  lui  toute  l'armée? 

GOWER. — Non  :  il  y  a  quinze  cents  hommes  d'infan- 
terie, et  cinq  cents  de  cavalerie  qui  sont  partis  pour 
rejoindre  monseigneur  de  Lancastre  ,  contre  Northum- 
berland  et  l'archevêque. 

F.iLSTAFF. — Est-ce  que  le  roi  revient  du  pays  de  Galles, 
mon  très-honoré  lord? 

LE  JUGE.  —  Je  vais  vous  donner  mes  dépêches  tout 
de  suite  ;  allons ,  suivez  -  moi ,  mon  cher  monsieur 
Guwer. 

FALSTAFF. — Milord  ? 

LE  JUGE. — Éh  bieu,  qu'est-ce  qu'il  y  a? 


b  HENRI   IV. 


FALSTAFF. — MoDsieup  Gower,  puis-je  vous  inviter  à 
dîner  avec  moi? 

GOWER. — Il  faut  que  je  me  rende  chez  milord  que 
voici  :  je  vous  remercie,  mon  cher  sir  Jean. 

LE  JUGE.  —  Vous  traînez  ici  trop  longtemps,  ayant, 
comme  vous  savez,  à  ramasser,  chemin  faisant,  des  sol- 
dats dans  les  pays  que  vous  traverserez. 

FALSTAFF. — Youlez-vous  souper  avec  moi ,  monsieur 
Gower? 

LE  JUGE. — Quel  est  donc  le  sot  maître  qui  vous  a  ensei 
gné  ces  manières  d'agir,  sir  Jean? 

FALSTAFF. — Monsicur  Gower,  si  elles  ne  me  convien- 
nent pas,  celui  qui  me  les  a  enseignées  était  un  sot. 
Voilà  ce  qui  s'appelle  faire  des  armes,  milord,  botte 
pour  hotte,  partant  quitte. 

LE  JUGE.— Le  bon  Dieu  te  conduise!  Tu  es  un  grand 
vaurien. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  II 

Une  autre  rue  de  Londres. 
Entrent  LE  PRINCE  HENRI  et  POINS. 

HENRI. — Sur  ma  parole,  je  suis  excessivement  las. 

POINS. — Est-il  bien  vrai?  J'aurais  cru  que  la  lassitude 
n'aurait  pas  osé  s'attacher  à  une  personne  d'un  si  haut 
parage. 

HENRI. — Cela  est  pourtant  vrai,  quelque  peu  de  dignité 
qu'il  y  ait  à  en  convenir.  N'est-ce  pas  aussi  quelque 
chose  qui  me  rabaisse  singuUèrement  que  cette  envie 
que  j'ai  de  boire  de  la  petite  bière  ? 

POINS. — Vraiment,  un  prince  comm.e  vous  ne  devrait 
pas  avoir  la  faiblesse  de  se  ressouvenir  d'une  aussi  pau- 
vre drogue  que  celle-là. 

HENRI. — Apparemment  que  mou  goût  n'a  pas  été  formé 
en  goût  de  prince,  car  en  honneur  il  m'arrive  en  ce  mo- 
ment de  me  ressouvenir  assez  tendrement  de  cette  pau- 


ACTE   II,    SCÈNE   II.  37 

vre  malheureuse  petite  bière  ;  mais  au  fait  ces  humbles 
attachements  me  mettent  assez  mal  avec  ma  grandeur. 
Quelle  honte  pour  moi  de  me  souvenir  de  ton  nom  !  ou 
de  pouvoir  demain  reconnaître  .  ta  figure,   de  savoir 
le  compte  de  tes  bas  de  soie,  savoir  :  ceux-ci,  et  les  au- 
tres qui  furent  jadis  couleur  de  pêche  ;  ou  de  tenir  in- 
ventaire de  tes  chemises,  comme  qui  dirait  une  de  su- 
perflu et  une  sur  ton  corps.  Mais  quant  à  cela  le  maître 
de  paume  le  sait  mieux  que  moi  :  car  il  faut  que  tu  sois 
bien  bas  sur  l'article  du  linge,  quand  tu  ne  prends  pas 
là  une  raquette,  comme  tu  en  es  privé  depuis  long- 
temps, parce  que  tes  Pays-Bas  se  sont  séparés  de  la  Hol- 
lande en  faveur  d'un  cotillon'.  Eh  bien!  Dieu  sait  si 
ceux  qui  proclament  la  ruine  de  ton  linge  sont  les  hé- 
ritiers de  ton  trône  ;  mais  les  sages-femmes  disent  que 
rien  ne  manquera  faute  d'enfants,  au  moyen  de  quoi  le 
monde  s'augmente,  et  les  parentés  se  fortifient  merveil- 
leusement. 

poiNS. — Comme  cela  jure,  après  vous  avoir  vu  tra- 
vailler si  ferme,  de  vous  entendre  babiller  si  inutile- 
ment !  Dites-moi,  je  vous  prie,  ce  que  feraient  beaucoup 
■fie  jeunes  princes,  si  leur  père  était  aussi  malade  que 
Test  maintenant  le  vôtre? 

HENRI. — Te  dirai-jeune  seule  chose,  Poins? 

POINS. — Oui,  mais  que  ce  soit  donc  quelque  chose  de 
bien  excellemment  bon. 

HENRI.— Cela  sera  toujours  assez  bon  pour  un  esprit 
de  ton  espèce. 

poiNS.— Allons,  dites  :  j'attends  de  pied  ferme  cette 
seule  chose  que  vous  allez  dire. 

HENRI. — Eh  bien  !  je  te  dis  qu'il  ne  convient  pas  que  je 
sois  triste,  à  présent  que  mon  père  est  malade,  quoique 
je  puisse  te  dire  aussi  (comme  à  un  homme  que,  faute 
d'un  meilleur,  il  me  plaît  d'appeler  mon  ami)  que  j  ai 
de  quoi  être  triste,  et  très-triste. 


*  The  rest    of  thy  low   coxmtrieê  hâve  made  a  shift  to  eat  up  thy 
koUand. 


38  HENRI   IV. 

poiNs.— Probablement  pas  pour  cela.... 

HENRI. — Mais  tu  me  crois  donc  inscrit  dans  le  livre  du 
diable  en  lettres  aussi  noires  que  toi  et  FalstafF,  en  fait 
d'endurcissement  et  de  perversité?  Que  la  fin  mette 
l'homme  à  l'épreuve.  Eh  bien!  mol,  je  te  dis  que  mon 
cœur  saigne  intérieurement  de  savoir  mon  père  malade; 
mais  vivant  en  aussi  mauvaise  compagnie  que  toi,  il 
me  faut  bien  écarter  tout  signe  extérieur  de  chagrin. 

POINS. — La  raison  ? 

HENRI. — Et  que  penserais-lu  de  moi  si  tu  me  voyais 
pleurer? 

POINS. — Je  te  regarderais  comYne  le  prince  des  hypo- 
crites. 

HENRI. — Tout  le  monde  en  penserait  autant  ;  et  tu  es 
un  drôle  fait  exprès  pour  penser  comme  tout  le  monde  : 
il  n'y  a  pas  d'homme  au  monde  dont  l'esprit  suive  plus 
fidèlement  que  le  tien  le  grand  chemin  des  vaches.  Oui, 
an  effet,  chacun  me  regarderait  comme  un  hypocrite. 
Et  quelle  est  la  raison  qui  engage  votre  sublime  génie  à 
penser  ainsi? 

POINS. — Ma  foi,  c'est  que  vous  avez  toujours  paru .« 
libertin,  et  si  inséparable  de  Falstaff.... 

HENRI. — Et  de  toi. 

POINS. — Par  le  jour  qui  luit  sur  nous,  on  parle  bien  de 
moi.  Je  peux  entendre  de  mes  deux  oreilles  ce  qu'on  en 
dit.  Le  pis  qu'on  puisse  dire,  c'est  que  je  suis  un  cadet 
de  famille,  et  que  je  suis  l'œuvre  de  mes  mains  ;  et  pour 
ces  deux  articles-là,  je  l'avoue,  je  n'y  saurais  que  faire. 
— Parla  messe,  voilà  Bardolpli. 

HENRI. — Et  le  polit  page  que  j'ai  donné  à  Falstatî! — Je 
le  lui  avais  donné  chrétien,  et  voy(!z  si  ce  vilain  n'en  a 
pas  fait  un  viai  singe. 

(Entrent  Bardolph  et  le  page.) 

BARDOLPH. — Dieu  garde  Votre  Grâce  ! 

HENRI. — Et  la  vôtre  aussi,  très-noble  Bardolph. 

RARDOLPii,  au  petit  page. — Avancez  ici,  vous,  auo  de 
sagesse,  timide  i)onêt;  est-ce  qu'il  faut  rougir  comme 
cela?  Qu'est-ce  qui  vous  fait  ainsi  monter  la  couleur  au 
visage?  Quelle  jeune  fille  êtes- vous  donc,    pour  un 


ACTE   II,    SCÈNE    II.  39 

homme  d'armes?  Esi-ce  une  si  grande  affaire  que  la  dé- 
faite '  d'une  cruche  de  trois  ou  quatre  pintes? 

LE  PAGE,  au  prince. — Tout  à  l'heure,  milord,  il  m'ap- 
pelait au  travers  d'une  jalousie  rouge,  et  je  ne  pouvais 
pas  discerner  la  moindre  partie  de  son  visage  enluminé, 
d'avec  la  fenêtre.  A  la  fm,  j'ai  aperçu  ses  yeux,  et  j'ai 
cru  qu'il  avait  fait  deux  trous  dans  le  cotillon  neuf  de  la 
marchande  de  bière,  et  qu'il  regardait  au  travers. 

HENRI. — Ce  petit  garçon  n'a-t-il  pas  bien  profité  ? 

BARDOLPH. — Laipse-moi  tranquille,  race  de  prostituée 
vrai  lapin  vidé  ;  laisse-moi  tranquille. 

LE  PAGE. — Laisse-moi  tranquille,  pendard,  rêve  d'Al- 
thée;  laisse-moi  tranquille. 

HENRI. — Instruis-nous,  mon  enfant;  qu'est-ce  que  c'est 
que  ce  rêve-là,  mon  ami? 

LE  PAGE. — Pardieu,  mon  prince,  Althée  n'a-t-elle  pas 
rêvé  qu'elle  était  accouchée  d'une  torche  allumée  ?  Voilà 
pourquoi  je  l'appelle  rêve  d' Althée'^. 

HENRI. — L'explication  vaut  bien  une  couronne;  tiens, 
la  voilà,  mon  enfant. 

(Il  lui  donne  de  l'argent.) 

FOINS. — Dieu  !  qu'une  fleur  de  si  belle  espérance  ne 
soit  pas  mangée  des  vers  !  Tiens,  voilà  six  pence  pour 
t'en  garantir. 

BARDOLPH.  —  Si  vous  uc  lo  couduiscz  pas  à  se  faire 
pendre,  tous  tant  que  vous  êtes,  vous  faites  tort  au  gibet. 

HENRI. — Comment  se  porte  ton  maître,  Bardolph? 

BARDOLPH. — Très-bien,  milord.  Il  a  appris  que  Votre 
Grâce  arrivait  à  Londres,  et  voici  une  lettre  pour  vous. 

HENRI.— Remise  avec  beaucoup  de  respect! — Et  com- 
ment se  porte-t-il,  ton  maître,  cet  été  de  la  Saint-Martin? 

BARDOLPH. — Bien  de  corps,  milord. 

poiNS.— Pardieu,  sa  partie  immortelle  aurait  bien  be- 
Boin  d'un  médocin  ;  mais  il  ne  s'en  émeut  guère  ;  cela  a 
beau  être  malade,  cela  ne  meurt  pas. 

HENRI.— Je  permets  à  celte  loupe  de  chair  d'être  aussi 


*  To  get  a  pvltle  pot's  maidenhead. 

*  Shakspeare  confond  ici  le  tison  d'Althée  et  le  rêve  d'Hécube. 


40  HENRI    IV. 

familier  avec  moi  que  mon  chien,  aussi  use-t-il  de  la 
permission  ;  car  voyez  comme  il  m'écrit. 

poiNS  lit. — «  Jean  Falstaff,  chevalier.  <> — H  faut  qu'il 
instruise  tout  le  monde  de  cela  chaque  fois  qu'il  a  occa- 
sion de  se  nommer.  C'est  comme  ceux  qui  sont  parents 
du  roi  ;  il  ne  leur  arrive  jamais  de  se  piquer  au  bout  du 
doigt,  qu'ils  ne  disent,  voilà  du  sang  royal  répandu. — 
Comment  cela?  dit  quelqu'un  qui  fait  semblant  de  ne 
pas  les  entendre  ;  la  réponse  est  aussi  preste  que  le 
bonnet  d'un  emprunteur  :  Je  suis  un  pauvre  cousin  du 
roi,  monsieur. 

HENRI. — Et  vraiment  ils  seront  de  nos  parents,  fallût- 
il  remonter  jusqu'à  Japhet. — Mais  la  lettre? 

poixs. — «  Sir  Jean  Falstaff,  chevalier,  au  fils  du  roi,  le 
plus  proche  héritier  de  son  père,  Henri,  prince  de 
Galles  ;  salut.  »  D'honneur,  c'est  un  certificat  ! 

HENRI. — Poursuis. 

POINS. — "  J'imiterai  les  honorables  Romains  en  briè- 
veté. »  —  Certainement ,  c'est  brièveté  d'haleine  qu'il 
veut  dire,  courte  respiration. — «  Je  te  fais  bien  des  com- 
plim^ents,  je  te  fais  mon  compliment*,  et  puis  je  prends 
congé  de  toi.  Ne  sois  pas  trop  familier  avec  Poins,  car  il 
abuse  de  tes  bontés  à  tel  point,  qu'il  proteste  que  tu  dois 
épouser  sa  sœur  Nel....  Repens-toi  du  temps  mal  em- 
ployé comme  tu  pourras;  et  sur  ce,  adieu.  Tout  à  toi, 
ouiou  non  ;  c'est-à-dire  suivant  que  tu  en  useras  :  Jean 
Falstaff,  avec  mes  familiers;  Jean  avec  mes  frères  et 
sœurs;  et  sir  Jean  avec  tout  le  reste  de  l'Europe....  » — 
Mon  prince,  je  veux  tremper  cette  lettre  dans  du  vin 
d'Espagne,  et  la  lui  faire  manger. 

HENRI.— Ce  sera  lui  faire  manger  une  vingtaine  de  ses 
mots.  Mais  est-il  vrai  que  vous  parhez  de  moi  sur  ce 
ton,  Ned?  Faut-il  que  j'épouse  votre  sœur? 

poiNS. — Je  voudrais  que  la  pauvre  fille  n'eut  pas  une 
pire  fortune.  Mais  je  n'ai  jamais  dit  cela. 

HENRI. — Oh  çà  !  voilà  comme  nous  perdons  sottement 

'  I  commend  vie  to  thee,  I  commend  thee,  commend  to,  faire  det 
compliments  tic  la  part  de  quelqu'un.  Commend  lover. 


ACTE    II,    SCÈNE   II.  41 

notre  temps;  et  les  esprits  des  sages  reposent  dans  les 
nuées,  et  se  moquent  de  nous.  Votre  maître  est-il  à 
Londres? 

BAUDOLPH. — Oui,  milord. 

HENRI. — Où  soupe-t-il?  Le  vieux  cochon  mange-t-i\ 
toujours  dans  sa  vieille  auge? 

BARDOLPH.— Au  vieil  endroit,  milord,  à  Eastcheap. 

HENRI. — Quelle  est  sa  compagnie? 

LE  PAGE. — Des  Ephésiens,  milord,  de  la  vieille  église. 

HENRI.— A-t-il  des  femmes  à  souper  avec  lui  ? 

LE  PAGE. — Non,  milord,  point  d'autres  que  la  vieille 
madame  Ouickly,  et  mistriss  Doll  Tear-Sheet. 

HENRI.— Qu'est-ce  que  cette  païenne-là? 

LE  PAGE.— Une  femme  bien  comme  il  faut,  monsieur; 
une  des  parentes  de  mon  maître. 

HENRI. — Ah  !  parente,  comme  les  génisses  de  la  pa- 
roisse le  sont  au  taureau  banal  du  village.  N'irons-nous 
point  les  surprendre,  Ned,  au  milieu  de  leur  souper? 

poiNS. — Je  suis  votre  ombre,  mon  prince,  je  vous  suis 
partout. 

HENRI,  au  page. — Toi,  petit  drôle,  et  toi  Bardolph,  pas 
un  mot  à  votre  maître  de  mon  arrivée  à  la  ville.  Voilà 
pour  payer  votre  silence. 

BARDOLPH, — Je  n'ai  plus  de  langue,  monsieur. 

LE  PAGE. — Et  pour  la  mienne,  monsieur,  je  la  gouver- 
nerai. 

HENRI. — Bonjour.  —  Cette  Dorothée  Tear-Sheet  doit 
être  quelque  coin  de  place. 

poiNS. — Je  vous  en  réponds,  et  aussi  publique  que  la 
route  de  Saint- Albans  à  Londres. 

HENRI. — Comment  pourrions-nous  faire  ,  pour  voir  ce 
soir  Falstaff  tout  à  fait  dans  sa  figure  naturelle,  sans  en 
être  aperçus? 

POINS.— Nous  n'avons  qu'à  mettre  chacun  une  veste  et 
un  tablier  de  cuir,  et  le  servir  à  table,  comme  des  gar- 
çons de  cabaret. 

HENRI. — De  dieu  devenir  taureau  !  Terrible  chute!  Ça 
fui  le  cas  de  Jupiter.  De  prince  devenir  apprenti  !  c'est 
une  métamorphose  bien  basse  ;  ce  sera  la  mienne,  car  il 


42  HENRI   17. 

faut  qu'en  tout  point  l'exécution  réponde  à  la  folie  du 
projet.  Suis-moi,  Ned. 

(Ils  sorteot.) 

SCÈNE  III 

Warkwcrth. — Devant  le  château. 

Entrent  NORTHUMBERLAND,  LADY  NORTHUMBER- 
LAND  ET  LADY  PERCY. 

NORTHUMBERLAND. — Je  t'en  coujuro,  ma  tendre  épouse, 
et  toi  aussi,  ma  chère  fille,  laissez  un  libre  cours  à  mes 
pénibles  affaires  ;  n'empruntez  pas  la  couleur  des  circon- 
stances, et  ne  soyez  pas,  comme  elles,  fâcheuses  à  Percy. 

LADY  NORTHUMBERLAND. — J'ai  cessé  toutcs  représenta- 
tions :  je  ne  dirai  plus  rien.  Faites  ce  que  vous  voudriez. 
Que  votre  prudence  soit  votre  guide. 

NORTHUMBERLAND. — Hélas  !  ma  chère  femme,  mon  hon- 
neur est  engagé,  et  mon  départ   peut  seul  le  racheter. 

LADY  PERCY. — Oli  !  Cependant,  au  nom  du  ciel,  n'allez 
point  à  ces  guerres.  Il  a  été  un  temps,  mon  père,  où  vous 
avez  violé  votre  parole ,  quoiqu'elle  vous  fût  alors  bien 
plus  chère  qu'aujourd'hui,  lorsque  votre  fils  Percy,  lors- 
que mon  Henri,  le  bien-aimé  de  mon  coeur,  tourna  plu- 
sieurs fois  ses  regards  vers  le  uord,  pour  y  voir  son  père 
lui  amener  une  armée,  et  l'attendit  en  vain.  Qui  put  vous 
persuader  de  rester  ici?  C'étaient  deux  honneurs  de  per- 
dus, le  vôtre  et  celui  de  votre  fils.  Quant  au  vôtre... 
veuille  le  ciel  rilluminer  de  sa  gloire  !  Pour  celui  de  votre 
fils  ,  il  était  attaché  à  sa  personne  comme  le  soleil  à  la 
voûte  grisâtre  des  cieux  ;  à  sa  clarté  marchait  aux  beaux 
faits  d'armes  toute  la  chevalerie  de  l'Angleterre  :  il  était 
véritablement  le  miroir  devant  lequel  venait  s'étudier 
toute  notre  jeune  noblesse.  C'était  n'avoir  pas  de  jambes 
que  de  ne  pas  savoir  imiter  sa  démarche  ;  et  cette  parole 
confuse  et  précipitée,  défaut  qu'il  avait  reçu  de  la  nature, 
était  comme  l'accent  des  braves.  Ceux  dont  le  son  de 
voix  était  naturellement  calme  et  modéré  échangeaient, 


ACTE   II,    SCÈNE   III.  13 

pour  être  en  tout  semblables  à  lui,  cette  perfection  contre 
une  mauvaise  habitude  :  ainsi  langage,  maintien,  façon 
de  vivre,  choix  de  plaisirs  ,  méthodes  militaires,  dispo- 
sitions de  caractère,  en  tout  il  était  l'objet  d'attention,  le 
miroir,  le  modèle  et  le  livre  sur  lequel  se  façonnaient 
tous  les  autres.  C'est  lui,  lui,  ce  prodige,  ce  mirac]p 
parmi  les  hommes,  lui  qui  n'eut  jamais  son  second,  que 
vous  avez  laissé ,  sans  le  seconder ,  affronter  l'horrible 
dieu  de  la  guerre  avec  tous  les  désavantages,  et  vous 
attendre  sur  ee  champ  de  mort  où  il  ne  vit  rien  qui  pût 
ledéfendre,  que  le  son  du  nom  de  Hotspur.  Yoilà  comment 
vous  l'avez  abandonné.  Oh  !  jamais,  jamais,  ne  faites  à 
son  ombre  l'injure  d'être  plus  délicat  et  plus  jaloux  de 
votre  honneur  avec  les  autres  que  vous  ne  le  fûtes  avec 
lui!  Laissez-les  seuls.  Le  maréchal  et  l'archevêque  sont 
en  force.  Ah  !  que  mon  cher  Henri  eût  eu  seulement  la 
moitié  de  leurs  troupes;  je  serais  aujourd'hui  suspen- 
due au  cou  de  Hotspur  et  je  parlerais  du  tombeau  de 
Monmouth  ! 

NORTHUMBERLAND. — Malhcur  à  VOUS,  ma  belle-fille  ;  en 
déplorant  toujours  d'anciennes  fautes,  vous  m'enlevez 
tout  mon  courage!  Il  faut  que  je  parte  et  que  j'aille 
dans  ces  lieux  y  braver  le  danger,  ou  bien  le  danger 
viendra  me  chercher  ailleurs,  et  me  trouvera  moins 
préparé. 

LADY  NORTHUMBERLAND. — Oh!  fuycz  en  Ecossc,  jusqu'à 
ce  que  la  noblesse  et  le  peuple  armés  aient  fait  un  pre- 
mier essai  de  leur  puissance. 

LADY  PERCY.— -S'ils  gagnent  du  terrain  et  remportent 
l'avantage  sur  le  roi,  alors  joignez-vous  avec  eux,  comme 
une  colonne  d'acier  qui  ajoutera  des  forces  à  leur  force. 
Mais,  au  nom  de  tout  notre  amour,  laissez-les  d'abord 
s'essayer. — Yoilà  commentafaitvotrefils,  comment  vous 
avez  souffert  qu'il  fit,  et  voilà  comment  je  suis  devenue 
veuve.  Et  je  n'aurai  jamai.s  assez  de  vie  pour  arroser  de 
mes  pleurs  ce  souvenir  ',  afin  de  le  faire  croître  et  s'éle- 

'  To  rain  upon  remembrance . 

Remembrance,  souvenir,  est  le  nom  qu'on  donne  au  romarin, 


44  HENRI   IV. 

ver  jusqu'aux  deux,  en  mémoire  de  mon  noble  époux. 
NORTHUiMBERLAND. — Allous  ,  allons,  rentrez  avec  moi. 
Mon  âme  est  dans  l'état  de  la  mer,  lorsque,  montée 
jusqu'à  sa  plus  grande  hauteur,  elle  demeure  arrêtée  et 
immobile,  sans  s'épancher  ni  d'un  côté  ni  de  l'autre.  Je 
serais  disposé  à  joindre  l'archevêque;  mais  mille  raisons 
me  retiennent.  —  Je  me  résoudrai  à  aller  en  Ecosse,  et 
j'y  veux  rester  jusqu'à  ce  que  les  circonstances  et  les 
occasions  exigent  mon  secours  et  ma  présence. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE   IV 

A  Londres.  — A  la  taverne  de  la    Téte-iie-Sanglier  à  Eastcheap. 
DEUX  GARÇQNS  DE  CABARET. 

PREMIER  GARÇON.  —  Que  diable  as-tu  apporté  là?  des 
poires  de  messire-jean?  Tu  sais  bien  que  sir  Jean  ne 
peut  pas  supporter  la  vue  d'un  messire-jean  '. 

SECOND  GARÇON. — Par  la  messe,  tu  as  raison.  Le  prince 
mit  une  fois  devant  lui  une  assiette  de  messires-jeans,  et 
lui  dit  que  c'étaient  cinq  autres  sir  Jean.  Puis,  ôtantson 
chapeau,  il  dit  :  je  prends  congé  de  ces  six  chevaliers  (oui 
secs,  tout  ronds,  tout  vieux,  tout  ridés.  Gela  le  blessa  au 
cœur  ;  mais  il  a  oublié  cela. 

PREMIER  GARÇON. — A  la  bonue  heure ,  mets  le  couvert 
et  sers.  Vois  aussi  si  tu  ne  pourrais  pas  découvrir  où 
Sneak  fait  son  vacarme;  car  mistriss  Dorotbée  Tear- 
Shset  serait  bien  aise  d'entendre  de  la  musique.  Dépêche  : 
il  fait  très-chaud  dans  la  chambre  où  ils  sont  à  souper, 
et  ils  vont  passer  dans  celle-ci  tout  à  l'heure. 

SECOND  GARÇON. — Sais-tu  quc  le  prince  va  venir  avec 
M.  Poins,  et  qu'ils  mettront  nos  vestes  et  nos  tabliers,  et 
qu'il  ne  faut  pas  que  M.  le  chevalier  le  sache?  C'est 
Bardoljjh  qui  est  venu  nous  en  prévenir. 

gage  de  fidélité  soit  aux  vivants,   soit    à  la   mémoire  des    mort.-; 
^V.  Romeo  et  Juliette.) 
•  Apple-John,  espèce  de  pomme. 


ACTE    II,    SCÈNE   ÏV.  4o 

PREMIER  GARÇON. — Oli  !  il  y  aura  grand  réveillon;  cela 
fera  un  excellent  tour  ! 

SECOND  GARÇON. — Je  Hi'eu  vais  voir  si  je  ne  pourrai  pas 
trouver  Sneak.  (H  sort.) 

(Entrent  l'hôtesse  Quikely  et  miss  Dorothée  Tear-Sheet.) 

l'hôtesse. — Mon  cher  cœur,  vous  m'avez  l'air  à  pré- 
sent d'être  dans  une  excellente  température;  votre  pouls 
bat  aussi  extraordinairement  qu'on  puisse  souhaiter  :  et 
votre  couleur,  je  vous  assure,  est  aussi  rouge  qu'une 
rose.  Mais  vous  avez  trop  Lu  de  Canarie  ;  et  c'est  un  vin 
merveilleusement  pénétrant,  et  qui  vous  parfume  le 
sang  avant  qu'on  ait  le  temps  de  dire  t  qu'est-ce  que 
c'est  donc  que  cela?  »  Gomment  vous  sentez-vous  à  pré- 
sent? 

DOROTHÉE. — Beaucoup  mieux  qu'auparavant;  hem  ! 

l'hôtesse. — Ah  !  voilà  ce  qui  s'appelle  bien  parler  !  Un 
bon  cœur  vaut  de  l'or.  Tenez,  voilà  sir  Jean. 

(Entre  Falstafif  chantant.) 

FALSTAFF.  —  Quaiid  Arthuv  parut  à  la  cour.  —  Videz  le 
pot  de  chambre.  {Le  garçon  sort.) — Et  c'était  'un  digne 
roi...  Eh  !  comment  vous  va,  ma  chère  Dorothée? 

l'hôtesse. — Il  vient  de  lui  prendre  une  faiblesse ,  en 
vérité. 

FALSTAFF. — C'est  commc  elles  sont  toutes,  il  leur  en 
prend  à  tout  moment  ^ 

DOROTHÉE. — Vilain  cancre  que  vous  êtes,  c'est  là  toute 
la  consolation  que  vous  me  donnez  ? 

FALSTAFF. — Vous  faitcs  Ics  caucres  un  peu  gras ,  mis- 
IrissDoll. 

DOROTHÉE.— Je  les  fais,  moi  ?  C'est  la  gloutonnerie  et  la 
maladie  qui  les  font;  ce  n'est  pas  moi  qui  les  fais. 

FALSTAFF. — Si  lo  cuisinier  aide  à  la  gloutonnerie,  vous 
aidez  à  la  maladie ,  Doll.  Nous  vous  avons  pris  bien  des 
choses,  Doll;  nous  vous  avons  pris  bien  des  choses. 
Convenez-en,  moyenne  vertu,  convenez-en. 

1  Sick  of  a  calm  (malade  d'un  calme),  dit  l'hôtesse  pour  sick  of 
a  qualm  (malade  d'avoir  eu  trop  chaud);  et  Falstaff  répond  :  So 
is  ail  her  sect  ;  an  they  be  once  in  a  calm  they  are  sick  (voilà  comme 
elle»  sont  toutes  ;  dès  qu'on  les  laisse  en  repos  elles  sont  malades). 


46  HENRI  IV. 

DOROTHÉE. — Oui  Vraiment,  nos  chaînes,  nos  bijoux! 

F.\LSTAFF. — Vos  Tubls ,  pcrlcs  Cl  boutous  '.  —  Poui"  bien 
servir,  vous  le  savez,  il  faut  se  tenir  ferme,  aller  à  la 
hièclie  la  pique  en  avant,  et  se  remettre  courageusement 
entre  les  mains  des  chirurgiens.  11  faut  s'aventurer  sur 
les  pièces... 

DOROTHÉE. — Allez  VOUS  faire  pendre,  anguille  boueuse, 
allez  vous  faire  pendre. 

l'hôtesse. — Sur  mon  Dieu,  c'est  toujours  la  même 
histoire  ;  vous  ne  pouvez  pas  vous  voir  une  fois  sans  vous 
quereller.  Vous  êtes  tous  deux,  par  ma  foi,  aussi  peu 
compatissants  que  des  rôties  desséchées.  Vous  ne  savez 
pas  supporter  les  confirmités  l'un  de  l'autre;  jour  de 
Dieu,  il  faut  bien  que  l'un  des  deux  supporte,  et  ce  doit 
être  vous  {à  Dorothée).  Tous  êtes  le  vase  le  plus  fragile, 
comme  on  dit,  le  vase  vide. 

DOROTHÉE. — Et  comment  un  vase  vide  et  fragile  pour- 
rait-il supporter  ce  gros  tonneau  plein  ?  Il  a  dans  son 
ventre  toute  la  cargaison  d'un  marchand  de  Bordeaux. 
Vous  n'avez  jamais  vu  de  vaisseau  la  cale  si  bien  garnie. 
Allons,  Jack,  je  veux  que  nous  nous  quittions  bons  amis. 
Tu  vas  aller  à  la  guerre  ,  et  si  je  te  re verrai  jamais  ou 
non,  c'est  cedontpersonnenesesoucieguère,n'est-cepas? 

LE  GARÇo.N.— Monsieur,  l'enseigne  Pistol  est  là-bas,  qui 
voudrait  bien  vous  parler. 

FALSTAFF. — Qu'il  aille  se  faire  pendre,  ce  tapageur-là  ! 
Qu'on  ne  le  laisse  pas  monter  ici  ;  c'est  le  drôle  le  plus 
mal  embouché  qu'il  y  ait  en  Angleterre. 

l'hôtesse.— Si  c'est  un  tapageur,  qu'il  n'entre  pas  ici  ; 
non,  sur  ma  foi,  il  faut  que  je  vive  avec  mes  voisins,  je 
ne  veux  point  de  tapageurs  :  je  suis  en  bonne  réputation 
avec  ce  qu'il  y  a  de  mieux.  Fermez  la  porte;  on  ne  reçoit 
point  de  tapageurs  ici.  Je  n'ai  pas  vécu  si  longtemps, 
pour  avoir  du  tapage  à  présent  :  fermez  la  porte,  je  vous 
en  prie. 

FALSTAFF. — Écoutc  douc,  hôtcsse? 

l'hôtesse. — Je  vous  en  prie,  calmez-vuus ,  sir  Jean, 

i  Your  Lrooclies,  pearls  aiid  owches. 


ACTE   II,    SCÈNE    IV.  47 

je  ne  souffre  pas  que  les  tapageurs  mettent  les  pieds  ici. 

FALSTAFF. — Ecoute  douc  :  c'est  mon  enseigne. 

l'hùtesse. — Bah  !  ta  ta  !  sir  Jean,  ne  m'en  parlez  pas  : 
votre  enseigne  de  tapageur  ne  mettra  pas  le  pied  chez 
moi.  J'étais  l'autre  jour  chez  M.  Tisick  le  député,  et  il 
m'a  dit  comme  ça  : — pas  plus  tard  que  mercredi  dernier, 
— Voisine  Quickly, — dit -il;  M.  Dumb,  notre  prédicateur, 
était  là. —  Voisine  Quickly,  dit-il,  recevez  les  gens  civils; 
car,  dit-il,  vous  avez  une  mauvaise  réputation;  et  il  disait 
cela,  je  sais  bien  pourquoi  ;  car,  dit-il,  vous  êtes  une  hon- 
nête femme,  et  qu'on  estime  ;  c'est  pourquoi,  prenez  garde 
aux  hôtes  que  vous  recevez  chez  vous  :  n'y  souffrez  point, 
dit-il,  de  ces  drôles  qu'on  appelle  tapageurs.  Il  n'en  vient 
point  ici.  Vous  seriez  tout  émerveillé  d'entendre  ce  que 
disait  monsieur  Tisick.  Non,  absolument,  je  ne  veux 
point  de  tapageurs. 

FALST.\FF. — Ce  n'en  est  pas  un,  hôtesse.  Il  est  beau 
joueur,  lui.  Vous  le  taperiez  à  votre  aise  comme  un  tout 
petit  lévrier  ;  il  ne  se  prendrait  pas  de  querelle  avec  une 
poule  de  Barbarie,  s'il  lui  voyait  seulement  hérisser  ses 
plumes  en  signe  de  colère. — Garçon,  appelez-le. 

l'hôtesse. — Un  joueur,  dites- vous?  Je  ne  fermerai 
jamais  ma  porte  à  un  honnête  homme  ni  à  un  joueur, 
mais  je  n'aime  pas  le  tapage.  Sur  ma  foi,  je  suis  toute 
sens  dessus  dessous,  quand  on  dit  :  faisons  tapage.  Tâtez 
un  peu  seulement,  messieurs,  comme  je  tremble,  voyea- 
vous.  Ah  !  je  vous  en  réponds. 

DOROTHÉE, — Oui,  CH  Vérité,  hôtesso. 

l'hotesse. — Si  je  tremble?  Oh  !  oui,  en  bonne  vérité, 
/e  tremble  comme  une  feuille  de  tremble.  Tenez,  je  ne 
peux  pas  souffrir  les  tapageurs. 

(Entrent  Pistol ,  Bardolph  et  le  page.) 

pistol. — Dieu  vous  garde,  sir  Jean  ! 

FALSTAFF. — Soyez  le  bienvenu,  enseigne  Pistol.  Tenez, 
Pistolet',  je  vous  charge  d'un  verre  de  vin  d'Espagne; 
faiies  feu  sur  mon  hôtesse. 

1  Pistol  signifie  pistolet,  et  les  plaisanteries  de  Falsfaff  portent 
sur  cette  acception  du  mot.  On  peut  supposer  que  Falstdll' em- 
ploie ici  le  diminutif. 


ÎK 


48  HENRt    IV 

pisTOL. —  De  boa  cœur,  sir  Jean,  elle  peut  compter  sur 
deux  balles. 

FALSTAFF. —  Elle  cst  à  l'ôpieuve  du  pistolet,  mon  cher, 
vous  ne  sauriez  lui  faire  du  mal. 

L'noTESSE. —  Non  pas,  on  ne' me  fera  pas  boire  ainsi 
par  épreuve  ni  à  coups  de  pistolet.  On  ne  me  ferait  pas 
i)oire  quand  cela  ne  me  convient  pas,  pour  le  service 
d'homme  au  monde,  entendez-vous? 

PISTOL.  —  Eh  bien,  à  vous  donc,  mistriss  Dorothée, 
c'est  vous  que  j'attaque. 

DOROinÉE.  —  M'altaquer,  moi  je  te  méprise,  vilain  ga- 
leux. Qu'est-ce  que  c'est  donc  qu'une  misérable  canaille 
comme  ça,  un  drôle,  un  filou,  un  va -nu-pieds?  Veux-tu 
me  laisser  tranquille,  coquin  moisi?  veux-tu  me  laisser 
tranquille? 'c'est  pour  ton  maître  que  je  suis  faite. 

PISTOL. — Ce  n'est  pas  d'aujourd'hui  que  je  vous  con- 
nais, mistriss  Dorothée. 

DOROTHÉE. — Yeux-tu  me  laisser  tranquille  !  coquin  de 
voleur,  vilain  bouchon,  veux-tu  me  laisser  tranquille  ! 
Par  ce  verre  de  vin,  je  te  flanque  mon  couteau  dans  ton 
groin  crotté,  si  tu  fais  l'insolent  avec  moi.  Laisse-moi 
tranquille,  gredin  de  petit  Pierre,  mauvais  hretailleur 
éreinté.  Et  depuis  quand,  je  vous  en  prie,  cela  s  appelle- 
t-il  monsieur  ?  Gomment  !  deux  aiguillettes  sur  l'épaule  ? 
Voyez  donc  ça. 

PISTOL.  —  Pour  cette  afTaire-là  votre  collerette  ne 
mourra  que  de  ma  main. 

FALSTAFF. — Allous  finissous,  Pistol.  Je  ne  trouverais 
pas  bon  que  vous  vinssiez  à  vous  oublier  ici.  Débarrassez- 
nous  de  votre  personne,  Pistolet. 

l'hotesse. — Non,  mon  bon  capitaine  Pistol;  pas  ici, 
mon  cher  capitaine. 

DOROTHÉE. — ïoi  Capitaine  !  abominable  damné  de  fi- 
lou; n'as-tu  pas  honte  de  t'entendru  appeler  capitaine? 
Si  les  capitaines  étaient  de  mon  avis,  vous  seriez  bûtonné 
pour  avoir  pris  ce  nom-là  avant  de  l'avoir  gagné.  Vous 
capitaine!  Un  gredin!  Et  pourquoi?  pour  avoir  déchiré 
dans  un  mauvais  lieu  la  collerelte  de  quelque  pauvre 
coquine.  Lui  capitaine!  puisse-t-il  être  pendu,  le  coquin! 


ACTE    II,    SCÈNE   IV.  -19 

Mangeur  de  pruneaux  cuits  et  de  vieux  gâteaux  secs! 
Capitaine!  Ces  vilains-là  parviendront  à  rendre  le  nom 
de  capitaine  aussi  odieux  que  le  mot  occuper  ',  qui  était 
une  très-bonne  expression  avant  qu'ils  la  déshonoras- 
sent ;  c'est  à  quoi  les  capitaines  feront  bien  de  prendre 
garde. 

BARDOLPH.— Je  l'en  prie,  va-t'en,  mon  cher  enseigne. 

FALSTAFF, — Ecoute  un  peu,  mistriss  Doll. 

piSTOL. — Non  pas,  je  te  dis  la  chose  comme  elle  est, 
caporal  Bardolph.  Je  suis  capable  de  la  mettre  en  loques  ; 
il  faut  que  je  sois  vengé. 

LE  PAGE. — Je  t'en  prie,  va-t'en. 

PISTOL. — Je  la  verrai  plutôt  damnée  dans  l'étang  mau- 
dit de  Pluton,  au  fiu  fond  de  l'enfer,  avec  TErèbe  et  tous 
les  plus  vilains  tourments.  Prenez  la  ligne  et  le  hame- 
çon; je  dis,  à  bas,  à  bas,  chiens!  à  bas,  drôles  !  N'avons- 
nous  pas  Hirène  ici^? 

l'hotesse. — Mon  bon  capitaine....  Tranquillisez-vous, 
il  est  bien  tard  ;  je  vous  en  supplie,  apaisez  votre  colère. 

PISTOL. — Soyons  de  bonne  humeur,  je  le  veux  xfien; 
mais  des  chevaux  de  transport ,  de  mauvaises  rosses 
d'ânes  gorgés  de  nourriture,  qui  ne  peuvent  faire  plus 
de  trente  milles  par  jour,  iront- ils  se  comparer  aux 
César,  aux  Cannibal,  aux  Grecs  Troyens?  Non,  qu'ils 
soient  plutôt  damnés  avec  le  roi  Cerbère,  et  puisque  les 


I  Occupxj,  oçcupier,  occupant,  étaient  devenus,  à  ce  qu'il  parait, 
par  l'usage  qu'on  en  avait  fait,  des  expressions  obscènes. 

*  Save  we  nol  hiren  hère? 

II  est  absolument  impossible  de  donner  aucune  explication 
satisfaisante  sur  les  allusions  et  les  citations  dont  se  compose  le 
langage  de  Pistol.  Tirées  pour  la  plupart  de  pièces  de  tbéâtre 
aujourd'hui  inconnues,  et  pour  la  plupart  encore  défigurées  par 
ce  burlesque  personnage,  elles  pouvaient  avoir  pour  le  public 
<lu  temps  de  Shakspeare  un  mérite  entièrement  perdu  aujour- 
d'hui, et  ne  laissent  plus  saisir  que  l'intention  du  rôle.  11  pa- 
raît bien,  au  reste  qu'/iiVeu  était,  en  style  d'argot,  une  des  dé- 
nominations des  filles  publiques  {huren  en  allemand).  Il  serait 
possible  aussi  qu'en  raison  de  la  consonnance  de  ce  mot  avec 
iron  ^fer),  les  tapageurs  du  temps  eussent  donné  ce  même  nom  à 
leur  épée. 

T.    VII.  4 


50  HENKI   lY. 

cieux  mugissent,  nous  ne  nous  troublerons  pas  pour  des 
jjagatelles. 

l'hôtesse. — En  vérité,  capitaine,  ce  sont  là  des  paroles 
bien  dures. 

BARDOLPH. — Ya-t'en,  bon  enseigne,  tout  cela  finirait 
par  de  la  brouille. 

piSTOL. — O'-ie  les  hommes  meurent  comme  des  chien?, 
que  les  écus  se  donnent  comme  des  épingles  !  N'avons- 
nous  pas  Hirène  ici? 

l'hotesse.  — Sur  ma  parole,  capitaine,  il  n'y  a  ici  per- 
sonne comme  cela.  Par  mon  salut,  est-ce  que  vous 
croyez  que  je  la  cacherais?  Pour  l'amour  de  Dieu,  point 
de  bruit. 

PISTOL. — Eh  bien,  mange  donc  et  engraisse-toi,  ma 
belle  Callipolis  :  allons,  verse-moi  du  vin  d'Espagne.  Si 
fortuna  me  tormenta,  speralo  me  contenta.  Est-ce  qu'une 
bordée  nous  fait  peur?  Non,  non  :  que  l'ennemi  fasse 
feu....  Un  peu  de  vin  d'Espagne  ;  et  toi,  mou  cher  cœur 
{A  son  èpée  qu'il  pose  à  terre).,  mets-toi  là.  Eh  bien  donc, 
est-ce  là  tout,  n'aurons-nous  pas  le  ei  cœtera  ? 

FALSTAFF. — Pistol,  je  voudrais  être  tranquille  ici. 

PISTOL. — Mon  cher  chevalier,  je  vous  ba'ise  le  poing; 
nous  avons  vu  les  sept  étoiles. 

DOROTHÉE. — Jette-le  à  bas  des  escaliers.  Je  ne  veux  pas 
supporter  le  galimatias  de  ce  drôle-là. 

PISTOL. — Me  jeter  à  bas  des  escaliers,  comme  si  nous 
ne  connaissions  pas  les  haquenées  de  Galloway  '  ! 

FALSTAFF.— Bardolph  !  lance-le-moi  au  bas  des  escaliers 
comme  un  petit  palet  :  s'il  ne  fait  ici  rien  autre  chose 
que  de  dire  des  riens,  il  y  comptera  pour  rien. 

BARDOLPH. — Allons,  desccudez  l'escalier  tout  à  l'heure. 

PISTOL. — Comment  !  faudra-t-il  donc  en  venir  aux  in- 
cisions? Allons-nous  tirer  du  sang?  (//  saisit  son  èpée.)  Eh 
bien,  cela  étant,  que  la  mort  me  berce,  qu'elle  m'en- 
dorme, qu'elle  abrège  mes  tristes  jours;  allons,  que  les 
trois  sœurs  défilent  ici  de  cruelles,  d'effroyables,  de 
larges  blessures.  Allons,  Atropos,  viens,  je  te  dis. 

»  Galloway  nags,  chevaux  de  louage. 


ACTE   II,    SCÈNE    IV.  5] 

l'hôtesse.  —  Oh!  mon  Dieu;  voilà  de  belles  affaires! 

FALSTAFF,  à  .«oîi^rtf/c. — Donne-moi  ma  rapière,  garçon. 

DOROTHÉE,  à  Falslaff. — Oh  !  je  t'en  prie,  Jack,  je  t'ec 
prie,  ne  va  pas  dégainer. 

FALSTAFF. — Descends-moi  les  escaliers. 

l'hotesse. — Voilà  un  beau  vacarme  !  Ah!  je  renonce 
rai  à  tenir  maison  plut,ôi  que  de  consentir  à  me  voir  ex 
posée  à  toutes  ces  palpitations  et  ces  frayeurs.  Oh  !  il  va 
y  avoir  du  carnage,  j'en  suis  sûre.  Hélas!  mon  Dieu, 
remettez  vos  épées  dans  le  fourreau,  remettez  vos  épées 
dans  le  fourreau. 

(Sortent  Pistol  et  Bardolph.) 

DOROTHÉE. — Je  t'en  prie,  Jack,  calme-toi,  le  drôle  est 
parti.  Ah!  que  vous  êtes  un  courageux  mâtin  de  petit 
vilain  î 

l'hotesse. — N'êtes-vous  pas  blessé  à  l'aine?  lime  sem- 
blé que  je  l'ai  vu  vous  pousser  un  mauvais  coup  dans 
le  ventre. 

(Rentre  Bardolph.) 

FALSTAFF. — L'avcz-vous  mis  à  la  porte? 

bardolph. — Oui,  monsieur,  le  misérable  était  ivre; 
vous  l'avez  blessé  à  l'épaule,  monsieur. 

FALSTAFF. — Le  drôle  !  venir  m'insulter  ! 

DOROTHÉE.  —  Ah!  cher  petit  coquin!  hélas!  pauvre 
singe,  comme  te  voilà  tout  en  sueur!  Attends,  laisse- 
moi  t'essuyerle  visage.— Viens  donc,  mauvaise  canaille. 
— Ah  !  pendard,  par  ma  foi,  je  t'aime.  Tu  es  aussi  cou- 
rageux qu'Hector  de  Troie,  tu  vaux  cinq  Agamemnon, 
et  dix  fois  mieux  que  les  neuf  preux. — Ah  !  vilain  ! 

FALSTAFF. — Un  gredin  de  maraud!  Je  ferai  sauter  ce 
drôle-là  dans  la  couverture. 

DOROTHÉE. — Fais-le,  si  tu  l'oses,  pour  l'amour  de  moi  ; 
si  tu  le  fais,  je  te  le  revaudrai  dans  une  paire  de  draps  '. 

(Les  musiciens  arrivent.) 

LE  PAGE.  — Monsieur,  la  musique  est  arrivée. 

FALSTAFF. — Eh  bicu,  qu'ils  joucut  !  Jouez,  messieurs. 
Assieds-toi  sur  mon  genou,  Doll.  Un  gredin  de  fanfaron  I 
Le  pendard  m'a  échappé  comme  du  vif-argent, 

*  TU  canvas  thee  between  a  pair  of  sheets. 


52  HENRI   IV. 

DOROTHÉE. — Oui,  par  ma  foi,  et  tu  le  suivais  comme 
une  église.  Dis  donc,  mâtin,  dis  donc,  mon  joli  petit 
cochon  de  la  Saint-Barthélémy  ' ,  quand  est-ce  que  tu 
cesseras  de  te  battre  le  jour  et  de  t'escrimer  la  nuit,  et 
que  tu  commenceras  à  raccommoder  ton  vieux  corps 
pour  l'autre  monde  ? 

(Entrent  derrière  eux  le  prince  Henri  et  Poins,  déguisés 
en  garçons  de  cave.) 

FALSTAFF,  saus  faire  attention  à  eux,  à  sa  Dorothée. — 
Tais-toi,  mon  cœur,  ne  parle  pas  comme  une  tête  de 
mort"  ;  ne  me  fais  pas  souvenir  de  ma  fin. 

DOROTHÉE. — Dis-moi  un  peu ,  mon  petit  ami ,  quel 
homme  est  le  prince  ? 

FALSTAFF. — C'est  uu  assez  bon  garçon,  taillé  en  lame 
de  couteau  :  il  aurait  fait  un  fort  bon  panetier,  il  au- 
rait coupé  le  pain  à  merveille. 

DOROTHÉE. — On  dit  que  Poins,  par  exemple,  ne  manque 
pas  d'esprit. 

FALSTAFF. — Lui,  de  l'esprit?  Le  diable  l'emporte,  le 
magot!  Son  esprit  est  aussi  épais  que  de  la  moutarde 
de  Tewksbury  :  il  n'y  a  pas  plus  de  sens  chez  lui  que 
dans  une  tête  de  maillet. 

DOROTHÉE. — Gomment  se  fait -il  donc  que  le  prince 
Taime  tant? 

FALSTAFF. — Parce  que  leurs  jambes  sont  do  la  même 
dimension,  qu'il  joue  fort  bien  au  petit  palet,  quil 
mange  de  Tauguille  de  mer  assaisonnée  de  fenouil  *, 
qu'il  avale  des  bouts  de  chandelle  en  guide  de  brûlots  *, 


*  La  foire  de  la  Saint-Barthélémy  était  une  foire  célèbre  en 
Angleterre. 

*  Du  temps  de  Shakspcare,  la  grande  élégance  pour  les  fem- 
mes de  l'espèce  de  Dorothée  était  de  porter  au  doigt  du  milieu 
une  bague  représentant  une  tète  do  mort. 

s  Eals.  songer  and  fennel. 

L'anguille  de  mer,  assaisonnée  de  fenouil,  passait  pour  donner 
des  forces. 

*  Drinks  o(f  candies  ends  fur  fluss  dragons.  C'était  un  acte  de 
galanterie  que  d'avaler  pour  l'amour  de  sa  maîtresse  des  choseb 
repoussantes    et  même  dangereuses;  le  fluss  dragon    était     una 


ACTE   II,    SCÈNE   IV.  53 

qu'il  court  à  cheval  sur  uu  bâton  avec  les  petits  garçons, 
qu'il  saute  à  pieds  joints  par-dessus  des  tabourets,  qu'il 
jure  de  bonne  grâce,  qu'il  porte  des  bottes  bien  collées, 
précisément  à  la  forme  de  la  jambe,  et  qu'il  ne  cause 
point  de  querelles  entre  les  gens  en  rapportant  les  his- 
toires secrètes-,  enfin,  pour  une  foule  d'autres  qualités 
futiles  de  cette  sorte,  qui  dénotent  un  pauvre  génie  et 
an  corps  adroit  ;  et  voilà  ce  qui  fait  que  le  prince  l'ad- 
met auprès  de  lui  ;  car  le  prince  est  tout  à  fait  de  la 
même  espèce;  il  ne  faudrait  pas  ajouter  à  leur  poids 
celui  d'un  cheveu  pour  faire  pencher  la  balance  d'un 
côté  ou  de  l'autre. 

HEXRi. — Ce  moyeu  de  roue-là  4ie  mériterait-il  pas  bien 
qu'on  lui  coupât  les  oreilles? 

poixs. — Battons-le  sous  les  yeux  de  sa  maîtresse. 

HExr.i.— Regarde  si  ce  vieux  décrépit  ne  se  fait  pas 
gratter  la  tête  comme  un  perroquet. 

poiNS. — N'est-il  pas  singulier  que  le  désir  survive  ainsi 
tant  d'années  à  la  faculté  de  pécher? 

FALSTAFF. — Embrasse-moi ,  Doll. 

HENRI. — Saturne  et  Vénus  en  conjonction  cette  année  f 
Que  dit  l'almanach  là-dessus  ? 

poiNS. — Et  voyez  un  peu  son  valet,  ce  Trigon  enflammé, 
lécher  les  vieilles  tablettes  de  son  maître,  son  livre  de 
notes,  sa  conseillère. 

FALSTAFF. — G'est  pour  me  flatter  que  tu  me  caresses 
ainsi. 

DOROTHÉE. — Non,  sur  ma  foi,  c'est  de  bien  bon  cœur. 

FALSTAFF. — Ail  !  je  suis  vieux,  je  suis  vieux. 

DOROTHÉE. — Je  t'aime  mille  fois  mieux  que  je  n'aime 
aucun  de  tous  ces  galeux  de  jeunes  gens  que  tu  vois  là. 

FALSTAFF. — Ouclle  étolfè  veux-tu  avoir  pour  te  faire 
une  mante?  Je  dois  recevoir  de  l'argent  jeudi;  tu  auras 
un  joli  bonnet  demain.  Allons,  une  chanson  joyeuse  :  il 
se  fait  tard,  nous  irons  nous  mettre  au  lit. — Tu  m'ou- 
blieras, quand  je  serai  parti  ! 

amande;  qu'on  faisait  brûler  dans  un  bol  d'eau-de-vie.  Le  courage 
consistait  à  l'avaler  tout  ouflaminûe,  et  l'adresse  à  exécuter  cette 
opération  sans  se  faire  mai. 


Ki  HENRI   IV. 

DOBOTHÉE. — Sur  moD  hoDneiir,  lu  vas  me  faire  pleurer, 
si  tu  parles  comme  cela.  Eh  bien,  essaye  seulement,  pour 
voir  si  je  me  parerai  une  fois  avant  ton  retour.— Mais 
allons,  écoute  la  fin  de  la  chanson. 

FALSTAPF. — Un  peu  de  vin  d"Espagne,  Frauçois. 

HE^Ri  ET  PoiNS,  sc  prcsenlant  à  lui. — Tout  à  Fheure, 
tout  à  l'heure  ,  monsieur. 

FALSTAFF,  reconnaissonl  le  prince. — Ah!  quelque  bâtard 
du  roi  !  Et  n'est-ce  pas  M  Poins,  son  frère? 

HEXRi.  —  Oh!  globe  de  péchés,  où  l'on  ne  pourrait 
apercevoir  un  continent',  quelle  vie  mènes-tu  là? 

FALSiwFF. — Meilleure  que  la  tienne;  je  suis  un  gentil- 
homme, et  toi,  un  tireur  de  vin. 

HENRI. — Ce  que  je  suis  venu  tirer,  mon  cher  monsieur, 
ce  sont  vos  oreilles. 

l'hotesse. — Oh!  que  Dieu  conserve  ta  Grâce  !  Par  ma 
foi,  sois  le  bienvenu  à  Londres.  Qne  le  seigneur  bénisse 
ton  aimable  figure!  Oli  !  Jésus!  vous  voilà  donc  revenu 
du  pays  de  Galles? 

FALSTAFF. — Te  voilà  donc,  mâtin;  tu  es  folle,  engeance 
de  roi  {portant  la  main  sur  Dorothée).,  je  te  le  jure  par  sa 
peau  flexible  et  son  sang  corrompu,  tu  es  le  bienvenu! 

DOROTHÉE, — Qu'est-ce  que  c'est  que  ça,  gros  butor  que 
vous  êtes  ?  Je  vous  méprise. 

poiNS,  au  prince. — ]\Iilord,  si  vous  ne  prenez  pas  la 
chose  dans  le  premier  feu,  il  vous  fera  perdre  l'envie  de 
vous  venger,  et  tournera  le  tout  en  plaisanterie. 

HENRI. — Comment  !  infâm.e  mine  à  suif,  avec  quel  mé- 
pris n'avez-vous  pas  parlé  de  moi  tout  à  l'heure  en  pré- 
sence de  cette  sage,  honnête  et  vertueuse  dame? 

l'hôtesse.  —  Dieu  bénisse  votre  excellent  cœur!  Elle 
est  bien  tout  cela,  sur  mon  honneur. 

FALSTAFF. — Est-cc  que  tu  m'as  entendu? 

HENRI. — Oui  ;  et  vous  m'avez  reconnu  aussi,  comme  l6 


t  Globe  of  sinful  continents. 

Le  jeu  de  niuts  ne  pouvait  se  irailuirc  litit'ralemont  ;  il  a  fallu 
tâcher  d'en  conserver  quelque  cliose,  non  pour  le  mérite,  mais 
pour  l'exactitude. 


%«  ■* 


ACTE    II,    se  EXE    IV.  OO 

jour  où  vous  vous  sauvâtes  auprès  de  Gadshill.  Vous 
saviez  certainement  que  j'étais  derrière  vous,  et  vous 
avez  dit  tout  cela  exprès  pour  mettre  ma  patience  à  l'é- 
preuve. 

FALSTAFF.— Oh  !  nou,  uon,  non,  tu  te  trompes;  je  ne 
croyais  pas  que  tu  fusses  à  portée  de  m'entendre. 

HENRI. — Je  veux  vous  forcer  à  avouer  Tinsulte  que 
vous  m'avez  faite  de  dessein  prémédité;  et  alors  je  sau- 
rai bien  comment  vous  arranger. 

FALSTAFF.— Il  n'y  avait  pas  d'insulte,  liai;  sur  mon 
honneur,  il  n'y  avait  pas  d'insulte. 

HENRI. — Comment!  en  me  dépréciant,  en  m'appelant 
panetier,  taille-pain,  et  je  ne  sais  encore  comment. 

FALSTAFF. — Point  d'insulto.  Haï. 

poiNS. — Quoi!  ce  ne  sont  pas  là  des  insultes? 

FALSTAFF. — Pas  du  tout,  poiut  d'iiisulte,  du  tout,  Ned, 
honnête  Ned.  Je  l'ai  déprécié  devant  les  méchants,  afin 
que  les  méchants  ne  se  prissent  point  d'amour  pour  lui  : 
en  quoi  faisant,  j'ai  joué  le  rôle  d'un  véritable  ami,  d'un 
fidèle  sujet,  et  ton  père  doit  me  remercier  pour  cela.  Il 
n'y  a  point  là  d'iriSulte,  Hal  ;  pas  du  tout,  Ned,  pas  du 
tout  ;  non,  mes  enfants,  pas  du  tout. 

HENRI. — Vois  donc,  si  de  peur  et  de  pure  lâcheté  tu 
n'insultes  pas  à  présent  cette  vertueuse  dame,  pour  te 
tirer  d'atïaire  avec  nous?  Est-elle  du  nombre  des  mé- 
chants? Ton  hôtesse  que  voilà,  en  est-elle?  Ce  pauvre 
petit  page  en  est-il  un?  Ou  bien  cet  honnête  Cardolph, 
dont  le  nez  brûle  de  zèle,  est-il  un  méchant? 

POINS. — Réponds  donc,  vieil  arbre  mort,  réponds  donc 

FALSTAFF. — Le  (liablc  a  déjà  marqué  Lardolph  à  tout 
jamais,  et  son  visage  est  la  cuisine  particuhère  de  Lu- 
cifer, où  il  ne  fait  autre  chose  que  de  lui  rôtir  de  la  ver- 
mine :  quant  à  ce  petit  page,  il  a  un  bon  ange  à  ses 
côtés;  mais  le  diable  est  plus  fort  que  lui. 

HENRI. — Pour  les  femmes.... 

FALSTAFF. — Il  y  en  a  une  qui  est  déjà  en  enfer  ;  elle 
brûle,  la  pauvre  diablesse.  Quant  à  l'autre.,  je  lui  dois 
de  l'argent;  si  pour  cela  elle  doit  être  damnée  ou  non, 
c'est  ce  que  je  ne  sais  pas. 


56  HENRI    IV. 

l'hôtesse. — Oh  !  pour  cela  non,  je  vous  assure. 

FALSTAFF. — A  tc  dire  le  vrai,  je  ne  le  crois  pas  non 
plus;  je  crois  que  tu  es  quitte  pour  cet  article.  Mais, 
pardieu  !  il  y  a  une  autre  affaire  contre  toi  ;  de  souffrir 
qu'on  mange  de  la  viande  chez  toi,  en  contravention  à 
la  loi  !  C'est  pourquoi  je  pense  que  tu  hurleras. 

l'hotesse. — Tous  ceux  qui  tiennent  auberge  en  font 
autant  :  qu'est-ce  qu'un  gigot  de  mouton  ou  deux  du- 
rant tout  un  carême? 

HENRI. — Et  vous,  ma  belle  dame? 

DOROTHÉE. — Que  dit  Votre  Grâce? 

FALSTAFF. — Co  quo  dit  Sa  Grâce,  elle  le  dit  tout  à  fait 
à  contre-cœtir. 

l'hotesse. — Oui  frappe  si  fort  à  la  porte?  Voyez  qui 
est  à  la  porte,  François. 

(Entre  Peto.)  " 

HENRL — Eh  bien,  Peto,  quelle  nouvelle? 

PETO.  —  Le  roi  votre  père  est  à  Westminster;  vingt 
courriers  bien  las  et  bien  épuisés  arrivent  du  nord  ;  et 
chemin  faisant  j'ai  rencontré  et  jiassé  une  douzaine  de 
capitaines,  nu-tête  et  suant  à  grosses  gouttes,  qui  frap- 
paient à  tous  les  cabarets,  et  demandaient  si  l'on  n'avait 
pas  vu  sir  Jean  Falstaff. 

HENRI. — Sur  mon  Dieu,  Poins,  je  me  sens  bien  cou- 
pable do  profaner  ainsi  à  des  sottises  un  temps  si  pré- 
cieux, tandis  que  la  tempête  de  la  révolte,  comme  le 
vent  du  sud  accompagné  de  noires  vapeurs,  commence 
ù  fondre  en  orage  sur  nos  têtes  nues  et  désarmées. 
Donnez-moi  mon  épéo  et  mon  manteau.  Ponsoir,  Fal- 
staff. 

(Sortent  Henri,  Poins,  Peto  et  Bardolph.) 

FALSTAFF. — Voilù  quo  m'arrivait  le  plus  friand  mor- 
ceau de  la  soirée,  et  il  faut  partir  sans  y  mettre  la  dent  ! 
Encore  frapper  à  la  porte!  Qu'est-ce  que  c'est?  qu'y 
a-t-il  donc  encore? 

(Entre  Bardolph.) 

BARDOLPH. — IL  faut  quo  vous  vous  rendiez  à  la  cour 
tout  (le  suite;  il  y  a  là-bas  une  douzaine  de  capitaines 
qui  vous  attendent  à  la  porte. 


ACTE    II,    SCÈNE   IV.  57 

FALSTAFF,  ttu  page. — Payez  les  musiciens,  petit  drôle  ; 
adieu,  hôtesse;  adieu,  Dorothée  :  vous  voyez,  mes  en- 
fants ,  comme  les  gens  de  mérite  sont  recherchés. 
L'homme  inutile  peut  dormiir,  tandis  que  l'homme  de 
courage  est  appelé  partout.  Adieu,  mes  enfants  :  si  l'on 
ne  me  fait  pas  partir  en  poste  sur-le-champ,  je  vous  re- 
verrai avant  de  m'en  aller. 

DOROTHÉE. — Je  ne  saurais  parler.  Si  mon  cœur  n'est 
pas  prêt  à  crever!....  Enfin,  mon  cher  Jack,  aie  hien 
Boin  de  toi. 

FALSTAFF. — Adieu,  adieu. 

l'hôtesse. — Allons,  porte-toi  hien  :  il  y  aura  vingt- 
neuf  ans  à  la  saison  des  pois  verts  que  je  te  connais,  mais 
pour  un  homme  plus  honnête  et  plus  sincère....  Enfin, 
porte-toi  hien. 

BARDOLPH,  appelant  dans  l'intérieur.  —  Mistriss  Tear- 
Sheet  ! 

l'hotesse. — Qu'est-ce  qu'il  y  a? 

BARDOLPH.— Dites  à  mistriss  Tear-Sheet  de  venir  par- 
.er  à  mon  maître. 

l'hôtesse. — Oh!  cours  vite,  Dorothée;  cours,  cours, 
ma  bonne  Dorothée. 

(Elles  sortent.) 


WIK    DU    DEUXIÈME  ACTS. 


ACTE    TROISIÈME 


SCENE  I 

Une  chambre  du  palais. 

Entre  LE  ROI  en  robe  de  chambre,  accompagne  d'un  page. 

LE  ROI.— Ya  :  dis  aux  comtes  de  Surrey  et  de  Warwick 
de  se  rendre  ici  ;  mais  recommande-leur  de  lire  aupara- 
vant ces  lettres,  et  d'en  bien  méditer  le  contenu.  Fais 
diligence.  {Le  page  sort.)  Combien  de  milliers  de  mes 
plus  pauvres  sujets  dorment  à  cette  heure  !  0  sommeil, 
ô  bienfaisant  sommeil,  doux  réparateur  de  la  nature, 
comment  donc  t'ai-je  effrayé,  que  tu  no  veuilles  plus 
appesantir  mes  paupières,  et  plonger  clans  l'oubli  mes 
sens  assoupis?  Pourquoi,  sommeil,  te  plais-tu  mieux 
dans  la  chaumière  enfumée,  étendu  sur  d'incommodes 
grabats,  où  tu  t'assoupis  au  bourdonnement  des  insectes 
nocturnes,  que  dans  les  chambres  parfumées  des  grands, 
sous  la  pourpre  d'un  dais  magnilique,  où  les  sons  d'une 
douce  mélodie  invitent  au  repos?  Dieu  stupide,  pour- 
quoi vas-tu  partager  le  lit  dégoûtant  du  misérable,  et 
laisses-lu  la  couche  des  rois  semblable  à  la  boîte  d'une 
horloge,  ou  à  la  cloche  qui  sonne  l'alarme?  Quoi!  tu 
vas  fermer  les  yeux  du  mousse  sur  la  cime  agitée  et  pé- 
rilleuse du  mât,  et  tu  le  berces  sur  la  couche  de  la  tem- 
pête impétueuse,  au  milieu  des  vents  qui  saisissent  pal 
le  sommet  les  vagues  scélérates,  hérissent  leurs  tètes 
monstrueuses ,  et  les  suspendent  aux  mobiles  nuages 
avec  des  clameurs  si  assourdissantes  qu'à  ce  tapage  la 
moit  elle-même  se  réveille.  0  injuste  sommeil,  peux-tu 


ACTE   III.   SCÈNE   I.  59 

dans  ces  heures  terribles  accorder  ton  repos  au  mousse 
trempé  des  flots,  tandis  qu'au  sein  de  la  nuit  la  plus 
calme  et  la  plus  tranquille,  sollicité  par  tous  les  moyens 
et  toutes  les  séductions  imaginables,  tu  le  refuses  à  un 
roi! — Couchez-vous  donc  tranquillement,  heureux  mi- 
sérables. La  tète  qui  porte  une  couronne  ne  repose  ja- 
mais avec  calme  ! 

(Entrent  Warwick  et  Surrey.) 

WARWicK. — Mille  bonjours  à  Votre  Majesté  ! 

LE  ROI. — Est-ce  que  nous  sommes  déjà  au  matin  ? 

WARWICK. — Il  est  une  heure  passée. 

LE  ROI. — En  ce  cas,  milords,  je  vous  souhaite  aussi  le 
bonjour  à  tous  deux. — Avez-vous  lu  les  lettres  que  je 
vous  ai  envoyées  ? 

WARWICK. — Oui,  mon  souverain. 

LE  ROI. — Vous  voyez  donc  dans  quel  état  critique  est 
notre  royaume,  de  quelles  maladies  funestes  il  est  at- 
teint, et  que  le  plus  grand  danger  est  tout  près  du  cœur. 

w.AUwicK. — Il  n'y  a,  seigneur,  qu'un  désordre  nais- 
sant dans  sa  constitution,  et  Ton  peut  lui  rendre  toute 
sa  vigueur  avec  de  bons  conseils  et  peu  de  remèdes. — 
Milord  Northumberland  sera  bientôt  refroidi. 

LE  ROI. — 0  ciel!  que  ne  peut-on  lire  dans  le  livre  du 
destin  !  y  voir  tantôt  la  révolution  des  siècles  aplanir 
les  plus  hautes  montagnes  ;  tantôt  le  continent,  comme 
lassé  de  sa  ferme  solidité,  se  fondre  et  s'écouler  dans  les 
mers;  et  d'autres  fois  la  ceinture  en  falaises  de  l'Océan 
devenir  trop  large  pour  les  reins  de  Neptune  !  que  n'y 
peut-on  apprendre  comme  le  hasard  se  rit  de  nous,  et 
de  combien  de  diverses  Uqueurs  ses  changements  rem- 
plissent la  coupe  des  vicissitudes  !  Oh  !  si  l'on  pouvait 
voir  tout  cela,  le  jeune  homme  le  plus  heureux,  à  l'as- 
pect de  la  roule  qu'il  lui  faut  suivre  à  travers  la  vie,  des 
périls  où  il  doit  passer,  des  traverses  qui  doivent  s'en- 
suivre, ne  songerait  plus  qu'à  fermer  le  livre,  s'asseoir 
et  mourir. — Dix  ans  ne  se  sont  pas  encore  écoulés  depuis 
que  Iiichard  et  Norlhumborland,  amis  déclarés,  pre- 
naient ensemble  de  joyeux  repas  ;  et  deux  ans  après  ils 
étaient  en  guerre.  Il  n"y  a  que  huit  ans  que  ce  même 


60  fiENRI   IV. 

Percy  était  l'homme  le  plus  près  de  mon  cœur;  il  tra» 
vaillait  sans  relâche  comme  im  frère  pour  mes  intérêts, 
et  déposait  à  mes  pieds  son  affection  et  sa  vie.  Oui,  pour 
l'amour  de  moi  il  bravait  en  face  Richard.  Qui  de  vous 
était  présent  alors?  {A  Wancick.)  C'était  vous,  cousin 
Névil,  autant  que  je  m'en  puis  souvenir.  Lorsque  Ri- 
chard, les  yeux  pleins  de  larmes,  insulté,  maltraité  de 
reproches  par  Northumberland,  prononça  ces  paroles 
que  nous  voyons  maintenant  avoir  été  prophétiques  : 
«  Northumherland,  toi  l'échelle  avec  laquelle  mon  cou- 
sin Bolingbroke  monte  sur  mon  trône.  » — Bien  qu'alors, 
le  ciel  le  sait,  je  n'eusse  point  cette  pensée,  et  que  la 
nécessité  seule  ait  abaissé  l'Etat,  à  tel  point  que  la  sou- 
veraineté et  moi  nous  fûmes  forcés  de  nous  embrasser. — 
0  Le  temps  viendra, continua-t-il,  le  temps  viendra  où  ce 
crime  infâme,  comme  un  ulcère  mûri,  répandra  la  cor- 
ruption qu'il  renferme.  »  Et  il  poursuivit,  prédisant  ce 
qui  arrive  aujourd'hui  et  la  rupture  de  notre  amitié. 

w.4i\wiCK.  —  Il  se  trouve  toujours  dans  la  vie  des 
hommes  quelque  événement  propre  à  nous  représenter 
l'aspect  des  temps  qui  ne  sont  plus.  En  les  observant,  on 
peut  prophétiser  assez  juste  les  principaux  événements 
qui  sont  encore  à  naître,  faibles  commencements  gardés 
en  réserve  dans  les  germes  où  ils  reposent,  pour  y  être 
couvés  par  le  temps  qui  les  fait  éclore.  D'après  l'inévi- 
table loi  des  choses,  le  roi  Richard  pouvait  clairement 
concevoir  l'idée  que  le  puissant  Northumberland,  alors 
traître  envers  lui,  ferait  sortir  de  cette  semence  une  tra- 
hison plus  grande  encore  qui  ne  trouverait  pour  y  atta- 
cher ses  racines  d'autre  terrain  que  vous. 

LE  ROI. — Ces  événements  sont-ils  donc  une  inévitable 
nécessité?  Eh  bien,  recevons-les  comme  la  nécessité. 
C'est  elle  encore  qui  nous  appelle  en  ce  moment  à  grands 
cris. — On  dit  que  l'évèque  et  Northumberland  sont  forts 
de  cinquante  mille  hommes. 

w.vRwicK. —  Cela  est  impossible,  seigneur;  la  re- 
nommée, répétant  à  la  fois  la  voix  et  l'écho,  double  tou- 
jours les  objets  de  la  crainte. — Que  Votre  Grâce  veuille 
bien  s'aller  mettre  au  lit.  Sur  ma  vie,  seigneur,  l'armée 


ACTE   III,    SCÈNE    II.  6i 

que  vous  avez  envoyée  viendra  facilement  à  bout  de 
cette  conquête  ;  et  pour  vous  consoler  encore  davantage, 
j'ai  reçu  Tavis  que  Glendower  est  mort.  Votre  Majesté  a 
été  malade  toute  celte  quinzaine,  et  ces  heures  prises 
sur  le  temps  du  sommeil  doivent  nécessairement  aggra- 
ver votre  mal. 

LE  ROI. — Je  vais  suivre  votre  conseil  :  et  si  ces  guerres 
domestiques  étaient  terminées ,  nous  partirions ,  mes 
chers  lords,  pour  la  Terre  sainte. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  II 

Une  cour  devant  la  maison  du  juge  de  paix  Shallow,  dans  le 
comté  de  Glocester. 

Entrent  SHALLOW  et  SILENCE,  chacun  de  son  côté, 
suivi  de  MOULDY,  SHADOW,  WART  ,  FEEBLE  et 
BULLCALF. 

SHALLOW,  à  Silence. — Venez,  venez,  venez  :  votre  main, 
monsieur,  votre  main,  monsieur;  vous  êtes  bien  mati- 
nal, par  ma  foi!  Comment  se  porte  mon  cher  cousin 
Silence  ? 

SILENCE.— Bonjour,  mon  cher  cousin  Shallow. 

SHALLOW.  —  Et  comment  se  porte  ma  cousine  votre 
femme,  et  votre  charmante  fille,  et  la  mienne,  ma  filleule 
Hélène? 

SILENCE. — Ah  !  ce  n'est  pas  un  merle  blanc. 

SHALLOW. — Qu'on  en  dise  tout  ce  qu'on  voudra,  je 
gage  que  mon  cousin  Guillaume  est  un  habile  garçon  à 
présent.  11  est  toujours  à  Oxford,  n'est-ce  pas? 

SILENCE.— Oui  vraiment,  et  cela  me  coûte  beaucoup. 

SHALLOW. — Vous  l'euvcrrez  bientôt,  je  pense,  aux 
écoles  de  droit.  J'étais  autrefois  de  celle  de  Saint-Clé- 
ment, où  je  crois  qu'on  parle  encore,  et  qu'on  parlera 
longtemps  de  cet  étourdi  de  Shallow. 

SILENCE.  —  On  vous  appelait  le  vigoureux  Shallow, 
alors,  cousin. 

SHALLOW. — Oh  !  pardieu,  j'avais  toutes  sortes  de  noms. 


62  HENRI    IV. 

Et  en  vérité,  il  n'y  avait  rien  que  je  ne  fusse  capable  de 
faire,  et  rondement  encore.  II  y  avait  moi  et  le  petit 
Jean  Doit,  du  comté  de  Slafford,  et  le  noir  George  Bai'e, 
et  François  Pickbone,  et  Guillaume  Squelle,  un  fameux 
lutteur  '  :  je  suis  sûr  que,  dans  toutes  les  écoles  de  droit, 
on  n'aurait  pas  trouvé  quatre  autres  vauriens  de  tapa- 
geurs comme  nous  :  et  j'ose  dire  que  nous  savions  bien 
où  déterrer  le  gibier,  et  que  nous  avions  le  meilleur  à 
commandement.  Il  y  avait  aussi  dans  ce  temps-là  avec 
nous  Jean  Falstalî,  aujourd'huisir  Jean,  alors  tout  jeune 
et  page  de  Thomas  Mowbray,  duc  de  Norfolk. 

'  SILENCE. — Est-ce  le  même  sir  Jean  ,  cousin ,  qui  va 
venir  ici  bientôt  pour  des  recrues  ? 

SHALLOW. — Le  même,  le  même  sir  Jean,  précisément 
le  même.  Je  lui  ai  vu  fendre  la  tête  de  Skogan  -  ù  la  porte 
du  palais,  qu'il  n'était  encore  qu'un  marmot  pas  plus 
haut  que  cela  :  et  le  même  jour,  je  me  suis  battu  avec 
un  certain  Samson  Stock-Fish,  qui  tenait  une  boutique 
de  fruitier  derrière  les  écoles  do  Gray.  Oh  !  les  bonnes 
farces  que  j'ai  faites  !  Et  de  voir  aujourd'hui  combien  il 
y  a  de  mes  vieilles  connaissances  de  mortes  ! 

SILENCE. — Nous  les  suivrons  tous,  cousin. 

SHALLOW. — Oh  !  cela  est  certain,  cela  est  certain,  très- 
sûr,  très-sûr  :  la  mort  (comme  dit  le  psalmiste)  est  cer- 
taine pour  tous,  tous  mourront. — Combien  une  bonne 
paire  de  bœufs  à  la  foire  deStampford? 

SILENCE. — Pour  vous  dire  la  vérité,  cousin,  je  n'y  ai 
pas  été. 

SHALLOW.  —  Oui,  la  mort  est  certaine.* — Et  le  vieux 
Double  de  votre  ville  est-il  toujours  en  vie? 

1  A  Colswold  man.  Les  jeux  de  Colswold  étaient  célèbres  alors 
pour  les  exercices  d'adresse  et  de  force. 

*  Skogan  était  un  poëte  qui  suivait  la  cour  de  Henri  IV,  et 
composait  des  ballades  et  des  inoralit('s.  Il  paraît  avoir  éti";  un 
homme  sérieux  et  nullement  fuit  pour  se  trouver  compromis 
avec  un  mauvais  sujet  de  l'espèce  de  Falst-ilT.  Mais  on  a  le  recueil 
des  mauvaises  plaisanteries  d'un  autre  Skogan,  espèce  de  bouf- 
fon qui  vivait  du  temps  d'Edouard  IV.  .Shakspeare  paraît  les  avoir 
confondus,  ou  peut-être  est-ce  un  anachronisme  qu'il  j)r(^te  à 
dessein  ii  tjhallow  pour  faire  ressortir  un  de  ses  mensonges. 


ACTE    III,    SCÈNE   IL  G3 

siLËN'CE. — Mort,  monsieur. 

SHALLOW. — Mort  !  Voyez,  voyez,  il  tirait  bien  de  l'arc  ; 
et  il  est  mort!  Il  avait  un  beau  coup  de  fusil.  Jean  de 
Gaunt  l'aimait  beaucoup,  et  gageait  beaucoup  d'argent 
sur  sa  tête.  Mort  !  il  vous  tapait  dans  le  blanc  à  deux  cent 
quarante  pas,  et  vous  aurait  lancé  un  trait  à  deux  cent 
quatre-vingts,  et  même  quatre-vingt-dix  pas,  que  cela 
vous  aurait  enchanté  à  voir. — A  quel  prix  la  vingtaine 
de  brebis  à  présent? 

SILENCE. — C'est  selon  ce  qu'elles  sont  :  une  vingtaine 
de  bonnes  brebis  peut  aller  à  dix  guinées. 

SHALLOW. — Et  comme  cela,  le  pauvre  vieux  Double  est 
donc  mort? 

(Entrent  Bardolph  et  une  autre  personne  avec  lui.) 

SILENCE. — Yoilà,  je  crois,  deux  des  gens  de  sir  Jean 
Falstaff. 

BARDOLPH. — Bonjour,  mes  bons  messieurs;  lequel  de 
vous  deux  est  le  juge  Shallow? 

SHALLOW. — Je  suis  Robert  Shallow,  monsieur,  un 
pauvi'e  gentilhomme  de  ce  comté,  et  l'un  des  juges  de 
paix  du  roi.  Que  désirez-vous  de  moi? 

BARDOLPH.— Mon  Capitaine,  monsieur  le  juge,  se  re- 
commande à  vous;  mon  capitaine,  sir  Jean  FalstalT, 
homme  de  belle  taille,  pardieu!  et  un  très-vaillant  chef 
de  recrues. 

SHALLOW. — Il  me  fait  bien  de  la  grâce,  monsieur;  je 
l'ai  connu  un  excellent  espadonneur  :  comment  se  porte 
ce  bon  chevalier?  Oserai-je  demander  comment  se  porte 
milady  son  épouse  ? 

BARDOLPH. — Excusez-moi,  monsieur,  mais  un  soldat 
n'est  pas  si  mal  accommodé  que  de  n'avoir  qu'une  femme. 

SHALLOW. — C'est  bien  dit,  par  ma  foi,  monsieur;  et,  en 
vérité,  c'est  bien  dit.  Mieux  accommodé!  Il  est  bon  !  Oui, 
en  vérité,  il  est  bon  !  Les  bonnes  phrases  sont  très-cer- 
tainement et  ont  toujours  été  en  grande  recommanda- 
tion. Accommodé, — cela  vient  d'accommot/o  ;  fort  bien! 
c'est  une  bonne  phrase  *  ! 

1  Accommodale  était  une  expression  à  la  mode. 


64  HENRI  IV. 

BARDOLPH. — Pardonnez,  monsieur,  mais  j'ai  entendu 
dire  ce  mot-là.  Comment  dites-vous,  une  phrase?  Par  le 
jour  qui  luit,  je  ne  sais  pas  ce  que  veut  dire  phrase; 
mais  je  soutiendrai,  l'épée  à  la  main,  que  ce  mot  est  ue 
très-bon  mot  de  soldat,  et  un  mot  d'un  sens  très-avan- 
tageux. Oui,  accommodé,  c'est-à-dire  qu'un  homme 
est,  comme  on  dit,  accommodé;  ou  bien,  quand  un 
homme  est  ce  qu'on  appelle....  par  quoi....  et  comment... 
il  peut  passer  pour  accommodé,  ce  qui  est  une  excel- 
lente chose. 

(Arrive  Falstaff.) 

SHALLow. — Vous  avez  raison  ;  tenez,  voilà  le  bon  sir 
Jean  qui  arrive.  Donnez-moi  votre  chère  main  ;  que 
Votre  Seigneurie  donne  sa  chère  main.  Sur  ma  parole, 
vous  avez  bon  visage  ;  vous  portez  vos  années  à  faire 
plaisir.  Soyez  le  bienvenu,  mon  cher  sir  Jean. 

FALSTAFF. — Je  suis  cliarmé  de  vous  voir  eu  bonne 
santé,  mon  cher  maître  Robert  Shallow.  C'est  maître 
Sure-Card  que  voilà,  je  pense? 

SHALLOW. — Non,  sir  Jean;  c'est  mon  cousin  Silence, 
mon  confrère. 

FALSTAFF. — Cher  monsieur  Silence,  vous  étiez  bien  fait 
pour  être  juge  de  paix. 

SILENCE. — Votre  Seigneurie  est  la  bienvenue. 

FALSTAFF. — Pardicu  !  il  fait  bien  chaud  ! — Messieurs, 
m'avez-vous  fait  ici  une  demi-douzaine  d'hommes  bons 
à  recruter? 

SHALLOW.  —  Vraiment  oui,  monsieur.  Voulez -vous 
prendre  la  peine  de  vous  asseoir? 

FALSTAFF.— Voyons-les,  s'il  vous  plaît, 

SHALLOW. — Où  est  la  liste,  où  est  la  liste,  où  est  la 
liste?  Attendez,  attendez,  attendez.  Allons,  allons,  allons, 
allons.  Oui  ma  foi,  monsieur.  (//  fait  Vappcl.)  Ralph 
Moisi'?  Qu'ils  viennent  dans  l'ordre  où  je  les  appelle. 
Qu'ils  viennent  dans  l'ordre,  qu'ils  viennent  dans  Tor- 
dre. Voyons,  où  est  Moisi? 


1  Moulây.  Il  a  fallu  traduire  les  noms  des  recrues,  sans  quoi  lei 
piaicantcrics  de  r'alslaff  auraient  été  incompréhensiblcii. 


ACTE   III,    SCÈNE   U.  65 

MOISI. — Ici,  sous  votre  bon  plaisir. 

SHALLOW. — Que  pensez-vous  de  celui-ci,  sir  Jean?  C'est 
un  garçon  bien  membre,  jeune,  fort,  et  qui  vient  de 
bonne  famille. 

F.A.SLTAFF. — Est-co  toi  qui  t'appelles  ]\Ioisi? 

MOISI. — Oui,  sous  votre  bon  plaisir. 

FALSTAFF. — Il  n'est  que  plus  pressé  de  t'employer. 

SHALLOW. — Ha,  ha,  ha!  cela  est  excellent,  ma  foi!  Ce 
qui  est  moisi  a  besoin  d'être  employé  plus  tôt  que  plus 
tard.  Singulièrement  bon!  Bien  dit,  par  ma  foi!  Fort 
bien  dit  ! 

FALSTAFF . — Piquez-le . 

MOISI. — Oh!  piqué,  je  le  suis  de  reste.  Si  vous  aviez  pu 
me  laisser  tranquille  !  Ma  vieille  grand'mère  ne  saura 
où  donner  de  la  tête  pour  trouver  quelqu'un  qui  lui 
fasse  son  ménage  et  les  gros  travaux.  Vous  n'aviez  pas 
besoin  de  me  piquer  ;  il  y  en  a  tant  d'autres  plus  en  état 
que  moi  ! 

FALSTAFF.  —  Allous ,  paix ,  Moisi  :  vous  marcherez. 
Moisi,  il  est  temps  qu'on  vous  emploie. 

MOISI. — Qu'on  m'emploie? 

SHALLOW.  —  Paix,  drôle,  paix;  rangez-vous  de  côté  : 
savez-vous  à  qui  vous  parlez? — Voyons  Tautre,  sir  Jean. 
Attendez.  Simon  L'ombre  '  ! 

FALSTAFF. — Vraiment,  je  veux  l'avoir  celui-là;  ce  doit 
être  un  soldat  bien  frais. 

SHALLOW. — Où  est  L'ombre? 

l'ombre. — Me  voilà,  monsieur. 

FALSTAPF. — L'ombre,  de  qui  es-tu  fils? 

l'ombre. — Je  suis  l'enfant  de  ma  mère,  monsieur. 

FALSTAFF. — L'eufaut  de  ta  mère!  c'est  assez  vraisem- 
blable ;  et  l'ombre  de  ton  père,  l'enfant  de  la  femelle  est 
l'ombre  du  mâle  :  il  y  en  a  beaucoup  de  cette  espèce, 
vraiment ,  mais  pas  beaucoup  où  le  père  ait  mis  du 
sien. 

SHALLOW. — Vous  convient-il,  sir  Jean? 

FALSTAFF. — L'ombre  conviendra  fort  en  été,  pii]ue-le; 

'  Shadow, 

T    vu.  6 


66  HENRI   IV. 

nous  avons  comme  cela  beaucoup  d'ombres  qui  remplis- 
sent les  cadres. 
SHALLOW. — Thomas  Bossu  '  ! 

FALSTAFF.— Où  est-il? 

BOSSU. — Me  voilà,  monsieur. 

FALSTAFF. — T'appellcs-tu  Bossu? 

BOSSU. — Oui,  monsieur. 

FALSTAFF. — Tu  OS,  ma  foi,  un  bossu  bien  bossu, 

SHALLOW. — Le  piquerai -je,  monsieur  le  chevalier? 

FALSTAFF. — Il  u'ost  pas  nécessaire,  car  sou  équipage 
est  bâti  sur  son  dos,  et  son  corps  ne  tient  qu'avec  des 
épingles  :  ne  le  piquez  pas  davantage. 

SHALLOW. — Ha,  ha,  ha!  C'est  à  faire  à  vous,  chevalier, 
c'est  à  faire  à  vousl  Je  vous  fais  mon  compUment. — 
François  Foible  -. 

FoiBLE. — Me  voilà,  monsieur. 

FALSTAFF. — Quel  métier  fais-lu,  Foible? 

FOIBLE. — Tailleur  pour  femmes,  monsieur. 

SHALLOW. — Le  piquerai-je,  monsieur? 

falstaff. — Si  vous  voulez;  mais  si  c'eût  été  un  tailleur 
d'hommes,  c'est  à  vous  qu'il  aurait  piqué  des  points. 
Feras-tu  bien  autant  de  trous  dans  le  corps  d'armée  de 
l'ennemi  que  tu  en  as  fait  dans  une  jupe  de  femme  ? 

FOiBLE. — J'y  ferai  tout  mon  possible,  monsieur;  vous 
n'en  pouvez  pas  demander  davantage. 

FALSTAFF.  —  G'cst  bien  dit ,  mon  cher  tailleur  pour 
femmes,  bien  dit,  courageux  Foible.  Tu  seras  aussi  vail- 
lant qu'un  pigeon  en  colère,  ou  que  la  plus  magnanime 
des  souris.  Piquez  bien  le  tailleur  de  femmes,  maître 
Shallow,  profondément,  monsieur  Sballow. 

FOIBLE. — J'aurais  été  bien  charmé  que  Bossu  fût  parti 
aussi,  monsieur. 

FALSTAFF. — Je  scrais  bien  charmé  que  tu  fusses  tail- 
leur pour  hommes,  afin  que  tu  pusses  le  raccommoder 
et  le  mettre  en  état  d'aller.  Je  ne  peux  pas  faire  un  sim- 
ple soldat  d'un  homme  qui  a  un  si  gros  corps  derrière 

1   Wart. 
«  Feelle. 


ACTE   III,    SCiiNE    II.  67 

lui.  Cette  raison  doit  vous  suffire,  très-vipourcux  Foible. 

FOiBLE. — Aussi  suffîra-t-elle,  monsieur. 

FALSTAFF.— Je  te  SUIS  bien  obligé,  respectable  Foible. 
— Qui  est-ce  qui  vient  après? 

SHALLOW. — Pierre  le  Bœuf  \  de  la  prairie. 

FALSTAFF. — Vraiment!  Voyons  un  peu  cePierreleBœuf. 

LE  BOEUF. — Me  voilà,  monsieur. 

FALSTAFF. — Devant  Dieu,  cela  fait  un  drôle  bien  bâti. 
Allons,  piquez-moi  le  Bœuf  jusqu'à  ce  qu'il  mugisse. 

LE  BOEUF. — Oh  !  mon  seigneur  capitaine.... 

FALSTAFF. — Gommeut  donc?  lu  cries  avant  qu'on  te 
pique? 

LE  BOEUF. — Ah  !  monsieur,  je  suis  malade. 

FALSTAFF.—  Et  quelle  maladie  as-tu? 

LE  BOEUF. — Un  mâtin  de  rhume,  monsieur;  une  toux 
que  j'ai  attrapée  à  force  de  sonner  dans  les  affaires  du 
roi,  le  jour  de  son  couronnement,  monsieur. 

FALSTAFF. — Allous,  tu  viendras  à  la  guerre  en  robe 
de  chambre  :  nous  ferons  partir  ton  rhume,  et  nous 
aurons  soin  que  tes  parents  sonnent  pour  toi. — Est-ce  là 
tout? 

SHALLOW. — Nous  en  avons  appelé  deux  de  plus  qu'il 
ne  vous  faut  ;  vous  ne  devez  avoir  que  quatre  hommes 
ici,  monsieur;  faites-moi  le  plaisir  d'entrer  et  d'accepter 
mon  diner. 

FALSTAFF.— Volontiers,  j'irai  boire  un  coup  avec  vous, 
mais  je  ne  saurais  rester  à  diner.  Je  suis  bien  charmé 
d'avoir  eu  le  plaisir  de  vous  voir,  maître  Shallow. 

SHALLOW. — Oh!  monsieur  le  chevalier,  vous  souvenez- 
vous  quand  nous  avons  passé  la  nuit  ensemble  dans  le 
moulin  à  vent  des  prés  Saint-George? 

FALSTAFF. — Ne  parlons  plus  de  cela,  mon  cher  maître 
Shallow,  ne  parlons  plus  de  cela. 

SHALLOW.— Ah!  que  de  farces  nous  avons  faites  cette 
nuit-là  !  et  Jeanne  Night-Work  est-elle  toujours  en  vie 

FALSTAFF. — Toujours,  maître  Shallow. 

SHALLOW. — Elle  ne  pouvait  se  débarrasser  de  moi. 

*  Bull-calf. 


68  HENRI   IV. 

FALSTAFF. — Oli  !  jamais,  jamais  :  aussi  disait-elle  tou- 
jours qu'elle  ne  pouvait  pas  supporter  maître  Shallow. 

SHALLOW. — Pardieu  !  il  n'y  avait  personne  comme  moi 
pour  la  faire  enrager.  C'élaiL  une  bonne  robe  alors;  se 
soutient-elle  toujours  bien? 

FALSTAFF. — Oli  !  vieille,  vieille,  maître  Shallow. 

SHALLOW. — En  effet,  elle  doit  être  vieille;  il  est  impos- 
sible qu'elle  ne  soit  pas  vieille  ;  certainement  elle  est 
vieille,  puisqu'elle  avait  eu  Robiu  Night-^^■ork  du  vieuT 
jSlgiit-Work,  avant  que  je  fusse  à  Saint-Clémeut. 

SILENCE. — Il  y  a  cinquante-cinq  ans  de  cela. 

SHALLOW. — Ah!  cousin  Silence,  que  n'as-tu  vu  cd  que 
le  chevalier  et  moi  avons  vu  !  ah  !  sir  John  ! 

FALSTAFF.  —  Nous  avous  cuîendu  souvent  sonner  le 
carillon  de  minuit,  maître  Shallow. 

SHALLOW. — Si  nous  l'avons  entendu  !  si  nous  l'avons 
entendu!  si  nous  l'avons  entendu!  en  vérité,  chevalier, 
nous  pouvons  bitm  dire  que  nous  l'avons  entendu.  Notre 
mot  du  guet  était  lieni!  enfants! — Allons-nous-en  diner. 
Oh!  les  beaux  jours  que  nous  avons  vus  !  Allons,  allons. 

(Falstair,  Shallow  et  Silence  sortent.) 

LE  BOEUF. — Mon  bon  monsieur  le  corporal  Bardolph, 
soyez  de  mes  amis,  et  voilà  la  somme  de  quarante  schel- 
lings  de  Henri  en  écus  de  France  pour  vous.  En  bonne 
vérité,  monsieur,  j'aimerais  autant  être  pendu,  mon- 
sieur, que  de  partir  :  et  cependant,  quant  à  moi,  mon- 
sieur, ce  n'est  pas  que  je  m'en  soucie  beaucoup;  mais 
c'est  que  ce  n'est  pas  mon  penchant,  et  quant  à  moi  j'ai 
envie  de  rester  dans  ma  famille  ;  autrement,  monsieur, 
je  ne  m'en  soucie  pas  quant  à  moi  beaucoup. 

BARDOLPH. — Allons,  raugcz-vous  de  côté. 

MOISI. — Et  moi,  mon  bon  monsieur  le  caporal  capi- 
taine, soyez  de  mes  amis  pour  l'amour  de  ma  vieille 
grand'mère,  elle  n'a  personne  capable  de  rien  faire  au- 
près d'elle  quand  je  serai  parti  ;  elle  est  vieille  et  ne 
peut  pas  s'aider  toute  seule  ;  je  vous  en  donnerai  qua- 
rante, monsieur. 

BARDOLi'ii. — Allons,  rangez-vous  de  côté. 

FoinLE. — Par  ma  foi,  cela  m'est  égal;  un  homme  ne 


ACTE   III,    SCÈNE   II.  69 


peut  jamais  mourir  qu'une  fois  ;  nous  devons  une  mort 
à  Dieu,  Je  ne  porterai  jamais  un  cœur  lâche  :  si  c'est 
mon  sort,  soit  :  si  ce  ne  Test  pas,  tout  de  même.  Per- 
sonne n'est  trop  bon  pour  servir  son  prince  :  et  que  cela 
tourne  comme  cela  voudra  :  celui  qui  meurt  cette  an- 
née en  est  quitte  pour  l'année  prochaine. 

BARDOLPH. — Bien  dit,  tu  es  un  brave  garçon  ! 

FoicLE. — Non,  ma  foi!  je  ne  porterai  jamais  un  cœur 
lâche, 

(Rentrent  Falstaff  et  les  juges  de  paix,) 

FALSTAFF, — AUous,  monsiour,  quels  sont  les  hommes 
que  je  dois  avoir? 

SHALLOW. — Choisissez  les  qur.tre  que  bon  vous  sem- 
blera. 

BARDOLPH. — Monsieur,  écoutez  un  peu  que  je  vous  dise 
un  mot  :  j'ai  '  trois  guinées  pour  décharger  Moisi  et  le 
Bœuf. 

FALST.\FE. — Bien,  j'entends. 

sHALLow. — Allons,  sir  Jean,  qui  sont  les  quatre  que 
vous  choisissez  ? 

FALSTAFF. — Choisisscz  pour  moi, 

SHALLOW. — Vraiment  donc  :  Moisi,  le  Bœuf,  Foible,  et 
L'ombre. 

FALSTAFF. — Moisi,  le  Bœuf! — Quant  à  vous.  Moisi,  res- 
tez chez  vous  jusqu'à  ce  que  vous  ne  soyez  plus  bon 
pour  le  service.  Et  vous,  le  Bœuf,  croissez  jusqu'à  ce  que 
vous  y  soyez  propre.  Je  ne  veux  point  de  vous  autres. 

SHALLOW. — Ah!  sir  Jean,  sir  Jean,  ne  vous  faites  pas 
tort  à  vous-même  :  ce  sont  vos  plus  beaux  hommes;  et 
je  serais  bien  aise  que  vous  eussiez  ce  qu'il  y  a  de  mieux. 

FALSTAFF. — Voulcz-vous  m'apprcudro,  monsieur  Shal- 
low,  à  choisir  un  homme?  Est-ce  que  je  me  soucie,  moi, 
des  membres,  de  la  largeur,  de  la  stature,  de  la  corpu- 
lence, et  de  toutes  ces  formes  robustes  d'un  homme? 
Donnez-moi  le  cœur,  monsieur  Shallow.  Voilà  Bossu, 
par  exemple;  vous  voyez  quel  air  mal  torché  il  a.  Eh 


*  BarJoIpli  a  reçu  80  schellings,  ce  qui  fait  environ  4  guinéei 
il  en  vole  une  à  son  maître. 


70  HENRI  IV. 

bien ,  c'est  un  homme  qui  vous  chargera  et  fera  partir 
son  mousquet  aussi  vite  que  le  marteau  d'un  chaudron- 
nier, qui  ira  et  viendra  aussi  prestement  que  les  seaux 
du  brasseur  sortant  la  bière  de  la  cuve.  Et  cet  autre 
demi-visage,  ce  maraud  de  Lombre,  voilà  encore  un 
homme  comme  il  m'en  faut  ;  cela  ne  présente  ni  surface 
ni  but  à  l'ennemi  ;  celui  qui  voudra  tirer  sur  lui  pourrait 
tout  aussi  facilement  ajuster  le  tranchant  d'un  canif  :  et 
pour  une  retraite,  avec  quelle  légèreté  ce  Foible,  tailleur 
de  femmes,  vous  saura  courir  !  Oh  !  donnez-moi  les 
hommes  de  rebut,  et  renvoyez-moi  au  rebut  vos  hommes 
d'élite.  Mettez -moi  un  mousquet  entre  les  mains  de 
Bossu,  Bardolph. 

BARDOLPH,  lui  faisant  faire  l'exercice.  —  Tenez-vous, 
Bossu  ;  l'arme  en  joue  :  comme  cela,  comme  cela,  comme 
cela. 

FALSTAFF. — Allons ,  maulcz-moi  votre  mousquet; 
comme  cela;  fort  bien  :  marchez;  fort  bien,  à  merveille. 
Oh  !  il  n'est  rien  de  tel  pour  faire  un  fusilier  qu'un  petit, 
vieux,  maigre,  ratatiné,  pelé.  Par  ma  foi,  je  te  dis  que 
c'est  fort  bien.  Bossu.  Tu  es  un  bon  garçon  ;  tiens,  voilà 
un  tester  pour  toi. 

SHALLow. — 11  n'est  pas  encore  passé  maître  là  dedans; 
il  ne  l'exécute  pas  très-bien.  Je  me  souviens  qu'à  la 
plaine  de  Mile-End,  du  temps  que  je  demeurais  à  Saint- 
Clément,  je  faisais  alors  le  rôle  de  sir  Dagonet  dans  la 
farce  d'Arthur;  il  y  avait  un  singulier  drôle  de  petit 
corps,  et  il  vous  maniait  son  mousquet  comme  cela,  et 
puis  il  tournait  par  ici,  et  tournait  parla,  et  puis  en 
avant,  et  puis  en  arrière,  comme  qui  dirait,  ra  ta  ta^  et 
puis  comme  qui  dirait  ^9an,  et  puis  il  s'en  allait,  et  puis 
il  revenait  encore  :  ah  !  je  n'en  verrai  jamais  un  comme 
lui. 

FALSTAFF. — Ceux-là  irout  très-bien.  Maître  Shallow, 
Dieu  vous  garde!  maître  Silence,  je  ne  ferai  pas  de 
longs  compliments  avec  vous;  adieu,  messieurs,  tous 
les  deux,  .le  vous  fais  mes  remercîments  ;  j'ai  encore 
une  douzaine  de  milles  à  faire  ce  soir. — Bardolx)h,  don- 
nez à  ces  miliciens  leur  uniforme. 


ACTE   III,    SCÈXC    II.  71 

SHALLow. — Sir  Jean,  que  le  ciel  vous  ]jéni?se,  fasse 
prospérer  vos  affaires,  et  nous  envoie  bientôt  la  paix! 
Ne  repassez  pas  ici  sans  vous  arrêter  chez  moi,  que  nous 
renouvelions  notre  ancienne  connaissance  :  peut-être 
bien  alors  que  je  vous  tiendrai  compagnie  pour  aller  à 
la  cour. 

.     FALSTAFF.— 'Je  voudrais  qu'il  vous  en  prît  envie,  maître 
Shallow. 

SHALLOw. — Allez,  en  un  mot  comme  en  mille,  j'ai  dit. 
Portez -vous  bien. 

FALSTAFF. — Adieu,  mes  chers  messieurs. — Ici,  Bar 
dolph.  Conduis  ces  hommes-là. 

(Il  sort.) 

FALSTAFF.  —  A  mon  retour  je  veux  soutirer  ces  deux 
juges  de  paix.  Je  connais  déjà  à  fond  le  juge  Shallow. 
Seigneur  mon  Dieu,  combien  nous  autres  vieillards 
sommes  naturellement  portés  à  mentir  !  Ce  décharné  de 
juge  de  paix  n'a  fait  autre  chose  que  de  m'étourdir  de 
toutes  les  extravagances  de  sa  jeunesse,  et  de  ses  prouesses 
dans  la  rue  de  Turn-Bull',  et  jamais  trois  mots  de  suite 
sans  une  menterie,  plus  exactement  payée  à  son  audi- 
teur que  ne  Test  l'impôt  du  Turc.  Je  me  le  rappelle  très- 
bien  lorsqu'il  était  à  Saint-Clément,  comme  de  ces  figures 
qu'on  fait,  après  souper,  d'une  pelure  de  fromage.  Quand 
il  était  nu,  il  n'y  avait  personne  qui  ne  le  prît  pour  une 
rave  fourchue  surmontée  d'une  tête  grotesquement 
taillée  au  couteau  ;  il  était  si  mince  qu'à  une  vue  un  peu 
embrouillée  ses  dimensions  auraient  été  tout  à  fait  invi- 
sibles. C'était  le  spectre  de  la  famine,  et  cependant  lascif 
comme  un  singe.  Les  catins  ne  l'appellaient  pas  autre- 
ment que  Mandragore  :  il  suivait  toujours  les  modes 
d'une  lieue,  et  n'avait  jamais  de  chansons  à  chantera 
ses  mauvaises  servantes  d'auberges  que  celles  qu'il  en- 
tendait siffler  aux  charretiers  ;  et  il  vous  les  donnait  avec 
serment  pour  des  caprices  de  lui,  ou  le  fruit  de  ses 
veiUes  ;  et  voilà  ce  sabre  de  bois  devenu  écuyer,  parlant 


1  La  rue  de   Turn-Bull  était  le  lieu   le  plus  fréquenté  par  les 
femmes  de  mauvaise  vie. 


72  HENRI   IT. 

aussi  familièremenl  de  Jean  de  Gaimt  que  s'il  eût  été 
son  camarade,  et  je  ferais  bien  serment  qu'il  ne  l'a  ja- 
mais vu  qu'une  fois  dans  sa  vie  :  c'était  dans  la  cour  des 
joutes  où  Gaunt  lui  cassa  la  tète  pour  s'être  venu  fourrer 
parmi  les  officiers  du  maréchal.  Je  dis,  en  voyant  cela,  à 
Jean  de  Gaunt  qu'il  battait  son  propre  nom  ;  en  effet 
vous  l'auriez  pu  fourrer  tout  vêtu  dans  une  peau  d'an- 
guille :  Tétui  d'un  hautbois  à  trois  corps  lui  eût  fait  une 
maison,  un  palais;  et  aujourd'hui  il  a  des  terres  et  des 
bestiaux!  C'est  bien,  je  ferai  connaissance  avec  lui,  si  je 
reviens  ;  et  il  y  aura  bien  du  malheur  si  je  ne  m'en  fais 
une  double  pierre  philosophale.  Si  le  jeune  goujon  fait 
la  nourriture  du  vieux  brochet,  je  ne  vois  pas  pour- 
quoi, suivant  toutes  les  lois  de  la  nature,  je  ne  le  hap- 
perais pas.  Que  l'occasion  se  présente,  et  voilà  tout. 

(Il  sort.) 


FIN    DU   XKOISIE.ME    ACTE» 


ACTE   QUATRIÈME 


SCÈXE  I 

Une  forêt  dans  la  province  d'York. 

L'ARCHEVÊQUE  D'YORK,  MOWBRAY,  HASTIXGS 

et  autres. 

l'archevêque  d'york. — Comment  s'appelle  cette  forêt? 

HASTLNGs.— C'est  la  forêt  de  Galtrie,  sauf  le  bon  plaisir 
de  Votre  Grâce. 

l'archevêque  d'york.  —Arrêtons-nous  ici,  mes  lords, 
el  envoyez  à  la  découverle  pour  reconnaître  les  forces 
de  Tennemi. 

HASTiNGS.— Nos  espions  sont  déjà  en  campagne. 

l'archevêque  d'york. — Vous  avez  bienfait. — Mes  amis 
et  mes  collègues  dans  cette  grande  entreprise,  je  dois 
vous  apprendre  que  j'ai  reçu  de  Northumberland  des 
lettres  d'une  date  très-récente.  Voici  la  teneur  et  la  sub- 
stance de  ces  froides  lettres.  Il  souhaiterait,  dit-il,  être 
ici  à  la  tête  d'un  corps  digne  de  son  rang  :  mais  il  n'en 
a  pu  trouver  un  assez  nombreux,  et  il  s'est  retiré  en 
Ecosse  pour  laisser  croître  et  mûrir  sa  fortune  :  il  finit 
par  demander  à  Dieu,  de  tout  son  cœur,  que  vos  efforts 
triomphent  des  hasards  et  de  la  redoutable  puissance  de 
votre  ennemi. 

mowbray. — Ainsi  voilà  les  espérances  que  nous  fon- 
dions sur  lui  échouées  et  mises  en  pièces. 
(Entre  un  messager.) 

HASTINGS. — Eh  bien,  quelles  nouvelles? 
LE  MESSAGER. — A  l'occident  de  cette  forêt,  à  moins  d'un 
mille  d'ici,  les  ennemis  s'avancent  en  bon  ordre,  et  par 


7i  HENRI    IV. 

l'étendue  de  terrain  qu'ils  occupent,  j'estime  que  leur 
nombre  doit  monter  à  près  de  trente  mille  hommes. 

MOWBRAY. — C'est  justement  ce  que  nous  avions  sup- 
posé. Marchons  vers  eux,  et  allons  les  affronter  sur  le 
champ  de  bataille. 

(Entre  Westmoreland.) 

l'archevêque  d'york. — Quel  est  ce  chef  armé  de  toutes 
pièces  qui  s'avance  droit  à  nous?  Je  crois  que  c'est  mi- 
lord  Westmoreland. 

WESTMORELAND. — Salut  et  civilités  de  la  part  de  notre 
général,  le  prince  lord  Jean  de  Lancastre. 

l'archevêque  d'york. — Parlez,  milord  Westmoreland; 
expliquez-vous  sans  crainte.  Quel  motif  vous  amène  vers 
nous  ? 

WESTMORELAND. — C'cst  douc  ù  Votrc  Grâco,  milord, 
que  s'adressera  principalement  le  fond  de  mon  discours. 
Si  cette  rébellion  s'avançait  comme  il  lui  convient,  sous 
l'aspect  d'une  abjecte  et  vile  multitude,  conduite  par 
une  jeunesse  sanguinaire,  animée  par  la  fureur  et  sou- 
tenue d'une  troupe  d'enfants  et  de  mendiants;  si,  dis-je, 
la  révolte  maudite  s'oifrait  ainsi  sous  sa  forme  propre, 
naturelle  et  véritable,  on  ne  vous  verrait  pas,  vous,  mon 
révérend  père,  et  tous  ces  nobles  lords,  décorer  ici  de 
vos  légitimes  dignités  l'ignoble  forme  d'une  basse  et  san- 
glante insurrection. — Vous,  lord  archevêque,  dont  le 
siège  est  appuyé  sur  la  paix  publique,  dont  la  paix  à  la 
main  d'argent  a  caressé  la  barbe,  dont  la  paix  a  nourri 
la  science  et  les  l)onnes  lettres,  dont  les  vêtements 
offrent  dans  leur  blancheur  rem])lème  de  l'innocence,  et 
figurent  la  divine  colombe  et  l'esprit  saint  de  paix  ! 
pourquoi  transformer  si  malheureusement  le  gracieux 
langage  de  la  paix  en  un  rude  et  bruyant  idiome  de 
guerre,  pourquoi  changer  vos  livres  en  tombeaux,  votre 
encre  en  sang,  vos  plumes  en  lances,  et  votre  langue 
pieuse  en  une  éclatante  trompette  et  un  aiguillon  de 
guerre  ? 

l'archevêque  d'york. — Pourquoi  je  me  conduis  ainsi? 
Telle  est  la  question  que  vous  me  faites  :  je  vais  en  peu 
de  mots  droit  au  but. — Nous  sommes  tous  malades;  lus 


ACTE    JV,    SCENE  I.  75 

excès  de  notre  intempérance  et  de  nos  folies  ont  allumé 
dans  notre  sein  une  fièvre  ardente  qui  demande  que 
notre  sang  soit  versé.  Atteint  d'une  pareille  maladie , 
notre  feu  roi  Richard  en  mourut.  Cependant,  mon  très- 
noble  lord  Westraoreland,  je  ne  me  donne  point  ici  pour 
le  médecin  de  ces  maux,  et  ce  n'est  point  en  ennemi  de 
la  paix  que  je  me  mêle  dans  les  rangs  des  guerriers, 
mais  plutôt,  en  étalant  pour  quelques  moments  Tappa- 
reil  menaçant  de  la  guerre,  je  veux  forcer  au  régime  des 
esprits  ardents,  fatigués  de  leur  bonheur,  et  purger  un 
excès  d'humeur  qui  commence  à  arrêter  dans  nos  veines 
le  mouvement  de  la  vie. — Je  vais  vous  parler  plus  sim- 
plement. J'ai  d'une  main  impartiale  pesé  dans  une  juste 
balance  les  maux  que  peuvent  causer  nos  armes  et  les 
maux  que  nous  souffrons,  et  je  trouve  nos  griefs  bien 
plus  graves  que  nos  torts  :  nous  voyous  quelle  direction 
suit  le  cours  des  choses  actuelles,  et  la  violence  du  tor- 
rent des  circonstances  nous  emporte  malgré  nous  hors 
de  notre  paisible  sphère.  Nous  avons  résumé  tous  nos 
griefs,  pour  les  montrer  article  par  article  quand  il  en 
sera  temps.  Nous  les  avons,  longtemps  avant  ceci,  pré- 
sentés au  roi  ;  mais  tous  nos  efforts  n'ont  pu  nous  obte- 
nir audience.  Lorsqu'on  nous  fait  tort,  et  que  nous  vou- 
lons exposer  nos  plaintes,  l'accès  à  sdh  trône  nous  est 
fermé  par  les  hommes  mêmes  qui  ont  le  plus  contribué 
aux  injustices  dont  nous  nous  plaignons.  Ce  sont  les 
dangers  des  jours  tout  récemment  passés,  et  dont  le 
souvenir  est  inscrit  sur  la  terre  en  caractères  de  sang 
encore  visibles  ;  ce  sont  les  exemples  que  chaque  heure, 
que  l'hfure  présente  amène  sous  nos  yeux,  qui  nous 
portent  à  revêtir  ces  armes  si  malséantes,  non  pour 
rompre  la  paix,  ni  aucune  de  ses  branches,  mais  pour 
établir  ici  une  paix  qui  en  ait  à  la  fois  le  nom  et  la  réa- 
lité. 

WESTAioRELAND. — Et  quaud  a-t-on  jamais  refusé  d'é- 
couter vos  plaintes?  En  quoi  avez-vous  été  lésé  par  le 
roi?  Quel  pair  a  jamais  été  suborné  pour  vous  offenser, 
en  telle  ^sorto  que  vous  puissiez  vous  croire  autorisé  à 
sceller  aujourd'hui  d'un  sceau  divin  le  livre  sanglant  et 


70  HENRI   IV. 

illégitime  d'une  révolte  mensongère ,  et  à  consacrer 
l'épée  cruelle  de  la  guerre  civile  ? 

l'archevêque  d'york. — J'ai  lait  ma  querelle  des  maux 
de  l'Etat,  notre  frère  commun,  et  de  la  cruauté  exercée 
sur  le  frère  né  de  mon  sang. 

WEST.MORELAND. — Il  u'cst  nullement  besoin  de  pareille 
réforme,  et,  quand  elle  serait  nécessaire,  ce  n'est  pas  à 
vous  qu'elle  appartient. 

MowcRAY. — Pourquoi  pas  à  lui,  du  moins  en  partie? 
Et  à  nous  tous,  qui  sentons  encore  les  plaies  du  passé, 
et  qui  voyons  le  présent  appesantir  sur  nos  dignités  une 
main  injuste  et  oppressive? 

WESTMORELAND. — Oli  !  mou  cher  lord  Mowbray,  jugez 
des  événements  par  la  nécessité  des  circonstances,  et 
vous  direz  alors  avec  plus  de  vérité  que  c'est  le  temps 
et  non  le  roi  qui  vous  maltraite.  Et  cependant,  quanta 
vous,  je  ne  puis  voir  que,  soit  de  la  part  du  roi,  soit  de 
la  part  des  conjonctures  nouvelles,  vous  ayez  lieu  le  moins 
du  monde  à  fonder  une  plainte.  N'avez-vous  pas  été  ré- 
tabli dans  toutes  les  seigneuries  du  duc  de  Norfolk , 
votre  noble  père,  d'honorable  mémoire? 

MOWBRAY.— Eh  !  qu'avait  donc  perdu  mon  père  dans 
son  honneur,  qui  eût  besoin  d'élrt;  ranimé  et  ressuscité 
en  moi?  Le  roi  qui  l'aimait  fut  forcé,  par  la  situation  où 
se  trouvait  l'Etat,  de  l'exiler  malgré  lui.  Et  cela,  au  mo- 
ment où  Henri  Bolingbroke  et  lui  étaient  tous  deux  en 
selle  et  haussés  sur  leurs  étriers-  leurs  chevaux  hennis- 
saient pour  appeler  l'éperon,  leurs  lances  en  arrêt,  leurs 
visières  bait^sées,  leurs  yeux  lançant  le  feu  à  travers 
l'acier  de  leurs  casques,  et  la  bruyante  trompette  les 
animant  l'un  contre  l'autre  ;  alors,  alors,  rien  ne  pouvait 
garantir  le  sein  de  Bolingbroke  de  la  lance  de  mon  père. 
Oh  !  lorsque  le  roi  jeta  contre  terre  son  bâton  de  com- 
mandement, sa  vie  y  tenait  suspendue;  il  se  renversa 
du  coup,  lui  et  tous  ceux  qui  depuis  ont  péri  sous  Bo- 
lingbroke, ou  par  jugement,  ou  par  la  poiuto  de  l'épée. 
WESTMORELAND. — Vous  parlez,  lord  Mowbray,  de  ce 
((ue  vous  ne  savez  pas.  Le  comte  d'Ilereford  était  réputé 
alors  pour  le  plus  brave  gentilhomme  de  l'Ailgleterre. 


ACTE    IV,    SCÈNE   I.  77 

Qui  sait  auquel  des  deux  la  fortune  aurait  souri?  Mais 
quand  votre  père  eût  obtenu  la  victoire,  il  ne  l'eût  pas 
portée  hors  de  Coventry  ;  car  tout  le  pays,  d'une  voix 
unanime,  le  poursuivait  des  cris  de  sa  haine  ;  et  tous  les 
vœux,  tout  Tamour  des  citoyens  se  portaient  sur  Here- 
ford,  qu'ils  chérissaient  avec  passion,  qu'ils  bénissaient  et 
prisaient  plus  que  le  roi.  Mais  ceci  n'est  qu'une  pure 
digression. — Je  viens  ici,  envoyé  par  le  prince  notre 
général,  pour  connaître  vos  griefs,  pour  vous  annoncer 
de  sa  part  qu'il  est  prêt  à  vous  donner  audience  ;  et 
toutes  celles  de  vos  demandes  qui  paraîtront  justes  vous 
seront  accordées;  on  écartera  tout  ce  qui  pourrait  encore 
vous  faire  regarder  comme  ennemis, 

MowBRAY. — Ces  offres  qu'il  nous  fait,  il  nous  a  con- 
traints de  les  lui  arracher  :  elles  viennent  de  sa  poli- 
tique, et  non  de  son  affection. 

WEST.MORELAND. — Mowbray,  c'est  présomption  de  votre 
part  que  de  le  prendre  ainsi.  Ces  offres  partent  de  sa 
clémence  et  non  de  sa  crainte  :  car,  regardez  bien,  notre 
?.rmée  est  à  la  portée  de  votre  vue,  et  sur  mon  honneur, 
elle  est  tout  entière  trop  pleine  de  confiance  pour  ad- 
mettre seulement  la  pensée  de  la  crainte  ;  nos  rangs 
comptent  plus  de  noms  illustres  que  les  vôtres  ;  nos  sol- 
dats sont  plus  aguerris;  nos  armures  aussifortes,  et  notre 
cause  plus  juste;  ainsi,  la  raison  veut  que  nos  courages 
soient  aussi  bons  :  ne  dites  donc  plus  que  nos  offres  sont 
forcées. 

MOWBRAY. — A  la  bonne  heure,  mais  si  l'on  m'en  croit, 
nous  n'accepterons  aucune  négociation. 

WEST.MORELAND. — Cela  ne  prouve  autre  chose  que  le 
sentiment  d'une  cause  coupable.  Un  coffre  pourri  ne  sup- 
porte pas  d'être  manié. 

HASTiNGs.  —  Le  prince  Jean  est-il  revêtu  de  pleins 
pouvoirs?  son  père  lui  a-t-il  transmis  son  autorité  pour 
nous  entendre  et  régler  d'une  manière  stable  les  condi- 
tions qui  seront  arrêtées  entre  nous? 

WEST.MORELAND. — Le  uom  seul  de  général  emporte  la 
plénitude  de  ces  pouvoirs.  Je  m'étonne  d'une  question 
aussi  frivole. 


78  HENRI   IV. 

l'archevêque  d'york. — Eh  bien,  milord  Westmore- 
land,  prenez  cet  écrit  :  il  renferme  nos  plaintes  géné- 
rales. Que  chacun  de  ces  abus  soit  réformé,  et  que  tous 
ceux  de  notre  parti  qui,  présents  ici  ou  ailleurs,  se  trou- 
vent intéressés  dans  cette  entreprise,  soient  déchargés 
de  toutes  recherches  par  un  pardon  en  forme  légale  et 
régulière  ;  alors  bornant  nos  volontés  actuelles  à  ce  qui 
nous  regarde,  et  à  la  réussite  de  nos  projets,  nous  ren- 
trons aussitôt  dans  les  bornes  du  respect,  et  nous  en- 
chaînons nos  armes  au  bras  de  la  paix. 

WESTMORELAND. — Jc  vais  mettre  cet  écrit  sous  les  veux 
du  général.  Si  vous  voulez,  milords,  nous  pouvons  nous 
joindre  et  nous  aboucher  à  la  vue  de  nos  deux  armées, 
et  tout  terminer,  soit  parla  paix,  que  le  ciel  veuille  ré- 
tablir! soit  en  recourant  sur  le  lieu  même  de  nos  discus- 
sions, aux  épées  qui  doivent  les  décider. 

l'archevêque  dVork. — Nous  y  consentons,  milord. 

(Westmoreland  sort.) 

MOWRRAY. — Quelque  chose  en  moi  me  dit  que  les  con- 
ditions de  notre  paix  ne  peuvent  jamais  être  solides. 

HASTiNGS. — Ne  craignez  rien  :  si  nous  pouvons  la  faire 
sur  des  bases  aussi  larges  et  aussi  absolues  que  celles  que 
renferment  nos  conditions ,  notre  paix  sera  solide 
comme  le  rocher. 

MOWBRAV. — Oui,  mais  l'opinion  que  le  roi  conservera 
de  nous  sera  telle,  que  la  cause  la  plus  légère,  le  pré- 
texte le  moins  fondé,  la  première  idée,  le  plus  vain  soup- 
çon, lui  rappelleront  toujours  le  souvenir  de  notre  ré- 
volte; et  quand,  avec  la  foi  la  plus  loyale,  nous  serions 
les  martyrs  de  notre  zèle  pour  lui,  nos  actions  seront 
toujours  sassécs  et  ressassées  si  rudement,  que  les  épis 
les  plus  pesants  sembleront  aussi  légers  que  la  paille,  et 
que  le  bon  grain  ne  sera  jamais  séparé  du  mauvais. 

l'archevêque  d'york. — Non,  non,  milord,  faites  bien 
attention. — Le  roi  est  las  d'épluchei'  des  torts*  si  légers 
et  si  vains  :  il  a  reconnu  qu'un  soupçon  éteint  par  la 
mort  en  fait  renaître  deux  plus  violents  sur  les  héritiers 
de  la  vie  qu'on  a  sacrifiée  :  il  elfacera  donc  entièrement 
les  noms  inscrits  sur  ses  tablettes,  et  ne  gardera  plus  de 


ACTE   IV,    SCÈNE  I.  79 

témoin  qui  puisse  rappeler  à  sa  mémoire  le  souvenir  de 
ses  pertes  passées;  car  il  sait  bien  qu'il  ne  peut  jamais, 
au  gré  de  ses  soupçons,  purger  ce  royaume  de  tout  ce 
qui  lui  porte  ombrage.  Ses  ennemis  ont  si  lestement 
pris  racine  entre  ses  amis,  que  dans  ses  efforts  pour 
extirper  un  ennemi,  il  ébranle  du  même  coup  et  soulève 
un  ami,  si  bien  que  cette  nation,  comme  une  épouse 
dont  les  piquantes  injures  ont  irrité  sa  fureur  Jusqu'aux 
coups,  au  moment  où  il  va  frapper,  place  devant  elle  son 
enfant,  et  tient  le  châtiment  qu'il  voulait  lui  faire  subir 
suspendu  dans  la  main  déjà  levée  sur  elle. 

HASTiNGS. — D'ailleurs,  le  roi  a  tellement  usé  toutes  ses 
verges  sur  les  dernières  victimes  qu'aujourd'hui  il  man- 
que même  d'instrument  pour  châtier;  en  sorte  que  sa 
puissance,  telle  qu'un  lion  sans  griffes,  menace,  mais  ne 
peut  saisir. 

l'archevêque  d'york. — Cela  est  vrai  ; — et  sovez  bien 
sûr,  mon  bon  lord  maréchal,  que  si  nous  faisons  bien 
constater  aujourd'hui  notre  pardon,  notre  paix,  comme 
un  membre  rompu  et  rejoint,  n'en  deviendra  que  plus 
solide  par  sa  rupture. 

MOWBRAY. — Allons,  soit  ;  voici  milord  Westmoreland 
qui  revient  vers  nous. 

(Rentre  Westmoreland.) 

WESTMORELAND. — Le  priuco  est  à  quelques  pas  d'ici. 
Vous  plaît-il,  milords,  de  venir  joindre  Sa  Grâce  à  une 
distance  égale  de  nos  deux  armées  ? 

MowcRAY, — Monseigneur  York,  au  nom  de  Dieu, 
avancez  le  premier. 

l'.vrchevèque  d'york. — Prévenez -moi  et  saluez  le 
prince.— (i  Westmoreland.)  Wûovà  nous  vous  suivons. 

(Ht  sortent.) 


80  HENRI   IV. 

SCÈNE  n 

Une  autre  partie  de  la  forêt. 

D'im  cSt4  entrent  MOWBRAY, L'ARCHEVÊQUE  D'YORK, 
HASTIXGS  ctd'autreslorâs;dc  l'autre  LE  PRINCE  JEAN 
DE  LANCASTRE,WESTMORELAND,  des  officiers, suùe. 

LANCASTRE. — Mon  cousin  Mowbray,  je  me  félicite  de 
vous  rencontrer  ici. — Salut,  mon  cher  lord  archevêque. 
— Et  à  vous  aussi,  lord  Haslings. — Salut  à  tous. — Milord 
York,  vous  paraissiez  plus  à  votre  avantage,  lorsqu'en 
cercle  autour  de  vous,  votre  troupeau  assemblé  au  son 
delà  cloche  écoutait  avec  respect  vos  instructions  sur  le 
texte  des  livres  saints,  que  vous  ne  vous  miontrez  au- 
jourd'hui sous  la  hgure  d'un  homme  de  fer,  excitant, 
au  bruit  de  vos  tambours,  une  multitude  de  rebelles, 
changeant  la  parole  en  glaive  et  la  mort  en  vie.  Si 
l'homme  qui  occupe  une  place  dans  le  cœur  du  monar- 
que, qui  prospère  sous  les  rayons  de  sa  faveur,  voulait 
abuser  du  nom  de  son  roi,  hélas  !  à  combien  de  méfaits 
ne  pourrait-il  pas  ouvrir  la  carrière  sous  l'ombre  d'une 
telle  puissance?— C'est  ce  qui  vous  arrive,  lord  arche- 
vêque.— Qui  n'a  entendu  dire  cent  fois  combien  vous 
étiez  versé  dans  les  livres  de  Dieu?  Vous  étiez  à  nos  yeux 
l'orateur  de  son  parlement  ;  vous  étiez,  à  ce  qu'il  nous 
semblait,  la  voix  de  Dieu  lui-même  ;  vous  étiez  l'inter- 
prète et  le  négociateur  entre  les  saintes  puissances  du 
ciel  et  nos  œuvres  de  ténèbres.  Oh  !  qui  jamais  pourra 
croire  que  vous  abusiez  du  saint  respect  attaché  à  votre 
place,  et  que  vous  employiez  la  faveur  et  la  grâce  du 
ciel,  comme  un  favori  perfide  le  nom  de  son  prince,  à 
des  actes  déshonorants?  Vous  avez,  sous  le  masque  du 
zèle  de  la  cause  de  Dieu,  enrôlé  les  sujets  de  mon  père, 
son  lieutenant  sur  la  terre,  et  vous  les  avez  ameutés  ici 
contre  la  paisible  autorité  du  ciel  et  du  roi. 

l'archevêque  d'york. — Mon  noble  lord  Lancaslre,  je 


ACTE   IV,    SCÈNE   II.  81 

ne  suis  point  ici  armé  contre  l'autorité  de  votre  père  ; 
mais,  comme  je  l'ai  dit  à  milord  Westmoreland,  c'est  le 
mauvais  gouvernement  des  temps  actuels  qui,  d'un 
commun  accord,  nous  assemble  et  nous  oblige  à  nous 
serrer  sons  cette  forme  irrégulière,  pour  maintenir  notre 
sûreté.  J'ai  envoyé  à  Votre  Grâce  le  détail  et  les  articles 
de  nos  griefs,  ceux  que  la  cour  a  repoussés  avec  mépris, 
et  qui  ont  produit  cette  hydre,  fille  monstrueuse  de  la 
guerre.  Vous  pouvez  fermer  d'un  sommeil  magique  ses 
yeux  menaçants,  en  nous  accordant  nos  justes  et  légi- 
times demandes;  et  aussitôt  la  fidèle  obéissance,  guérie 
de  cette  fureur  insensée,  s'abaissera  avec  soumission 
aux  pieds  de  la  majesté. 

MOWCRAY. — Sur  le  refus,  nous  sommes  résolus  d'es- 
sayer notre  fortune,  jusqu'à  ce  que  le  dernier  de  nous 
périsse. 

H.\STiNGs. — Et  quand  nous  péririons  ici,  d'autres  nous 
suppléeront  dans  une  seconde  tentative  ;  s'ils  succom- 
bent, ils  en  auront  d'autres  pour  les  suppléer  à  leur 
tour  :  ainsi  se  perpétuera  une  succession  de  malheurs, 
et  d'héritiers  en  héritiers  cette  querelle  se  transmettra 
tant  que  l'Angleterre  verra  naître  des  générations  nou- 
velles. 

LANCASTRE. — ^Vous  êtcs  trop  léger,  Hastings,  infiniment 
trop  léger  pour  sonder  ainsi  la  profondeur  des  siècles  à 
venir. 

\VESTMORELA^•D. — Votre  Grâce  voudrait-elle  leur  ré- 
pondre positivement  et  leur  dire  jusqu'à  quel  point  vous 
approuvez  leurs  articles? 

LANCASTRE. — Je  Ics  approuve  tous  et  je  les  accorde  vo- 
lontiers, et  je  jure  ici  par  l'honneur  de  mon  sang,  que 
les  intentions  de  mon  père  ont  été  mal  interprétées;  je 
conviens  aussi  que  quelques-uns  de  ceux  qui  l'entourent 
ont  outre-passé  ses  intentions  et  abusé  de  son  autorité. 
Milord,  ces  griefs  seront  redressés  sans  délai;  sur  mon 
âme,  ils  le  seront.  Veuillez  renvoyer  vos  troupes  dans 
leurs  différents  comtés,  comme  nous  allons  faire  nous- 
mêmes;  et  ici,  entre  les  deux  armées,  embrassons-nous 
et  buvons  ensemble  comme  des  amis,  afin  que  tous  nos 
t.  VII.  6 


82  HENRI   IV. 

soldats  puissent  reporter  chez  eux  ce  qu'ils  auront  vu 
par  leurs  yeux,  des  témoignages  de  notre  réconciliation 
3t  de  notre  amitié. 

L^ARCHEVÈQUE  d'york. — Je  reçois  votre  parole  de  prince 
5.0  réformer  ces  abus. 

LAXCASTRE. — Je  VOUS  la  donne  et  je  la  tiendrai  ;  et  sur 
cette  promesse,  je  porte  cette  santé  à  Votre  Grâce. 

HASTixGS,  à  un  officier. — Allez,  capitaine,  et  annoncez 
à  nos  soldats  les  nouvelles  de  la  paix  ;  qu'ils  reçoivent 
leur  solde  et  qu'ils  partent  :  je  sais  qu'ils  en  seront  très- 
satisfaits. — Hâte-toi,  capitaine.  (Le  capitaine  sort.) 

l'archevêque  d'york. — A  vous,  mon  noble  lord  West- 
morcland. 

WESTMORELAND. — Je  VOUS  fais  raison  ;  et  si  vous  saviez 
combien  il  m'en  a  coûté  de  peines  pour  former  cette 
paix,  vous  boiriez  à  ma  santé  de  grand  cœur  ;  mais  mon 
amitié  pour  vous  se  fera  bientôt  mieux  connaître. 

l'archevêque  d'york. — Je  n'en  doute  point. 

WESTMORELAND.  —  J'en  SUIS  bien  joyeux.  —  A  votre 
santé,  mon  cher  cousin,  lord  ]\Io\vbray. 

MowBRAY. — Vous  me  souhaitez  la  santé  fort  à  propos; 
car  je  viens  de  me  sentir  tout  d'un  coup  assez  malade. 

l'archevêque  d'york. — Avant  un  malheur  les  hommes 
se  sentent  toujours  joyeux  :  mais  la  tristesse  est  un  pré- 
sage de  bonheur. 

WESTMORELAND. — Eh  bien,  cher  cousin,  soyez  donc 
gai,  puisqu'une  tristesse  soudaine  doit  faire  supposer 
qu'il  vous  arrivera  demain  quelque  bonheur. 

l'archevêque  d'york. — Croyez-moi,  je  me  sens  l'es- 
prit plus  léger  que  jamais. 

MOWBRAY. — Tant  pis,  si  votre  règle  est  juste. 

(Acclamation  derrière  le  tliéàtre.) 

LANCASTRE. — On  vieut  de  leur  annoncer  la  paix  :  écou- 
tez; quelles  acclamations! 

MowcRAY. — Ces  cris  eussent  été  bien  réjouissants  après 
la  victoire. 

L'.\Rr.HEvÈQUE  d'york.— Uue  paix  est  une  conqutHe.  Les 
deux  partis  sont  noblement  vaincus  sans  qu'aucun  y 
perde. 


ACTE   IV,    SCÈNE    II.  83 

LANCASTRE,  ô  Wcstmoi'eîand. — Allez,  milord,  qu'on  li- 
cencie aussi  notre  armée.  {Wcstmorcland  sort.]  — {A  York.) 
Et  consentez,  mon  digne  lord,  à  ce  que  les  troupes  défi- 
lent devant  nous,  afin  que  nous  apprenions  par  no 
yeux  à  quels  liommes  nous  aurions  eu  affaire. 

l'aucheatèque  d'york,  à  Haslings. — Lord  Hastings, 
allez,  et  avant  de  licencier  nos  soldats,  qu'on  les  fasse 
défiler  près  de  nous. 

(Hastings  sort.) 

LANCASTRE. — Jo  me  flatte,  milord,  que  nous  repose- 
rons ensemble  cette  nuit.  (Rentre  Westmordand .)  Eh  bien, 
cousin,  pourquoi  notre  armée  demeure-t-elle  sous  les 
armes  ? 

WEST.MORELAND. — Lcs  clicfs  ayant  reçu  Qe  vous  l'ordre 
de  ne  pas  bouger,  ne  veulent  pas  partir  qu'ils  ne  reçoi- 
vent de  votre  bouche  un  ordre  contraire. 

LAjs-CASTRE. — Ils  counaisseut  leur  devoir. 

(Rentre  Hastings.) 

HASTINGS. — Milord,  notre  armée  est  déjà  dispersée,  et 
comme  de  jeunes  taureaux  détachés  du  joug,  ils  pren- 
nent leur  course  à  Test,  à  l'ouest,  au  nord,  au  sud. 

WESTMORELAND. — Boune  uouvelle,  milord  Hastings  : 
et  en  conséquence  je  vous  arrête  comme  coupable  de 
haute  trahison,  —  et  vous  aussi,  lord  archevêque,  —  et 
vous  aussi,  lord  Mowbray.  Je  vous  accuse  tous  deux  de 
trahison  capitale. 

MOWBRAY. — Est-ce  là  un  procédé  juste  et  honorable? 

WEST.MORELAND. — Et  votro  asscmbléo  l'est-elle  ? 

l'archevêque  d'york,  au  prince. — Voulez-vous  violer 
ainsi  votre  parole? 

LANCASTRE. — Je  HO  me  suis  point  engagé  envers  toi.  Je 
vous  ai  promis  la  réforme  des  abus  dont  vous  vous  êtes 
plaints  :  et  sur  mon  honneur,  j'exécuterai  cette  réforme 
avec  l'exactitude  la  plus  religieuse.  Mais  pour  vous,  re- 
belles, préparez-vous  à  subir  le  salaire  que  méritent  la 
révolte  et  une  conduite  telle  que  la  vôtre.  Vous  avez 
rassemblé  cette  armée  avec  la  plus  grande  légèreté, 
vous  l'avez  conduite  ici  pleins  d'espérances  folles,  et  vous 
venez  de  la  licencier  comme  des  imbéciles. — Qu'on  batte 


84  HENllI   IV. 

le  tambour  et  qu'on  poursuive  les  Landes  errantes  et  dis- 
persées: c'est  le  ciel  qui  à  notre  place  a  combattu  aujour- 
d'hui sans  danger, — Que  quelques-uns  de  vous  gardent 
ces  traîtres,  jusqu'à  Téchafaud,  lit  fatal  où  la  trahison 
vient  toujours  rendre  son  dernier  soupir. 

(Tous  sortent.) 


SCENE  III 

Entrent  FALSTAFF  et  COLE VILLE. 

FALSTAFF. — Qucl  est  votre  nom,  monsieur?  Votre  titre? 
Et  de  quel  endroit  êtes-vous,  je  vous  prie? 

coLEviLLE. — Je  suis  chevalier,  monsieur,  et  je  m'ap- 
pelle Cole ville  de  la  Vallée. 

FALSTAFF. — Alusi  Golcville  est  votre  nom,  chevalier 
votre  titre,  et  la  Vallée  votre  demeure.  Le  nom  de  Cole- 
ville  vous  restera,  traître  sera  votre  titre  et  le  cachot 
sera  votre  demeure,  demeure  assez  profonde.  Ainsi  vous 
ne  changerez  point  de  nom  et  vous  serez  toujours  Cole- 
ville  de  la  Vallée. 

COLEVILLE. — N'êtes-vous  pas  sir  Jean  Falstaff? 

FALSTAFF.— Je  le  vaux  bien  toujours,  monsieur,  qui 
que  je  puisse  être.  Vous  rendez-vous,  monsieur,  ou  bien 
faudra-t-il  que  je  sue  pour  vous  y  forcer?  Si  tu  me  fais 
suer,  les  larmes  de  tes  amis  me  le  payeront  :  ils  pleure- 
ront ta  mort.  Ainsi  songe  à  avoir  peur  et  à  trembler,  et 
soumets-toi  à  ma  clémence. 

COLEVILLE. — Je  crois  ijue  vous  êles  le  chevalier  Fal- 
staff, et,  dans  cette  idée,  je  me  rends  à  vous. 

FALSTAFF. — J'ai  uuc  écolc  entière  de  langues  dans  mon 
ventre,  et  il  n'y  en  a  pas  une  qui  sache  dire  autre  chose 
que  mon  nom.  Si  je  n'avais  qu'un  ventre  ordinaire,  je 
serais  simplement  l'homme  le  plus  actif  qu'il  y  eût  en 
Europe;  mais  mon  ventre,  mon  ventre,  mon  ventre  me 
perd.— Oh  !  voilà  notre  général. 

(Entrent  le  prince  Jean   de  Lancastre,  Westmoreland  et 
d'autres  personnes.; 


ACTE   IV,    SCÈNE    III.  8o 

LANCASTRE. — La  première  chaleur  est  passée;  ne  pour- 
suivez pas  plus  loin  à  présent.  Rassemblez  les  troupes, 
mon  cher  cousin  Westmoreland.  {Westmoreland  sort.)  A 
présent,  Falstaff,  qu'êtes-vous  devenu  pendant  tout  ce 
temps-ci?  Quand  tout  est  fini,  c'est  alors  que  vous  pa- 
raissez. Sur  ma  parole,  ces  tours  de  paresseux  vous  file- 
ront un  jour  ou  l'autre  quelque  corde. 

FALSTAFF. — Jc  scrais  bien  fâché,  mon  prince,  d'en  agir 
autrement.  Je  n'ai  encore  connu  d'autre  récompense 
de  la  valeur  que  les  rebuts  et  les  reproches.  Jle  prenez- 
vous  pour  une  hirondelle,  une  flèche,  ou  un  boulet  de 
canon  ?  Puis-je  donner  à  mes  pauvres  vieux  mouvements 
la  rapidité  de  la  pensée?  Je  suis  arrivé  ici  avec  toute  la 
célérité  qui  m'était  possible.  J'ai  coulé  à  fond  cent  quatre- 
vingt  et  tant  de  postes  ;  et  après  cela,  tout  harassé  que 
je  suis,  j'ai  encore  dans  ma  pure  et  immaculée  valeur, 
pris  sir  Jean  Coleville  de  la  Vallée,  un  des  plus  terribles 
chevaliers,  des  plus  vaillants  ennemis  qu'on  puisse  ren- 
contrer :  mais  après  tout,  quel  mérite  y  a-t-il  à  cela?  Il 
ne  m'a  pas  plutôt  vu,  qu'il]  s'est  rendu  :  de  façon  que 
je  puis  bien  dire,  avec  le  célèbre  nez  crochu  de  Rome  : 
«  Je  suis  venu,  j'ai  vu,  j'ai  vaincu.  » 

LANCASTRE.  —  Grâcc  à  sa  courtoisie,  plus  qu'à  votre 
valeur. 

F.ALSTAFF. — Jo  n'en  sais  rien;  mais  le  voilà  toujours, 
et  c'est  à  vous  que  je  le  remets,  et  je  supphe  en  grâce 
Votre  Al  fesse  que  cette  action  soit  enregistrée  parmi  les 
autres  faits  do  cette  journée  :  ou  bien,  sur  mon  Dieu,  je 
la  ferai  mettre  dans  une  ballade  spéciale,  avec  mon  por- 
trait en  tête,  où  l'on  verra  Coleville  baisant  mon  pied  : 
et  quand  vous  m'aurez  forcé  à  prendre  ce  parti,  si  vous 
ne  paraissez  pas  tous  auprès  de  moi  aussi  minces  que 
des  piè.:es  de  deux  sous  dorées,  et  si,  placé  dans  le  ciel 
pur  de  la  gloire,  je  ne  vous  surpasse  pas  alors  en  éclat, 
comme  la  pleine  lune  surpasse  les  petites  étincelles  du 
firmament,  semblables  près  d'elle  à  des  têtes  d'épingles, 
ne  croyez  jamais  à  la  parole  d'un  chevalier.  C'est  pour- 
quoi, laissez-moi  jouir  de  mes  droits,  et  souffrez  que  le 
mérite  monte» 


86  '  HENRI   IV. 

LANCASTRE, — Le  tien  est  trop  pesant  pour  monter. 

FALSTAFF.— Eh  bien  !  qu'il  brille  donc. 

LANCASTRE. — 11  est  ti'op  opaque. 

FALSTAFF. — Enfin,  qu'il  lui  arrive  donc  quelque  chose, 
mon  cher  lord,  qui  me  fasse  du  bien  :  après  cela,  donnez- 
lui  le  nom  que  vous  voudrez. 

LANCASTRE. — Est-co  toi  qui  t'appelles  Coleville? 

coLEviLLE. — Oui,  milord. 

LANCASTRE. — ïu  es  uu  famcux  rebelle,  Coleville. 

FALSTAFF.— Et  c'est  UU  fameux  fidèle  sujet  qui  l'a  pris. 

COLEVILLE. — Je  ne  suis,  milord,  que  ce  que  sont  les 
chefs  qui  m'ont  conduit  ici.  S'ils  avaient  voulu  suivre 
mes  conseils,  vous  les  auriez  achetés  plus  cher  que  vous 
n'avez  fait. 

FALSTAFF. — Je  ne  sais  pas  combien  ils  se  sont  vendus 
mais  pour  toi,  comme  un  bon  garçon,  tu  t  es  donné  gra- 
tis, et  je  te  remercie  du  présent  que  tu  m'as  fait  de  toi. 

(Entre  Westmoreland.) 

LANCASTRE.— A-t-on  cessé  la  poursuite? 

WESTMORELAND. — On  a  fait  retraite  et  on  va  s'occuper 
de  l'exécution  des  rebelles. 

LANCASTRE. — Euvovez  Colcville  avec  ses  confédérés  à 
York,  pour  y  être  exécuté  sur-le-champ.  Vous,  Blount, 
conduisez-le  hors  d'ici ,  et  voyez  à  ce  qu'il  soit  bien 
gardé....  {Quelques-uns  sortent  avec  Coleville.)  A  présent 
hâtons-nous  de  partir  pour  la  cour,  mes  lords,  car  j'ap- 
prends que  mon  père  est  très-malade.  La  nouvelle  de 
nos  succès  nous  devancera  auprès  de  Sa  Majesté.  Ce 
sera  vous,  cousin,  qui  vous  chargerez  de  la  lui  porter 
pour  le  ranimer,  tandis  que  nous  vous  suivrons  sans 
nous  presser. 

FALSTAFF. — Milord,  jo  VOUS  cu  supplic,  permettez-moi 
de  traverser  le  comté  de  Glocester,  et  quand  vous  arri- 
verez à  la  cour,  je  vous  en  conjure,  faites  un  bon  rap- 
port de  moi,  mon  prince. 

LANCASTRE. — Allcz,  portcz-vous  bipu ,  FalstafF;  pour 
moi,  comme  c'est  aussi  mon  caractère,  je  parlerai  de 
vous  mieux  que  vous  ne  méritez. 

(Il  sort.) 


ACTE   IV,    SCENE   III.  8/ 

FALSTAFF. — Je  VOUS  souliaiterais  seulement  de  l'espril, 
cela  vaudrait  mieux  que  votre  duché.  De  bonne  foi,  ce 
jeune  homme  au  sang-froid  ne  m'aime  point,  il  est  im- 
possible de  le  faire  rire  :  mais  il  n'y  a  rien  d'étonnant,  cela 
ne  boit  pas  de  vin.  Vous  ne  verrez  jamais  aucun  de  ces 
graves  petits  garçons  tourner  à  bien,  car  leur  maigre 
boisson  leur  refroidit  tellement  le  sang,  que,  joignez  à 
cela  tous  leurs  repas  de  poisson,  ils  tombent  dans  des  es- 
pèces de  pâles  couleurs  masculines ,  et  quand  ils  se 
marient  ils  ne  font  que  des  femelles.  Ce  sont  pour  la 
plupart  des  sots  et  des  lâches,  comme  le  seraient  quel- 
ques-uns de  nous  si  nous  ne  nous  mettions  pas  le  feu 
dans  le  ventre.  Une  bonne  bouteille  de  vin  de  Xérès 
produit  deux  grands  elTets  :  1°  elle  monte  à  la  tête  et 
s'empare  de  mon  cerveau,  où  elle  dessèche  toutes  les 
vapeurs  crues,  épaisses  et  sottes  qui  l'environnent.  Elle 
rend  la  conception  vive,  légère,  la  remplit  de  tournures 
soudaines,  animées,  charmantes,  qui,  communiquées  à 
la  voix,  naissent  au  moyen  de  la  langue  en  excellentes 
saillies.  Le  second  avantage  qu'on  relire  de  ce  recom- 
mandable  vin  de  Xérès,  c'est  qu'il  vous  réchauffe  le 
sang,  qui,  auparavant  froid  et  tranquille,  laissait  le  foie 
pâle  et  blafard,  ce  C[ui  est  la  marque  évidente  de  la  pu- 
sillanimité et  de  la  lâcheté  :  mais  le  Xérès  le  réchauffe, 
et  le  fait  courir  de  l'intérieur  aux  extrémités  extérieures  : 
il  allume  la  figure  cjui,  comme  un  phare,  avertit  tout  le 
reste  de  ce  petit  royaume,  l'homme,  de  prendre  les 
armes  :  et  alors  la  troupe  des  esprits  vitaux,  et  autres 
moindres  habitants  de  l'intérieur  des  terres  vous  vien- 
nent en  grand  nombre  se  porter  vers  leur  capitaine,  le 
cœur,  qui,  fier  et  enflé  de  cette  suite  nombreuse,  exé- 
cute tout  ce  qu'on  veut  en  fait  d'actions  de  courage  ;  et 
toute  cette  valeur  vient  du  Xérès;  de  façon  que  la  plus 
grande  science  dans  les  armes  n'est  rien,  sans  un  peu 
devin  d'Espagne.  C'est  lui  qui  la  met  en  mouvement  ; 
et  le  plus  grand  savoir  n'est  qu'un  trésor  gardé  par  le 
diable  jusqu'à  ce  que  le  vin  d'Espagne  le  fasse  sortir  de 
l'inaction,  le  mette  en  usage  et  en  valeur.  Aussi  voiLà 
pourquoi  le  prince  Henri  est  brave;  il  avait  naturelle- 


88  HENKI   lY. 

ment  hérité  de  son  père  un  sang  morne  et  froid  ;  mais 
il  l'a  si  bien  cultivé,  travaillé  et  engraissé,  comme  on 
fait  une  terre  sèclie,  maigre  et  stérile,  à  force  de  s'accou- 
tumer à  boire  du  bon,  du  vrai  et  fertile  vin  d'Espagne, 
et  à  bonnes  doses,  qu'il  est  devenu  chaud  et  très-vail- 
lant. Si  j'avais  mille  fils,  le  premier  principe  que  je  leur 
donnerais  serait  de  renoncer  à  toute  maigre  boisson,  et 
de  s'adonner  au  vin  d'Espagne.  [Entre  Bardolph.)  Eh 
bien,  Bardolph,  quelles  nouvelles? 

B.4.RD0LPH. — L'armée  est  tout  à  fait  licenciée  et  partie. 

FALSTAFF.— Soit,  qu'elle  aille  :  pour  moi  je  vais  re- 
passer par  le  comté  de  Glocester,  et  là,  rendre  une  petite 
visite  à  maître  Robert  Shallow,  écuyer.  Je  le  tiens  déjà 
comme  une  cire  que  je  façonne  entre  mes  doigts,  et  je 
ne  tarderai  pas  à  lui  donner  l'empreinte. — Allons,  par- 
tons. 

(Ils  aortent.) 


SCENE  IV 

Westminster. — Appartement  dans  le  pal&it. 

Entreiit    LE    ROI   HENRI ,   CLARENCE  ,    LE    PRINCE 
HUMPHREY,  WARWICK,  et  autres  personnes. 

LE  ROI. — Maintenant,  ]ords,  si  le  ciel  donne  une  heu- 
reuse issue  à  la  sanglante  querelle  qui  retentit  à  nos 
portes,  nous  conduirons  notre  jeunesse  sur  de  plus  no- 
bles champs  de  bataille,  et  nous  ne  manierons  i)lus  que 
des  armes  sanctifiées.  Notre  flotte  est  équipée,  nos  troupes 
rassemblées,  les  lieutenants  (jui  doivent  gouverner  en 
notre  absence  revêtus  des  pouvoirs  nécessaires;  tout  est 
au  point  où  nous  le  désirons  :  seulement  nous  avons 
besoin  d'un  peu  plus  de  forces  personnelles,  et  nous  at- 
tendons aussi  que  les  rebelles,  maintenant  armés,  soient 
rentrés  sous  le  joug  du  gouvernement. 

WARWICK. — Nous  ne  doutons  pas  que  Votre  Majesté 
Qe  jouisse  bientôt  de  ce  double  avantage. 


■"       ACTE   IV,    SCÈNE   IV.  89 

LE  ROI. — Humphrey  fie  Glocester,  mon  fils,  où  est  le 
prince  votre  frère  ? 

GLOCESTER. — Je  crois,  seigneur,  qu'il  est  allé  chasser  à 
Windsor. 

LE  ROI. — Et  avec  qui? 

GLOCESTER. — Je  l'ignore ,  seigneur. 

LE  ROI. — Son  frère  Thomas  de  Clarence  u'est-il  pas 
avec  lui  ? 

GLOCESTER. — Nou,  mou  bon  seigneur,  il  est  ici  présent. 

CL.^RENCE.— Que  veut  de  moi  mon  seigneur  et  mon 
père? 

LE  ROI. — Je  ne  te  veux  que  du  bien,  Thomas  de  Cla- 
rence. Par  quel  hasard  n'es-tu  pas  avec  le  prince  ton 
frère?  Il  t'aime,  Thomas,  et  tu  le  négliges.  Tu  es  placé 
dans  son  affection  plus  avant  qu'aucun  de  tes  frères  : 
cultive-la,  mon  fils;  et  après  que  je  serai  mort,  tu  pour- 
ras revêtir  entre  sa  puissance  et  tes  autres  frères  le  noble 
rôle  de  médiateur.  N'omets  donc  rien  de  ce  qui  peut  lui 
plaire,  n'émousse  point  la  vivacité  de  sa  tendresse,  et  ne 
perds  point  l'avantage  de  ses  bonnes  grâces,  en  te  mon- 
trant froid  ou  négligent  pour  ce  qu'il  désire  ;  car  il  est 
bienveillant  pour  qui  sait  le  ménager  par  des  soins  :  il 
a  une  larme  pour  la  pitié,  et  une  main  ouverte  comme 
le  jour,  quand  la  charité  l'attendrit.  Et  cependant  si  on 
l'irrite,  il  devient  comme  le  rocher  ;  son  humeur  est  aussi 
capricieuse  que  l'hiver,  aussi  soudaine  que  le  coup  de 
la  gelée  aux  premiers  rayons  du  jour.  Il  faut  donc  se 
conformer  soigneusement  à  son  caractère.  Qi-iand  vous 
le  verrez  disposé  à  la  gaieté,  remontrez-lui  ses  fautes  et 
toujours  avec  respect  ;  s'il  est  mal  disposé,  donnez-lui 
de  l'espace  et  lâchez-lui  le  câble,  jusqu'à  ce  que  ses  pas- 
sions, comme  une  baleine  amenée  sur  le  sable,  se  soient 
consumées  parleurs  propres  efforts.  Retiens  cette  leçon, 
Thomas,  et  tu  seras  le  protecteur  de  tes  amis,  un  cercle 
d'or  qui  unira  tellement  tous  tes  frères,  que  jamais  le 
vase  où  vient  se  mêler  leur  sang  ne  sera  brisé  par  le 
poison  des  mauvais  conseils  que  les  années  y  verseront 
nécessairement,  dût -il  le  travailler  aussi  violemment 
que  l'aconit  ou  la  poudre  impélueuse. 


HENRI   IV. 

CLAREXCE. — Je  le  cultiverai  avec  tout  le  soin  et  toute 
la  tendresse  dont  je  suis  capable. 

LE  ROI.— Pourquoi ,  Thomas,  n'es-tu  pas  avec  lui  à 
Windsor? 

CLARENCE. — Il  n'y  est  pas  aujourd'hui;  il  dîne  à  Lon- 
dres. 

LE  ROI. — Et  avec  qui?  peux-tu  me  le  dire? 

CLARENCE. — AvGC  Poins  et  le  reste  de  cette  bande  qui 
ne  le  quitte  pas. 

LE  ROI. — Le  sol  le  plus  gras  est  aussi  celui  qui  produit 
le  plus  de  mauvaises  herbes  :  il  en  est  surchargé,  lui,  la 
noble  image  de  ma  jeunesse.  Aussi  mes  chagrins  s'é- 
tendent par  delà  l'heure  de  ma  mort;  et  des  larmes  de 
sang  s'échappent  de  mon  cœur,  quand  mon  imagination 
me  fait  concevoir  les  jours  d'égarement,  les  temps  de 
corruption  que  vous  allez  voir,  lorsque  je  me  serai  en- 
dormi avec  mes  ancêtres;  car,  aussitôt  que  la  violence 
de  ses  goûts  de  débauche  n'aura  plus  de  frein,  que  la 
fougue  et  l'ardeur  du  sang  seront  ses  seuls  guides,  lors- 
que le  pouvoir  viendra  se  joindre  à  ses  penchants  disso- 
lus, de  quel  essor  ne  verrez-vous  pas  ses  passions  voler 
à  la  rencontre  du  péril  et  de  la  cî\ute  dont  il  sera  menacé? 

WARWicK. — Mon  gracieux  souverain,  vous  allez  beau- 
coup trop  loin  :  le  prince  ne  fait  autre  chose  qu'étudier 
ses  compagnons,  comme  on  étudie  une  langue  étran- 
gère. Pour  la  bien  comprendre,  il  est  nécessaire  d'en 
voir  et  d'en  apprendre  jusqu'aux  expressions  les  plus 
indécentes  :  une  fois  qu'on  y  est  parvenu,  ^'otre  Altesse 
sait  qu'on  n'en  fait  plus  d'autre  usage  que  de  les  con- 
naître pour  les  détester.  De  même,  le  prince,  quand  il 
sera  mûri  par  l'âge,  repoussera  loin  de  lui  ses  compa- 
gnons, comme  on  rejette  ces  termes  grossiers  ;  et  leur 
souvenir  vivra  seulement  dans  sa  mémoire,  comme  une 
espèce  de  règle  sur  laquelle  il  mesurera  la  conduite  et  la 
vie  des  autres,  tirant  ainsi  avantage  de  ses  fautes  passées. 

LE  ROI.— Il  est  rare  que  raljeille  ;il\indonnc  le  rayon 
de  miel  qu'elle  a  déposé  dans  un  cadavre.  Qui  entre  là? 
WesiiiK)!  eland  ! 

^Entre  Wcslmoreland.) 


ACTE   IV,    SCÈNE   lY.  91 

■WTSTMORELAND. — Santé  à  mon  souverain  !  Et  puisse 
un  nouveau  bonheur  s'ajouter  encore  à  celui  que  je 
viens  lui  annoncer  !  Le  prince  Jean  votre  fils  baise  les 
mains  de  Votre  Grâce.  Mo^Ybray,  l'évéque  Scroop,  Has- 
tings  et  tous  les  chefs,  sont  allés  recevoir  le  châtiment 
des  lois.  Il  n'y  a  pas  maintenant  une  seule  épée  rebelle 
hors  du  fourreau,  et  la  paix  arbore  partout  son  rameau 
d'olivier  :  Votre  Majesté  pourra  en  particulier  lire  à  son 
loisir  dans  cet  écrit  la  manière  dont  a  été  conduite  l'ac- 
tion et  en  suivre  toutes  les  circonstances. 

LE  ROI. — 0  "Westmoreland  :  tu  es  l'oiseau  d'été,  qui 
sur  les  pas  de  l'hiver  vient  chanter  la  naissance  du  jour. 
Tenez  :  voici  encore  d'autres  nouvelles  ! 

(Entre  Harcourt.) 

HARcoLRT. — Le  cicl  garde  Votre  Majesté  d'avoir  des 
ennemis  ;  et  lorsqu'il  s'en  élèvera  contre  vous,  puissent- 
ils  tomber  comme  ceux  dont  je  viens  vous  apprendre  le 
sort!  Le  comte  Northumberland,  et  le  lord  Bardolph  à 
la  tête  d'une  armée  nombreuse  d'Anglais  et  d'Écossais, 
ont  été  totalement  défaits  par  le  shérif  de  la  province 
d'York.  Ces  dépêches,  s'il  vous  plaît  de  les  lire,  renfer- 
ment dans  le  plus  grand  détail  toutes  les  dispositions  et 
les  événements  du  combat. 

LE  ROI. — Eh  !  pourquoi  donc  ces  heureuses  nouvelles 
me  rendent-elles  plus  malade?  La  fortune  ne  viendra- 
t-elle  jamais  les  deux  mains  pleines?  Xe  tracera-t-elle 
jamais  ses  plus  belles  paroles  qu'en  sombres  caractères? 
Tantôt  elle  donne  l'appétit,  et  refuse  l'aliment  ;  c'est  le 
sort  du  pauvre  en  santé  ;  tantôt  elle  o2re  un  festin  et 
retire  l'appétit  ;  c'est  le  sort  du  riche,  qui  possède  Tabon- 
dance  et  n'en  jouit  pas.  Je  devrais  en  ce  moment  me  ré- 
jouir à  ces  heureuses  nouvelles,  et  c'est  en  ce  moment 
même  que  je  sens  ma  vue  se  troubler,  et  ma  tête  se 
perdre.  Oh!  Dieu,  venez  à  moi  :  je  me  trouve  bien  mal. 

(Il  tombe  sans  connaissance.) 

GLocESTER. — Que  Votrc  Majesté  prenne  courage  ! 
CLARENCE. — 0  mou  auguste  père  ! 
WESTMORELAND. — Mou  souverain,  reprenez  vos  esprits, 
levez  les  yeux.... 


HENRI   IV. 

WARwicK. — Calmez-vous,  princes  :  attendez  ;  vous  sa- 
vez que  ces  accès  lui  sont  très-ordinaires.  Éloignez-vou^ 
de  lui  :  donnez-lui  de  Tair  :  bientôt  vous  le  verrez  re- 
venir à  lui. 

CLAREXCE. — Non,  uon,  il  ne  peut  soutenir  longtemps 
ces  angoisses.  Les  inquiétudes  et  les  peines  continuelles 
de  son  âme  ont  tellement  usé  Tenceinte  qui  devait  les 
contenir,  qu'à  travers  sa  mince  épais^ur,  on  aperçoit  la 
vie  prête  à  s'échapper. 

GLOCESTER. — Le  peuple  m'épouvante  de  ses  récits  :  il 
a  vu  des  animaux  nés  sans  père,  des  productions  mons- 
trueuses de  la  nature.  Les  saisons  ont  changé  leur  carac- 
tère ;  on  dirait  que  Tannée,  dans  son  cours,  a  trouvé 
certains  mois  endormis,  et  les  a  franchis  d'un  saut. 

CLARENCE. — La  rlvière  a  éprouvé  trois  flux  successifs 
que  n'a  séparés  aucun  reflux;  et  les  vieillards,  chroni- 
ques babillardes  du  temps  passé,  disent  que  le  même 
phénomène  arriva  peu  de  temps  avant  que  notre  aïeul, 
le  grand  Edouard,  ne  tombât  malade  et  ne  mourût. 

WARWICK,— Parlez  plus  bas,  princes  :  le  roi  commence 
à  reprendre  ses  sens. 

GLOCESTER. — Ccttc  apoplexic  sera  sûrement  le  mal  qui 
terminera  ses  jours. 

LE  ROI.— Je  vous  prie,  soulevez-moi,  et  m'emportez 
dans  quelque  autre  chambre....  Doucement,  je  vous  en 
prie.  {On  emporte  le  roi  dans  une  partie  plus  reculée  de  la 
chambre,  où  on  le  place  sur  un  lit.)  Qu'on  n'y  fa^se  aucun 
bruit,  mes  chers  amis,  à  moins  qu'une  main  secourable 
ne  récrée  mes  sens  fatigués  par  quelque  douce  musique. 
WARWiCK. — Qu'on  fasse  venir  des  musiciens  dans  la 
chambre  voisine. 

LE  ROI. — Placez  ma  couronne  ici  sur  le  chevet  de  mon 
lit. 

CLARENCE.  —  Scs  yeux  se  creusent,  il  change  visible- 
ment. 
WARWICK. — Moins  de  bruit,  moins  de  bruit. 

(Entre  Henri.) 

HENRI. — Qui  de  vous  a  vu  le  duc  de  Clarence? 
CLARENCE. — Me  voici,  mon  frère,  accablé  de  tristesse. 


ACTE    IV,    SCÈNE    IV.  93 

HENRI. — Comment,  de  la  pluie  sous  les  toits  quand  il 
n'y  en  a  pas  dehors  ?  Comment  se  porte  le  roi  ? 

GLOCESTER. — Très-mal. 

HENRI. — Sait-il  les  bonnes  nouvelles?  Dites-les-lai. 

GLOCESTER. — C'est  en  les  apprenant  que  sa  santé  s'est 
si  fort  altérée. 

HENRI.— S'il  est  malade  de  joie,  il  se  rétablira  sans  mé- 
decin. 

WARwicK. — Pas  tant  de  bruit,  milords. — Cher  prmce, 
parlez  bas  :  le  roi  votre  père  est  disposé  à  s'assoupir. 

CLARENCE. — Rctirons-nous  dans  l'autre  chambre. 

WARWICK. — Votre  Grâce  voudrait-elle  bien  s'y  retirer 
avec  nous  ? 

HENRI. — Non  :  je  vais  m'asseoir  ici  et  veiller  auprès 
du  roi.  {Tous  sortent,  excepté  le  prince.)  Pourquoi  la  cou- 
ronne, cette  importune  camarade  de  lit,  est-elle  placée 
sur  son  oreiller?  0  brillante  agitation,  inquiétude  dorée, 
combien  de  fois  ne  tiens-tu  pas  les  portes  du  sommeil 
toutes  grandes  ouvertes  pendant  des  nuits  sans  repos! — 
Il  dort  avec  elle  maintenant,  mais  non  pas  d'un  sommeil 
si  parfait  et  si  profondément  doux  que  celui  de  l'homme 
qui,  le  front  ceint  d'un  bonnet  grossier,  ronfle  pendant 
toute  la  durée  de  la  nuit.  0  grandeur,  quand  de  ton 
poids  tu  presses  celui  qui  te  portes,  tu  te  fais  sentir  à  lui 
comme  une  riche  armure  qui,  dans  la  chaleur  du  jour, 
brûle  en  même  temps  qu'elle  défend.  Je  vois  près  des 
issues  de  son  haleine  un  brin  de  duvet  qui  demeure 
immobile.  S'il  respirait,  cette  plume  légère  et  mobile 
serait  nécessairement  agitée.  Mon  gracieux  seigneur! 
mon  père  ! — Ce  sommeil  est  profond  !  En  effet,  c'est  le 
sommeil  qui  a  détaché  pour  jamais  ce  cercle  d'or  du 
front  de  tant  de  rois  d'Angleterre. — Ce  que  je  te  dois  ce 
sont  des  larmes,  et  la  profonde  douleur  des  affections 
du  sang;  la  nature,  l'amour,  la  tendresse  filiale  te  les 
payeront,  ô  père  chéri,  et  avec  abondance!  Ce  que  tu 
me  dois,  c'est  ta  couronne  royale  qu'héritier  immédiat 
de  ta  place  et  de  ton  sang,  je  vois  descendre  naturelle- 
ment sur  ma  tète.  (//  la  met  sur  sa  tête.)  Eh  bien,  l'y 
voilà  :  le  ciel  l'y  maintiendra  ;  et  dût  la  force  de  l'univers 


94  HENRI    IV. 

entier  se  réunir  dans  le  Lras  d'un  géant,  il  ne  m'arra- 
cherail  pas  cette  couronne  héréditaire;  je  la  tiens  de  toi 
et  la  laisserai  aux  miens,  comme  tu  me  l'as  laissée. 

(Il  sort  ) 

LE  ROI. — Warwick!  Glocester!  Clarence! 

(Rentrent  Warwick  et  les  autres.) 

CLARENCE. — Le  roi  n'a-t-il  pas  appelé? 

WARWICK.  —  Que  désire  Votre  Majesté?  Comment  se 
trouve  Votre  Grâce  ? 

LE  ROI. — Pourquoi m'avez-vous  laissé  seul  ici,  milords? 

CLAREXCE.  —  Mon  souvcrain ,  nous  y  avons  laissé  le 
prince  mon  frère  ;  il  a  voulu  s'asseoir  et  veiller  auprès 
de  vous. 

LE  ROI. — Le  prince  de  Galles?  où  est-il?  que  je  le  voie, 
n  n'est  pas  ici. 

WARWICK. — Cette  porte  est  ouverte  ;  il  sera  sorti  de  ce 
côté. 

GLOCESTER. — Il  n'a  point  passé  par  la  chambre  où  nous 
aous  tenions. 

LE  ROI. — Où  est  la  couronne?  Qui  Ta  ôlée  de  dessus 
mon  oreiller  ? 

WARWICK. — Nous  l'y  avons  laissée,  mon  souverain, 
quand  nous  sommes  sortis. 

LE  ROI. — C'est  le  prince  qui  l'aura  prise. — Allez  ;  cher- 
chez où  il  peut  être.  —  Est-il  donc  si  impatient,  qu'il 
prenne  mon  sommeil  pour  la  mort?— Trouvez-le,  lord 
Warwick;  que  vos  reproches  l'amènent  ici. — Ce  procédé 
de  sa  part  s'unit  à  mon  mal  et  hâte  ma  fm. — Voyez,  en- 
fants, ce  que  vous  êtes  ;  avec  quelle  promptitude  la  na- 
ture se  laisse  aller  à  la  révolte ,  dès  que  l'or  devient 
l'objet  de  ses  désirs.  C'est  donc  pour  cela  que  les  pères 
insensés,  dans  leur  inquiète  prévoyance,  suspendent 
leur  sommeil  pour  se  livrer  à  leurs  pensées,  et  brisent 
leur  cerveau  par  les  soucis,  leurs  os  par  le  travail  !  C'est 
donc  pour  cela  qu'ils  ont  rassemblé  et  entassé  ces  amas 
corrupteurs  d'un  or  difficilement  acquis  !  C'est  donc  pour 
cela  qu'ils  se  sont  appliqués  à  former  leurs  enfants  dans 
la  science  et  les  exercices  de  la  guerre!  lorsque,  pcmbla- 
bles  à  labeille,  recueillant  sur  chaque  Heur  des  sucs 


ACTE   lY,    SCÈNE   lY.  9î 


bienfaisants,  nous  retournons  à  la  ruche  les  cuisses 
chargées  de  cire  et  la  bouche  de  miel,  comme  l'abeille, 
nous  sommes  tués  pour  notre  salaire. — Cet  amer  senti- 
ment ajoute  son  poids  à  celui  sous  lequel  va  succomber 
un  père  !  {Rentre  Warwick.)  Eh  bien,  où  est-il,  ce  fils  qui 
ne  veut  pas  attendre  que  la  maladie  qui  le  sert  en  ait 
fini  avec  moi? 

WARWICK.  —  Seigneur,  j'ai  trouvé  le  prince  dans  la 
chambre  voisine,  couvrant  de  larmes  de  tendresse  son 
visage  ému,  et  la  douleur  si  profondément  empreinte 
dans  tout  son  maintien,  que  la  t^Tannie,  qui  ne  s'est  ja- 
mais désaltérée  que  de  sang,  aurait,  en  le  voyant,  lavé 
son  poignard  dans  des  larmes  de  pitié....  11  vient. 

LE  ROI. — Mais  pourquoi  a-t-il  emporté  ma  couronne? 
—  .4h!  le  voilà!  {Entre  Henri.)  Approche-toi  de  moi, 
Henri. — Vous,  quittez  la  chambre  et  laissez-nous  seuls. 

HENFJ. — Je  ne  croyais  pas  que  je  dusse  vous  entendre 
encore. 

LE  ROI. — Ton  désir,  Henri,  a  fait  naître  en  toi  cette 
pensée. — Je  demeure  trop  longtemps  près  de  toi;  je  te 
fatigue. — Es-tu  donc  si  pressé  de  voir  mon  siège  vide, 
que  tu  ne  puisses  fempêcher  de  t'investir  de  mes  di- 
gnités avant  que  ton  heure  soit  venue?  0  jeune  insensé! 
tu  aspires  à  un  pouvoir  qui  te  perdra.  Attends  encore 
un  moment  ;  le  nuage  de  mes  grandeurs  n'est  plus  re- 
tenu dans  sa  chute  que  par  un  soufile  si  faible,  qu'il  ne 
tardera  pas  à  se  dissoudre  ;  le  jour  de  ma  vie  s'obscurcit. 
Tu  as  dérobé  ce  qui,  dans  quelques  heures,  t'appartenait 
sans  reproche,  et  à  l'instant  de  ma  mort  tu  as  mis  le 
sceau  à  mon  attente.  Ta  vie  a  clairement  prouvé  que  tu 
ne  m'aimais  pas,  et  tu  as  voulu  que  j'en  mourusse  con- 
vaincu. Tu  as  caché  dans  tes  pensées  un  miUier  de  poi- 
gnards que  tu  as  aiguisés  sur  ton  cœur  de  pierre,  pour 
frapper  la  dernière  demi-heure  de  ma  vie!  Quoi,  ne 
peux-tu  m'accorder  encore  une  demi-heure?  Eh  bien, 
pars,  va  creuser  tc^i-méme  mon  tombeau,  et  commande 
aux  cloches  joyeuses  d'annoncer  à  ton  oreille  non  pas 
que  je  suis  mort,  mais  que  tu  es  couronné;  qu'au  lieu 
des  larmes  qui  devraient  arroser  mon  char  funèbre, 


96  HENRI   IV. 

coule  le  baume  qui  consacrera  ta  tête.  Confonds  seule- 
ment mes  restes  dans  une  poussière  oubliée,  et  donne 
aux  vers  celui  qui  t'a  donné  la  vie.  Arrache  de  leurs 
places  mes  officiers,  viole  mes  décrets;  car  le  temps  est 
venu  où  l'on  peut  se  moquer  de  toutes  règles  ;  Henri  V 
est  couronné.  Lève-toi,  folie;  tombe,  grandeur  royale  ! 
Loin  d'ici,  vous  tous,  sages  conseillers,  et  vous,  singes 
fainéants,  venez  de  tous  les  pays  vous  rassembler  à  la 
cour  d'Angleterre!  Nations  voisines,  purgez-vous  de 
votre  écume.  Avez-vous  quelque  débauché  qui  jure, 
boive,  danse  et  passe  toute  la  nuit  en  orgies,  qui  vole, 
assassine  et  renouvelle,  sous  des  formes  dilïérentes,  tous 
les  crimes  déjà  connus?  Félicitez-vous,  il  ne  troublera 
plus  votre  paix.  L'Angleterre  va  de  ses  bienfaits  redou- 
blés secourir  son  triple  forfait  ;  l'Angleterre  lui  donnera 
des  emplois,  des  honneurs,  de  la  puissance  :  car  Henri  V 
va  arracher  à  la  licence  la  musehère  qui  la  contenait,  et 
ce  chien  fougueux  va  pouvoir  à  son  gré  entamer  de  sa 
dent  la  chair  de  l'innocent.  0  mon  pauvre  royaume, 
encore  languissant  des  coups  de  la  guerre  civile,  si  tous 
mes  soins  n'ont  pu  te  garantir  des  excès  de  la  débauche 
et  du  vice,  que  deviendras-tu,  quand  la  débauche  sera 
ton  unique  souci?  Oh  !  tu  redeviendras  un  désert,  peuplé 
de  loups,  tes  anciens  habitants. 

HENRI,  se  menant  à  genoux. — Oh!  pardonnez-moi,  mon 
souverain.  —  Sans  mes  larmes,  l'humide  obstacle  qui 
m'a  coupé  la  parole,  j'aurais  prévenu  cette  amère  et  dé- 
chirante réprimande,  avant  que  la  douleur  se  fût  mêlée 
à  vos  paroles,  et  que  j'eusse  entendu  tout  ce  que  je  viens 
d'entendre. — Voilà  votre  couronne,  et  que  celui  qui 
porte  la  couronne  éternelle  vous  conserve  longtemps 
celle-ci  I  Si  je  l'aime  autrement  que  comme  le  gage  de 
votre  valeur  et  de  votre  renommée,  que  jamais  je  ne  me 
relève  de  cette  posture  soumise,  honorable  témoignage 
de  respect  que  m'enseigne  le  sincère  cl  profond  senti- 
ment de  mon  devoir  !  Le  ciel  sait,  lorsque  entré  dans  ce 
lieu,  je  vis  Votre  Majesté  entièrement  privée  de  respira- 
tion, de  quel  froid  mortel  fut  saisi  mon  cœur!  Si  je  mens 
à  la  vérité,  oh  !  puissé-je  mourir  au  milieu  du  désordre 


ACTE   IV,   SCiiiSE   IV.  97 

de  ma  vie  actuelle,  sans  que  jamais  ma  vie  apprenne  au 
monde  incrédule  le  noble  changement  résolu  dans  mon 
âme  !  Venant  pour  vous  voir  et  vous  croyant  mort  (pres- 
que mort  moi-même,  ô  mon  souverain,  de  lïdée  que 
vous  l'étiez),  j'ai  adressé  la  parole  à  cette  couronne, 
comme  si  elle  eût  pu  m'enlendre,  et  je  lui  faisais  ces  re- 
proches :  «  Les  inquiétudes  qui  t'accompagnent  ont  pris 
«  pour  aliment  la  santé  de  mon  père.  Ainsi  donc,  toi  qui 
«  es  composée  de  l'or  le  plus  pur,  de  toutes  les  sortes 
«  d'or  tu  es  le  pire.  Un  or  d'un  degré  moins  raffiné  de- 
«  vient  bien  plus  précieux,  puisqu'il  conserve  la  vie 
«  quand  la  médecine  Ta  rendu  potable  ;  mais  toi,  le  plus 
B  fin,  le  plus  honoré,  le  plus  célèbre  de  tous,  tu  dévores 

celui  qui  te  porte.  »  C'était  en  l'accusant  ainsi,  mon 
très-honoré  souverain,  que  je  l'ai  posée  sur  ma  tête, 
pour  m'essayer  avec  elle  comme  avec  un  ennemi  qui 
avait,  sous  mes  yeux  mêmes,  donné  la  mort  à  mon  père  : 
sujet  de  plainte  pour  un  fidèle  héritier!  Mais  si  sa  pos- 
session a  souillé  mon  âme  d'un  seul  sentiment  de  joie, 
ou  enflé  mes  pensées  d'aucun  mouvement  d'orgueil  ;  si 
aucun  sentiment  de  révolte  ou  de  vaine  présomption 
m'inspira  l'idée  de  saluer  sa  puissance  du  moindre  mou- 
vement d'afïèction,  que  le  ciel  Téloigne  pour  jamais  de 
ma  tête,  et  me  rende  semblable  au  plus  misérable  des 
vassaux  qui  se  prosternent  devant  elle  avec  crainte  et 
respect  ! 

LE  ROI.— 0  mon  fils!  c'est  le  ciel  qui  t'a  inspiré  l'idée 
de  l'emporter  d'ici,  pour  te  fournir  une  nouvelle  occa- 
sion de  mieux  regagner  l'amour  de  ton  père,  en  te  justi- 
fiant avec  autant  de  sagesse.  Approche,  Henri,  assieds-toi 
près  de  mon  lit;  écoute  le  dernier  conseil,  je  crois, 
que  jo  doive  jamais  te  donner.  Le  ciel  sait,  mon  fils,  par 
quelles  voies  détournées,  par  quels  obliques  et  tortueux 
sentiers  je  suis  parvenu  à  cette  couronne;  et  je  sais, 
moi,  avec  combien  d'inquiétudes  ma  tête  l'a  portée  : 
elle  descendra  sur  la  tienne,  plus  paisible,  plus  honorée, 
mieux  affermie  :  car  les  reproches  que  m'a  coûtés  sa 
conquête  vont  s'ensevelir  avec  moi  dans  la  terre.  Elle 
n'a  paru  en  moi  qu'un  honneur  arraché  d'une  main  vio- 

T.    VII.  7 


98  HENRI   lY. 

lente,  etim  grand  nombre  de  ceux  qui  m'environnaient 
me  reprochaient  le  secours  qu'ils  m'avaient  prêté  pour 
m'en  rendre  maître.  De  là  naissaient  les  querelles  et 
Teffiision  du  sang  qui  chaque  jour  venaient  troubler  une 
paix  imaginaire  ;  tu  vois  avec  quel  péril  j'ai  soutenu  ces 
audacieuses  menaces.  Tout  mon  règne  n'a  été,  pour 
ainsi  dire,  qu'une  scène  où  ce  même  sujet  a  été  conti- 
nuellement mis  en  action;  mais  aujom"d'hui,  ma  mort 
change  l'état  des  choses,  car  ce  qui  pour  moi  n'était 
qu'un  bien  acquis  par  la  force  tombe  sur  ta  tête  par  un 
droit  plus  légitime  ;  tu  reçois  et  tu  portes  le  diadème  en 
vertu  d'un  titre  héréditaire.  Cependant,  cjuoique  tu  sois 
plus  alïérmi  sur  le  trône  que  je  n'ai  pu  l'être,  tu  ne  l'es 
pas  assez,  tant  que  les  ressentiments  sont  encore  tout 
frais;  et  tous  tes  amis,  ceux  dont  tu  dois  faire  tes  amis, 
n'ont  été  que  tout  récemment  dépouillés  de  leur  aiguillon 
et  de  leurs  dents,  dont  la  criminelle  assistance  avait  fait 
mon  élévation  et  dont  la  force  pouvait  me  donner  la 
crainte  d'être  renversé.  Pour  l'éviter,  j'ai  détruit  les  uns, 
et  j'avais  formé  le  dessein  de  conduire  les  autres  à  la 
Terre  sainte,  de  crainte  que  le  repos  et  le  loisir  de  la 
paix  ne  leur  donnassent  la  tentation  d'examiner  de  trop 
près  ma  situation.  Que  ton  soin,  mon  cher  Henri,  soit 
donc  d'occuper  dans  des  guerres  étrangères  ces  esprits 
inquiets,  afin  d'user,  dans  une  action  portée  hors  de  ce 
royaume,  le  souvenir  des  temps  passés. — Je  voudrais  te 
parler  encore  ;  mais  mes  poumons  sont  tellement  affai- 
blis, qu'il  ne  me  reste  plus  d'haleine,  et  que  la  parole 
me  manque  entièrement.  Oh  !  que  Dieu  me  pardonne 
les  moyens  qui  m'ont  conduit  à  la  couronne,  et  m'ac- 
corde que  tu  la  puisses  posséder  en  paix  1 

HENRI. — Mon  bien-aimé  souverain,  vous  l'avez  gagnée, 
vous  l'avez  portée,  vous  l'avez  soutçnue,  et  vous  me  la 
donnez.  Ma  possession  doitdonc  être  légitime  et  paisible; 
et  je  promets  de  la  défendre  avec  des  eilbrts  plus  qu'or- 
dinaires contre  l'univers  entier. 

(Entrent  le  lord  Jean  de  Lancastre,  Warwick  et  autres  lords.) 

LE  ROI. — Tenez,  tenez,  voilà  mon  fils  Jean  de  Lancastre. 
LANCASTRE. — Santé,  paixetboiiheuràmon  augustcpèrel 


ACTE   IV,    SCÈNE   IV.  99 

LE  ROI.— Tu  m'apportes,  ô  mon  fils  Jean,  le  bonheur 
et  la  paix  :  mais  pour  la  santé,  hélas!  elle  s'est  envolée 
sur  ses  jeunes  ailes  loin  de  ce  tronc  desséché  et  flétri  : 
tu  le  vois,  ma  tâche  en  ce  monde  touche  à  sa  fin. — Où 
est  milord  "Warwick? 

HENRI. — Milord  A'N'arwick  ! 

LE  ROI. — Est-il  quelque  nom  particulier  attaché  à  l'ap- 
partement où  je  me  suis  évanoui  la  première  fois  ? 

WARWICK. — On  l'appelle  Jérusalem,  mon  noble  prince. 

LE  ROI. — Dieu  soit  loué!  C'est  là  que  ma  vie  doit  finir. 
Il  y  a  plusieurs  années  qu'on  m'a  prédit  que  je  ne  mour- 
rais que  dans  Jérusalem  :  je  crus  à  tort  que  ce  serait 
dans  la  Terre  sainte  ;  mais  portez-moi  dans  cette  cham* 
bre  :  je  veux  qu'on  m'y  place  :  c'est  dans  cette  Jérusalem 
que  Henri  mourra 

(Tous  sortent.) 


FIN   DU    QUATRIEME    ACll-. 


ACTE    CINQUIÈME 

SCÈNE  I 

Dans  le  comté  de  Glocester;  une  salle  de  la  maison  de  Shallow. 

Entrent    SHALLOW,  FALSTAFF,  BARDOLPH. 
LE   PAGE. 

SHALLOW. — Parlacorbleii,  chevalier,  vous  ne  vous  en 
irez^jasce  soir.  {Appelant.)  Holà,  Davy!  m'en  tends-tu? 

FALSTAFF. — Il  faut  que  vous  m'excusiez,  maître  Robert 
Shallow. 

SHALLOW. — Je  ne  vous  excuserai  point  ;  vous  ne  serez 
point  excuse  :  on  n'admettra  point  d'excuses  :  il  n'y  a 
pas  d'excuses  qui  tiennent  :  vous  ne  serez  point  excusé. 
Hé  !  Davy  ! 

(Entre  Davy.) 

DAVY. — Me  voilà ,  monsieur  ! 

SHALLOW.  —  Davy,  Davy,  Davy. — Attendez  un  peu, 
Davy;  attendez  que  je  voie  un  peu, — oui  c'est  cela  ;  dites 
à  Guillaume  le  cuisinier,  dites-lui  qu'il  vienne  me  par- 
ler.— Sir  Jean,  vous  ne  serez  point  excusé. 

DAVY. — Vraiment,  monsieur,  je  vous  le  dirai,  ces  or- 
donnances-là ne  sauraient  s'exécuter. — Et  puis  encore 
autre  chose  ;  est-ce  en  froment  que  nous  sèmerons  la 
grande  pièce  de  terre? 

SHALLOW. — En  froment  rouge,  Davy;  mais  appelez- 
moi  Guillaume  le  cuisinier  :  n'avez-vous  pas  des  pigeon- 
neaux ? 

DAVY.— Oui-dà,  monsieur.  Voici  aussi  le  mémoire  du 
maréchal,  pour  les  fers  de  chevaux  et  les  socs  de  char- 
rue. 


ACTE    V,    SCÈNE    I.  iOl 

SHALLOw. — Voyez  à  quoi  il  se  monte  et  qu'on  le  paye  : 
— sir  Jean,  vous  ne  serez  point  excusé. 

DAVY. — Monsieur,  il  faut  de  toute  nécessité  un  cercle 
neuf  au  baquet. — Et  puis  encore,  monsieur,  voulez-vous 
qu'on  retienne  à  Guillaume  quelque  chose  sur  ses  gages, 
pour  le  sac  qu'il  a  perdu  l'autre  jour  à  la  foire  de 
Hinckley? 

SHALLOW. — Certainement  il  m'en  répondra. — Quelques 
pigeons,  Davy,  une  couple  de  petites  poulardes  fines, 
an  gigot  de  mouton,  et  puis  après  quelques  petites  drô- 
leries, dis  cela  à  Guillaimie. 

DAVY. — L'homme  de  guerre  restera-t-il  ici  à  coucher, 
monsieur  ? 

SHALLOW. — Oui,  Davy,  je  veux  le  bien  traiter  ;  un  ami 
à  la  cour  vaut  mieux  qu'un  penny  dans  la  poche.  Traite 
bien  ses  gens,  Davy;  car  ce  sont  de  fieffés  coquins,  qai 
pourraient  mordre  en  arrière. 

DAVY. — Pas  plus  toujours  qu'ils  ne  sont  mordus  eux- 
mêmes,  leur  linge  est  joliment  sale. 

SHALLOW. — Bien  trouvé ,Davy;allons, à  ton  afîaire,Davy, 

DAVY. — Je  vous  serais  bien  obligé,  monsieur,  de  vou- 
loir bien  protéger  Guillaum.e  Yisor  de  Woncot,  contre 
Clément  Perkers  de  la  Colline. 

SHALLOW. — 11  y  a  déjà  bien  des  plaintes,  Davy,  contre 
ce  Yisor;  ce  Yisor  est,  à  ma  connaissance,  un  grand 
coquin  ! 

DAVY. —  J'en  conviens  avec  Yotre  Seigneurie,  mon- 
sieur, c'est  un  coquin  :  cependant  à  Dieu  ne  plaise  qu'im 
coquin  ne  puisse  pas  obtenir  quelque  protection  à  la 
prière  de  son  ami.  Un  honnête  homme,  monsieur,  est 
en  état  de  se  défendre  lui-même,  et  un  coquin  n'a  pas 
cet  avantage.  11  y  a  huit  ans,  monsieur,  que  je  sers  fidè- 
lement Yotre  Seigneurie,  et  si  je  n'ai  pas  le  crédit,  une 
fois  ou  deux  par  quartier,  de  faire  avoir  le  dessus  à  un 
coquin  contre  un  honnête  homme,  il  faut  convenir  que 
j'ai  bien  peu  de  crédit  auprès  de  Votre  Seigneurie.  Ce 
coquin  est  un  honnête  ami  à  moi,  monsieur,  c'est  pour- 
quoi je  supplie  Votre  Seigneurie  de  lui  accorder  sa  pro- 
tection. 


102  HENRI  IV. 

SHALLow.— Allons,  c'est  bon,  il  ne  lui  arrivera  pas  de 
mal.  Aie  soin  de  tout,  Davy. — Où  êtes-vous,  sir  Jean? 
Allons,  quittez-moi  ces  bottes  :  donnez-moi  la  main, 
monsieur  Bardolph. 

BARDOLPH. — Je  suis  bien  charmé  de  voir  Votre  Sei- 
gneurie. 

SHALLOW. — Je  te  remercie  de  tout  mon  cœur,  mon 
cher  maître  Bardolph  :  et  toi  aussi  {au  parje)^  mon  grand 
garçon,  sois  le  bienvenu.  Allons,  sir  Jean, 

(Shallow  sort.) 

FALSTAFF.  —  Jo  VOUS  suis ,  mou  cher  maître  Robert 
Shallow. — Bardolph,  donnez  un  coup  d'œil  à  nos  che- 
vaux. {Bardolph  et  le  page  sortent.)  Si  l'on  me  coupait  en 
morceaux,  on  pourrait  faire  de  moi  quatre  douzaines 
d'échalas  barbus  comme  maître  Shallow.  C'est  quelque 
chose  d'admirable  à  voir  que  la  parfaite  concordance  de 
l'esprit  de  ses  gens  avec  le  sien.  Eux,  à  force  de  l'avoir 
devant  les  yeux,  se  comportent  comme  de  sots  juges  de 
paix;  et  lui,  à  force  de  converser  avec  eux,  il  a  pris  la 
tournure  d'un  valet  de  juge  :  leurs  esprits  se  sont  si  bien 
unis  et  confondus  par  cette  société  habituelle,  qu'ils  se 
jettent  tous  dans  la  même  direction,  comme  une  troupe 
d'oies  sauvages.  Si  j'avais  une  affaire  auprès  de  maître 
Shallow,  je  flatterais  ses  gens  sur  le  crédit  qu'ils  ont  au- 
près de  leur  maître;  si  j'en  avais  une  avec  ses  gens,  je 
chatouillerais  maître  Shallow  de  l'idée  qu'il  n'y  a  pas 
d'homme  au  monde  qui  ait  plus  d'autorité  sur  ses  do- 
mestiques. Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  les  manières 
ou  habiles  ou  sottes  se  gagnent  comme  les  maladies  par 
la  communication  :  c'est  pourquoi  les  hommes  doivent 
bien  prendre  garde  à  ceux  qu'ils  fréquentent. — Je  veux 
tirer  de  ce  Shallow  de  quoi  tenir  le  prince  Henri  dans 
un  accès  de  rire  non  interrompu  pendant  la  durée  de  six 
mois,  c'est-à-dire  environ  le  temps  de  quatre  plaidoi- 
ries, ou  de  deux  procédures;  et  ce  rire-là  sera  sans  vaca- 
tions. Oh  !  c'est  quelque  chose  d'étonnant  que  l'effet  d'un 
mensonge  appuyé  d'un  long  jurement,  ou  d'une  plaisan- 
terie faite  d'un  air  triste,  sur  un  gaillard  (jui  n'a  pas  en- 
core senti  les  épaules  lui  faire  mal.  Oh!  vous  le  verrez 


ACTE  V,    SCÈNE  II.  i03 

rire  jusqu'à  ce  que  son  visage  se  déforme  comme  ur 
manteau  mouillé  mis  de  travers. 

siiALLOW,  derrière  le  théâtre. — Sir  Jean  ! 

FALSTAFF. — Je  suis  à  vous,  maître  Shallow.  Je  suis  à 
vous,  maître  Shallow. 

(Il  sort.) 


SCÈNE  II 

A.  Westminster;  un  appartement  du  palais. 
LE  COMTE  DE  WARWICK  et  LE   GRAND  JUGE 

WARWiCK.  —  Qu'est-ce,  milord  grand  juge,  où  allez- 
vous  ? 

LE  JUGE. — Comment  se  porte  le  roi? 

WARWICK. — Que  trop  Lien.  Tous  ses  maux  sont  finis. 

LE  JUGE. — Il  n'est  pas  mort,  j'espère? 

w.\RwicK. — Il  a  terminé  son  voyage  en  ce  monde.  Il 
ne  vit  plus  pour  nous. 

LE  JUGE. — J'aurais  voulu  que  Sa  Majesté  m'eût  mandé 
avant  de  mourir.  Le  zèle  intègre  avec  lequel  je  l'ai  servi 
pendant  sa  vie  me  laisse  exposé  à  tous  les  traits  de  l'in- 
justice. 

WARWICK. — En  effet,  je  crois  que  le  jeune  roi  ne  vous 
aime  pas. 

LE  JUGE. — Je  sais  qu'il  ne  m'aime  pas;  aussi  je  m'arme 
de  courage  pour  soutenir  d'un  front  serein  le  poids  des 
circonstances;  elles  ne  peuvent  me  menacer  d'une  dis- 
grâce plus  affreuse  que  celle  que  me  peint  mon  imagi- 
nation. 

(Entrent  le  prince  Jean  deLancastre,  Glocester,  Clarence 
et  autres  lords.) 

WARWICK.  —  Voici  les  enfants  affligés  de  feu  Henri. 
Oh!  plût  au  ciel  que  le  Henri  qui  est  vivant  eût  le  carac- 
tère du  moins  estimable  de  ces  trois  princes!  Combien 
de  nobles  conserveraient  leurs  emplois,  qui  vont  devenir 
le  butin  d'hommes  de  la  plus  vile  espèce  ? 


104-  HENRI   IV. 

LE  JUGE. — Hélas  !  je  crains  bien  que  tout  l'Etat  ne  soil 
bouleversé, 
LANCASTRE. — Bonjoup,  cousiu  Warwick. 

GLOCESTER  ET  CLARENCE.  — BonjOUr,  COUSin. 

LANCASTRE. — Nous  nous  atordous  comme  des  hommes 
qui  ont  perdu  Tusage  de  la  parole. 

w.ARWiCK.— Nous  pourrions  bien  le  retrouver  ;  mais  ce 
que  nous  aurions  à  dire  est  trop  triste,  pour  souffrir  de 
longs  discours. 

LANCASTRE. — Allons  !  que  la  paix  soit  avec  celui  qui 
nous  cause  cette  tristesse  ! 

LE  JUGE. — Que  la  paix  soit  avec  nous,  et  nons  préserve 
de  devenir  plus  tristes  encore  ! 

GLOCESTER. — 0  uiou  chcr  lord  !  vous  avez  en  effet  perdu 
un  ami  ;  et  j'oserais  jurer  que  vous  n'avez  pas  emprunté 
le  masque  de  la  douleur  :  sûrement  celle  que  vous  mon- 
trez est  sentie  et  bien  sincère. 

LANCASTRE. — Quoique  uul  homme  dans  ce  royaume  ne 
puisse  savoir  au  juste  quel  sera  son  sort,  cependant 
vous  êtes  celui  qui  a  le  moins  à  espérer.  J'en  suis  af- 
fligé :  je  voudrais  bien  qu'il  en  fût  autrement. 

CLARENCE. — Il  faut  maintenant  que  vous  ayez  des 
égarus  pour  sir  Jean  Falstaff.  11  nage  contre  le  cours 
qu'a  suivi  votre  mérite. 

LE  JUGE. — Aimables  princes,  ce  que  j'ai  fait,  je  l'ai  fait 
en  tout  honneur,  et  conduit  par  l'impartiale  direction 
de  ma  conscience,  et  vous  ne  m'en  verrez  jamais  solli- 
citer le  pardon  par  de  honteuses  et  inutiles  supplications. 
Si  la  fidélité  et  l'irréprorhable  innocence  ne  sufTisont 
pas  à  me  défendre,  j'irai  trouver  mon  maître  le  roi 
mort,  et  je  lui  dirai  qui  m'envoie  après  lui. 

w.ARwicK. — Voici  le  prince. 

(Entre  Henri  V.) 

LE  JUGE. — Salut  !  Que  le  ciel  conserve  Votre  ^rajosfé  ! 

LE  ROI. — Ce  vêtement  somptueux  et  nouveau  pour 
moi,  la  majesté,  ne  m'est  pas  aussi  léger  que  vous  pou- 
vez le  croire. — Mes  frères,  votre  tristesse  est  mêlée  de 
juelque  crainte.  Mais  c'est  ici  la  cour  d'.\ngleterre  et 
non  la  cour  de  Turquie.  Ce  n'est  point  un  Auuirat  qui 


ACTE   V,    SCÈNE    II.  105 

succède  à  un  Amurat  ;  c'est  Henri  qui  succède  à  Henri. 
— Cependant,  soyez  tristes,  mes  bons  frères;  car  il  faut 
l'avouer,  cette  tristesse  vous  sied;  la  douleur  se  montre 
en  vous  d\m  air  si  noble  que  je  veux  en  imiter  l'exem- 
ple, et  la  conserver  au  fond  de  mon  âme.  Soyez  donc 
tristes,  mais  pas  plus,  mes  bons  frères,  que  vous  ne  de- 
vez l'être,  d'un  fardeau  qui  nous  est  imposé  en  commun. 
Quant  à  moi,  j'en  atteste  le  ciel,  je  vous  demande  d'être 
assurés  que  je  serai  votre  père  et  votre  frère  à  la  fois. 
Chargez-vous  seulement  de  m'aimer,  et  moi  je  me  charge 
de  tous  vos  autres  soins.  Cependant  pleurez  Henri  mort  : 
je  veux  le  pleurer  aussi  :  mais  vous  avez  un  Henri  vi- 
vant, qui  pour  chacune  de  vos  larmes  vous  rendra  au- 
tant d'heures  de  bonheur. 

LANCASTRE  ET  LES  AUTRES. — Nous  u'atteudons  pasmoius 
de  Votre  Majesté. 

LE  ROI,  les  considérant  l'un  après  Vautre. — Vous  me  re- 
gardez d'un  air  inquiet;  [au  juge)  et  vous  plus  que  les 
autres  ;  vous  êtes,  je  crois,  bien  sûr  que  je  ne  vous  aime 
pas. 

LE  jlTtE. — Je  suis  sûr  que,  si  Ton  me  rend  la  justice 
qui  m'est  due,  Votre  Majesté  n'a  nul  motif  légitime  de 
me  haïr. 

LE  ROI. — Non?  Comment  un  prince  élevé  dans  de  si 
hautes  espérances  pourrait-il  oublier  des  affronts  tels 
que  ceux  que  vous  m'avez  fait  subir  ?  Quoi  !  réprimander, 
maltraiter  de  paroles,  envoyer  rudement  en  prison  l'hé- 
ritier présomptif  de  l'Angleterre  !  cela  se  pourrait -il  aisé- 
ment supporter?  cela  peut-il  être  lavé  dans  le  Léthé? 
cela  peut-il  être  pardonné  ? 

LE  JUGE. — Je  représentais  alors  la  personne  de  votre 
père.  L'image  de  sa  puissance  résidait  en  moi  ;  et  au 
moment  où  je  dispensais  sa  loi,  où  j'étais  occupé  tout 
entier  des  intérêts  publics,  il  plut  à  Votre  Altesse  d'ou- 
blier ma  place,  la  majesté  de  la  loi,  l'autorité  de  la  jus- 
tice, et  l'image  du  souverain  que  je  représentais  ;  et  elle 
me  frappa  sur  le  siège  même  où  je  rendais  un  arrêt  !  .41or3 
je  déployai  contre  vous,  comme  criminel  envers  votre 
père,  toute  la  hardiesse  de  mon  autorité,  et  je  vous  fis 


106  HENRI   lY. 

emprisonner.  Si  ma  conduite  fut  blâmable,  consentez 
donc,  aujourd'hui  que  vous  portez  le  diadème,  à  voir 
votre  fils  mépriser  vos  décrets,  arracher  la  justice  de 
votre  respectable  tribunal ,  dédaigner  la  loi  dans  son 
cours,  émousser  le  glaive  qui  protège  la  paix  et  la  sûreté 
de  votre  personne,  que  dis-je?  conspuer  votre  royale 
image,  et  insulter  à  vos  œuvres  dans  un  second  vous- 
même.  Interrogez  vos  pensées  de  roi,  placez-vous  dans 
cette  position  :  soyez  aujourd'hui  le  père,  et  figurez- 
vous  que  vous  avez  un  ûls;  que  vous  apprenez  qu'il  a 
profané  votre  dignité  à  cet  excès,  que  vous  voyez  vos 
plus  redoutables  lois  méprisées  avec  tant  de  légèreté,  et 
vous-même  dédaigné  à  ce  point  par  un  fils  :  et  ensuite 
imaginez-vous  que  je  remplis  votre  rôle,  et  que  c'est  au 
nom  de  votre  autorité  que  j'impose,  avec  douceur,  si- 
lence à  votre  fils  ;  après  cet  examen  de  sang-froid,  jugez- 
moi,  et  dites-moi,  comme  il  convient  à  votre  condition 
de  roi,  ce  que  j'ai  fait  de  malséant  à  ma  place,  à  mon 
caractère,  ou  à  la  majesté  de  mon  souverain? 

LE  ROI. — Vous  avez  raison,  juge,  et  vous  avez  pesé  les 
choses  comme  vous  le  deviez.  En  conséquence,  conti- 
nuez de  tenir  la  balance  et  le  glaive;  et  je  souhaite  qu'é- 
levé de  jour  en  jour  à  de  plus  grands  honneurs,  vous 
viviez  assez  pour  voir  un  de  mes  fils  vous  offenser,  et 
vous  obéir,  comme  j'ai  fait;  puissé-je  vivre  aussi  pour 
lui  répéter  les  paroles  de  mon  père  :  «  Je  suis  heureux 
«  d'avoir  un  magistrat  assez  courageux  pour  oser  exer- 
«  cer  la  justice  sur  mon  propre  fils;  et  je  ne  suis  pas 
«  moins  heureux  d'avoir  un  fils  qui  se  dépouille  ainsi 
«  de  sa  dignité  eiilrc  les  mains  de  la  justice.  » — Vous 
m'avez  mis  en  prison  :  c'est  pour  cela  que  je  mets  en 
votre  main  le  glaive  sans  tache  que  vous  avez  accoutumé 
de  porter,  en  vous  rappelant  que  vous  devez  en  user 
avec  la  même  fermeté,  la  même  justice,  la  même  impar- 
tialité que  vous  avez  employées  avec  moi.  ^'oilà  ma 
main.  A'ous  servirez  de  père  à  ma  jeunesse  ;  ma  voix  ne 
sera  que  l'écho  des  paroles  que  vous  ferez  entendre  à 
mon  oreille.  Je  soumettrai  huniblomont  mes  résolutions 
aux  sages  conseils  de  votre  expérience. — Et  vous  tous. 


ACTE   V,    SCÈNE    III.  iOl 

princes,  mes  frères,  croyez-moi,  je  vous  en  conjure. — 
Mon  père  a  emporté  avec  lui  mes  égarements  ;  tons  les 
penchants  déréglés  de  ma  jeunesse  sont  ensevelis  dans 
sa  tombe.  Je  lui  survis  triste  et  animé  de  son  esprit, 
pour  tromper  l'attente  de  l'univers,  pour  démentir  les 
prédictions  et  pour  effacer  l'injuste  opinion  qui  s'est  éta- 
blie sur  moi,  d'après  les  apparences  :  les  flots  de  mon 
sang  ont  jusqu'ici  coulé  au  sein  d'orgueilleuses  folies  : 
maintenant  ils  vont  refluer  en  arrière  et  retourner  vers 
l'océan  pour  se  mêler  à  ses  vagues  imposantes  dans  une 
solennelle  majesté.  Nous  convoquons  maintenant  notre 
cour  suprême  du  parlement,  et  choisissons  pour  mem- 
bres de  notre  conseil  des  hommes  si  sages  que  le  grand 
corps  de  l'État  puisse  le  disputer  à  la  nation  la  mieux 
gouvernée,  et  que  les  affaires  de  la  paix  ou  de  la  guerre, 
ou  de  toutes  deux  ensemble,  nous  soient  également  con- 
nues et  familières  à  tous.  {Au  grand  juge.)  Vous  y 
aurez,  mon  père,  la  première  place.  Après  la  cérémonie 
de  notre  couronnement,  nous  assemblerons,  comme  je 
viens  de  l'annoncer,  tous  les  membres  de  l'État,  et  si  le 
ciel  seconde  mes  bonnes  intentions,  nul  prince,  nul  pair 
n'aura  jamais  sujet  de  dire  :  «  Que  le  ciel  abrège  d'un 
«  seul  jour  la  vie  fortunée  de  Henri  !» 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  III 

Dans  le  comté  de  Glocester. — Le  jardin  de  la  maison  de  Shallow. 

Entrent  FALSTAFF,  SHALLOW,  SILEXCE , 
BARDOLPH,  LE   PAGE  et  DAYY. 

SHALLOW,  à  Falstaff. — Oh  !  vous  verrez  mon  verger,  et 
sous  mon  berceau  nous  mangerons  une  reinette  de 
l'année  dernière,  que  j'ai  greffée  moi-même,  avec  un 
plat  de  biscuits  et  quelque  chose  comme  ça.  Allons,  cou- 
sin Silence,  et  puis  nous  irons  nous  coucher. 

FALSTAFF. — Pardieu,  vous  avez  là  une  bonne  et  richa 
habitation  1 


108  HENRI    IV. 

SHALLOw. — Oh!  toute  nue,  nue,  nue!  une  pauvreté, 
une  pauvreté,  sir  Jean  :  mais,  ma  foi,  Fair  y  est  bon. — 
Sers,  Davy,  sers,  Davy  ;  fort  bien,  Davy. 

FALSTAFF. — Ce  Davy  vous  sert  à  bien  des  choses  ;  il  est 
tout  à  la  fois  votre  valet  et  votre  laboureur. 

SHALLOW. — C'est  un  bon  valet,  un  bon  valet,  un  très- 
bon  valet,  sir  Jean.  Par  la  messe,  j'ai  bu  un  peu  trop  de 
vin  d'Espagne  à  souper. — C'est  un  bon  valet. — Oh  !  çà, 
asseyez-vous  donc,  asseyez-vous  donc  :  approchez  donc, 
cousin. 

siLEN'CE. — Ah  !  mon  cher,  je  dis,  je  veux  bien. 

(Il  chante.) 

Ne  faisons  rien  autre  que  manger  etbonne  chère, 

Et  remercier  le  ciel  de  cette  joyeuse  année;      [chères 

Quand  la  viande  esta  bon  marché  et  que  les  femelles  sont 
Que  déjeunes  gaillards  rôdent  çà  et  là,.. 
Vive  la  joie,  et  vive  la  joie  à  jamais  ! 

FALSTAFF. — Ail!  voilà  ce  qui  s'appelle  un  bon  vivant! 
Maître  Silence,  je  vous  porte  une  santé  pour  cela. 

SHALLOW. — Versez  donc  à  M.  Bardolph,  Davy. 

DAVY. — Mon  cher  monsieur,  asseyez-vous  donc.  (//  fait 
asseoir  le  page  et  Bardolph  à  une  autre  table.)  Je  suis  à 
vous  tout  à  l'heure. — Mon  très-cher  monsieur,  asseyez- 
vous. — Monsieur  le  page,  mon  bon  monsieur  le  page, 
asseyez-vous.  Grand  bien  vous  fasse.  Ce  qui  nous  man- 
que à  manger,  nous  l'aurons  en  boisson. — Il  faut  excu- 
ser. Le  cœur  est  tout. 

(Il  sort.) 

SHALLOW. — Allons,  gai,  monsieur  Bardolph;  et  vous, 
mon  petit  soldat  aussi,  que  je  vois  là-bas,  égayez-vous. 

SILENCE  chante. 

Allons,  gai,  gai,  ma  fc^rame  est  comme  toutes  les  autres; 
Caries  femmes  sont  des  diablesses,  les  petites  et  les  grandes. 
On  est  gai  dans  la  salle  quand  les  barbes  se  remuent. 

Et  vive  la  joie  du  carnaval  ! 

Allons,  gai,  gai,  etc. 


ACTE    V,    SCENE   III.  109 

PALSTAFF.— Je  n'aurais  pas  cru  que  maître  Silence  eût 
été  un  homme  de  si  bonne  humeur. 

SILENCE. — Qui?  moi?  J'ai  été  comme  cela  déjà  plus 
d'une  fois. 

DAVY,  rentre  et  sert  un  plat  de  pommes  devant  Bardolph. 
— Tenez,  voilà  un  plat  de  pommes  de  rambour  pour 
vous. 

SHALLOw. — Davy  ? 

DAVY.  —  Plaît-il,  monsieur?  —  Je  suis  à  vous  tout  à 
l'heure.  Un  verre  de  vin,  n'est-ce  pas,  monsieur? 

siLEN'CE  chante. 

Un  verre  de  vin,  pétillant  et  fin, 

Et  je  bois  à  mes  amours, 

Et  un  cœur  j  oyeux  vit  longtemps. 

FALSTAFF. — Bpavo,  maître  Silence. 

SILENCE. — Et  soyons  gais,  voilà  le  bon  temps  de  la 
nuit: 

FALSTAFF. — Santé  et  longue  vie  à  vous,  maître  Silence! 

SILENCE  chante. 

Remplissez  le  verre  et  faites-le  passer, 

Et  je  vous  fais  raison  jusqu'à  un  mille  de  profondeur. 

SHALLOW. — Honnête  Bardolph,  soyez  le  bienvenu  :  si 
tu  as  besoin  de  quelque  chose  et  que  tu  ne  le  demandes 
pas,  dame,  tant  pis  pour  toi.  [Au  page.)  Bienvenu  aussi, 
toi,  mon  petit  fripon,  et  de  toute  mon  âme  !  Je  vais  boire 
à  monsieur  Bardolph  et  à  tous  les  joyeux  cavalières  de 
Londres. 

DAVY. — J'espère  bien  voir  Londres  une  fois  avant  de 
mourir. 

BARDOLPH. — Si  j'ai  le  plaisir  de  vous  y  rencontrer, 
Davv.... 

SHALLOW. — Vous  boirez  bouteille  ensemble?  Ha!  n'est- 
ce  pas,  monsieur  Bardolph? 

BARDOLPH. — Oui,  mousieur,  et  à  même  le  broc. 

SHALLOW. — Pardieu,  je  te  remercie.— Le  drôle  se  col- 


110  HENRI  IV. 

lera  à  tes  côtés,  je  puis  t'en  assurer  :  oh  !  il  ne  te  renon- 
cera pas,  il  est  de  bonne  race. 

BARDOLPH. — Et  moi,  je  me  collerai  à  lui  aussi,  mon- 
sieur. 

sHALLow.  —  C'est  parler  comme  un  roi  !  —  Ne  vous 
laissez  manquer  de  rien  ;  allons,  qui?  {On  entend  frapper 
à  la  porte.) — Voyez  qui  est-ce  qui  frappe  là.  Ho  !  qui  est 
là? 

(Davy  sort.) 

FALSTAFF,  à  Silence  qui  avale  une  rasade. —  Ma  foi!  vous 
m'avez  bien  fait  raison. 

SILENCE  chante. 

Fais-moi  raison 

Et  arme-moi  chevalier. 

Samingo', 

N'est-ce  pas  cela? 

FALSTAFF. — C'cSt  Cela. 

SILENCE. — Est-ce  cela?  Eh  bien,  avouez  donc  qu'un 
vieux  homme  est  encore  bon  à  quelque  chose. 

(Rentre  Davy.) 

DAVY. — Plaise  à  Votre  Seigneurie  !  il  y  a  là-bas  un  cer- 
tain Pistol  qui  arrive  de  la  cour  et  apporte  des  nouvelles. 
FALSTAFF. — De  la  cour?  Faites-le  entrer. 

(Entre  Pistol.)       • 

FALSTAFF.— Eh  bien,  Pistol,  qu'est-ce  quïl  y  a? 

PISTOL. — Sir  Jean,  Dieu  vous  ait  en  sa  garde  ! 

FALSTAFF. — Oucl  vcut  VOUS  a  soulïlé  ici,  Pistol? 

PISTOL. — Ce  n'est  pas  ce  mauvais  vent  qui  ne  souffle 
rien  de  bon  à  l'homme. — Aimable  chevalier,  te  voilà 
devenu  des  plus  grands  personnages  du  royaume. 

SILENCE. — Ma  foi  !  je  crois  qu'il  n'est  autre  que  le  bon- 
homme Souille  de  Barson  -  ? 

PISTOL. — Soufile  !  Te  te  souiïle  dans  la  face,  mauvais 
poltron  de  païen.  Sir  Jean,  je  suis  ton  Pistol  el  ton  ami. 

'  Samingo  pour  Domingo.  C'est  le  refrain  d'une  vieille  chanson. 
-  Piiff  de  Barxon.  Il  a  fallu  traduire  le  nom  pour  faire  comprea- 
dre  la  réplique. 


ACTE  V,    SCÈNE   III.  iH 

Et  je  suis  venu  ici  ventre  à  terre;  et  je  t'apporte  des  nou- 
Telles  et  des  bonheurs  pleins  de  félicités,  et  un  siècle 
d'or,  et  d'heureuses  nouvelles  du  plus  grand  prix. 

FALSTAFF.— EhLien,je  t'en  prie,  débite-les-nous  donc, 
comme  un  homme  de  ce  monde. 

pisTOL. — Au  diable  ce  monde  et  ses  vilenies  *  !  Je  parle 
de  l'Afrique  et  de  joies  d'or. 

FALSTAFF. — Maudit  chevalier  d'Assyrie,  quelles  sont 
les  nouvelles  ?  Que  le  roi  Cophetua  sache  donc  enfin  de 
quoi  il  s'agit. 

SILENCE  chante. 

Oui,  et  Robin-Hood,  aussi,  et  Scarlet  et  le  petit  Jean. 

PISTOL. — Est-ce  à  des  mâtins  de  la  basse-cour  à  se 
mettre  en  comparaison  avec  l'Hélicon  ?  De  bonnes  nou- 
velles seront-elles  ainsi  reçues?  Alors,  Pistol,  cache  ta 
tête  dans  le  giron  des  Furies. 

sHALLow. — Mon  galant  homme,  je  n'entends  rien  à 
vos  manières  d'agir. 

PISTOL.— C'est  de  quoi  tu  dois  te  lamenter. 

SHALLOW. — Pardonnez-moi,  monsieur.  Mais,  mon- 
sieur, si  vous  arrivez  avec  des  nouvelles  de  la  cour,  je 
pense  qu'il  n'y  a  que  deux  partis  à  prendre,  c'est  ou  de 
les  débiter,  ou  de  les  taire.  Je  suis,  monsieur,  dépositaire 
d'une  certaine  autorité,  sous  le  bon  plaisir  du  roi. 

PISTOL. — Et  quel  roi,  va-nu-pieds?  Parle,  ou  meurs. 

SHALLOW. — Du  roi  Henri. 

PISTOL. — Henri  IV,  ou  Henri  V? 

SHALLOW.  —Henri  IV. 

PISTOL. —  Au  diable  ^  ton  office  !  Sir  Jean,  ton  tendre 
agneau  est  à  présent  roi;  Henri  V,  le  voilà!  Je  dis  vrai. 
Si  Pistol  te  ment,  tiens,  fais-moi  la  figue,  comme  à  un 
fanfaron  espagnol. 

FALSTAFF. — Comment  ?  est-ce  que  le  vieux  roi  est  mort? 

PISTOL. — Aussi  ferme  qu'un  clou  dans  une  porte  ^  :  ce 
que  je  dis  est  la  vérité. 

•  A  f....  a  for  theicorld. 

•  A  f....  a  for  ihine  office. 

•  Ai  naïl  in  door;  expression  proverbiale.  Door-nau  signilîe  ie 


H2  HENRI   IV. 

FALSTAFF. — AlloDs,  Bai'dolph,  partons  :  selle  mon  che- 
val. Maître  Robert  Shallow,  choisis  la  place  que  tu  vou- 
dras dans  tout  le  pays  ;  elle  est  à  toi.  El  toi,  Pistol,  je  te 
surcharf^erai  de  dignités. 

BARDOLPH.^Oh  !  jour  heureux  !  Je  ne  donnerais  pas 
ma  fortune  pour  une  baronnie. 

piSTOL. — Eh  bien  ?  n'ai-je  pas  apporté  de  bonnes  nou- 
velles ? 

FALSTAFF. — Portez  maître  Silence  à  son  lit. — Maître 
Shallow,  milord  Shallow,  vois  ce  que  tu  veux  être  :  je 
suis  l'intendant  de  la  fortune;  prends  tes  bottes;  nous 
voyagerons  toute  la  nuit. — Oh!  mon  cher  Pistol!  Vite, 
vite,  Bardolph  !  {Bardolph  sort.)  Viens,  Pistol  ;  dis-moi 
encore  quelque  chose,  et  en  même  temps  cherche  dans 
ta  tête  quelque  emploi  pour  toi,  qui  te  fasse  plaisir.  Vos 
bottes,  vos  bottes,  maître  Shallow.  Je  suis  sûr  que  le 
jeuneroi  languit  après  moi.  Prenons  les  chevaux  du  pre- 
mier venu  :  n'importe  qui.  Les  lois  d'Angletere  sont  ac- 
tuellement à  mes  ordres.  Heureux  ceux  qui  ont  été  mes 
amis  ;  et  malheur  à  milord  grand  juge  ! 

PISTOL. — Que  de  vilains  vautours  lui  mangent  les  pou- 
mons !  Qu  est-elle  deve'nue,  comme  on  dit,  la  vie  que  je  me- 
nais il  n'y  a  pas  longtemps?  Eh  bien!  nous  y  voilà.  Bénis 

soient  ces  jours  de  bonheur  ! 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  IV 

Londres.  —  Une  rue. 

Entrent  DEUX  HUISSIERS   tramant   L'HOTESSE 
QUICKLY  ET  DOROTHÉE  TEAR-SHEET. 

l'hotesse. — Non,  gueux  degredin,  quandj'en  devrais 
mourir,  je  voudrais  te  voir  pendu.  Tu  m'as  disloqué  l'é- 
paule. 

LE  PREMIER  HUISSIER. — Les  coustables  me  l'ont  remise 

clou   sur  lequel  frappe  le    marteau  de  la  porte.  As  nail  in  doot 
pourrait  signifier  aussi  comme  un  ongle  j^ris  dans  une  porte. 


ACTE  V,    SCÈNE   IV.  113 

entre  les  mains  ;  elle  aura  du  régime  du  fouet  autant 
qu'il  lui  en  faudra,  je  le  lui  promets.  Il  y  a  un  homme  ou 
deux  de  tués  à  cause  d'elle. 

DOROTHÉE. — Vous  meutez,  bec  à  corbia,  bec  à  corbiu 
que  vous  êtes.  Viens  donc,  je  te  dis,  moi,  damné  coquin 
au  visage  de  tripes.  Si  In  me  fais  faire  une  fausse  couche, 
il  vaudrait  mieux  pour  toi  que  tu  eusses  battu  ta  mère. 
Vilaine  face  de  papier  mâché  ! 

l'hotesse. — 0  Seigneur  !  pourquoi  sir  Jean  n'est-il  pas 
ici?  11  y  aurait  du  sang  répandu  d'abord.  Mais  voyez, 
mon  Dieu,  lui  faire  faire  une  fausse  couche  ! 

LE  PREMIER  HUISSIER. — Si  Cela  arrive,  vous  lui  remet 
trez  sa  douzaine  de  coussins  ;  elle  n'en  a  que  onze  main 
tenant.  Allons,  je  vous  commande  à  toutes  deux  de  venir 
avec  moi.  Il  est  mort,  cet  homme  que  vous  avez  battu 
Pistol  et  vous. 

DOROTHÉE. — Je  vais  te  le  dire,  figure  d'encensoir: 
allez,  on  vous  fera  solidement  gambiller  en  l'air  pour 
cela,  "vàlaine  mouche  bleue  '  que  vous  êtes.  Sale  meurt- 
de-faim  de  correcteur,  si  vous  n'êtes  pas  pendu,  je  quitte 
le  métier  ^. 

LE  PREMIER  HUISSIER. — Vensz,  veuez,  chevaliers  errants, 
venez. 

l'hotesse. — 0  Dieu  !  faut-il  que  la  force  l'emporte  ainsi 
sur  le  bon  droit?  Bien,  bien,  de  la  patience  vient  l'ai- 
sance. 

DOROTHÉE. — Allons  douc,  coquin,  allons  donc,  menez- 
moi  donc  devant  le  juge. 

l'hotesse. — Oui,  venez  donc,  chien  de  chasse  affamé. 

DOROTHÉE. — Mort  de  Dieu  !  tête  de  Dieu  ! 

l'hotesse.— Atome  que  tu  es  ! 

DOROTHÉE. — Allons  douc,  chose  de  rien  du  tout.  Allons 
donc,  gredin. 

LE  PREMIER  HUISSIER. — C'est  bien,  c'est  bien. 

(Ils  sortent.} 

•  Allusion  à  l'habit  bleu  des  huissiers. 

i  Half'-kirtles.  C'était,  à  ce  qui  paraît,  une  sorte  de  vêtement  de 
nuit  à  l'usage  des  femmes  de  l'espèce  de  Dorothée. 

r.  VH.  g 


il4  HENRI    IV. 


SCÈNE  V 

Une   place  publique  près    de   l'abbaye   de    Westminster. 
Entrent  DEUX  VALETS  couvrant  le  pavé  de  joncs. 

LE  PREMIER  VALET. — Encore  des  roseaux,  encore  des 
roseaux. 

LE  SECOND  VALET. — Les  trompettcs  ont  sonné  deux 
fanfares. 

LE  PREMIER  VALET. — Il  Sera  bicu  deux  heures,  avant 
qu'on  revienne  du  couronnement. — Dépêchons  ,  dé- 
pêchons. 

(Ils  sortent.) 
(Entrent  Falstaff,  Shallow,  Pistol,  Bardolph.  le  Page.) 

FALSTAFF. — Tcncz-vous  là  à  côté  de  moi,  maître  Robert 
Shallow.  Je  vous  ferai  faire  accueil  par  le  roi  :  je  vais 
lui  donner  un  coup  d'oeil  de  côté  lorsqu'il  passera  ;  et 
remarquez  bien  de  quel  air  il  me  regardera. 

PISTOL. — Bénédiction  sur  tes  poumons,  bon  chevalier! 

FALSTAFF. — Approche  ici ,  Pistol  ;  tiens-toi  derrière 
moi.  {A  Shallow.)  Oh!  si  j'avais  eu  le  temps  de  faire 
faire  des  livrées  neuves,  j'aurais  .voulu  y  dépenser  les 
mille  livres  sterling  que  je  vous  ai  empruntées.  Mais  cela 
ne  fait  rien  :  cette  manière  modeste  de  se  présenter  sied 
mieux  encore.  Gela  prouve  combien  j'étais  pressé  de  le 
voir. 

SHALLOW. — Oui,  c'en  est  une  preuve. 

FALSTAFF.— Cela  fait  voir  l'ardeur  de  mon  affection. 

SHALLOW.— Oui,  sans  doute. 

FALSTAFF. — Mou  dévoucmeut. 

SHALLOW. — Certainement,  certainement,  certainement. 

FALSTAFF. — Cela  a  l'air  d'un  homme  qui  a  couru  la 
poste  jour  et  nuit,  et  sans  déhhérer,  sans  songer  à  rien, 
.sans  se  donner  le  temps  de  changer  de  chemise. 

SHALLOW. — Cela  est  très-certain. 

FALSTAFF. — Mais  qui  vient  se  poster  là  tout  sali  du 
voyage,  tout  en  sueur  du  désir  de  le  voir,  n'ayant  nulle 


ACTE   V,    SCÈNE   V.  113 

autre  idée  en  tête,  mettant  en  oubli  toute  autre  affaire, 
comme  s'il  n'y  avait  plus  au  monde  rien  à  faire  que  de  le 
voir.... 

pisTOL. — C'est  semper  idem,  car  absque  hoc  nihil  est. 
Parfait  en  tout  point. 

sHALLow. — Oui  vraiment. 

PISTOL. — Mon  chevalier,  je  veux  enflammer  ton  noble 
foie,  et  te  mettre  en  fureur.  Ta  Dorothée,  l'Hélène  de  tes 
nobles  pensées,  est  dans  une  honteuse  réclusion,  dans 
une  prison  infecte,  traînée  là  par  la  main  la  plus  gros- 
sière et  la  plus  sale.  Fais  sortir  la  Vengeance  de  son 
antre  d'ébène  avec  les  serpents  agités  de  l'affreuse 
Alecton  ;  car  ta  chère  Dorothée  est  dedans  :  Pistol  ne  dit 
jamais  rien  que  de  vrai. 

FALSTAFF. — Je  la  délivrerai. 

(Acclamalions,  bruits  de  trompettes  derrière  le  théâtre.) 

PISTOL. — On  a  entendu  mugir  la  pier  et  les  sons  écla- 
tants de  Ja  trompette. 

',Entre  le  roi  avec  sa  suite,  dans  laquelle  se  trouve  le  lord 
grand  juge.) 

FALSTAFF. — Dicu  conservo  Ta  Majesté,  roi  Hal,  mon. 
royal  Hal  ! 

PISTOL. — Que  le  ciel  te  garde  et  veille  sur  toi,  très-royal 
rejeton  de  h.  gloire! 

FALSTAFF. — Que  Dicu  te  conserve,  mon  cher  enfant! 

LE  iioi. — Milord  grand  juge,  parlez  à  cet  insensé. 

LE  JUGE. — Etes-vous  en  votre  bon  sens?  Savez-vous  ce 
que  vous  dites  ? 

FALSTAFF. — Mou  Toi,  mou  Jupitcp  î  C'est  à  toi  que  je 
parle,  mon  cœur. 

HENRI. — Je  ne  te  connais  point,  vieillard.  Va  faire  tes 
prières. — Que  ces  cheveux  blancs  siéent  mal  à  un  in- 
sensé, à  un  mauvais  bouiïbn  !  J'ai  vu  en  songe,  pendant 
un  long  sommeil,  un  homme  de  cette  espèce,  gonflé  de 
même  d'un  excès  de  nourriture,  aussi  vieux  et  aussi  dé- 
bauché. Mais  éveillé,  je  méprise  mon  songe. — Va  tra- 
vailler à  diminuer  ton  ventre  et  à  grossir  ton  mérite. 
Quitte  ta  vie  gloutonne  :  sache  que  la  tombe  ouvre  pour 
lui  une  bouche  trois  fois  plus  large  que  pour  les  autres 


il6  HENRI    VI. 

hommes. — Ne  me  réplique  pas  par  une  ridicule  plaisan- 
terie. Ne  t'imagine  pas  que  je  sois  aujourd'hui  ce  que 
j'élnis.  Le  ciel  sait,  et  l'univers  verra,  que  j'ai  renoncé  à 
'  mon  passé,  et  je  rejetterai  de  même  tous  ceux  qui  firent 
ma  société.  Quand  tu  entendras  dire  que  je  suis  ce  que 
j'ai  été,  reviens  vers  moi,  et  tu  seras  ce  que  tu  étais 
alors,  le  guide  et  le  promoteur  de  mes  dérèglements. 
Jusqu'à  ce  moment,  je  te  bannis,  sous  peine  de  mort, 
comme  j'ai  déjà  banni  le  reste  de  ceux  qui  m'ont  égaré, 
et  je  te  défends  d'approcher  de  notre  personne  plus  près 
que  de  dix  milles.  Quant  à  votre  subsistance,  je  vous 
l'assurerai,  afin  que  les  besoins  ne  vous  sollicitent  pas  au 
mal  ;  et  lorsque  nous  apprendrons  que  vous  avez  réformé 
votre  vie,  alors  nous  vous  emploierons,  selon  votre  ca- 
pacité et  votre  mérite.  (Au  grand  juge.)  C'est  vous,  mi- 
lord,  que  je  charge  de  veiller  sur  l'exécution  de  mes 
ordres.  Continuez  la  marche. 

(Sortent  le  roi  et  sa  suite.) 

FALSTAFF.—  Maître  Shallow,  je  vous  dois  mille  livres 
sterling. 

SHALLOW. — Oui,  vraiment,  sir  Jean,  que  je  vous  prie 
de  me  rendre,  pour  que  je  puisse  les  remporter  avec  moi. 

FALSTAFF. — Celaest  bien  difficile,  maître  Shallow^.  Que 
tout  ceci  ne  vous  chagrine  pas.  Il  va  m'envoyer  chercher 
pour  me  parler  en  particulier,  voyez-vous.  Il  faut  bien 
qu'il  prenne  ce  ton  devant  le  monde.  N'ayez  pas  d'inquié- 
tude sur  votre  fortune.  Je  suis  encore,  tel  que  vous  me 
voyez,  l'homme  qui  vous  fera  prospérer. 

SHALLOW. — Je  ne  vois  pas  trop  comment,  à  moins  que 
vous  ne  me  donniez  votre  pourpoint,  et  que  vous  ne  me 
rembourriez  de  paille.  Je  vous  en  prie,  mon  cher  sir 
Jçan,  sur  les  mille  livres,  rendez-m'en  seulement  cinq 
cents 

FALSTAFF. — Maître,  je  vous  tiendrai  parole  :  ce  que 
vous  avez  entendu  là  n'était  qu'une  couleur. 

SHALLOW. — Je  crains  bien  que  vous  ne  soyez  teint  •  de 
cette  couleur-là  toute  votre  vie. 

1  That  you  witl  die  in;  jeu  de  mots  entre  die,  mourir,  et  dye, 
teindre. 


ACÏK    V,    SCËNE    V.  117 

FALSTAFF. — Ne  cpaignez  point  de  couleurs;  venez  dîner 
avec  moi.  Viens,  lieutenant  Pistol  ;  et  toi  aussi.  Bar- 
dolph.  —  On  m'enverra  chercher  ce  soii-  de  bonne 
heure. 

(Rentrent  le  prince  Jean  de  Lancastre,  le  lord  grand  juge, 
des  ofEciers  de  justice,  etc.) 

LE  JCGE,  à  des  archers. — Allez,  conduisez  sir  Jean 
Falstaff  à  la  Flotte  *  :  emmenez  avec  lui  toute  sa  com- 
pagnie. 

FALSTAFF. — Miîord,  milord.... 

LE  JUGE. — Je  n'ai  pas  le  temps  de  vous  parler  :  je  vous 
entendrai  tantôt. — Qu'on  les  emmène. 


PISTOL. 

Se  fortuna  me  tormenta, 
Spero  me  contenta, 

(Sortent  Falstaff,  Shailow,  Pistol,  Bardolph,  le  page,  et 
les  officiers  de  justice.) 

LANCASTRE. — J'aime  heaucoup  cette  noble  conduite  du 
roi  :  il  a  l'intention  de  donner  à  ses  anciens  camarades 
une  honnête  aisance.  Mais  il  les  bannit  tous,  jusqu'à  ce 
qu'ils  aient  pris  devant  le  public  un  langage  plus  sensé 
et  plus  décent. 

LE  JUGE.— C'est  ce  qui  va  être  exécuté. 

LANCASTRE.  —  Le  roi  a  convoqué  son  parlement , 
milord. 

LE  JUGE. — Om,  pnnce. 

LANCASTRE. — Je  parierais  qu'avant  la  fin  de  cette  année 
nous  porterons  nos  armes  concitoyennes  et  notre  ar- 
deur native  jusqu'au  sein  de  la  France.  —  J'ai  entendu 
quelque  oiseau  chanter  l'air  de  ces  paroles,  et  sa  musi- 
que, à  ce  que  je  présume,  a  plu  à  l'oreille  du  roi.  Allons, 
venez. 

(Ils  sortent.; 

»  Dans  la  prison  appelée  la  Flotte;  selon  toute  apparence,  pour 
assurer  l'exécutioD  des  ordres  du  roi,  car  on  verra  plus  loin  qu'ils 
ne  sont  condamnés  qu'au  banniss«»»M*int. 


118  HENRI   IV. 


ÉPILOGUE 

PRONONCÉ  PAR  UN  DANSEUR. 

D'abord  ma  crainte,  ensuite  ma  révérence,  et  puis  mon 
discours.  Ma  crainte,  c'est  votre  mécontentement;  ma 
révérence,  c'est  mon  devoir;  et  mon  discours,  c'est  de 
vous  demander  pardon.  Si  vous  vous  attendez  à  un  bon 
discours,  je  suis  perdu  ;  car  ce  que  j'ai  à  vous  dire  est  de 
ma  façon,  et  ce  que  je  dois  vous  dire  va  encore,  j'en  ai 
peur,  me  faire  tort.  Mais  au  fait,  et  à  tout  liasard,  il  faut 
que  vous  sachiez,  comme  vous  le  savez  très-bien,  que  je 
parus  dernièrement  ici  à  la  fin  d'une  pièce  qui  vous 
avait  déplu,  pour  vous  demander  votre  indulgence  et 
vous  en  promettre  une  meilleure;  je  comptais,  pour 
vous  dire  la  vérité,  m'acquitler  au  moyen  de  celle-ci  : 
mais  si,  comme  une  expédition  malheureuse,  elle  me 
revient  sans  succès,  je  fais  banqueroute;  et  vous,  mes 
chers  créanciers,  vous  perdez  votre  dû.  Je  vous  promis 
que  je  me  trouverais  ici  ;  et  en  vertu  de  ma  parole,  je 
Tiens  livrer  ma  personne  à  votre  merci.  Rabattez-moi 
quelque  chose,  je  vous  payerai  quelque  chose;  et  suivant 
l'usage  de  la  plupart  des  débiteurs,  je  vous  ferai  des 
promesses  à  l'infini. 

Si  ma  langue  ne  peut  vous  persuader  de  me  tenir 
quitte,  voulez-vous  m'ordonner  d'user  de  mes  jambes? 
Et  pourtant  ce  serait  un  payement  bien  léger  que  de 
payer  sa  dette  en  gambades.  Mais  une  conscience  délicate 
offre  toutes  les  satisfactions  qui  sont  en  son  pouvoir,  et 
c'est  ce  que  je  vais  faire.  Toutes  les  dames  qui  sont  ici 
m'ont  déjà  pardonné  ;  si  les  messieurs  ne  veulent  pas 
en  faire  autant,  alors  les  messieurs  ne  s'accordent  donc 
pas  avec  les  dames ,  et  c'est  ce  qu'on  n'a  jamais  vu 
dans  une  pareille  assemblée.  —  Encore  un  mot,  je 
vous  en  supplie.  Si  vous  n'êtes  pas  trop  dégoûtés  de  la 
chair  grasse,  notre  humble  auteur  continuera  son  liis- 
toire,  dans  laquelle  sir  Jean  continuera  de  jouer  son 


ACTE   V,    SCÈNE   V.  HP 

rôle,  et  où  il  vous  fera  rire  par  le  moyen  de  la  belle 
Catherine  de  France;  autant  que  j'en  puis  savoir, 
FalstafFy  mourra  de  gras  fondu,  à  moins  que  vous  ne 
l'ayez  déjà  tué  par  votre  disgrâce  :  car  Oldcastle  est 
mort  martyr,  et  celui-ci  n'est  pas  le  même  homme. — 
Ma  langue  est  fatiguée  :  quand  mes  jambes  le  seront 
aussi,  je  vous  souhaiterai  le  bonsoir,  et  sur  ce  je  me 
prosterne  à  genoux  devant  vous  ;  mais  à  la  vérité  c'est 
afin  de  prier  pour  la  reine. 


FIN    DU    CINQUIÈME     ET    DF.BNIEB    ACTE. 


HENRI    V 


TRAGÉDIE 


NOTICE  8i:n,   llKiNUI  V 


r.'rst  ;i  »  'Il  «|Mt>    lii  phi|>:irt  «1«*s  oviti«|»«»s  ont  iVj^:\nlt^   fln\n    V 
roiiuiu*  1*111)  (les  plus  l.iilili's  inivia^os  ilo  Sh;iksiuMvo.  l.o  oiiinui^m< 
>olo,  il  osl  vrai,  ost  viilo  ««l   iVoitI,  ol  los  oonwrsuliiuis  qui  lo  »vm 
j»lisst>nl  ont  aussi  \w\i  ilo  i\uh"ilo  pooiiijuo  »p»o  «rinliMvl  (lrauiaiiquo< 
'  ais  la  luarrlio  îles  qnairo  |vivi\ii<>rs  aiMos  osl    siniplo.  vapiiU»,  ani 
00 ;    los  ovoiiomouls  ilo  riii>loiro,    plans  tio  gouvonioniont  ou   li»» 
MniutMo,  ooinplius,  ut^gooialions,  guonvs,   s'v    transfovmont  sans 
olUirl  on  soi>nos  do  lho:\lro  ploinos  do  vio  ol  d'oiVol  ;  si  los  oaraouMvs 
sont   pou   tK^oliip|>os,  ils  si>nl  lùou  »lossin»^  ol  IViou  soutonus;  ol  lo 
douMo  ni^nio  do  Sliakspoaiv,   n\ondislo  proiond  ol   poolo  biillaul, 
nuMno  dans  U's  lorn»os  piMiililos  ol  birarros  qu'il  «louno  à  saponsiVol 
à  Si)u  imagination,  y  oonsorvo  son  ahoudatioool  sou  oolal. 

Ou  roiu'onlro  aussi,  dans  los  pavolos  du  olnvuv  qui  roniplil  los 
oulr'arlos,  dos  pvouxos  >on\aripialdos  du  bon  sons  {\c  Sliakspoaro  ot 
do  rinstiuci  »iui  lui  Taisail  sontir  los  inoiuivi^nionls  do  sou  systèuio 
drainaliquo:  «  IVruioilot,  dilil  aux  spootatours  il«"*s  lo  di4mi  do  la 
pi«'0o,  quo  nous  lassions  ivavaillor  la  f>uoo  iU^  voiro  iu>aj«in:\tion.,,. 
(Vosl  f>  \olro  ponsoo  h  oroor  ou  co  luonuMit  nos  rois  pour  los  irans- 
poi'ior  d'un  lion  ^  laulro,  iVanoliissanl  los  lou\ps  ol  vossonaul  loa 
tWi'noinouls  do  plusiours  aumVs  dans  Tospaoo  d'uno  honiv.  »  Kl  ail- 
leurs: •  Aooordo/-uous  voIro  palioui'oot  pardou>\o/.  I  aluis  duoliau- 
m'Utonl  do  liou  aiiipiol  nous  souunos  r«Mulls  pour  rossorror  la  pii'ro 
ilans  son  oadro.   » 

l.a  parlio  populan'o  ol  oonuquo  du  dranio,  hiou  qiu"  la  vorvo  ori- ^ 
piualo  do  l'alslall'u'y  soit  plus,  oiVro  dos  so<>nos  d'uno  j;aiolt''  parlai- 
lonn>ut  nalurollo,  ot  lo  (îallois  l-'luolliu  osl  un  uiodMo  do  co  havar- 
tlai-o  niililairo  siMionx,  naïf,  intarissalilo,  iualtondu  ol  moquour,  i\\:\ 
onoilotii  uuM\u' loinps  lo  riro  ot  la  synipalliio. 


HENRI    V 


TRAGEDIE 


PERSONNAGES 


LE  ROI  HENRI  V. 

LE  DUC  DE  GLOCESTER,)  frères 

LE  DUC  DE  BKDFORD,       (du  roi. 

LE  DUC  DKXETER,  oncle  du  roi. 

LE  DUC  D'YORK. 

LE  COMTE  DE  SALISBURY. 

LE  COMTF,  DE  WE.STMORELAND. 

LE  COMTE  DE  WAUWICK. 

L'ARCHEVEQUEdeC.\NTORBÉRY 

L'ÉVEQUE  DELY- 

LK  COMTE  DE  CAM-\ 

BRIDGE,  (conspirateurs 

LE    LORD    SCROOP.icontre  le  roi. 

SIR  THOMAS  GKEY,; 

SIR  THOMAS  ERPiN- 
GHAM,      ' 

GOWER, 

FLUELLEN, 

MACMORRIS, 

JAxMY, 

BATES,   COURT,  WILLIAMS,  sol- 
dats anglais. 

PISTOL,  NYM,BARDOLPH,  anciens 


officiers  de 
l'armée  du  roi 


serviteurs  de  Falstaff,  et  aujourd'hui 
soldats. 

CHARLES  VI,  roi  de  France. 

LOUIS,  dauphin. 

LE  DUC  DE  BOURGOGNE. 

LE  DUC  DORLÉANS  , 

LE  DUC  DE   BOURBON, 

LE  CONNETABLE, 

RAMBURES  ,  (  seigneurs 

GRAND  PRÉ,  t  français. 

LE  GOUVERNEUR  dHarfleur. 

MONTJOIE,  héraut  d'armes  français. 

AMBASSADEURS  députes  vers  le  roi 
d'Angleterre. 

ISABELLE,  reine  de  France. 

CATHERINE,  flUe  de  Charles  et  d'Isa- 
belle. 

-•VLIX,  dame  française  de  la  suite  de 
la  princesse  Catherine. 

QUICKLY,  épouse  de  Pistol,  auber- 
giste. 

CHOEUR. 


Lords,  courriers,  sold.4TS  français,  anglais,  etc. 

La  scène,  au  commencement  de  la  pièce,  est  en  Angleterre, 
ensuite  toujours  en  France. 


LE  CHŒUR. 

Oh  !  sij'avaisune  muse  de  feu  qui  pût  s'élever  jusqu'au 
ciel  le  plus  brillant  de  l'invention  !  un  royaume  pour 
théâtre,  des  princes  pour  acteurs,  et  des  monarques 
pour  spectateurs  de  cette  sublime  scène ,  c'est  alors  qu'on 
verrait  le  belliqueux  Henri,  sous  ses  traits  naturels, 
avec  la  majesté  du  dieu  Mars,  menant  en  laisse,  comme 
des  limiers,  la  famine,  la  guerre  et  l'incendie  qui  ram- 
peraient à  ses  pieds,  pour  demander  de  l'emploi.  Mais, 
pardonnez,  indulgente  assemblée  ;  pardonnez  à  l'impuis- 
sance du  talent,  qui  a  osé,  sur  ces  planches  indignes,  ex- 
poser à  la  vue  un  objet  si  grand.  Cette  arène  à  combats 


VlC)  HENRI   V. 

de  coqs  peut-elle  contenir  les  vastes  plaines  de  la 
France?  pouvons-nous  entasser  dans  cet  0  *  de  bois 
tous  les  milliers  de  casques  qui  épouvantèrent  le  ciel 
d'Azincourt?  Pardonnez,  si  un  chiffre  si  minime  doit 
représenter  ici,  sur  un  petit  espace,  un  million.  Permet- 
tez que,  remplissant  l'office  des  zéros  dans  cet  énorme 
calcul,  nous  fassions  travailler  la  force  de  votre  imagina- 
tion. Supposez  qu'en  ce  moment,  dans  l'enceinte  de  ces 
murs,  sont  enfermées  deux  puissantes  monarchies,  dont 
les  fronts  levés  et  menaçants,  l'un  contre  l'autre  oppo- 
sés, ne  sont  séparés  que  par  l'Océan,  étroit  et  périlleux  : 
réparez  par  vos  pensées  toutes  nos  imperfections  :  divi- 
sez un  homme  en  mille  parties;  et  voyez  en  lui  une  ar- 
mée imaginaire  :  fîgurez-vous,  lorsque  nojs  parlons  des 
coursiers,  que  vous  les  voyez  imprimer  leurs  pieds  su- 
perbes sur  le  sein  foulé  de  la  terre.  C'est  à  votre  pensée 
à  orner  en  ce  moment  nos  rois  ;  qu'elle  les  transporte 
d'un  lieu  dans  un  autre,  qu'elle  franchisse  les  barrières 
du  temps,  et  resserre  les  événements  de  plusieurs  années 
dans  la  durée  d'une  heure.  Pour  suppléer  aux  lacunes, 
souffrez  qu'un  chœur  complète  les  récits  de  cettehistoire: 
c'est  lui  qui,  dans  cet  instant,  tenant  la  place  du  pro- 
'logue,  implore  votre  attention  patiente,  et  vous  prie  d'é- 
couter et  de  juger  la  pièce  avec  indulgence. 

1     O,  lettre  de  l'alphabet.  Allusion  à  la   forme  circulaire  de 
cette  lettre. 


ACTE    PREMIER 


SCENE  I 

Londres.  —  Antichambre  dans  le  palais  du  roi. 

Entrent  L'ARCHEVÊQUE   DE  CANTORBÉRY, 
L'ÉVÉQUE  D'ÉLY. 

CANTORBÉRY. — Milord,  je  puis  vous  dire  qu'on  presse 
vivement  la  signature  de  ce  même  bill,  qui  aurait  suivant 
toute  apparence,  et  même  infailliblement  passé  contre 
nous,  la  onzième  année  du  règne  du  feu  roi,  si  Tagita- 
tion  de  ces  temps  de  trouble  n'en  avait  interrompu  l'exa- 
men. 

ÉLY. — Mais,  milord,  quel  obstacle  lui  opposerons-nous 
aujourd'hui  ? 

CANTORBÉRY. — C'est  à  quoi  il  faut  réfléchir.  Si  ce  bill 
passe  contre  nous,  nous  perdons  la  plus  belle  moitié  de 
nos  domaines  :  car  toutes  les  terres  laïques,  que  la  piété 
des  mourants  a  données  par  testament  à  l'Eglise,  nous 
seront  enlevées.  Voici  la  taxe  :  d'abord  une  somme  suffi- 
sante pour  entretenir,  à  l'honneur  du  roi,  jusqu'à  quinze 
comtes,  quinze  cents  chevaliers  et  six  mille  deux  cents 
bons  gentilshommes;  ensuite,  pour  le  soulagement  des 
pestiférés  et  des  pauvres  vieillards  infirmes  et  languis- 
sants, dont  le  grand  âge  et  le  corps  se  refusent  aux  tra- 
vaux, cent  hôpitaux  bien  pourvus,  bien  entretenus;  et 
de  plus  encore,  pour  les  coffres  du  roi,  mille  livres  ster- 
ling par  an  :  telle  est  la  teneur  du  bill. 

ÉLY. — Ce  serait  presque  épuiser  la  caisse. 

CANTORBÉRY. — Ce  Serait  la  mettre  à  sec. 

ÉLY. — Mais  quel  moyen  de  l'empêcher  ? 

CANTORBÉRY. — Le  Foi  est  généreux  et  plein  d'égards. 


128  HENRI    V. 

ÉLY. — Et  ami  sincère  de  la  sainte  Eglise. 

CANTORBÉRY. — Ce  n'était  pas  là  ce  que  promettaient 
les  écarts  de  sa  jeunesse.  Le  dernier  souffle  de  la  vie  n'a 
pas  plutôt  abandonné  le  corps  de  sou  père,  que  sa  folie, 
mcrtifiée  en  lui,  sembla  expirer  aussi  :  oui,  au  même 
moment,  la  raison,  comme  un  ange  descendu  du  ciel,  vint 
et  chassa  de  son  sein  le  coupable  Adam.  Son  âme  épurée 
redevint  un  paradis,  où  rentrèrent  les  esprits  célestes. 
Jamais  jeune  homme  ne  devint  sitôt  homme  fait  ;  jamais 
la  réforme  ne  vint  d'un  cours  plus  soudain  balayer  tous 
les  défauts  :  jamais  le  vice,  cette  hydre  aux  têtes  renais- 
santes, ne  perdit  si  promptement  et  son  trône  et  tout  à 
la  fois. 

ÉLY. — Ce  changement  est  béni  pour  nous. 

CANTORBÉRY. — Euteudez-le  raisonner  en  théologie,  et 
tout  rempli  d'admiration ,  vous  souhaiterez  en  vous- 
même,  que  le  roi  fût  un  prélat  :  écoutez-le  discuter  les  af- 
faires de  l'Etat,  et  vous  direz  qu'il  en  a  fait  sa  seule  étude  : 
s'il  parle  guerre,  vous  croyez  assister  à  une  bataille,  mise 
pour  vous  en  musique  ;  mettez-le  sur  tous  les  problèmes 
de  la  politique,  il  vous  en  dénouera  le  nœud  gordien, 
aussi  facilement  que  sa  jarretière;  aussi,  lorsqu'il  parle, 
l'air,  contenu  dans  sa  licence,  reste  calme,  et  l'admira- 
tion muette  veille  dans  l'oreille  de  ses  auditeurs  pour  sai- 
sir les  maximes  qui  sortent  de  sa  bouche,  aussi  douces 
que  le  miel.  Il  parait  impossible  que  l'exercice  et  la  pra- 
tique n'aient  pas  servi  de  maîtres  à  sa  théorie  profonde  ; 
et  ce  qui  est  merveilleux,  c'est  comment  Son  Altesse  a  pu 
recueillir  cette  ample  moisson,  lui  dont  la  jeunesse  était 
livrée  à  toutes  les  vaines  folies  ;  lui  dont  les  associés 
étaient  illettrés,  grossiers  et  frivoles  ;  lui  dont  les  heures 
étaient  remplies  par  les  festins,  par  les  jeux  et  la  débau- 
che ;  lui  que  jamais  on  n'a  vu  appliqué  à  aucune  élude; 
jamais  seul  dans  la  retraite,  jamais  loin  du  bruit  et  de  la 
loule, 

ÉLY. — La  fraise  croit  sous  l'ombre  de  l'ortie,  et  c'est  dans 
le  voisinage  des  fruits  les  plus  communs  que  les  plantes 
salutaires  s'élèvent  et  mûrissent  le  mieux  ;  ainsi  le  prince 
a  caché  sa  raison  sous  le  voile  de  la  dissipation  ;  c'est 


ACTE    I,   SCÈNE   I.  129 

ainsi  qu'elle  a  crû,  n'en  doutez  pas,  comme  le  gazon 
d'été,  dont  les  progrès  sont  plus  rapides  la  nuit,  quoique 
invisibles. 

CANTORBÉRY. — Il  faut  bien  que  cela  soit;  car  les  mi- 
racles ont  cessé,  et  nous  sommes  obligés  de  croire  aux 
moyens  qui  amènent  les  choses  à  la  perfection, 

ÉLY. —  Mais,  mon  bon  lord,  quel  moyen  de  mitiger 
ce  bill  que  sollicitent  les  communes?  Sa  Majesté penche- 
t-elle  pour  ou  contre  ? 

CANTORBÉRY. — Le  roi  paraît  indifférent,  ou  plutôt  il 
semble  incliner  beaucoup  plus  de  notre  côté,  que  favo- 
riser le  parti  qui  le  propose  contre  nous;  car  j'ai  fait 
une  offre  à  Sa  Majesté,  au  sujet  de  la  convocation  de 
notre  assemblée  ecclésiastique,  et  par  rapport  aux  ob- 
jets dont  on  s'occupe  actuellement,  qui  concernent  la 
France,  de  lui  donner  une  somme  plus  forte  que  n'en 
a  jamais  accordé  le  clergé  à  aucun  de  ses  prédéces- 
seurs. 

ÉLY. — Et  de  quel  air  a-t-il  paru  recevoir  cette  offre? 

CANTORBÉRY. — Ls  Toi  l'a  favorablement  accueillic  ;  mais 
le  temps  a  manqué  pour  entendre  (comme  je  me  suis 
aperçu  que  Sa  Majesté  l'aurait  désiré)  la  filiation  claire 
et  suivie  de  ses  titres  divers  et  légitimes  à  certains  du- 
chés, et  généralement  à  la  couronne  et  au  trône  de 
France,  en  remontant  à  Edouard,  son  bisaïeul. 

ÉLY.— Et  quelle  cause  a  donc  interrompu  cette  discus- 
sion? 

CANTORBÉRY. — A  Cet  instant  même,  l'ambassadeur  de 
France  a  demandé  audience  ;  et  l'heure  où  on  doit  l'en- 
tendre est,  je  pense,  arrivée.  Est-il  quatre  heure'^' 

ÉLY.  — Oui. 

CANTORBÉRY.— Entrons  donc  pour  connaître  le  sujet 
de  son  ambassade,  que  je  pourrais,  je  crois,  par  une  con- 
jecture certaire,  déclarer  avant  même  que  le  Français 
ait  ouvert  la  bouche. 

ÉLY. — Je  veux  vous  suivre,  et  je  suis  impatient  de 
l'entendre. 

(Ils  sortent. 

T.    VII.  0 


130  HENRI    V. 

SCÈNE  II 

La   salle    d'audience. 

Entrent   LE    ROI   HENRI,     GLOCESTER,    BEDFORD, 
WARWICK,  WESTMORELAND,  EXETER,  ei  suite. 

LE  ROI.— Où  est  mon  respectable  prélat  deCantoibéry  ? 

EXETER. — Il  n'est  pas  ici. 

LE  ROI,  à  Exetcr. — Cher  oncle,  enToyez-le  chercher. 

WESTMORELAND. — Mon  souvcrain,  ferons-nous  entrer 
l'ambassadeur? 

LE  ROI. — Pas  encore,  mon  cousin.  Avant  de  l'entendre, 
nous  voudrions  être  décidé  sur  quelques  points  impor- 
tants, qui  nous  préoccupent,  par  rapport  à  nous  et  à  la 
France. 

(Entrent  l'archevêque  de  Cantorbéry  et  l'évêque  d'Ely.) 

CANTORBÉRY.— Que  Dicu  ct  ses  anges  gardent  votre 
trône  sacré,  et  qu'ils  vous  accordent  d'en  être  longtemps 
l'ornement! 

LE  ROI. — Nous  vous  remercious  sincèrement,  savant 
prélat  ;  nous  vous  prions  de  vous  expliquer  ;  développez 
avec  une  justice  exacte  et  religieuse  pourquoi  la  loi 
salique,  qu'ils  ont  en  France,  doit  ou  ne  doit  pas  être  un 
empêchement  à  nos  prétentions  :  et  à  Dieu  ne  plaise, 
mon  cher  et  fidèle  seigneur,  que  vous  apprêtiez  ou 
torturiez  votre  raison.  A  Dieu  ne  plaise  que  vous 
chargiez  sciemment  votre  conscience  de  subtils  et  cou- 
pables sophismes,  pour  nous  présenter  des  titres  spé- 
cieux, mais  illégitimes,  dont  la  vérité  désavouerait  les 
fausses  couleurs;  car  Dieu  sait  combien  de  milliers 
d'hommes,  aujourd'hui  pleinsdevic,  versorontleur  sang 
pour  soutenir  le  parti  auquel  Votre  Révérence  va  nous 
exciter  :  ainsi,  songez  bien  comment  vous  engagerez 
notre  personne,  et  par  quels  droits  vous  réveillez  le 
glaive  endormi  de  la  guerre.  Nous  vous  en  sommons  au 
nom  do  Dieu  :  rénérhissez-y  bien  ;  car  jamais  deux  pa- 
reils royaumes  n'ont  lutté  ensemble,  que  le  sang  n'ait 
coulé  à  grands  flots;  chaque  goutte  est  une  malédiction, 
et  implore  vengeance  contre  l'homme,  dont  l'injustice 
affile  r'''péo  qui  exerce  de  tels  ravages  sur  la  courte  vie 


ACTE   I,    SCÈNE  II.  131 

des  mortels.  Maintenant  que  je  vous  ai  adressé  cette 
recommandation,  parlez,  milord  ;  nous  allons  vous  écou- 
ter, et  croire  dans  notre  cœur  que  tout  ce  que  vous  nous 
direz  sera  aussi  pur  dans  votre  conscience  que  Test  le 
péché  après  avoir  reçu  le  baptême. 

CANTORBÉnv.  —  Daigucz  donc  m'écouter,  gracieux 
souverain.  —  Et  vous  aussi,  pairs,  qui  devez  votre  vie, 
votre  foi  et  vos  services  à  ce  trône  impérial. — Il  n'est 
d'autre  obstacle  aux  droits  de  Votre  Majesté  sur  la  France, 
que  ce  principe  qu'ils  font  venir  de  Pharamond  :  In  ter- 
ramsalicammulieres  ne  succédant,  «  Nulle  femme  ne  succé- 
dera en  terre  salique.»  Et  cette  terre  salique,  les  Français, 
par  un  commentaire  infidèle,  prétendent  que  c'est  le 
royaume  de  France,  et  donnent  Pharamond  pour  le  fon- 
dateur de  cette  loi  qui  exclut  les  femmes.  Et  cependant 
leurs  propres  historiens  affirment,  de  bonne  foi,  que  la 
terre  salique  est  dans  la  Germanie,  entre  les  fleuves  de 
Sala  et  de  l'Elbe,  où  Charles  le  Grand,  après  avoir  sub- 
jugué les  Saxons,  laissa  derrière  lui,  et  établit  un  certain 
nombre  de  Français,  qui  par  dédain  pour  les  femmes 
germaines,  dont  quelques  taches  honteuses  souillaient 
la  vie  et  les  mœurs,  y  établirent  cette  loi  :  Que  nulle  femme 
ne  serait  héritière  en  terre  salique,  et  cette  terre  salique, 
comme  je  l'ai  dit,  est  située  entre  l'Elbe  et  la  Sala,  ot 
s'appelle  aujourd'hui,  en  Allemagne,  Meisen.  Il  est  donc 
manifeste  que  la  loi  salique  n'a  pas  été  établie  pour  le 
royaume  de  France;  et  les  Français  n'ont  possédé  la 
terre  salique  que  quatre  cent  vingt-un  ans  après  le  décès 
du  roi  Pharamond,  vainement  supposé  l'auteur  de  cette 
loi.  Pharamond  décéda  l'année  de  notre  rédemption 
quatre  cent  vingt-six,  et  Charles  le  Grand  dompta  les 
Saxons,  et  établit  les  Français  au  delà  de  la  rivière  de 
Sala,  dans  l'année  huit  cent  cinq.  De  plus,  leurs  auteurs 
disent  que  le  roi  Pépin,  qui  déposa  Childéric,  fit  valoir 
ses  prétentions  et  son  titre  à  la  couronne  de  France, 
comme  héritier  légitime ,  étant  descendu  do  Bathilde, 
qui  était  fille  du  roi  Clotaire.  Hugues  Capet  aussi,  qui 
usurpa  la  couronne  de  Charles,  duc  de  Lorraine,  seul 
héritier  mâle  de  la  vraie  ligne  et  souche  de  Charles  le 


132  HxClNRI  V 

Grand,  pour  colorer  son  titre  de  quelque  apparence  de 
vérité  (quoique  dans  la  vérité  il  fût  faux  et  nul),  se  porta 
pour  héritier  de  dame  Lingare,  fille  de  Charlemagne,qui 
était  fils  de  Louis,  empereur,  et  Louis  était  fils  de  Charles 
le  Grand.  Aussi  le  roi  Louis  X,  qui  était  l'unique  héri- 
tier de  l'usurpateur  Capet,  ne  put  porter  la  couronne  de 
France  et  rester  en  paix  avec  sa  conscience,  jusqu'à  ce 
qu'on  lui  eût  prouvé  que  la  belle  reine  Isabelle,  son 
aïeule,  descendait  en  ligne  directe  de  dame  Ermengare, 
fille  du  susdit  Charles,  duc  de  Lorraine;  par  lequel  ma- 
riage, la  ligne  de  Charles  le  Grand  avait  été  réunie  à  la 
couronne  de  France  :  en  sorte  qu'il  est  clair,  comme  le 
soleil  d'été,  que  le  titre  du  roi  Pépin,  et  la  prétention  de 
Hugues  Capet ,  et  l'éclaircissement  qui  tranquillisa  la 
conscience  de  Louis,  tirent  tous  leur  droit  et  leur  titre 
des  femmes,  malgré  cette  loi  salique  qu'ils  opposent 
aux  justes  prétentions  que  Votre  Majesté  tient  du  chef 
des  femmes  ;  et  ils  aiment  mieux  se  cacher  dans  un  ré- 
seau, que  d'exposer  à  la  vue  leurs  titres  faux,  usurpés 
sur  vos  ancêtres  et  sur  vous. 

LE  ROI. — Puis-je,  en  conscience  et  en  droit,  hasarder 
cette  revendication? 

CANTORBÉRY. — Quo  lo  crimo  en  retombe  sur  ma  tête, 
auguste  souverain  !  Il  est  écrit  dans  le  livre  des  Nom- 
bres :  Quand  le  fils  meurt,  que  l'héritage  alors  descende  à 
la  [die.  Mon  digne  prince,  soutenez  vos  droits  :  déployez 
votre  étendard  sanglant  :  tournez  vos  regards  sur  vos 
illustres  ancêtres  :  allez,  mon  souverain,  allez  à  la  tombe 
de  votre  fameux  aïeul,  de  qui  vous  tenez  vos  droits,  in- 
voquez son  âme  guerrière,  et  celle  de  votre  grand-oncle 
Edouard,  le  Prince  Noir,  qui  donna  une  sanglante  tra- 
gédie sur  les  champs  français,  et  défit  toutes  leurs  forces, 
tandis  que  son  auguste  père,  debout  sur  une  colline, 
souriait  de  voir  son  lionceau  se  baigner  dans  le  sang  de 
la  noblesse  française.  0  vaillants  Anglais,  qui  pouvaient, 
avec  la  nioiliu  de  leurs  forces,  faire  face  à  toute  la  puis- 
sance de  la  France;  tandis  qu'une  moitié  de  l'armée 
contemplait  l'autre  en  souriant,  avec  tout  le  calme  d'un 
spectateur  tranquille  et  étranger  à  l'action  ! 


ACTE  I,  scÎ:ne  II.  -133 

ÉLY.— Réveillez  le  souvenir  de  ces  morts  fameux,  et 
que  votre  bras  puissant  renouvelle  leurs  faits  d'armes. 
Vous  êtes  leur  héritier;  vous  êtes  assis  sur  leur  trône; 
le  courage  et  le  sang,  qui  les  a  rendus  immortels,  coule 
dans  vos  veines,  et  mon  trois  fois  redoutable  souverain 
est,  dans  le  printemps  de  sa  jeunesse,  mûr  pour  les  ex- 
ploits de  ces  vastes  entreprises. 

EXETER. — A'os  frères,  les  rois  et  les  monarques  de  la 
terre,  attendent  tous  que  vous  vous  leviez  dans  votre 
force,  comme  ont  fait,  avant  vous,  ces  lions  issus  de  vo- 
tre race. 

WESTMûRELAND. — Ils  saveut  que  Votre  Majesté  a,  tout  à 
la  fois,  une  cause  juste,  les  moyens  et  la  puissance;  et 
rien  n'est  plus  vrai  :  jamais  roi  d'Angleterre  n'eut  une 
noblesse  plus  opulente,  et  des  sujets  plus  dévoués;  et 
.eurs  cœurs,  laissant  pour  ainsi  dire  les  corps  en  Angle- 
îerre,  ont  déjà  passé  les  mers,  et  sont  campés  dans  les 
plaines  de  France. 

CANTORRÉRY. — 0  que  leurs  corps,  mon  souverain  chéri, 
aillent  joindre  leurs  cœurs,  avec  le  fer  et  le  feu,  pour 
reconquérir  vos  droits  !  Pour  vous  aider  dans  cette  entre- 
prise, nous  promettons  de  lever  sur  le  clergé,  et  de  four- 
nir à  Votre  Majesté ,  un  puissant  subside ,  tel  que  jamais 
"Eglise  n'en  a  encore  apporté  à  aucun  de  vos  ancêtres. 

LE  ROI. — Il  ne  suffit  pas  que  nous  armions  pour  en- 
vahir la  France  :  il  faut  aussi  prendre  nos  mesures, 
Dour  défendre  le  royaume  contre  l'Ecossais,  qui  viendra 
jbndre  êur  nous  avec  toutes  sortes  d'avantages. 

CANTORBÉRY. — Les  habitants  des  frontières,  mon  sou- 
verain, seront  un  rempart  suffisant  pour  défendre  l'inté- 
rieur de  l'Etal  contre  les  incursions  de  ces  pillards. 

LE  ROI. — Nous  ne  parlons  pas  seulement  des  incursions 
de  quelques  pillards  :  nous  craignons  une  entreprise 
plus  vaste  de  l'Ecossais,  qui  fut  toujours  pour  nous  un 
voisin  remuant.  L'histoire  vous  apprendra  que  mon  il- 
lustre aïeul  ne  passa  jamais  avec  ses  forces  en  France, 
que  l'Ecossais  ne  vint,  comme  les  flots  dans  une  brèche, 
se  répandre  sur  son  royaume  dépourvu,  avec  le  torrent 
de  sa  puissance,  harcelant  de  vives  et  chaudes  attaques 


134  HENEI  V. 

nos  provinces  dégarnies,  bloquant  les  châteaux  et  les 
villes  par  des  sièges  ruineux,  au  point  que  l'Angleterre, 
nue  et  sans  défense,  a  tremblé  et  chancelé  grâce  à  ce 
funeste  voisinage. 

CANTORBÉRY.  —  Elle  a  cu  plus  de  peur  que  de  mal, 
mon  souverain;  et  voyez-en  la  preuve  dans  les  exem- 
ples qu'elle  a  donnés  elle-même.  —  Lorsque  tous  ses 
chevaliers  étaient  passés  en  France  ,  et  qu'elle  était 
comme  une  veuve  en  deuil  de  l'absence  de  tous  ses  no- 
bles, non-seulement  elle  se  défendit  bien  elle-même, 
mais  elle  prit  et  enveloppa,  comme  un  cerf  égaré,  le 
roi  des  Ecossais  :  elle  l'envoya  en  France,  décorer  de 
rois  captifs  la  renommée  du  roi  Edouard,  et  elle  enrichit 
vos  chroniques  d'autant  de  louanges,  que  le  sable  de  la 
mer  est  riche  en  débris  précieux  de  naufrages,  et  en  tré- 
sors abunés  sous  les  eaux. 

EXETER. — Mais  il  y  a  un  dicton  fort  ancien  et  très- 
vrai  :  Si  vous  voulez  conquérir  la  France,  commencez 
d'abord  par  l'Ecosse;  car  lorsque  l'aigle  anglaise  est 
sortie  pour  chercher  proie  au  dehors,  la  belette  écos- 
saise vient  en  rampant  se  glisser  dans  son  nid  sans  dé- 
fense, et  dévore  sa  royale  couvée;  jouant  le  rat  en  l'ab- 
sence du  chat,  elle  détruit  et  tue  plus  qu'elle  ne  peut 
dévorer. 

ÉLV. — La  conséquence  serait  donc  que  le  chat  doit 
rester  dans  ses  foyers  :  et  cependant  ce  n'est  là  qu'une 
malheureuse  nécessité  ;  car  nous  avons  des  serrures 
pour  enfermer  nos  biens,  et  de  petits  pièges  pour  pren- 
dre les  pclits  voleurs.  Quand  les  bras  armés  combattent 
au  dehors,  la  tête  prudente  sait  se  défendre  au  dedans  ; 
car  le  gouvernement,  quoique  formé  de  parties  séparées, 
du  haut,  du  moyen  eX  du  bas  ordre,  les  maintient  tous 
dans  un  concert  et  une  harmonie  naturelle,  comme  les 
sons  dans  la  musique  K 

•  I.a  mémo  idt'e  se  rencontre  dans  Cicéron,  de  Republica,  lib.II  : 

«Sic  ex  suinmis,  et  mediis,  et  infitnis  interjectis  ordinibus,  ut 

Bonis,    modcratam    ratione    civltatem ,   corisensu   dissimiliorum 

concinere,   et   quaj  harmonia  a   musicis  dicitur   in  cantu    eam 

esse  in  ci  vitale  conoordiam.  » 


ACTE    I,   SCÈNE    II  i35 

CANTORBÉRY. — Cela  Gst  Traî  :  aussi  le  ciel  a  di^^sé  l'éco- 
nomie de  rhomme  en  fonctions  diverses;  toutes  ses  par- 
ties, dans  un  effort  continuel,  tendent  à  un  but  commun, 
l'obéissance  :  ainsi  travaillent  les  abeilles,  créatures  qiri, 
servant  d'exemple  dans  la  nature,  enseignent  l'art  de 
Tordre  à  un  royaume  peuplé.  Elles  ont  un  roi  et  des 
officiers  de  différente  espèce  :  les  uns,  magistrats,  pu- 
nissent à  rintérieur;  d'autres,  comme  les  commerçants, 
se  hasardent  au  loin  ;  d'autres,  comme  les  soldats,  armés 
de  leurs  dards,  batinent  sur  les  boutons  veloutés  du 
printemps,  et,  chargés  de  leurs  larcins,  reviennent  d'un 
pas  joyeux  à  la  tente  de  leur  empereur.  Lui,  dans  son 
active  majesté,  surveille  les  maçons  bourdonnants  qui 
construisent  les  lambris  d'or,  les  citoyens  qui  pétrissent 
le  miel,  le  peuple  d'artisans  qui  arrivent  en  foule,  et 
déposent  à  la  porte  étroite  de  l'Etat  leurs  précieux  far- 
deaux ;  et  la  justice,  à  l'œil  sévère,  au  chant  maussade, 
livre  aux  pâles  exécuteurs  les  paresseux  qui  bâillent 
mollement. — Voici  ma  conclusion. — Que  plusieurs  par- 
ties qui  ont  un  rapport  direct  vere  un  centre  commun 
peuvent  agir  en  sens  contraires,  comme  plusieurs flè.: lies, 
lancées  de  points  différents,  volent  vers  un  seul  but, 
comme  plusieurs  rues  se  mêlent  dans  une  ville  ;  comme 
plusieurs  eaux  limpides  se  confondent  dans  une  mer  ; 
comme  plusieurs  lignes  se  rejoignent  dans  le  centre 
d'un  cadran  :  de  même  un  millier  d'entreprises,  toutes 
sur  pied  à  la  fois,  peuvent  aboutir  à  ime  même  fin,  et 
marcher  toutes  de  front,  sans  que  l'une  souffre  de  l'au- 
tre :  ainsi,  mon  souverain,  en  France!  Partagez  votre 
heureuse  nation  en  quatre  portions  ;  prenez-en  une  pour 
la  France  ;  elle  vous  suffira  pour  ébranler  toute  la  Gaule  : 
et  nous,  si  avec  les. trois  autres  quarts  de  nos  forces 
restés  dans  le  sein  du  royaume  nous  ne  pouvons  pas  di> 
fendre  nos  portes  contre  les  chiens,  puissions-nous  être 
iialtraités,  et  que  notre  nation  perde  à  jamais  sa  répu- 
.  ition  de  courage  et  de  sagesse. 

LE  ROI. — Qu'on  introduise  les  ambassadeurs  envoyés 
t»-'  la  part  du  dauphin.  (Un  seigneur  de  la  siiile  sort.  Le  roi 
monte  sur  son  trône.)  Notre  résolution  est  bien  prise,  et 


136  HENRI   V. 

par  le  secours  du  ciel  et  le  vôtre,  noLles,  qui  êtes  le 
nerf  de  notre  puissance,  la  France  une  fois  à  nous, 
ou  nous  la  plierons  à  notre  joug,  ou  nous  la  met- 
trons en  pièces  :  ou  bien  l'on  nous  verra,  assis  sur 
son  trône ,  gouvernant  comme  un  grand  et  vaste 
empire  tous  ses  riches  duchés  qui  valent  presque  des 
royaumes ,  ou  bien  nous  déposerons  ces  ossements 
dans  une  urne  sans  gloire,  privés  de  sépulture  et  sans 
aucun  monument  qui  conserve  notre  souvenir.  Il  faut 
que  notre  histoire  célèbre  hautement,  à  pleine  voix, 
nos  exploits,  ou  que  notre  tombeau  ,  muet  comme 
l'esclave  du  sérail,  ne  nous  accorde  même  pas  l'hon- 
neur d'une  épitaphe  de  cire.  {Entrent  les  ambassadeurs 
de  France.)  Nous  voici  maintenant  disposé  à  connaître 
les  intentions  de  noire  cher  cousin,  le  dauphin  ;  car 
nous  apprenons  que  vous  nous  saluez  de  sa  part,  et  non 
de  celle  du  roi. 

l'axMbassadeur.  —  Votre  Majesté  veut- elle  nous  per- 
mettre d'exposer  librement  la  commission  dont  nous 
sommes  chargés?  autrement,  nous  nous  bornerons  à 
lui  faire  entendre ,  avec  réserve  et  sous  des  termes 
enveloppés,  l'intention  du  dauphin  et  notre  ambas- 
sade. 

LE  ROI. — Nous  ne  sommes  point  un  tyran,  mais  un  roi 
chrétien  :  nos  passions  nous  obéissent  en  silence,  en- 
chaînées à  notre  volonté  comme  les  criminels  qui  sont 
aux  fers  dans  nos  prisons  :  ainsi  déclarez-nous  les  inten- 
tions du  dauphin  avec  une  franchise  ouverte  et  sans 
contrainte. 

l'ambassadeur. — Les  voici  en  peu  de  mois.  Votre  Al- 
tesse, par  ses  députés  qu'elle  a  dernièrement  envoyés  en 
France,  a  revendiqué  certains  duchés  sous  prétexte  des 
droits  de  votre  glorieux  prédécesseur  le  roi  PMouardlII. 
En  réponse  à  cette  prétention,  le  prince,  notre  maître, 
dit  que  vous  vous  ressentez  trop  de  votre  jeunesse,  et  il 
vous  avertit  de  bien  songer  qu'il  n'est  en  France  aucu'U 
domaine  qu'on  puisse  conquérir  avec  une  gaillarde',  i  t 
que  vous  ne  pouvez  introduire  vos  fêtes  dans  ces  duchés  ; 

'  Une  gaillarde  ,  danse  du  tempa. 


ACTE   I,    SCÈNE  ît.  137 


en  indemnité,  il  vous  envoie,  comme  un  présent  plus 
conforme  à  vos  inclinations,  le  trésor  que  contient  ce 
baril;  et  il  demande  qu'en  reconnaissance  de  ce  don, 
vous  laissiez  là  les  duchés  que  vous  réclamez,  et  qu'ils 
n'entendent  plus  parler  de  vous.  Voilà  ce  que  dit  le  dau- 
phin. 

LE  ROI,  au  duc  (TExelcr. — Quel  trésor,  cher  oncle? 

EXETER. — Des  balles  de  paume,  mon  souverain  ! 

LE  ROI. — Nous  sommes  charmé  de  trouver  le  dauphin 
si  plaisant  avec  nous,  et  nous  vous  remercions,  et  de  son 
présent  et  de  vos  peines.  Quand  une  fois  nous  aurons 
ajusté  nos  raquettes  à  ces  balles,  nous  espérons,  avec 
f  aide  de  Dieu,  jouer  en  France  un  jeu  à  frapper  la  cou- 
ronne du  roi,  son  père,  et  a  l'envoyer  dans  la  grille*. 
Dites-lui  qu'il  vient  d'engager  la  partie  avec  un  adver- 
saire tel  qu'il  lancera  ses  balles  dans  toute  la  France. 
Nous  le  comprenons  bien  quand  il  fait  allusion  aux 
égarements  de  notre  jeunesse,  sans  examiner  l'usage 
que  nous  en  avons  fait.  Non  ,  jamais  nous  n'avons 
fait  cas  de  ce  trône  chétif  de  l'Angleterre  ;  et  en  consé 
quence,  vivant  loin  de  lui,  nous  nous  sommes  aban- 
donné à  une  licence  effrénée,  comme  il  arrive  toujours 
que  les  hommes  sont  plus  gais  quand  ils  sont  hors 
de  chez  eux  ;  mais  dites  au  dauphin  que  je  saurai  garder 
ma  dignité,  que  je  me  conduirai  en  roi,  et  que  je  déploie- 
rai toute  l'étendue  de  ma  grandeur  quand  je  me  réveil- 
lerai sur  mon  trône  de  France.  C'est  pour  y  parvenir 
que,  déposant  ici  ma  majesté,  j'ai  travaillé  comme  un 
pauvre  journalier.  Mais  c'est  en  France  qu'on  me  verra 
m'élever  avec  tant  d'éclat  que  j'éblouirai  tous  les  yeux  : 
oui,  le  dauphin  sera  aveuglé  en  contemplant  les  rayons 
de  ma  gloire.  Et  dites  encore  à  ce  prince  si  plaisant,  que 
cette  plaisanterie  de  sa  façon  a  changé  ses  balles  de 
paume  en  boulets  de  pierre^,  et  que  sa  conscience  res- 
tera mortellement  chargée  de  la  vengeance  meurtrière 
qu'elles  feront  voler  dans  ses  États.  Cette  plaisanterie 


1  Terme  du  jeu  de  paume. 

9  Les  premiers  boulets  furent  de  ^nerre. 


138  HENRI   V. 

fera  pleurer  mille  veuves  privées  de  leurs  époux,  mille 
mères  privées  de  leurs  enfants  :  elle  coûtera  la  ruine  de 
maint  château  ;  des  générations  qui  ne  sont  pas  encore 
nées  auront  sujet  de  maudire  l'insultante  ironie  du 
dauphin.  Mais  les  événements  sont  dans  la  main  de 
Dieu,  à  qui  j'en  appelle,  et  c'est  en  son  nom,  annoncez- 
le  au  dauphin,  que  je  me  mets  en  marche  pour  me  ven- 
ger, suivant  mon  pouvoir,  et  déployer  un  bras  armé  par 
la  justice  dans  une  cause  sacrée.  Allez,  sortez  de  ces 
lieux  en  poix,  et  dites  au  dauphin  que  sa  raillerie  paraî- 
tra le  jeu  d'un  esprit  bien  léger  et  bien  indiscret,  lors- 
qu'elle fera  verser  plus  de  larmes  qu'elle  n'a  excité  de 
sourires. — Conduisez  ces  députés  sous  une  sûre  escorte. 
— Adieu. 

(Les  ambassadeurs  sortent.) 

EXETER. — C'est  là  vraiment  un  ioveux  message  ! 

LE  ROI. — Nous  espérons  bien  en  faire  rougir  l'auteur; 
amsi,  mes  lords,  ne  perdons  aucun  instant  qui  puisse 
accélérer  notre  expédition;  car  nous  n'avons  plus  main- 
tenant d'autres  pensées  que  la  France,  après  nos  devoirs 
envers  Dieu  qui  doivent  passer  avant  nos  affaires.  Ras- 
semblons promptement  le  nombre  de  troupes  nécessaires 
pour  ces  guerres,  et  méditons  sur  tous  les  moyens  qui 
peuvent  ajouter,  avec  une  célérité  raisonnable,  des  plumes 
à  nos  ailes;  car,  j'en  atteste  Dieu,  nous  châtierons  le 
dauphin  aux  portes  de  son  père  ;  ainsi  que  chacun  s'oc- 
cupe des  moyens  d'entamer  pramptement  cette  telle 
entreprise. 

(Tous  sortent.) 


FIN    DU    PREMIER    ACTE, 


ACTE   DEUXIEME 


LE  CHŒUR. 

Maintenant  toute  la  jeunesse  d'Angleterre  brûle  du 
feu  des  combats,  et  les  parures  de  soie  reposent  dans  les 
gardes-robes,  les  armuriers  prospèrent,  et  l'honneur  est 
la  seule  pensée  qui  règne  dans  tous  les  cœurs.  Ils  vendent 
les  prés  pour  acheter  un  cheval  de  bataille,  et  suivent  le 
miroir  de  tous  les  rois  chrétiens,  des  ailes  au  talon, 
comme  des  Mercures  anglais.  L'Espérance  est  assise  sur 
les  airs,  tenant  une  épée  dont  le  fer,  depuis  la  garde 
jusqu'à  la  pointe,  est  caché  sous  l'amas  de  couronnes  de 
toutes  grandeurs  qui  Tentourent;  couronnes  d'empe- 
reur, de  rois  et  de  ducs,  promises  à  Henri  et  aux  braves 
qui  le  suivent.  Les  Français^  que  des  avis  certains  ont 
instruits  de  ce  redoutable  appareil,  tremblent  et  cher- 
chent à  détourner  par  les  ruses  de  la  pâle  politique  les 
projets  de  l'Angleterre.  0  Angleterre  !  ton  étroite  en- 
ceinte est  l'emblème  de  ta  grandeur  :  un  petit  corps  qui 
renferme  un  grand  cœur!  De  combien  d'exploits  n  enri- 
chirais-tu pas  ta  gloire,  si  tous  tes  enfants  avaient  pour 
leur  mère  la  tendresse  et  les  sentiments  de  la  nature  I 
Mais  vois  ta  disgrâce  !  La  France  a  trouvé  dans  ton  sein 
un  nid  de  cœurs  vides  qu'elle  remplit  de  trahisons  par 
ses  présents.  Elle  a  trouvé  trois  hommes  corrompus  : 
l'un,  Richard  comte  de  Cambridge;  le  second,  le  lord 
Henri  Scroop  de  Marsham;  le  troisième,  Thomas  Grey, 
chevalier  de  Northumberland  ;  ils  ont,  pour  l'or  de  la 
France  (6  crime  !),  scellé  une  conspiration  avec  la  France 
alarmée;  et  c'est  de  leurs  mains  que  ce  roi,  Thonneur 
des  rois,  doit  périr  (si  l'enfer  et  la  trahison  tiennent 
leurs  promesses)  à  Southamplon  avant  de  s'embarquer 


liO  HENRI   V. 

pour  la  France. — Accordez-nous  votre  patience  et  par- 
donnez l'abus  du  changement  de  lieu  auquel  nous  som- 
mes réduits  pour  resserrer  la  pièce  dans  son  cadre. — La 
somme  est  payée,  les  traîtres  sont  d'accord. — Le  roi  est 
parti  de  Londres,  et  la  scène  est  maintenant  transportée 
à  Southampton;  c'est  à  Southampton  que  le  théâtre  s'ou- 
vre en  ce  moment  ;  c'est  là  qu'il  faut  vous  asseoir.  De  ce 
lieu  nous  vous  ferons  passer  en  France,  et  nous  vous  en 
ramènerons  en  charmant  les  mers  pour  vous  procurer 
un  passage  heureux  et  calme  :  car,  autant  que  nous  le 
pourrons,  nous  tâcherons  que  nul  de  vous  n'ait  le  plus 
léger  malaise  pendant  tout  le  spectacle.  Mais  jusqu'au 
moment  du  départ  du  roi,  c'est  à  Southampton  que  nous 
transférons  la  scène. 

(Le  chœur  sort.) 


SCENE  1 

Londres  ;  East-Cheap.' 
Entrent  NYM  et  BARDOLPH. 

BARDOLPH.— Ah  !  je  suis  cliarmé  de  vous  rencontrer, 
caporal  Nym. 

NYM. — Bonjour,  lieutenant  Bardolph. 

BARDOLPH.— Eh  bien,  le  vieux  Pistol  et  vous,  êtes-vous 
toujours  amis  ? 

NYM. — Pour  moi,  certes,  cela  m'est  bien  égal  :  je  ne  fais 
pas  grand  bruit  ;  mais  quand  l'occasion  se  présentera, 
on  me  verra  la  saisir  en  souriant.  N'importe,  il  arrivera 
ce  qui  pourra.  Non,  je  n'ose  pas  me  battre.  Mais  je  ne 
veux  que  donner  un  coup  d'œil ,  et  puis  tenir  mon  fer 
devant  moi.  C'est  une  simple  lame;  mais  qu'cst-co  que 
cela  fait?  elle  sera  bonne  pour  le  chaud  et  le  froid  autant 
qu'épée  d'homme  vivant  ;  et  voilà  tout  le  plaisant  de  la 
chose. 

BARDOLPH. — Je  veux  vous  donner  à  déjeuner  pour 
vous  rapatrier  :  et  nous  irons   tous  trois  en  France 


ACTE    II,    SCÈNE    I.  141 

comme  de  bons  frères.  Allons,  ainsi  soit-il,  caporal  Nym? 

KYM. — Ma  foi,  je  vivrai  tant  que  j'ai  à  vivre,  voilà  ce 
qu'il  y  a  de  sûr  ;  et  quand  je  ne  pourrai  plus  vivre,  je 
ferai  comme  je  pourrai.  Yoilà  ce  que  j"ai  à  dire  là- 
dessus,  et  tout  finit  là. 

BARDOLPH. — Ce  qu'il  y  de  certain,  caporal,  c'est  qu'il 
est  marié  à  Hélène  Quickly;  et  il  n'est  pas  douteux  qu'elle 
vous  a  manqué  essentiellement  ;  car  enfin  elle  vous 
avait  donné  sa  foi. 

NVM. — Je  ne  sais  pas  :  il  faut  bien  que  les  choses  arri- 
vent comme  elles  doivent  arriver.  Les  gens  peuvent  dor- 
mir quelquefois,  et  pendant  ce  temps-là  avoir  leur  gorge 
à  côté  d'eux;  et  comme  on  dit  les  couteaux  ont  des 
tranchants.  Il  faut  laisser  aller  les  choses.  Quoique  Pa- 
tience soit  un  cheval  fatigué,  il  faudra  bien  qu'elle  la- 
boure ;  les  choses  auront  nécessairement  une  fin  :  enfin 
je  ne  puis  rien  dire. 

(Entrent  Pistol  etmistriss  Quickly.) 

BARDOLPH. — Voilà  le  vieux  Pistol,  et  sa  femme  qui 
%^ennent.  Mon  cher  caporal,  soyez  patient. — Eh  bien  1 
comment  vous  va,  mon  hôte  Pistol  ? 

PISTOL. — Maraud,  je  crois  que  tu  m'appelles  ton  hôte? 
je  jure  par  cette  main  que  j'en  déteste  le  titre  ;  aussi 
mon  Hélène  ne  tiendra  plus  d'auberge. 

QUICKLY. — Non,  sur  ma  foi,  je  ne  tiendrai  pas  encore 
longtemps  ;  car  nous  n'oserions  prendre  en  pension  une 
douzaine  de  femmes  honnêtes  ,  vivant  honnêtement 
avec  la  pointe  de  leurs  aiguilles ,  sans  que  les  gens 
s'imaginassent  aussitôt  qu'on  tient  un  lieu  suspect. — Oh! 
par  Notre-Dame  {apercevant  Nym,  qui  tire  l'épée),  qu'il 
ne  dégaine  pas  !  Ou  nous  allons  voir  un  adultère  et  un 
meurtre  prémédités. 

BARDOLPH. — Bon  lieutenant...  bon  caporal...  n'offrez 
pas  ce  spectacle. 

NYM. — Bah  ! 

PISTOL. — Nargue  pour  toi,  chien  d'Islande,  roquet 
d'Islande  aux  longues  oreilles. 

QUICKLY. — Mon  bon  caporal  Nym,  fais  voir  ta  valeur, 
et  rengaine  ton  épée. 


142  HENRI  V. 

NYM. — Ve^x-tu  que  nous  allions  à  l'écart?  je  voudrais 
t'avoir  soins. 

(Rengainant  son  épée.) 

piSTOL. —  Solus\'  maudit  chien!  basse  vipère,  je  t6 
renvoie  le  soins  sur  ta  face,  dans  les  dents,  dans  ton  go- 
sier, dans  tes  maudits  poumons,  ta  mâchoire,  et  ta  sale 
bouche,  ce  qui  est  pire  encore;  je  te  reporte  ton  solus, 
jusque  dans  tes  entraillles  ;  car  je  puis  prendre  feu,  ma 
mèche  est  allumée  -,  et  Texplosion  s'ensuivra. 

NYM — Je  ne  suis  pas  Barbason  "  :  vous  ne  pouvez  me 
conjurer. — Il  me  prend  une  envie  de  vous  assommer 
passablement  bien.  Si  vous  commencez  une  fois  à  me 
parler  salement,  Pistol,  vous  pouvez  compter  que  je  a'ous 
frotterai  avec  ma  rapière,  pour  parler  net,  comme  je  le 
sais  faire.  Tenez ,  si  vous  voulez  seulement  venir  à 
quatre  pas,  je  vous  chatouillerai  les  intestins  de  la 
belle  manière,  comme  je  le  sais  faire  ;  et  voilà  le  plaisant 
de  la  chose  ! 

PISTOL. — Oh  !  vil  fanfaron  et  furibond  maudit  !  ton 
tombeau  bâille,  et  la  mort  s'avance  sur  toi  :  rends  l'âme. 

(Ils  tirent  tous  deuxTépée.) 

BARDOLPH,  en  les  séparant. — Ecoutez,  écoutez-moi  un 
peu  auparavant.  Celui  de  vous  qui  donnera  le  premier 
coup  peut  compter  que  je  lui  passerai  mon  épée  au 
travers  du  corps  jusqu'à  la  garde;  et  je  le  ferai,  foi  de 
soldat. 

pisTOL. — Voilà  un  serment  bien  redoutable  !  Ce  grand 
feu  s'abattra. — Donne-moi  ton  poing  ,  entends-tu  ? 
Donne-moi  ta  patte  de  devant,  te  dis-je.  Ma  foi,  j'ad- 
mire ton  courage. 

NY.M. — Tiens,  pour  te  parler  clair  et  net,  je  te  couperai 
la  gorge  un  de  ces  jours,  et  voilà  le  plaisant  de  la  chose  I 


♦  Il  se  fâche  du  mot  sohtj  qu'il  ne  comprend  pas,  et  auquel  il 
attache  un  sens  déshonorant. 

*  On  ne  doit  pas  oublier  que  Pistol  veut  dire  pistolet,  et  l'im- 
perfection do  cette  arme  dans  ce  tcmps-lh. 

•  Ce    mot    est    également     employé    dana  les  Joyeuses   Bour- 
geoises de  Windsor. 


ACTE  îï,    SCÈNE   I.  443 

pisTOL. — Couper  la  gorge  ?  Dis-tu  !  Je  t'en  défie  mille 
fois, mâtin  de  Crète.  Crois-tu  temparer  de  ma  femme  ? 
Oh,  non!  va- t'en  au  tonneaude  l'infamie  retirer  ton  gibier 
d'hôpital  de  la  famille  de  Cresside  qu'on  appelle  Doll- 
tear-Sheet;  et  épouse-la.  Pour  moi ,  j'ai  et  j'aurai  ma 
chère  quondam  Quickly  pour  femme,  et  pauca,voilà  tout. 
(Arrive  le  petit  page  de  Falstaff.) 

LE  PAGE. — Mon  cher  hôte  Pistol,  accourez  donc  bien 
vite  chez  mon  maître,  et  vous  aussi,  l'hôtesse,  il  est  bien 
mal  et  au  lit.  Toi,  mon  bon  Bardolph,  viens  fourrer  ta 
figure  entre  ses  draps,  pour  lui  servir  de  bassinoire.  Sur 
ma  foi,  il  est  bien  malade. 

BARDOLPH. — Yeux-tu  courir ,  petit  coquin  ! 

QUICKLY. — Par  ma  foi,  je  ne  lui  donne  pas  beaucoup  de 
jours  encore,  avant  qu'il  aille  apprêter  un  splendide  re- 
pas aux  corbeaux.  Le  roi  Ta  frappé  au  cœur.  Oh,  ça  !  mon 
mari,  ne  tarde  pas  à  me  suivre. 

(Quickly  sort  avec  le  page.) 

BARDOLPH. — Allons,  VOUS  laccommoderai-je  à  présent 
tous  les  deux?  Tenez,  il  faut  (jue  nous  allions  voir  la 
France  tous  ensemble.  Pourquoi  diable  avoir  des  cou- 
teaux pour  se  couper  la  gorge  les  uns  aux  autres  ? 

PISTOL. — Laissons  d'abord  les  eaux  se  déborder,  et  les 
diables  hurler  après  leur  pâture. 

NYM. — Vous  me  payerez  les  huit  schellings  que  je  vous 
ai  gagnés  l'autre  jour  à  un  pari  ? 

PISTOL.— Fi  !  il  n'y  a  que  la  canaille  qui  paye. 

KYM. — Oh  !  pour  cela,  je  ne  le  passerai  pas,  par  exem- 
jjle  ;  et  voilà  le  plaisant  de  la  chose  ! 

PISTOL. — Il  faudra  voir  qui  des  deux  est  le  plus  brave. 
Allons,  tire  à  fond. 

BARDOLPH. — Par  l'épée  que  je  tiens,  celui  qui  porte  la 
première  botte,  je  le  tue  :  oui,  par  cette  épée,  je  le  ferai 
comme  je  le  dis. 

PISTOL. — Diable  !  l'épée  vaut  un  serment,  et  les  ser- 
ments doivent  être  respectés. 

BARDOLPH.— Caporal  Nym,  veux-tu  te  réconcilier,  être 
bons  amis,  ou  ne  le  veu.x-tu  pas?  Eh  bien,  soyez  donc 


144  HENRI   V. 

ennemis  avec  moi  aussi. — Je  t'en  prie,  mon  ami,  ren- 
gaine. 

KYM. — Je  veux  avoir  mes  huit  schellings  que  j'ai  ga- 
gnés à  un  pari. 

piSTOL. —  Eh  bien,  je  te  donnerai  un  noble  '  comptant, 
et  je  te  payerai  encore  à  boire  :  l'amitié  et  la  fraternité 
régneront  dorénavant  entre  nous  :  je  vivrai  par  Nym,  et 
Nym  vivra  par  moi.  Cela  n'est-il  pas  juste  ?  Car  je  serai 
vivandier  dans  le  camp,  et  nos  profits  croîtront.  Donne- 
moi  ta  main. 

>;ym. — Moi,  je  veux  mon  noble. 

PISTOL — Tu  l'auras  comptant. 

NYM. — Allons  donc,  soit  :  et  voilà  le  plaisant  de  la 
chose  ! 

(Entre  mistriss  Quickly.) 

QL'iCKLY. — Aussi  vrai  comme  ce  sont  des  femmes  qui 
vous  ont  mis  au  monde...  Oh!  accourez  bien  vite  chez 
sir  John  :  ah  !  le  pauvre  cœur  !  Il  a  été  si  bien  secoué 
d'une  fièvre  tierce  quotidienne,  qu'il  fait  pitié  à  voir. 
Mes  chers  bons  amis,  venez  donc  chez  lui. 

NYM. — Le  roi  a  fait  tomber  sur  lui  la  mauvaise  humeur; 
voilà  le  vrai  de  l'histoire  ! 

PISTOL. — Nym,  tu  as  dit  la  vérité;  il  a  le  cœur  fracturé 
et  corroboré. 

NYM. — Le  roi  est  un  bon  roi  ;  enfin,  on  en  dira  ce  qu'on 
voudra,  il  a  ses  humeurs  ausssi. 

PISTOL. — Allons  consoler  le  pauvre  baron;  car,  par- 
bleu! nous  n'avons  pas  envie  de  mourir,  mes  agneaux.. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE   II 

Southampton.  —  Chambre  du  conseil. 

EXETER,  BEDFORD  et  WESTMORELAND. 

BEDFORD. — J'en  atteste  Dieu  ;  le  roi  est  bien  hardi  de 
se  confier  à  ces  traîtres. 

'  Noble,  noble  à  carat,  monnaie  d'or  anglaise  qui  valait  6  sche.- 
lings  huit  pence. 


ACTE  II,    SCÈNE   II.  iAo 

F.CETER. — Ils  ne  tarderont  pas  à  être  arrêtés. 

WESTMORELAND. — Quelle  douceur  et  quel  calme  ils  af- 
lectent!  On  dirait  que  la  fidélité  repose  dans  leurs 
cœurs,  entre  l'obéissance  et  la  parfaite  loyauté. 

BEDFORD. — Le  roi  est  instruit  de  tous  leurs  complots 
par  des  avis  interceptés,  ce  dont  ils  ne  se  doutent  guère. 

EXETER. — Quoi!  l'homme  qui  était  son  camarade  de 
lit  ',  qu'il  avait  enrichi  et  comblé  de  faveurs  dignes  des 
princes,  a-t-il  pu  ainsi,  pour  une  bourse  d'or  étranger, 
vendre  la  vie  de  son  souverain  à  la  trahison  et  à  la  mort  ! 

(On  entend  les  trompettes.) 
(Entrent  le  roi,  Scroop,  Cambridge,  Grey,  et  suite.) 

LE  ROI. — Maintenant  les  vents  sont  favorables,  et  nous 
allons  nous  embarquer. — Milord  de  Cambridge,  et  vous, 
moucher  lord  de  Marsham,  et  a'Ous,  brave  chevalier, 
faites-moi  part  de  vos  pensées.  N'espérez-vous  pas  que 
l'armée  qui  nous  suit  sur  nos  vaisseaux  s'ouvrira  un  pas- 
sage au  travers  de  la  France,  et  exécutera  l'entreprise  pour 
laquelle  nous  l'avons  rassemblée  ? 

SCROOP. — Rien  n'est  plus  sûr,  mon  souverain,  si  cha- 
cun fait  son  devoir. 

LE  ROI. — Je  n'en  doute  point  :  nous  sommes  bien  per- 
suadés que  nous  n'emmenons  pas  de  cette  île  un  cœur 
qui  ne  soit  de  la  plus  parfaite  intelligence  avec  le  nôtre, 
et  que  nous  n'en  laissons  pas  un  seul  derrière  nous  qui  ne 
fasse  des  vœux  pour  que  le  succès  et  la  conquête  suivent 
nos  pas. 

CAMBRmoE. — Jamais  monarque  ne  fut  plus  aimé  et  plus 
redouté  que  ne  l'est  Votre  Majesté,  et  je  ne  crois  pas 
qu'il  y  ait  un  sujet  dont  le  cœur  soit  chagrin  et  mécon- 
tent, sous  l'ombre  propice  de  votre  gouvernement. 

GREY. — G'estvrai,  ceux-là  même  qui  furent  les  ennemis 
de  votre  père  ont  changé  leur  fiel  en  miel  ;  ils  vous  ser- 
vent avec  des  cœurs  remplis  de  soumission  et  de  zèle. 

'  Le  lord  Scroop  était  tellement  en  faveur  auprès  du  roi,  que 
celui-ci  l'admettait  quelquefois  à  partager  son  lit,  dit  Hollinshed, 
Ce  titre  familier  de  hedfcllow  se  retrouve  dans  une  lettre  du  sixième 
comte  de  Norihumberland  à  son  bien-aimé  cousin  ïh.  Arundel, 
qui  commence  ainsi  :  .Mon  cher  camarade  de  lit,!  etc. 
T.   vu.  JO 


46  HENRI   V. 

LE  ROI. — Nous  avons  donc  de  grands  motifs  de  re- 
connaissance ,  et  nous  oublierons  l'usage  de  cette  main 
avant  d'oublier  de  récompenser  le  mérite  et  les  services, 
suivant  leur  étendue  et  leur  importance. 

scRoop. — C'est  le  moyen  de  prêter  au  zèle  des  muscles 
d'acier,  et  le  travail  se  réparera  avec  l'espérance  de  vous 
rendre  des  services  continuels. 

LE  ROI. — Nous  n'attendons  pas  moins. — Mon  oncle 
Exeter,  faites  élargir  cet  homme  emprisonné  d'hier,  qui 
déclamait  contre  nous.  Nous  croyons  que  c'était  l'excès 
du  vin  qui  le  poussait  à  cette  licence  ;  à  présent  que  ses 
sens  refroidis  l'ont  rendu  plus  calme  ,  nous  lui  par- 
donnons. 

SCROOP. — C'est  un  acte  de  clémence;  mais  c'est  auss 
un  excès  de  sécurité.  Qu'il  soit  puni ,  mon  souverain  ;  il 
est  à  craindre  que  votre  indulgence  et  l'exemple  de  son 
impunité  n'enfantent  que  des  coupables. 

LE  ROI. — Ah  !  laissez-nous  exercer  la  clémence. 

CAMBRIDGE. — Yotre  Majesté  peut  l'exercer,  et  cependant 
punir  aussi. 

GREY.— Prince ,  ce  sera  montrer  encore  une  assez 
grande  clémence,  si  vous  lui  faites  don  de  la  vie,  après 
lui  avoir  fait  subir  un  sévère  châtiment. 

LE  ROI. — Ah  !  c'est  votre  excès  de  zèle  et  d'attachement 
pour  moi  qui  vous  porte  à  presser  le  supplice  de  ce 
malheureux.  Eh  !  si  l'on  ne  ferme  pas  les  yeux  sur  des 
fautes  légères,  produites  par  l'ivresse,  de  quel  œil  fau- 
dra-t-il  regarder  des  crimes  capitaux,  conçus,  médités  et 
arrêtés  dans  le  cœur,  lorsqu'ils  paraîtront  devant  nous? 
— Nous  voulons  qu'on  élargisse  cet  homme  ,  quoique 
Cambridge  ,  Scroop  et  Grey...,  dans  leur  tendre  zèle  et 
leur  inquiète  sollicitude  pour  la  conservation  de  notre 
personne,  désirent  sa  punition. — Passons  maintenant  à 
notre  expédition  de  France. — Qui  sont  ceux  qui  doivent 
recevoir  de  nous  une  commission  ? 

CAMBRIDGE. — Moi,  luilord.  Voti'e  Majesté  m'a  enjoint  de 
la  demander  aujourd'hui. 

SCROOP. — Vous  m'avez  enjoint  la  même  chose,  mon 
souverain. 


ACTE   II,    SCÈNE    H.  1-17 

(jp,£Y. — Xt  à  moi  aussi,  mon  digne  souverain 

LE  ROI. — Tenez,  Richard,  comte  de  Cambridge,  voilà 
votre  commission. — Voici  la  vôtre,  lord  Scroop  de  Mar- 
sliam. — Et  vous,  chevalier  Grey  de  Northumberland,  re- 
cevez aussi  la  vôtre.  (//  leur  donne  à  chacun  un  écrit  con- 
tenant l'exposé  de  leur  crime.)  Lisez-la,  et  apprenez  que 
je  connais  tout  votre  mérite. — Mon  oncle  Exeter,  noui 
nous  embarquerons  cette  nuit. —  Quoi!  qu'avez-vous 
donc,  milords?  Que  voyez-vous  dans  ces  écrits  qui  puisse 
vous  faire  ainsi  changer  de  couleur? — Ciel  !  quel  trouble 
se  peint  sur  leurs  visages  !  Leurs  joues  sont  de  la  couleur 
du  papier.  Eh  bien  !  que  lisez-vous  donc  qui  vous  fait 
ainsi  trembler  et  chasse  la  couleur  de  vos  joues? 

CAMBRmGE. — Je  confesse  mon  crime,  et  je  me  livre  à  la 
merci  de  Votre  Majesté. 

GREY  ET  SCROOP,  eiiscmble. — C'est  à  votre  clémence  que 
nous  avons  recours. 

LE  r.oi. — La  clémence  vivait  dans  mon  cœur,  mais  vos 
conseils  l'ont  étouffée,  l'ont  assassinée  :  c'est  une  honte 
à  vous  d'oser  parler  de  clémence!  Vos  propres  argu- 
ments se  tournent  contre  vous  comme  un  dogue  fu- 
rieux contre  de  son  mailre,  pour  le  déchirer.  —  Voyez- 
vous,  mes  princes,  et  vous,  mes  nobles  pairs,  ces 
monstres  anglais?  Le  lord  Cambridge,  que  voilà...  vous 
savez  combien  mon  amitié  était  empressée  à  le  com- 
bler de  tous  les  dons  qui  pouvaient  l'honorer  ;  eh  bien, 
cet  homme,  pour  quelques  viles  couronnes,  a  lâchement 
comploté,  a  juré  aux  agents  clandestins  de  la  France,  de 
nous  assassiner  ici  même  à  Hampton  :  et  ce  chevalier..., 
qui  ne  devait  pas  moins  que  Cambridge  à  mes  bontés,  a 
fait  le  même  serment. — Mais  que  le  dirai-je  à  toi,  lord 
Scroop?  Toi,  cruelle,  ingrate,  sauvage  et  inhumaine 
créature  !  toi,  qui  teuais  la  clef  de  mes  conseils  les  plus 
secrets;  toi,  qui  connaissais  le  fond  de  mon  cœur;  toi, 
(^i  aui'ais  pu  monnayer  en  or  ma  propre  personne,  si  tu 
avais  entrepris  de  m'employer  pour  cet  usage  dans  ton 
intérêt,  est-il  possible  qu'un  vil  salaire  de  l'étranger  ait 
tiré  de  ton  sein  une  étincelle  de  trahison  serûement 
assez  pour  offenser  mon  petit  doigt?  Ta  conduite  est  si 


•148  HENRI   V. 

étrange  pour  moi,  que,  malgré  l'évidence  de  ton  crime, 
aussi  claire  que  l'est  la  différence  du  blanc  et  du  noir, 
mon  œil  a  peine  encore  à  se  persuader  qu'il  le  voit.  La 
trahison  et  le  meurtre  se  tiennent  toujours  ensemble, 
comme  deux  démons  dévoués  l'un  à  l'autre,  attachés  au 
même  joug ,  et  travaillant  si  bassement  à  un  résultat 
naturel  qu'on  n'en  éprouve  point  d'étonnement  :  mais 
toi,  tu  excites  la  surprise  en  offrant  la  trahison  et  le  meur- 
tre unis  en  toi  contre  nature  !  Quel  que  soit  le  démon  ar- 
tificieux qui  ait  fait  naître  en  toi  cette  monstruosité  ,  iî 
doit  avoir  enlevé  tous  les  suffrages  de  l'enfer.  Les  autres 
démons  qui  suggèrent  des  trahisons  ne  sont  que  dos 
manœuvres  grossiers  et  subalternes,  qui  ne  travaillent 
en  damnation  qu'à  l'aide  de  prétextes,  de  faux-semblants 
de  vertu  :  mais  celui  qui  a  si  bien  manié  ton  âme  n'a 
fait  que  te  commander  la  révolte,  sans  te  donner  d'autre 
motif  pour  Rengager  à  la  trahison  que  l'honneur  de  te 
revêtir  du  nom  de  traître.  Ce  démon  qui  t'a  suborné 
pourrait  parcourir  fièrement  l'univers ,  et  rentrant  dans 
le  fond  du  Tartare,  dire  aux  légions  infernales  :  «  Non, 
«  jamais  je  ne  pourrai  gagner  une  âme  aussi  facilement 
•  que  j'ai  gagné  celle  de  cet  Anglais,  »  — Oh!  de  quels 
soupçons  tu  as  empoisonné  la  douceur  de  la  confiance  ! 
Esl-ii  des  hommes  qui  paraissent  attachés  à  leur  devoir? 
tu  le  paraissais  aussi.  Sont-ils  graves  et  savants?  tu  le 
paraissais  aussi.  Sont-ils  sortis  d'une  famille  illustre?  tu 
le  paraissais  aussi.  Sont-ils  sobres  dans  leur  vie,  exempts 
des  passions  grossières,  de  la  folle  joie,  de  la  colère, 
montrant  une  âme  constante,  que  ne  domine  jamais  la 
fougue  du  sang,  toujours  décents  et  modestes,  accomplis 
en  tout  point,  ne  se  déterminant  jamais  sur  le  seul  témoi- 
gnage des  yeux,  sans  qu'il  fût  confirmé  par  celui  des 
oreilles,  et  ne  se  fiant  à  tous  deux  qu'après  l'examen  d'un, 
jugement  épuré?  tu  semblais  aussi  parfaitement  doué. 
Aussi  ta  chute  laisse-t-elle  une  sorte  de  tache,  qui  s'é- 
tend sur  l'homme  le  plus  parfait,  et  le  ternit  de  (]uelquft 
soupçon.  Je  pleurerai  sur  toi;  car  il  me  semble  que 
celte  trahison  est  comme  une  seconde  chute  de  l'homme. 
—{A  Exeler.)  Leurs  crimes  sont  manifestes  :  arrêtez -les. 


ACTE   II,    SCÈNE    IT.  149 

pour  qu'ils  en  répondent  aux  lois  :  et  que  Dieu  veuille 
les  absoudre  de  la  peine  due  à  leurs  complots? 

EXETER. — Je  l'arrête  pour  crime  de  haute  trahison, 
sous  le  nom  de  Richard,  ccmie  de  Cambridge. 

Je  t'arrête  pour  crime  de  haute  trahison,  sous  le  nom 
de  Henri,  lord  Scroop  de  Marshara. 

Je  t'arrête  pour  crime  do  haute  trahison,  sous  le  nom 
de  Thomas  Grey,  chevalier  de  Northumberland. 

SCROOP. — C'est  avec  justice  que  Dieu  a  dévoilé  nos  des- 
seins. Je  suis  moins  afflige  de  ma  mort  que  de  ma  faute, 
et  je  conjure  Votre  Majesté  de  me  la  pardonner  encore, 
quoique  je  la  paye  de  ma  vie. 

CAMBRIDGE. — Pourmoi....  ce  n'est  pas  l'or  de  la  France 
qui  m'a  séduit,  quoique  je  l'aie  accepté  comme  un  motif 
apparent,  pour  hâter  l'exécution  de  mes  desseins  :  mais 
je  rends  grâces  au  ciel  qui  les  a  prévenus,  et  c'est  pour 
moi  un  sentiment  de  joie  sincère,  qui  me  consolera  au 
milieu  même  de  mon  supplice.  Je  prie  Dieu  et  vous, 
mon  roi,  de  me  pardonner. 

GREY. — Jamais  sujet  fidèle  ne  vit  avec  plus  d'allégresse 
la  découverte  d'une  trahison  dangereuse,  que  je  n'en 
ressens  moi-même  en  cet  instant,  en  me  voyant  pié- 
servé  d'un  attentat  exécrable.  Mon  souverain,  pardonnez- 
moi  ma  faute  '  sans  épargner  ma  vie. 

LE  ROI. — QueDiea  vous  pardonne  dans  sa  miséricorde  ! 
Écoutez  votre  arrêt.  Tous  avez  conspiré  contre  notre 
royale  personne,  vous  vous  êtes  ligués  avec  un  ennemi 
déclaré,  et  vous  avez  reçu  l'or  de  ses  coffres  pour  sa- 
laire de  notre  mort;  et  par  ce  crime,  vous  consentiez  à 
vendre  votre  roi  au  meurtre,  ses  princes  et  ses  pairs  à 
la  servitude,  ses  sujets  à  l'oppression  et  au  mépris,  et 
tout  son  royaume  à  la  dévastation.  Quant  à  notre  per- 
sonne nous  ne  demandons  point  de  vengeance,  mais 
c'est  un  devoir  pour  nous  de  songer  à  la  sûreté  de  notre 
royaume,  dont  vous  avez  tous  trois  clierché  la  ruine,  et 


1  Un  des  conspirateurs  contre  la  reine  Elisabeth  finit  la  .'ettre 
qu'il  lui  adressa  par  ces  mots  :  A  culpd ,  sednon  a  pœnâ  absolve 
me,  my  dear  lad'j. 


loO  HENRi   V. 

nous  sommes  forcé  de  vous  livrer  à  ses  lois.  Sortez  de 
ces  lieux,  coupables  et  malheureuses  victimes,  et  allez  à 
la  mort.  Dieu  veuille,  dans  sa  clémence,  vous  accorder 
la  force  d'en  subir  l'amertume  avec  patience,  et  le 
repentir  sincère  de  votre  énorme  forfait!  Qu'on  les  em- 
mène. [On  les  entraîne.)  Maintenant,  lords,  en  France! 
dette  entreprise  vous  promet,  comme  à  nous,  une  gloire 
éclatante.  Nous  ne  doutons  plus  de  l'heureux  succès  de 
cette  guerre.  Puisque  Dieu  a  daigné,  dans  sa  bonté, 
mettre  en  lumière  cette  fatale  trahison,  qui  s'était  ca- 
chée sur  notre  route,  pour  nous  arrêter  à  l'entrée  de 
notre  carrière,  nous  devons  croire  à  présent  que  tous 
les  obstacles  s'aplaniront  devant  nous.  Ainsi  en  avant 
chers  compatriotes  :  remettons  nos  forces  entre  les  mains 
du  Tout-Puissant,  et  ne  difiérons  plus  l'expédition. 
Allons  gaiement  à  bord  :  que  les  étendards  de  la  guerre 
se  déploient  et  s'avancent.  Plus  de  roi  d'Angleterre,  s'il 
n'est  pas  aussi  roi  de  France  ! 

(Tous  sortent.) 


SCENE  III 

Londres.  — La  maison  de  l'hôtesse  Quickly,  dansEast-Cheap. 

Entrent  PISTOL.  NYM,  BARDOLPH,   LE   PAGE 
DE  FALSTAFF  et  L'HOTESSE  QUICKLY. 

l'hotesse,  àPistol. — Je  t'en  prie,  mon  cœur,  mon  cher 
petit  mari,  souffre  que  je  te  remène  à  Staines. 

PISTOL. — Non,  mon  grand  cœur  est  tout  navré.  Allons, 
Bardolph,  réveille  ton  humeur  joviale  ;  Nym ,  ranime 
tes  bravades  et  ta  verve;  et  toi,  petit  drôle,  arme  ton 
courage,  car  Falstafï  est  mort  :  il  nous  faut  témoigner 
nos  regrets. 

BARDOLPH.  —  Je  voudrais  être  avec  lui  quelque  part, 
soit  au  ciel  ou  en  enfer. 

l'hôtesse. — Oh  !  certainement  il  n'est  pas  en  enfer  : 
il  est  dans  le  sein  d'Arthur,  si  jamais  homme  y  fut.  Il  a 


ACTE    II  ,    SCÈNE    111  iM 

fait  la  plus  Lelle  fm  ;  il  a  passé  comme  un  enfant  dans  sa 
robe  baptismale  !  Il  était  entre  midi  et  une  heure,  quand 
il  a  passé  :  oui,  précisément  à  la  descente  de  la  marée* , 
quand  une  fois  j'ai  vu  quïl  commençait  à  chiffonner  ses 
draps,  à  jouer  avec  des  fleurs-,  et  à  rire  eu  regardant 
le  bout  de  ses  doigts,  j'ai  bien  vu  qu'il  n'y  avait  plus  pour 
lui  qu'un  chemin  à  prendre  ;  car  il  avait  le  nez  aussi 
pomtu  que  le  bec  d'une  plume,  et  il  parlait  des  champs 
verdoyants.  —  «Comment  donc,  sir  John,  lui  dis-je? 
Qu'est-ce  donc,  cher  homme?  allons,  prenez  courage.  » 
Mais  il  se  mit  à  crier  :  Mon  Dieu!  mon  Dieu  !  mon  Dieu? 
trois  ou  quatre  fois;  et  pour  le  réconforter,  je  lui  dis 
qu'il  ne  devait  pas  jjenser  à  Dieu,  que  je  ne  croyais  pas 
qu'il  fût  encore  nécessaire  de  s'embarrasser  la  tête  de 
ces  pensées-là  ;  mais  ii  me  dit  pour  toute  réponse  de  lui 
couvrir  davantage  les  pieds.  Je  mis  ma  main  dans  le  lit 
pour  les  tâter,  et  ils  étaient  froids  comme  marbre.  Je 
lui  tcitai  les  genoux,  et  puis  un  peu  plus  haut,  et  de  là 
un  peu  plus  haut  encore ,  mais  tout  était  déjà  froid 
comme  marbre  ! 

XYM. — On  dit  qu'il  criait  après  le  vin  d'Espagne? 

l'hotesse. — Oh  !  cela  est  bien  vrai, 

BARDOLPH.  —  Et  après  les  femmes, 

l'hotesse. — Ah  !  cela  n'est  pas  vrai,  par  exemple. 

LE  PAGE. — Très-vrai;  car  il  a  dit  que  c'étaient  des  dia- 
bles incarnés. 

l'hotesse. — Il  est  vrai  qu'il  n'a  jamais  pu  souffrir  la 

carnation C'était  une  couleur  qui  ne  lui  revenait 

point. 

LE  PAGE. — Il  disait  un  jour  que  le  diable  l'emporterait 
à  cause  des  femmes. 

'  Le  docteur  Mead  cite  une  opinion  de  son  temps, etsemblecroire 
Jui-même  qu'on  ne  mourait  jamais  qu'à  la  descente  de  la  marée. 
Du  temps  de  Johnson,  c'était  encore  une  opinion  de  bonne  femme. 

2  C'est  madame.de  Staël  qui  dit  quelque  part  que  Shakspeare 
avait  décrit  en  médecin  les  maladies  morales.  Voici  un  passage 
qui  prouve  son  exactitude  dans  l'histoire  des  symptômes  qui  pré- 
cèdent la  mort  dans  cerlaines  maladies  :  Manus  anle  faciem  attoU 
lere,  muscns  quasi  vcncri  ma,nv^  operâj  (locos  carpere  de  veslihus,  vel 
pariete.  (Vos  Swieten.'i 


Id'2  HENRI  V. 

l'hôtesse. — Il  est  bien  vrai  qu'il  déclamait  de  temps 
en  temps  contre  les  femmes  ;  mais  c'est  qu'il  était  gout- 
teux dans  ce  temps-là,  et  puis  c'était  de  la  prostituée  de 
Babylone  qu'il  parlait. 

LE  PAGE. — Ne  vous  souvenez-vous  pas  d'un  jour  qu'il 
aperçut  une  mouche  sur  le  nez  de  Bardolph,  et  qu'il  dit 
que  c'était  une  âme  damnée  qui  brûlait  dans  l'enfer? 

BARDOLPH. — Eh  bien,  eh  bien  !  l'aliment  qui  entretenait 
ce  feu 'là  est  au  diable.  Ce  nez  rubicond  est  toute  la  for- 
tune que  j'aie  amassée  à  son  service. 

NYM. — Décamperons-nous,  enfin?  Le  roi  sera  parti  de 
Southampton. 

pisTOL.— Allons,  partons.  Tends-moi  tes  lèvres,  mon 
amour;  aie  bien  soin  de  mes  effets  et  de  mes  meubles; 
prends  le  bon  sens  pour  guide.  Choisissez  et  payez  comp- 
tant, voilà  tout  ce  que  tu  as  à  dire.  Ne  fais  crédit  à  per- 
sonne ;  car  les  serments  ne  sont  que  paille  légère,  et  la 
foi  des  hommes  ne  vaut  pas  une  feuille  d'ouljlie  ;  tiens 
bien  est  le  meilleur  chien  de  basse-cour,  ma  poulette  ; 
c'est  pourquoi,  prends  cavelo^  pour  ton  conseiller.  Va  à 
présent  essuyer  tes  yeux^.  Allons,  camarades,  aux  ar- 
mes, partons  pour  la  France;  et  comme  des  sangsues, 
mes  amis,  suçons,  suçons  jue^qu'au  sang. 

LE  PAGE. — Ma  foi,  c'est  une  mauvaise  nourriture,  à  ce 
qu'on  dit. 

PISTOL,  au  page. — Prends  un  baiser  sur  ses  douces  lè- 
vres, et  marche  :  allons. 

BARDOLPH. — Adieu,  uotro  hôtesse. 

NYM. — Je  ne  saurais  t'embrasser,  moi;  voilà  le  plaisant 
de  la  chose  ;  mais  ça  n'y  fait  rion. — Adieu  toujours. 

pisTOL. — Fais  voir  que  tu  es  une  bonne  ménagère; 
sois  sédentaire,  je  te  l'ordonne. 

l'hotesse. — Bon  voyage  :  adieu, 

(Ils  sortent.) 

•  Cavelo,  prends  gardo,  de  la  prudence, 

'Quelques  commentateurs  disent:  «Va  essuyer  les  verres  de 
ton  hôtellerie.» 


ACTE   II,    SCKNE    IV.  153 

SCÈNE  IV 

France.  —  Appartement  dans  le  palais  du  roi  de  France. 

Entrent  LE  ROI,  LE  DAUPHIX,  LE  DUC  DE 
BOURGOGNE.  LE  CONNÉTABLE,  et  suite.  Fanfares. 

\E  ROI  DE  FRA>'CE.  —  Ainsi  l'Anglais  s'avance  contre 
jous  avec  une  armée  nombreuse.  Il  est  important  de  lui 
répondre  par  une  défense  digne  de  notre  trône.  Les  ducs 
de  Berry,  de  Bretagne,  de  Brabant  et  d'Orléans  vont 
partir;  et  vous  aussi,  dauphin,  pour  visiter,  réparer  et 
fortifier  nos  villes  de  guerre,  les  pourvoir  de  braves  sol- 
dats, et  de  toutes  les  munitions  nécessaires;  car  TAngle- 
terre  s'approche  avec  une  violence  égale  à  celle  d'eaux 
qui  se  précipitent  vers  un  gouffre.  Il  est  donc  à  propos 
de  prendre  toutes  les  mesures  que  la  prévoyance  et  la 
crainte  nous  conseillent,  à  la  vue  des  traces  récentes 
qu'a  laissées  sur  nos  plaines  l'Anglais  fatal  à  la  France, 
qui  Fa  trop  méprisé. 

LE  DAUPHIN. — Mon  auguste  père,  il  convient,  sans 
doute,  de  nous  armer  contre  l'ennemi.  La  paix  elle- 
même,  quand  la  guerre  serait  douteuse,  et  qu'il  ne  s'agi- 
rait d'aucune  querelle,  la  paix  ne  doit  jamais  assez 
endormir  un  royaume,  pour  dispenser  de  lever,  d'assem- 
bler des  troupes,  d'entretenir  les  places  fortes,  et  de 
faire  tous  les  préparatifs  comme  si  l'on  était  menacé 
d'une  guerre  :  c'est  d'après  ce  principe  que  je  dis  qu'il 
est  à  propos  que  nous  partions  tous  pour  visiter  les  par- 
ties faibles  et  endommagées  de  la  France  ;  mais  fai- 
sons-le sans  montrer  aucune  alarme.  Non,  sans  plus 
de  crainte  que  si  nous  apprenions  que  l'Angleterre 
fût  en  mouvement  pour  une  danse  moresque  de  la 
Pentecôte;  car,  mon  respectable  souverain,  l'Angleterre 
a  sur  son  trône  un  si  pauvre  roi,  son  sceptre  est  le  jouet 
d'un  jeune  homme  si  frivole,  si  extravagant,  si  superfi- 
ciel, qu'elle  n'est  pas  dans  le  cas  d'inspirer  la  crainte. 

LE  CONNÉTABLE.  —  Ah!  douccment ,  prince  dau- 
phin :  vous  vous  méprenez   trop  sur  le   caractère  de 


loi  HENRI   V. 

ce  roi.  Que  Votre  Altesse  interroge  les  derniers  ambassa- 
deurs ;  sachez  d'eux  avec  quelle  grandeur  il  a  reçu  leur 
ambassade  ;  de  quel  nombre  de  sages  conseillers  il  est 
environné  ;  combien  il  est  modeste  dans  ses  objections; 
mais  aussi  combien  il  est  redoutable  par  la  constance  de 
ses  projets,  et  vous  vous  convaincrez  que  ses  folies  pas- 
sées n'étaient  que  le  masque  du  Brutus  de  Rome,  qui 
cachait  la  prudence  sous  le  manteau  de  la  folie,  comme 
des  jardiniers  couvrent  de  fumier  les  plantes  qui  pous- 
sent les  premières  et  sont  les  plus  délicates. 

LE  DAUPHIN. — Xon,  connétable,  il  n'en  est  pas  ainsi; 
mais  quoique  votre  opinion  ne  soit  pas  la  nôtre,  il  n'im- 
porte. Lorsqu'il  est  question  de  se  défendre,  le  mieux  est 
de  supposer  l'ennemi  plus  fort  qu'il  ne  le  parait;  c'est  le 
moyen  d'avoir  prévu  tous  les  moyens  de  défense  ;  car,  si 
ces  moyens  sont  faibles  et  mesquins,  c'est  imiter  l'avare 
qui  pour  épargner  un  peu  d'étolTe  gâte  son  vêtement. 

LE  ROI  DE  FRANCE. — Voyous  daus  Hcuri  un  ennemi 
puissant,  et  vous,  princes,  armez- vous  énergiquement 
pour  le  combattre.  Sa  race  s'est  engraissée  de  nos  dé- 
pouilles, et  il  est  sorti  de  cette  famille  sanguinaire  qui 
nous  vint  effrayer  comme  des  fantômes  jusque  dans  nos 
foyers  :  témoin  ce  jour  trop  mémorable  de  notre  honte, 
où  les  champs  de  Grécy  virent  cette  ])ataille  si  fatale  à  la 
France,  lorsque  tous  nos  princes  furent  enchainés  par  le 
bras  de  ce  prince  au  nom  sinistre,  de  cet  Edouard,  dit  le 
prince  Noir,  tandis  que  son  père,  sur  le  sommet  d'une 
montagne,  et  placé  aune  grande  élévation  où  les  rayons 
dorés  du  soleil  venaient  le  couronner,  contemplait  son 
héroïque  fds,  souriant  de  le  voir  mutiler  l'ouvrage  de  la 
nature,  et  défigurer  toute  cette  belle  jeunesse  que  Dieu 
et  les  pères  français  avaient  créée  depuis  vingt  années. 
Il  est  un  rejeton  de  cette  tige  victorieuse  :  craignons  sa 
vig-ucur  native  et  ses  hautes  destinées. 

(Entre  un  messager.) 

LE  MESSAGER. — Dcs  aiubassadcurs  d'Henri,  roi  d'Angle- 
terre, demandent  audience  à  Votre  Majesté. 

LE  noi  DE  FRANCE. — Nous  la  douiicrons  dans  l'instant 
mOme.  .Ulez,  et  introduisez-les.  {Le  messager  sort  avec  une 


ACTE    II,    SCÈNE    IV.  i  00 

vart  le  des  seigneurs.)  Vous  voyez,  mes  amia,  avec  ijuclle 
ardeur  cette  chasse  est  suivie. 

LE  DAUPHIN. — Tournez  la  tête,  et  vous  arrêterez  sa 
course.  Les  chiens  les  plus  lâches  poussent  leurs  plus 
bruyants  abois,  lorsque  la  proie  qu'ils  ont  l'air  de  me- 
nacer court  bien  loin  devant  eux.  Mon  respectable  sou- 
verain, prenez  les  Anglais  de  court,  et  montrez-leur  de 
quelle  monarchie  vous  êtes  le  chef.  Trop  de  confiance, 
mon  prince,  n'est  pas  un  vice  aussi  bas  que  le  mépris  de  soi. 

(Les  seigneurs  rentrent  avec  Exeter  et  une  suite.) 

LE  ROI  DE  FRANCE. — Veuez-vous  de  la  part  de  notre  frère 
d'Angleterre? 

FJfETER. — De  sa  part;  et  voici  le  salut  qu'il  adresse  à 
Votre  Majesté.  Il  vous  demande,  au  nom  du  Dieu  tout- 
puissant,  de  vous  dépouiller  vous-même,  et  de  déposer 
cet  éclat  et  ces  grandeurs  empruntées  qui,  par  le  don  du 
ciel,  parla  loi  de  la  nature  et  des  nations,  lui  appartien- 
nent à  lui  et  à  ses  héritiers  :  c'est-à-dire  de  lui  rendre 
cette  couronne  et  tous  ces  honneurs  multipliés,  que  la 
force  et  la  coutume  attribuent  à  la  couronne  de  France. 
Et  afin  que  vous  soyez  convaincu  que  ce  n'est  pas  de  sa 
part  une  réclamation  injuste  et  téméraire,  tirée  de  par- 
chemins vermoulus  dans  la  nuit  des  siècles,  et  arrachés 
de  la  poussière  antique  de  l'oubli,  il  vous  envoie  cette 
mémorable  généalogie  dont  chaque  branche  est  une 
preuve  démonstrative.  {Il  remet  un  papier  au  roi.)  Il  vous 
somme  de  considérer  ce  lignage  ;  et  après  que  vous  aurez 
vu  qu'il  descend  directement  du  plus  fameux  de  ses  glo- 
rieux ancêtres,  d'Edouard  III,  il  vous  enjoint  de  renoncer 
à  votre  couronne  et  à  votre  royaume,  que  vous  ne  tenez 
que  par  usurpation  sur  lui,  qui  est  né  le  véritable  et  le 
seul  propriétaire. 

LE  ROI  DE  FRANCE. — Et  sl  OH  le  refuse,  qu'arrivera-t-il? 

EXETER. — Une  contrainte  sanglante;  car  vous  cache- 
riez sa  couronne  dans  les  derniers  replis  de  vos  cœurs, 
qu'il  irait  l'y  déterrer  :  et  c'est  dans  ce  projet  qu'il  s'a- 
vance avec  des  tempêtes  menaçantes,  des  foudres  et  des 
tremblements  de  terre  comme  Jupiter.  Si  sa  requête 
n'est  pas   écoutée,  il  vient  lui-même  vous  l'imposer, 


lo6  HENRI   V. 

Il  VOUS  enjoint,  au  nom  de  rÉtomel,  de  lui  remettre  sa 
couronne,  et  de  prendre  en  pitié  toutes  les  malheureuses 
victimes  que  la  guerre  affamée  s'apprête  à  dévorer;  il 
rejette  sur  votre  tête  les  larmes  des  veuves,  les  cris  des 
orp]}elins,  le  sang  du  peuple  égorgé,  les  gémissements 
des  jeunes  filles  qui  pleureront  leurs  pères  et  leurs  fian- 
cés engloutis  dans  cette  querelle.  Voilà  sa  réclamation, 
sa  menace,  et  mon  message  :  à  moins  que  le  dauphin  ne 
soit  présent.  S'il  est  dans  cette  assemblée,  je  suis  chargé 
aussi  d'un  message  pour  lui. 

LE  ROI  DE  FRANXE. — Quaut  ànous,  uous  voulous  exami- 
ner plus  à  loisir  cette  réclamation.  Demain  vous  porterez 
nos  dernières  intentions  à  notre  frère  d'Angleterre. 

LE  DAUPHIN. — Quantau  dauphin,  je  répondrai  pour  lui. 
Que  lui  apportez-vous  d'Angleterre? 

EXETER. — Le  dédain  et  le  défi,  le  plus  profond  mépris, 
et  tout  ce  qui  peut  vous  l'exprimer,  sans  avilir  sa  propre 
grandeur  :  voilà  l'opinion  et  le  salut  que  vous  adresse 
mon  roi.  Ainsi  a-t-il  dit,  et  si  votre  père  ne  répare  pas, 
en  satisfaisant  sans  réserve  à  toutes  ses  demandes,  l'a- 
mère  raillerie  dont  vous  avez  insulté  sa  majesté,  il  vous 
en  punira  si  sévèrement,  que  les  échos  des  cavernes  et 
des  souterrains  de  France  résonneront  de  la  réponse  à 
vos  outrages  et  des  accents  de  ses  canons. 

LE  DAUPHIN. — Dites-lui  que  si  mon  père  lui  rend  une 
réponse  gracieuse,  c'est  contre  ma  volonté  ;  car  je  ne  dé- 
sire rien  tant  que  de  lier  une  pajlie  avec  le  roi  d'Angle- 
terre; et  c'est  dans  cette  vue  que,  pour  assortir  le  présent 
à  sa  frivolité  et  à  sa  jeunesse,  je  lui  ai  fait  l'envoi  de  ces 
balles  de  paume  de  Paris. 

EXETER. — Et  en  revanche  il  fera  trembler  jusqu'aux 
fondements  votre  Louvre  de  Paris,  fût-il  la  cour  souve- 
raine de  la  puissante  Europe.  Et  soyez  bien  sûr  que  vous 
serez  grandement  étonné,  comme  nous,  ses  sujets,  nous 
l'avons  été,  de  trouver  une  si  grande  différence  entre  ce 
qu'annonçaient  les  jours  de  sa  jeunesse  et  ce  qu'il  est 
aujourd'iuii.  Aujourd'hui,  il  pèse  le  temps  jusqu'au  der- 
nier grain  de  sable,  et  vos  pertes  vous  l'apprendront  s'il 
reste  en  France, 


ACTE   II,    SCÈNE   IV.  lo7 

LE  ROI  DE  FRANCE. — Demain  vous  serez  amplement 
instruit  de  nos  résolutions. 

EXETER.— Expédiez-nous  promptement,  de  crainte  que 
notre  roi  ne  vienne  ici  lui-même  nous  demander  raison 
de  nos  délais  :  il  est  déjà  descendu  sur  vos  rivages. 

LE  ROI  DE  FRANCE. — Vous  serez  bientôt  congédié  avec 
des  propositions  avantageuses.  Ce  n'est  pas  trop  d'une 
courte  nuit  pour  répondre  sur  des  objets  de  cette  impoi> 
lance. 

(Ils  sortem.) 


FIN    DU   DEUXIEME   ACTE. 


ACTE    TROISIÈME 


LE  CHŒUR. 

Ainsi,  d'une  vitesse  égale  à  celle  de  la  pensée,  la  scène 
vole  sur  une  aile  imaginaire.  Figurez-vous  le  roi  dans 
l'appareil  de  la  guerre,  sur  la  jetée  de  Hampton  \  mon- 
tant sur  l'Océan,  suivi  de  sa  belle  flotte,  dont  les  pavil- 
lons de  soie  éventent  le  jeune  Phébus  :  livrez-vous  à  votre 
imagination,  qu'elle  vous  montre  les  mousses  gravissant 
le  long  des  cordages  :  écoulez  le  sifflet  perçant  qui  met 
de  l'ordre  dans  les  sons  confus  :  voyez  les  voiles,  enflées 
par  le  souffle  insinuant  des  vents  invisibles,  entraîner, 
au  travers  de  la  mer  sillonnée,  ces  masses  énormes  qui 
olTrent  leurs  flancs  aux  vagues  superbes  :  imaginez  que 
vous  êtes  debout  sur  le  rivage;  voyez  une  cité  qui  danse 
sur  les  vagues  inconstantes  :  tel  est  le  tableau  que 
présente  cette  flotte  royale,  dirigeant  sa  course  vers  Har- 
fleur.  Suivez  !  suivez  !  Attachez  votre  pensée  à  la  poupe 
des  vaisseaux,  et  quittez  votre  Angleterre  silencieuse 
comme  la  nuit  profonde,  gardée  par  des  vieillards,  des 
enfants  et  des  femmes,  qui  tous  ont  passé  ou  n'ont  pas 
atteint  encore  Tûge  de  la  force  et  de  la  vigueur.  Car  quel 
est  celui  dont  un  léger  duvet  ait  orné  le  menton  qm 
n'aura  pas  voulu  suivre  cette  brave  élite  de  guerriers 
aux  rives  de  la  France? — Que  voire  pensée  travaille  et 
vous  y  montre  un  siège  :  contemplez  les  canons  sur  leurs 
affûts,  ouvrant  leurs  bouches  fatales  sur  Harfleur  blo- 
qué.— Supposez  que  l'amljassadeur  revient  de  la  cour 

des  Français,  et  annonce  à  Henri  que  le  roi  lui  ofl":e  sa 

/ 

1  «  La  plaine  où   campa  Henri  V  est  aujourd'hui  couverte   ec 
entier  par    la  mer.  »   (Warton.) 


ACTE  lîî,    SCÈNE   I.  159 

fille  Catherine,  et  avec  elle,  en  dot,  quelques  vains  et 
stériles  duchés. — L'offre  ne  plaît  point  à  Henri,  et  déjà 
l'actif  canonnier  touche  de  sa  mèche  le  bronze  infernal 
[bruits  de  combat;  on  entend  une  décharge  d'artillerie), 
et  tout  se  renverse  devant  ses  foudres.  Continuez  d'être 
favorables,  et  que  vos  pensées  complètent  notre  repré- 
sentation. 

(Le  chœur  sort.) 

SCÈNE  1 

Harfleur  assiégé.  —  Bruit  de  combat. 

Entrent  LE  ROI   HENRI,   EXETER,   BEDFORD, 
GLOCESTER,    et   des  soldats  avec    des    échelles   de   siège. 

LE  ROI. — Allons,  encore  une  fois  à  la  brèche,  chers 
amis,  encore  une  fois  :  emportez-la  d'assaut,  ou  com- 
blez-la de  morts.  Dans  la  paix,  rien  ne  sied  tant  à  un 
homme  que  la  modeste  douceur  et  l'humilité;  mais 
lorsque  la  tempête  de  la  guerre  souf[le  à  nos  oreilles, 
alors  imitez  l'active  fureur  du  tigre  :  roidissez  vos  mus- 
cles, réveillez  tout  votre  sang,  défigurez  vos  traits  natu- 
rels sous  ceux  d'une  rage  farouche,  prêtez  à  votre  œil 
un  aspect  terrible;  qu'il  sorte  de  son  orbite,  comme  le 
canon  d'airain  ;  que  votre  sourcil  l'ombrage  et  inspire 
autant  d'effroi  qu'un  rocher  ruiné,  qui  semble  rejeter 
sa  base  minée  par  le  sauvage  et  pernicieux  Océan  ;  mon- 
trez les  dents,  ouvrez  de  larges  narines,  contenez  votre 
haleine,  et  tendez  tous  vos  esprits  jusqu'à  leur  dernier 
effort. — Courage  !  courage!  nobles  Anglais,  dont  le  sang 
découle  d'aïeux  à  l'épreuve  de  la  guerre,  d'ancêtres  qui, 
comme  autant  d'Alexandres,  ont,  dans  ces  contrées, 
combattu  depuis  le  soleil  naissant  jusqu'à  son  coucher, 
et  n'ont  reposé  leurs  épées  que  lorsque  les  ennemis 
leur  ont  manqué.  Ne  déshonorez  pas  vos  mères  :  prouvez 
aujourd'hui  que  ceux  à  qui  vous  donnez  le  nom  de 
pères  vous  ont  réellement  engendrés  ;  servez  de  modèle 
aux  hommes  d'un  sang  moins  noble,  et  enseignez-leur  à 


160  HENRI   V. 

combattre.  Et  vous,  braves  milices,  dont  les  membres 
ont  été  formés  dans  l'Angleterre,  montrez-nous  ici  la 
vigueur  du  sol  qui  vous  a  nourris  :  faites-nous  jurer  que 
vous  êtes  dignes  de  votre  race.  Et  je  n'en  doute  point; 
car  il  n'en  est  aucun  de  vous,  quelle  que  soit  la  bassesse 
obscure  de  sa  condition,  dont  je  ne  voie  les  yeux  briller 
d'un  noble  feu. — Je  vous  vois  tous  ardents  comme  le 
chien  à  la  laisse,  qui  n'attend  que  le  signal  pour  s'élan- 
cer. Eh  bien,  la  chasse  est  ouverte  :  suivez  l'ardeur  qui 
vous  emporte,  et,  dans  l'assaut,  criez  :  Dieu  pour  Henri! 
Angleterre  et  Saint-George  ! 

'Le  roi  sort  avec  sa  suite.) 
(Bruit  de  combat  ;  on  entend  une  décharge  d'artillerie.) 


SCÈNE  II 

Les  troupes  défilent. 
Entrent  NYM,  BARDOLPH  et  LE  PAGE. 

BARDOLPH. — Allons,  avance,  avance;  à  la  brèche,  à  la 
brèche. 

KYM. — Caporal,  je  t'en  prie,  ne  nous  presse  pas  si  fort, 
il  fait  un  peu  chaud.  Quant  à  moi,  je  n'ai  pas  un  maga- 
sin de  vies.  La  plaisanterie  n'en  vaut  rien  ;  voilà  le  fin 
mot  de  l'histoire. 

pisTOL. — Ce  mot  est  des  plus  justes;  car  les  mauvaises 
plaisanteries  abondent  ici,  «  les  coups  pleuvent  de  droite 
et  de  gauche,  les  pauvres  vassaux  du  bon  Dieu  tombent 
et  meurent  par  milliers,  et  l'épée  et  le  bouclier  s'acquiè- 
rent d'immortels  honneurs  dans  des  champs  de  sang.  » 

LE  PAGE. — Pour  moi,  je  voudrais  être  dans  une  taverne 
à  Londres;  je  donnerais  bien  toute  ma  gloire  à  venir 
pour  un  pot  de  bière  et  ma  sûreté. 

PISTOL. — Et  moi,  «  s'il  ne  tenait  qu'à  faire  des  souhaits, 
je  ne  resterais  pas  ici  non  plus,  et  je  ne  serais  pas  dix 
minutes  à  t'y  rejoindre*.  » 

•  Les  mots  entre  guillemets  sont  en  vers  dans  le  texte. 


ACTE    III,  SCÈNE    II.  16i 

LE  PAGE. — Voilà  qui  est  aussi  bien,  mais  non  pas  aussi 
prai  que  le  chant  d'un  oiseau  sur  la  branche. 

(Arrive  Fluellen.) 

FLUELLEN,  Ics  poussatit. — A  la  brèche,  vous  chiens, 
avancez,  canaille  ! 

pisTOL.— Doucement,  doucement,  grand  duc;  ne  soyez 
pas  si  dur  pour  des  hommes  d'argile;  calmez  celte  rage, 
ralentissez  celte  fougue;  allons,  de  la  douceur,  mon 
poulel. 

NYM,à  Plstol. — Voilà  ce  qu'on  appelle  de  la  belle  humeur, 
(à/^ue//en)etVotre  Seigneurie  n'en  a  que  de  la  mauvaise. 

(Nvm,  Pistol  et  Bardolph  sortent  suivis  de  Fluellen.) 

LE  PAGE. — Tout  jeune  que  je  suis,  j'ai  bien  observé  ces 
trois  ferrailleurs.  Je  ne  suis  certainement  qu'un  enfant 
auprès  d'eux  trois  ;  mais  tels  qu'ils  sont,  s'ils  voulaient 
me  servir,  il  n'y  en  a  pas  un  d'eux  qui  fût  mon  fait;  car, 
par  ma  foi,  ces  trois  originaux  ne  font  pas  ensemble  la 
valeur  d'un  homme.  Ce  Bardolph,  par  exemple,  il  a  le 
sang  blanc  et  la  figure  rouge  ;  il  a  du  front,  mais  il  no 
se  bat  pas. — Et  ce  Pistol  :  il  a  une  langue  à  tout  tuer  et 
une  épée  pacifique  ;  ce  qui  fait  qu'il  estropie  des  mots 
tant  qu'on  veut ,  mais  il  n'entame  pas  une  lance.  — 
Quant  à  Nym,  il  a  entendu  dire  que  ceux  qui  parlent  le 
moins  sont  les  plus  braves  ;  voilà  pourquoi  il  dédaigne 
de  dire  même  ses  prières,  de  peur  de  passer  pour  un 
lâche  :  mais  s'il  ne  parie  guère,  il  agit  encore  moins  ; 
car  il  n'a  jamais  cassé  d'autre  tête  que  la  sienne,  et  en- 
core était-ce  contre  une  borne,  un  jour  qu'il  était  ivre. 
Ces  gens  sont  capables  de  voler  tout  ce  qu'ils  trouvent 
sous  leurs  mains;  elle  vol,  ils  l'appellent  une  acquisition. 
Bardolph  a  volé  l'autre  jour  un  étui  de  luth,  l'a  porlô 
pendant  douze  lieues,  et  puis  l'a  vendu  pour  trois  denii- 
sous.  Ah  !  pour  Nym  et  Bardolph,  ce  sont,  mafoi  !  Icsdeux 
doigts  de  la  main  en  fait  de  filouterie.  A  Calais,  je  les  ai 
vus  voler  une  pclloa  feu  :  ce  qui  m'a  fait  penser  que  ces 
gens-là  avaient  envie  de  devenir  un  jour  porteurs  de 
charbon  '.  Si  je  les  avais  crus,  ils  avaient  bonne  envie 

'  Il  parait  que  porter  des  charbons  était,    du  temps  de  Shak~ 
fcpeare,  une  expression  proverbiale  pour  dire  supporter  un  aÛTroct. 
T.  vil.  11 


162  HENRI   V. 

de  me  rendre  aussi  familier  avec  les  poches  des  autres, 
que  le  sont  les  gants  et  le  mouchoir,  mais  il  n'est  pas 
du  tout  dans  mon  caractère  d'ôter  de  la  bourse  d'autrui 
pour  mettre  dans  la  mienne  ;  car  c'est  le  moyen  d'em- 
pocher des  affronts....  Ma  foi,  il  faut  que  je  les  plante  là 
et  que  je  cherche  quelque  meilleure  condition.  Leur  lâ- 
cheté me  soulève  le  cœur;  oui,  il  faut  que  je  les  plante-là. 

(Il  s'en  va.) 
(Rentre  Fluellen  suivi  de  Gower.) 

GowER. — Capitaine  Fluellen,  il  faut  vous  rendre  à  l'in- 
stant aux  mines  :  le  duc  de  Glocester  veut  vous  parler. 

FLUELLEN. — Aux  mincs?  Allez-vous-en  dire  au  duc  quïl 
n'est  pas  bon  d'aller  aux  mines  ;  car,  voyez-vous,  ces 
mines  ne  sont  pas  suivant  la  discipline  de  la  guerre.  Les 
concavités  ne  sont  pas  suffisantes  ;  car,  voyez-vous,  l'ad- 
versaire (vous  pouvez  dire  ça  au  duc ,  voyez-vous)  a 
creusé  lui-même  douze  pieds  plus  bas  que  les  contre- 
mines  ^  Par  Jésus,  j'ai  peur  qu'il  ne  nous  fasse  tous 
sauter,  si  l'on  ne  donne  pas  de  meilleurs  ordres. 

GOWER. — Le  duc  de  Glocester,  qui  a  la  conduite  du  siège, 
est  dirigé  parmi  Iilandais  qui  est  ma  foi  un  brave  homme. 

FLiJELLEiN. — Oh!  c'est  le  capitaine  Macmorris,  n'est-ce 
pas? 

GOWER.— Oui,  je  crois. 

FLUELLEX. — Par  Jésus,  c'est  un  âne,  s'il  y  en  a  un 
dans  le  monde  ;  et  je  le  prouverai  à  sa  barbe.  Il  ne  con- 
naît pas  plus  les  vraies  discipliues  des  guerres,  voyez- 
vous,  les  disciplines  des  Romains,  qu'un  petit  chien. 

(Entrent  Macmorris  et  le  capitaine  Jamy.) 

gowi:r. — Le  voilà  qui  vient,  accompagné  du  capitaine 
écossais,  le  capitaine  Jamy. 

FLUELLEN. — Lc  Capitaine  Jamy  est  un  bien  merveilleux 
et  valeureux  capitaine  :  ça  n'est  pas  douteux ,  et  un 
homme  de  grande  expédition  et  connaissances  dans  les 
anciennes  guerres,  d'après  la  science  particidière  que 
j'ai  moi-même  de  ses  règles.  Par  Jésus!  il  soutiendra  sa 


1  Fluellen  veut  dire  que  l'ennemi  a  contre-miné  douze  pied» 
plus  bas  que  la  mine. 


ACTE    III,    SCÈNE   II.  163 

thèse  aussi  bien  qu'aucun  militaire  dans  le  monde,  sur 
les  disciplines  des  anciennes  guerres  des  Romains. 

JAMY. — Je  vous  donne  le  bonjour,  capitaine  Fluellen. 

FLUELLEN. — BonjciiT  à  Votpe  Seigneurie,  bon  capitaine 
Jamy. 

GOWER.  —  Oh  çà!  capitaine  Macmorris,  venez-vous 
des  mines?  Les  pionniers  ont-ils  fini  ? 

MACMORRIS. — Par  Jésus,  ça  ne  vaut  pas  le  diable. 
L'ouvrage  est  abandonné,  la  trompette  sonnant  la  re- 
traite ;  par  ma  main  que  voilà,  et  par  1  ïime  de  mon 
père,  je  jure  que  l'ouvrage  ne  vaut  rieu.  On  y  a  renoncé, 
sans  quoi  j'aurais  fait  sauter  la  ville.  Dieu  me  pardonne  ! 
en  moins  d'une  heure.  Oh  !  c'est  fort  mal  fait,  c'est  fort 
mal  fait  :  par  ce  bras!  c'est  mal  fait. 

FLUELLEN. — Capitaine  Macmorris,  je  vous  en  prie, 
voudriez-vous  bien  m'accorder,  voyez-vous,  quelques 
petits  colloques  avec  vous,  comme  qui  dirait,  pour  ainsi 
dire,  touchant,  ou  comme  à  l'égard  des  disciplines  de  la 
guerre,  les  guerres  des  Romains,  par  manière  de  con- 
versation, voyez-vous,  et  de  pure  communication  d'ami- 
tié; et  comme  qui  dirait,  pour  ainsi  dire,  pour  la  satis- 
faction de  mon  esprit.  Pour  à  l'égard  de  ce  qui  concerne 
les  règles  de  la  discipline  militaire,  voilà  le  point.... 

JAMY. — De  bonne  foi  ce  sera  la  meilleure  chose  du 
monde,  mes  bons  capitaines,  et  je  m'en  vais  profiter  de 
cette  occasion  pour  prendre  congé  de  vous,  avec  votre 
permission. 

M.\cMORRis.  —  Ce  n'est  pas  ici  le  temps  de  discourir, 
Dieu  me  pardonne  !  Le  jour  est  chaud,  et  le  temps,  et  la 
guerre,  et  le  roi,  et  les  ducs  :  ce  n'est  pas  là  le  temps  de 
discourir  :  la  ville  est  assiégée ,  et  la  trompette  nous  ap- 
pelle à  la  brèche,  et  nous  voilà  à  causer.  Et  par  le 
Christ ,  nous  ne  faisons  rien  ;  c'est  honteux  à  nous  tous 
tant  que  nous  sommes  :  Dieu  me  pardonne  !  C'est  une 
honte  de  rester  tranquilles,  c'est  une  honte,  je  le  jure  ; 
et  il  y  a  tant  de  gorges  à  couper  et  d'ouvrages  à  faire  ;  et 
il  n'y  a  rien  de  fait,  le  Christ  me  pardonne  ! 

JAMY. — Par  la  sainte  messe,  avant  que  ces  yeux-là  que 
vous  voyez  soient  assoupis,  je  ferai  de  la  bonne  ouvrage. 


164  HENRI   V. 

ou  je  serai  sur  le  carreau  :  oui,  et  je  travaillerai  aussi 
courageusement  que  je  pourrai  ;  c'est  bien  sûr  cela,  en 
''  deux  paroles  comme  en  quatre.  Cependant,  sur  ma  foi, 
je  serai  bien  aise  d'entendre  quelques  questions  entre 
vous  deux. 

FLUELLEN.  —  Capitaine  Macmorris,  je  pense,  voyez- 
vous,  sauf  votre  correction,  qu'il  n'y  en  pas  beaucoup 
de  votre  nation.... 

MACMORRIS. — De  ma  nation?  Qu'est-ce  que  c'est  que 
ma  nation?  Est-ce  une  nation  de  lâches,  de  bâtards,  de 
gredins  ?  Qu'est-ce  que  c'est  que  ma  nation?  Qui  parle  de 
ma  nation  ? 

FLUELLEN. — Voycz-vous,  si  VOUS  prenez  les  choses  au- 
trement qu'on  ne  les  dit,  capitaine  Macmorris,  par 
aventure  je  pourrais  bien  penser  que  vous  ne  me  traitiez 
pas  avec  cette  affabilité,  comme  en  toute  discrétion  vous 
devez  me  traiter,  voyez-vous,  d'autant  que  je  suis  autant 
que  vous,  tant  dans  la  discipline  de  la  guerre,  que  par 
mon  lignage  et  en  tout  autre  genre. 

MACMORRIS.  —  Je  ne  vous  reconnais  pas  autant  de  bra- 
voure qu'à  moi,  et  le  Christ  me  pardonne!  Je  vous  cou- 
perai la  tête. 

GOV^ER. — Amis,  amis!  allons,  vous  vous  trompez  toub 
les  deux  :  c'est  faute  de  vous  entendre. 

JAMY. — Oh  !  voilà  une  vilaine  sottise. 

(On  sonne  un  pourparler.) 

GOWER. — La  ville  demande  à  parlementer. 

FLUELLEN.  —  Capitaine  Macmorris,  quand  il  se  trou- 
vera une  meilleure  occasion,  voyez-vous,  je  prendrai  la 
liberté  de  vous  dire  que  je  connais  les  disciplines  de  la 
guerre;  et  voilà  tout. 

(Ils  partent.) 

SCÈNE  III 

•>E  GOUVERNEUR  et  quelques  citoyens  sont  sur  les  rem- 
parts ;  au  bas  sont  les  troupes  anglaises.  LE  ROI  HENRI 
entre  avec  sa  suite, 

LE  noi. — Quelle  est  enfin  la  résolution  du  gouverneur? 
Voici  le  dernier  pourparler  que  nous  admettrons  encore. 


ACTE   III,    SCÈNE    III.  'IGS 

Rendez-vous  donc  à  noire  clémence  ;  ou,  si  vous  êtes 
jaloux  de  votre  destruction,  défiez  notre  dernière  fureur. 
Car,  comme  il  est  vrai  que  je  suis  soldat,  nom  qui,  dans 
mes  pensées,  est  celui  qui  me  sied  davantage,  si  je  re- 
commence à  battre  vos  murailles,  je  ne  quitterai  plus 
Harfleur,  déjà  à  demi  démoli,  qu'il  ne  soit  enseveli  sous 
ses  cendres.  Lc.^  portes  de  la  clémence  seront  fermées 
alors,  et  le  soldat,  au  carnage  animé,  le  cœur  endurci  et 
féroce,  donnant  carrière  à  sa  main  sanguinaire,  par- 
courra vos  foy(;rs,  avec  une  conscience  large  comme 
l'enfer,  moissonnant  comme  l'herbe  vos  vierges  dans 
l'éclat  de  leur  fraîcheur  et  vos  enfants  dans  la  fleur  de 
leur  âge.  Que  m'importe  à  moi,  si  la  guerre  impie,  cou- 
ronnée de  flammes  comme  le  prince  des  démons,  et  le 
front  tout  noirci  de  feux ,  exerce  toutes  los  horreurs 
barbares  qui  suivent  l'assaut  et  le  pillage?  Que  m'importe 
à  moi,  lorsque  vous  seuls  en  êtes  la  cause,  si  vos  chastes 
vierges  tombent  sous  la  main  brûlante  du  viol  efl'réné? 
Quel  mors  peut  arrêter  la  licence  et  ses  fureurs,  lors- 
qu'elle roule  abandonnée  sur  la  pente  de  son  cours 
impétueux?  Nous  épuiserons  en  vain  nos  ordres,  pour  rap- 
peler des  soldats  acharnées  sur  leur  proie;  autant  com- 
mander à  l'immense  Léviathan  de  venir  sur  le  rivage. 
Ainsi,  habitants  d'Harfleur,  prenez  pitié  de  votre  ville  et 
de  votre  peuple,  tandis  que  mes  soldats  sont  encore 
soumis  à  mes  ordres,  tandis  que  le  souffle  paisible  de  la 
clémence  écarte  encore  les  nuages  impurs  et  contagieux 
du  meurtre,  du  pillage  et  des  excès  :  sinon,  attendez- 
vous  à  voir  dans  un  moment  le  soldat  aveugle  et  sanglant, 
salir  d'une  main  impure  les  cheveux  de  vos  filles  qui 
pousseront  en  vain  des  cris  aigus,  vos  vieillards  saisis 
par  leurs  barbes  d'argent,  et  leurs  têtes  vénérables 
écrasées  contre  les  murs,  et  vos  enfants  empalés  nus  sur 
les  lances,  à  la  vue  de  leurs  mères  égarées  et  perçant  les 
nuages  de  leur.s  hurlements,  comme  jadis  les  veuves  de 
Judée  poursuivaient  de  leurs  clameurs  les  bourreaux 
d'Hérode.  Que  lépondez-vous?  Youlez-vous  céder  et  pré- 
venir ces  maux  ;  ou ,  coupables  d'une  défense  trop 
obstinée,  vous  voir  détruits? 


160  HENRI   Y. 

LE  Gom'ERNiTCS. — Ce  jour  est  le  terme  de  notre  attente. 
Le  dauphin,  dont  nous  avions  pressé  les  secours,  nous 
fait  répondre  que  ses  troupes  ne  sont  pas  encore  prêtes, 
ni  en  état  de  faire  lever  un  si  grand  siège.  Ainsi,  roi  re- 
douté, nous  cédons  notre  ville  et  notre  \'ie  à  votre  géné- 
reuse clémence  :  entrez  dans  notre  port,  disposez  de  nous 
et  de  nos  biens  ;  nous  ne  pouvons  nous  défendre  plus 
longtemps. 

LE  ROI. — Ouvrez  vos  portes. — Allons  ,  cher  oncle 
Exeter,  entrez  dans  Harfleur,  restez-y,  et  fortifiez  la 
ville  contre  les  Français.  Faites  grâce  à  tous. — Pour 
nous,  cher  oncle,  Tbiver  qui  s'approche,  et  la  maladie 
qui  se  répand  sur  nos  soldats,  nous  déterminent  à 
nous  retirer  vers  Calais.  Ce  soir  nous  serons  votre  hôte 
dans  Harûeur,  et  demain  prêts  à  nous  mettre  en  marche. 

(Fanfares  :  ils  entrent  dans  la  ville.) 


SCENE   IV 

Rouen. — Appartement  du  palais. 
Entrent  CATHERINE  et  ALIX. 

CATHERINE. — Alix,  tu  as  été  en  Angleterre,  et  tu  parles 
bien  le  langage? 

ALIX. — Un  peu,  madame. 

CATHERINE.— Je  te  prie  de  m'enseigner;  il  faut  que 
j'apprenne  à  parler.  Comment  appelez-vous  la  main,  en 
anglais  ? 

ALIX. — La  main?  Elle  est  appelée  de  hancl. 

CATHERINE. — Et  les  doigls? 

ALIX. — Les  doigts?  Ma  foi,  j'ai  oublié  les  doigts;  mais 
je  me  souviendrai.  Les  doigts,  je  pense  qu'ils  sont  ap- 
pelés de  fingrcs;  oui,  de  fingres. 

CATHERINE. — Lamaiii,  de  hand;  les  doigts,  de  ftnrjres. 
Je  pense  que  je  suis  un  bon  écolier.  J'ai  gagné  deux 
mots  d'anglais  vilement.  Comment  appelez -vous  les 
ongles? 


ACTE    III,    SCÈNE   IV.  !G7 

ALIX. — Les  ongles?  Nous  les  appelons  de  nails. 

CATHERINE. — De  nails.  Ecoutez  ;  dites-moi  si  je  parle 
bien  :  de  hand,  de  fingrcs,  de  nails. 

ALIX. — C'est  bien  dit,  madame;   c'est  du  fort  bon  an- 
glais. 

CATHERINE. — Dltes-moi  l'anglais  pour  le  bras'' 

ALIX. — de  arm,  madame. 

CATHERINE. — Et  le  coude  ? 

ALIX. — De  elbow. 

CATHERINE. — Dc  clbow.  Je  fais  la  répétition  de  tous  Ics 
mots  que  vous  m'avez  appris  jusqu'à  présent. 

ALIX. — C'est  trop  difficile,  madame,  je  pense. 

CATHERINE. — Excusez-moi,  Alix.  Ecoutez  :  De  hand,  de 
fingrcs,  de  nails,  de  arm,  de  bilbow. 

ALIX. — De  elbow,  madame. 

CATHERINE. — 0  scigneur  Dieu!  je  m'oublie;  de  clbow. 
Comment  appelez-vous  le  cou? 

ALIX. — Denick,  madame. 

CATHERINE. — De  nick?  Et  le  menton? 

ALIX. — De  chin. 

CATHERINE. — De  jiu?  Le  cou,  de  nick,  le  menton,  dejin. 

AUX. — Oui  :  sauf  votre  honneur,  en  vérité,  vous  pro- 
noncez les  mots  aussi  droit  que  les  natifs  d'Angleterre. 

CATHERINE.  —  Je  uc  doute  point  d'apprendre  par  la 
grâce  de  Dieu,  et  en  peu  de  temps. 

ALIX. — N'avez-vous  pas  déjà  oublié  ce  que  je  vous  ai 
enseigné? 

CATHERINE. — Non,  je  vous  le  réciterai  promptement, 
de  hand,  de  fingres,  de  mails. 

ALIX. — De  nails,  madame. 

CATHERINE. — De  nails,  de  arm,  de  ilboio. 

ALIX. — Sauf  votre  honneur,  de  elbow. 

CATHERINE. — Aussi  dis-jc  de  clbow,  de  ncck  et  de  chin. 
Comment  appelez -vous  les  pieds  et  la  robe? 

ALIX. — Defoot,  madame,  eidccoun. 

CATHERINE. — Dcfnot,  de  001111  *  ?  0  seigneuT  Dieu!  ce  sont 
des  mots  d'un  son  mauvais,  corruptible,  grossier  et  im- 

t  The  goKn,  la  robe,  ei  cxtera. 


108  HENKI   V. 

pudique,  et  dont  les  dames  d'honneur  ne  peuvent  user. 
Je  ne  voudrais  pas  prononcer  ces  mots  devant  les  sei- 
gneurs de  France  pour  tout  le  monde  :  il  faut  de  foot  et- 
de  coun  néanmoins.  Je  réciterai  une  autre  fois  ma  leçon- 
ensemble  ;  de  hand.  de  fingrcs,  de  nails,  de  arm,  dcclboiu, 
de  nech,  de  chin,  de  foot  et  de  coun. 

ALIX. — Excellent,  madame. 

CATHERINE. — C'est  assez  pour  une  fois.  Allons-nous-en 
dîner. 

SCÈNE  Y 

Autre  salle  du  même  palais. 

LE  ROI  DE  FRANCE,  LE  DAUPHIN",  LE  DUC  DE 
BOURBON,  LE  CONNÉTABLE  DE  FRANCE ,  et 

AUTRES     SEIGNEURS. 

LE  ROI  DE  FRANCE. — Il  est  Certain  qu'il  a  passé  la  ri- 
vière de  Somme. 

LE  CONNÉTABLE. — Si  nous  n'allons  pas  le  combattre, 
mon  roi,  renonçons  donc  à  vivre  en  France;  abandon- 
nons tout,  cédons  nos  riches  vignobles  à  ce  peuple  bar- 
bare. 

LE  DAUPHIN. — 0  Dieu  vivant!  quelques  boutures  sorties 
de  nous,  le  superflu  du  luxe  de  nos  ancêtres,  nos  reje- 
tons, entés  sur  un  tronc  sauvage  et  inculte,  s'élèveront- 
ils  si  rapidement  jusqu'aux  nues,  et  surpasseront-ils  en 
hauteur  la  tige  dont  ils  sont  sortis? 

BOUREON. — Des  Normands;  oui,  des  bâtards  normands! 
Jilort,  de  ma  vie  !  s'il  faut  qu'ils  traversent  ainsi  le  royaume 
sans  combat,  je  veux  vendre  mon  duché  pour  acheter 
une  chaumière  et  quelque  marais  fangeux  dans  cette  ils 
irréguliere  d'Albion. 

LE  CONNÉTABLE.  —  Dieu  des  batailles!  où  donc  ont-iîs 
puisé  cette  ardeur?  Leur  climat  n'est-il  pas  couvert  de 
brouillards  et  engourdi  par  le  froid?  Le  soleil  ne  jette 
qu'à  regret  sur  leur  ile  de  pâles  rayons  ;  il  tue  leurs 
fruits  de  ses  sombres  regards  :  leur  bière,  de  l'eau  et  de. 
l'orge  fermentée,  boisson  faitepour  des  rosses  surmenées. 


ACTE   III,    SCENE   V.  169 

peut-elle  donc  échauffer  à  ce  degré  leur  sang  épais,  et 
l'enflammer  de  cette  bouillante  valeur"?  Et  le  sang  fran- 
çais, avivé  encore  par  les  esprits  du  vin,  paraîtra-t-il 
glacé  auprès  du  leur?  Oh!  pour  l'honneur  de  notre  pa- 
trie, ne  restons  pas  oisifs  et  immobiles  comme  ces  gla- 
çons que  rhiver  suspend  au  bord  de  nos  toits,  tandis 
qu'un  peuple,  né  dans  le  berceau  des  frimas,  répand 
des  flots  de  braves  jeunes  gens  dans  nos  riches  campa- 
gnes ;  pauvres ,  il  faut  en  convenir,  par  les  maîtres 
qu'elles  nourrissent. 

LE  DAUPHIN. — Par  l'honneur  et  la  foi  des  chevaliers, 
nos  dames  se  i-aillent  de  nous  ;  elles  disent  hautement 
que  notre  vigueur  est  épuisée,  et  qu'elles  prodigueront 
leurs  faveurs  à  la  jeunesse  anglaise,  pour  repeupler  la 
France  de  bâtards  belliqueux. 

BOURBON. — Elles  nous  renvoient  aux  écoles  de  danse 
de  l'Angleterre,  et  nous  conseillent  d'apprendre  leurs 
cabrioles  et  leurs  lavoltes  ',  disant  que  toutes  nos  grâces 
sont  dans  nos  talons,  et  que  c'est  dans  la  fuite  que  nos 
sublimes  talents  se  déploient. 

LE  ROI  DE  FRANXE. — Où  cst  le  héraut  ^lonljoie?  Ordon- 
nez-lui de  partir  sur-le-champ.  Qu'il  aille  saluer  l'An- 
glais d'im  insultant  défi. — Allons,  princes,  volez  sur  le 
champ  de  bataille,  et  que  l'honneur  et  le  courage  don- 
nent à  vos  cœurs  une  trempe  plus  dure  que  l'acier  de 
vos  épées.  Charles  d'Albret,  grand  connétable  de  France  ; 
vous  aussi,  d'Orléans,  Bourbon  et  Berri,  Alençon,  Bra- 
bant,  Bar,  Bourgogne;  et  vous,  Jacques  Châtillon,  Ram- 
bure,  Vaudemont,  Beaumont,  Grandpré,  Roussi  et  Fau- 
conberg,  Foix,  Lestrelles,  Boucicautet  Charolais;  grands 
ducs,  princes,  comtes,  barons,  lords  et  chevaliers,  grands 
par  vos  titres,  allez  vous  laver  de  ce  grand  opprobre  : 
arrêtez  dans  sa  course  Henri  d'Angleterre  qui  traverse 
en  vainqueur  notre  royaume,  et  vengez  l'insulte  de  ses 
panonceaux  teints  du  sang  de  Ilarfleur.  Fondez  sur  son 
armée  comme  un  torrent  de  neiges  fond  sur  les  vallées 
dont  l'humble  profondeur  reçoit  les  flots  que  vomissent 

'  Espèce  Je  danse. 


470  HENRI  V. 

les  Alpes  !  tombez  sur  lui  ;  vous  avez  assez  de  forces  :  ra 
menez-le  dans  les  murs  de  Rouen  captif,  enchaîné  sur 
un  char  victorieux, 

LE  CONNÉTABLE. — Yoilà  le  rùlc  qui  sied  aux  grands 
d'une  nation  !  J"ai  un  regret,  c'est  que  l'ennemi  soit  si 
peu  nombreux  et  si  faible,  que  ses  soldats  soient  épuisés 
de  faim  et  des  fatigues  de  leur  marcTie  :  car,  j'en  sais 
sûr,  aussitôt  qu'il  verra  paraître  noire  armée,  son  cœur 
s'abîmera  dans  la  crainte,  et  son  plus  grand  exploit  sera 
de  nous  offrir  sa  rançon. 

LE  ROI  DE  FRANCE. — Allez  douc,  lord  connétable  :  hâtez 
le  départ  de  Montjoie  ;  qu'il  déclare  à  l'Anglais  que  nous 
envoyons  savoir  de  lui  quelle  rançon  il  veut  donner. 
Tous,  prince  dau]}hin,  vous  resterez  avec  nous  dans 
Rouen. 

LE  DAUPHLX. — Ncn,  mon  père,  j'en  conjure  Votre  Ma- 
jesté. 

LE  ROI  DE  FRANCE.  —  N'iusistcz  point  :  vous  resterez 
avec  nous. — Allons,  partez,  connétable;  et  vous  aussi, 
princes,  et  rapportez-nous  promptement  la  nouvelle  du 
désastre  de  l'Anglais. 

(Ils  sortent. 


SCÈNE  VI 

Le    camp    anglais    en    Picardie. 
GOWER  ET  FLUELLEN, 

GOWER.— Eh  ])ien,  capitaine  Fluellen,  venez-vous  du 
pont  ? 

FLUELLEN. — Je  VOUS  assure  qu'il  y  a  d'excellente  beso- 
gne à  ce  pont. 

GOWER. — Le  duc  d'Excter  est-il  en  sûreté? 

FLUELLEN.  —  Le  duc  d'Exotcr  est  aussi  magnanime 
«ju'Aganiemnon,  et  c'est  un  homme  que  j'aime  et  que 
j'honore  de  toute  mon  âme,  de  tout  mon  cœur,  de  tout 
mon  respect,  pour  toute  ma  vie,  de  toutes  mes  forces  e; 


ACTE    III,    SCÈNE   VI.  171 

de  tout  mon  pouvoir.  Il  n'a  pas  eu  (Dieu  soit  loué  et 
béni!)  le  plus  petit  accident  du  monde.  11  a  conservé  le 
pont  le  plus  facilement,  avec  une  excellente  discipline. 
Il  y  a  là,  au  pont,  un  ancien!  lieutenant  ;  je  crois,  sur 
ma  conscience,  que  c'est  un  autre  Marc  Antoine  pour  la 
valeur  ;  cependant  c'est  un  homme  qui  n'a  pas  la  moin- 
dre réputation  dans  le  monde  ;  mais  je  lui  ai  vu  faire 
des  choses  vaillantes. 

GOWER. — Comment  l'appelez- vous? 

FLUELLEN. — On  l'appelle  Venseigne  Pistol. 

GOWER. — Je  ne  le  connais  pas. 

(Entre  Pistol.) 

FLUELLEN. — Le  voilà. 

PISTOL. — Capitaine,  je  te  prie  de  me  faire  un  plaisir. 
Le  duc  d'E.\eter  a  beaucoup  d'amitié  pour  toi. 

FLUELLEN. — Moi,  j'en  remercie  Dieu;  il  est  vrai  que 
j'ai  mérité  d'avoir  quelque  part  dans  son  amitié. 

PISTOL. — Un  certain  Bardolph,  soldat  intrépide  et  cou- 
rageux, a,  par  un  sort  cruel  et  par  uu  tour  furieux  de 
l'inconstante  roue  de  cette  écervelée  de  Fortune,  cette 
aveugle  déesse  qui  se  balance  sur  une  pierre  qui  roule 
sans  fin.... 

FLUELLEN. — Avec  votro  permission,  enseigne  Pistol,  la 
déesse  Fortune  est  représentée  aveugle  avec  un  bandeau 
tenant  les  yeux  pour  vous  faire  entendi-e  que  la  fortune 
est  aveugle  :  et  on  la  peint  aussi  avec  une  roue,  pour 
vous  faire  voir,  et  c'est  la  morale  qu'il  en  faut  tirer, 
qu'elle  tourne  toujours  et  qu'elle  est  inconstante,  et 
qu'elle  n'est  que  mutabilités  et  vicissitudes  :  et  son  pied, 
;oyez-vous,  est  posé  sur  une  pierre  sphérique  qui  roule, 
:oule,  roule....  A  dire  vrai,  le  poëte  en  fait  une  très- 
excellente  description  :  la  fortune,  voyez-vous,  est  une 
excellente  morale. 

PISTOL. — La  fortune  est  l'ennemie  de  Bardolph,  et  le 
regarde  d'un  mauvais  œil;  car  il  a  volé  un  ciboire,  et  il 
doit  être  pendu  :  cela  fait  une  vilaine  mort.  Le  gibet  est 
bon  pour  les  chiens  ;  mais  l'homme  devrait  en  être 
exempt.  Ne  soufire  donc  pas  que  le  chanvre  lui  coupe  le 
sifllet.  Exeter  a  prononcé  l'arrêt  de  mort,  pour  un  ciboire 


172  HENRI   V. 

de  peu  de  valeur  :  aiusi,  va  donc,  et  parle  ;  le  duc  t'écou- 
tera  :  empêche  que  le  jQl  de  la  vie  du  pauvre  Bardolpli 
ne  soit  coupé  avec  une  ficelle  d'un  sou  et  d'une  manière 
ignominieuse.  Parle,  capitaine,  en  faveur  de  sa  vie,  €t 
je  serai  reconnaissant  de  ce  service. 

FLUELLEN. — Enseigne  Pistol,  je  vois  bien  à  peu  près  ce 
que  vous  voulez  dire. 

PISTOL. — Allons,  tant  mieux  pour  vous. 

FLUELLEX. — Certainement,  Pistol,  il  n'y  a  pas  là  de 
quoi  dire  tant  mieux;  car,  voyez-vous,  il  serait  mon 
frère,  que  je  prierais  le  duc  de  suivre  son  bon  plaisir,  et 
de  le  faire  exécuter;  car  il  faut  observer  la  discipline. 

PISTOL. — Meurs,  et  va  à  tous  les  diables,  et  figue  pour 
ton  amitié. 

FLLELLEX. — Fort  Meu. 

PISTOL. — Je  te  souhaite  une  figue  d'Espagne  '  ! 

(Pislol  sort.) 

FLUELLEX. — Fort  bou. 

GowER. — Cet  homme-là,  c'est  le  plus  fiefTé  misérable 
qui  fut  jamais.  Je  le  remets  bien  à  présent;  c'est  un  in- 
fâme entremetteur,  un  coupe-jarret. 

FLUELLEN.— Je  VOUS  assuTC  qu'il  proférait  sur  le  pont 
les  plus  braves  paroles  qu'on  puisse  jamais  voir  dans 
les  plus  beaux  jours  de  l'été;  mais  cela  est  égal,  ce  qu'il 
vient  de  me  dire....  C'est  fort  bien....  Je  vous  assure  que 
quand  l'occasion  se  trouvera.... 

GOWER. — Par  Dieu!  c'est  un  filou,  un  bouffon,  un  fri- 
pon, qui  de  temps  en  temps  va  à  la  guerre,  ])0ur  avoir 
l'avantage,  à  son  retour  à  Londres,  de  se  parer  du  cos- 
tume d'un  militaire.  Ces  drôles-là  savent,  à  point  nommé, 
les  noms  de  tous  les  chefs  d'une  armée  ;  ils  vous  diront 
par  cœur  tout  ce  qui  s'est  passé  dans  le  service,  et  où  il 
s'est  fait;  ils  vous  nommeront  les  lieux  où  il  y  aura  eu 
la  moindre  escarmouche  :  c'était  à  tel  endroit,  à  telle  brè' 
che,  à  tel  ou  tel  convoi;  ils  vous  diront  qui  s'est  distingué, 
qui  fut  tué,  qui  s'est  déshonoré,  quels  étaient  les  poslea 

1   Allusion    aux  iigu(^>;    einpoisonnées,  instruments  de  la  ven- 
geance italienne  et  espagnole*. 


ACTE   ITI,    SCÈNE   YI.  173 


de  l'ennemi  ;  et  ils  vous  rendent  cela  dans  les  meilleurs 
termes  de  guerre,  qu'ils  vous  assaisonnent  des  jurements 
les  plus  nouveaux^.  Et  vous  ne  sauriez  vous  imaginer 
TelTet  merveilleux  que  des  moustaches  taillées  sur  le 
patron  de  celles  du  général,  et  d'horribles  cris,  contre- 
faisant ceux  d'un  camp,  font  parmi  des  bouteilles  fu- 
mantes et  des  esprits  abreuvés  de  bière  mousseuse.  Oh  ! 
il  faut  apprendre  à  connaître  ces  misérables,  qui  font 
la  honte  du  siècle  ;  ou  bien  vous  feriez  d'étranges  mé- 
prises. 

fli;ellen.  —  Tenez,  capitaine  Gower,  je  vous  dirai 
bien  une  chose,  c'est  que  je  m'aperçois  bien  qu'il  n'est 
pas  tout  ce  qu'il  voudrait  bien  faire  accroire  au  monde 
qu'il  est.  A  la  première  occasion  que  je  pourrai  trouver 
le  moindre  trou  dans  son  pourpoint,  je  lui  ferai  sentir 
ma  façon  de  penser. — Ecoutez;  voilà  le  roi  qui  vient  :  il 
faut  que  je  lui  parle  sur  ce  qui  se  passe  au  pont.  (Entrent 
le  roi,  Gloccster^  des  soldats.)  Dieu  bénisse  Votre  Majesté! 

LE  ROI. — Eh  bien,  Fluellen,  venez-vous  du  pont? 

FLUELLEN. — Moi  !  Oui,  SOUS  lo  bou  plaisir  de  Votre  Ma- 
jesté. Le  duc  d'Exeter  a  très -galamment  conservé  le 
pont.  Les  Français  se  sont  retirés,  voyez-vous,  et  il  y  a 
de  beaux  et  libres  passages  à  présent.  Par  sainte  Marie, 
l'adversaire  aurait  eu  la  possession  du  pont;  mais  il  a 
été  forcé  de  se  retirer,  et  le  duc  d'Exeter  est  le  maître  du 
pont.  Ah  !  je  peux  bien  assurer  Votre  Majesté  que  c'est 
un  brave  homme  que  ce  duc. 

LE  ROI. — Combien  avez-vous  perdu  de  monde,  Fluellen? 

FLUELLEN.  — La  pcrditioii  de  l'adversaire  a  été  très- 
grande,  fort  raisonnablement  grande.  Sainte  Marie! 
pour  moi,  je  pense  que  le  duc  n'a  pas  perdu  un  seul 
homme,  sinon  un  qui  a  bien  l'air  d'être  pendu  pour 
avoir  volé  une  église,  un  certain  Bardolph....  Si  Votre 
Majesté  sait  qui  c'est:  c'est  un  homme  qui  a  le  visage 

*  On  S9  rappelle  ici  le  passage  du    Menteur  : 

Ah!  le   beau  compliment  à  charmer  une  dame! 


On  s'introduit  bien  mieux  à  titre  de  vaillant. 
Tout  le  secret  ne  gît  qu'en  un  peu  de  grimaces, 
Qu'à  mentir  à  propos,  qu'à  jurer  avec  grâce. 


17  i  HENRI   V. 

bourgeonné  et  tout  couvert  de  boutons,  et  comme  une 
flamme  ardente,  et  dont  les  lèvres  étoupent  le  nez,  et 
sont  comme  un  charbon  de  feu,  tantôt  bleues  et  tantôt 
rouges  ;  mais  son  nés  est  expédié  à  présent,  et  son  feu 
est  éteint  ;  ainsi  n'en  parlons  plus. 

LE  ROI. — Je  voudrais  nous  voir  défaits  ainsi  de  tous 
les  pillards  de  son  espèce. — Et  nous  enjoignons  expres- 
sément que,  dans  notre  marche  au  travers  des  campa- 
gnes, on  n'enlève  rien  des  villages  par  violence,  qu'on 
ne  prenne  rien  sans  le  payer,  qu'on  n'insulte  pas  le 
dernier  des  Français  d'aucune  parole  do  mépris  ou  de 
reproche.  Quand  la  douceur  et  la  cruauté  jouent  à  qui 
aura  un  royaume,  c'est  le  joueur  le  plus  doux  qui  gagne. 

(On  entend  la  trompette  du  héraut.) 
(Montjoie  s'avance.) 

MOXTJOiE. — Vous  me  reconnaissez  à  mon  habillement'  ? 

LE  ROI. — Oui,  je  te  reconnais.  Qa'as-tu  à  m'apprendre  ? 

MOXTJOiE. — Les  intentions  de  mon  maître. 

LE  ROI. — Déclare-les. 

MONTJOIE. — -Voici  ce  que  dit  mon  roi. — «  Annonce  à 
«  Henri  d'Angleterre  que ,  quoique  nous  ayons  paru 
•  morts,  nous  n'étions  qu'endormis.  La  prudence  est  un 
«  meilleur  soldat  que  la  témérité.  Dis-lui  que  nous  au- 
«.  rions  pu  le  repousser  à  Harfleur,  mais  que  nous  n'a- 
«  vous  pas  jugé  à  propos  de  venger  l'injure  qu'elle  ne 
«  fût  à  son  comble. — Maintenant  c'est  à  notre  tour  à 
«  parler,  et  notre  voix  est  la  voix  d'un  souverain.  L'An- 
«  glais  se  repentira  de  sa  folie;  il  sentira  sa  faiblesse  et 
«I  admirera  notre  patience.  Dis-lui  de  songer  à  sa  ran- 
«  çon  :  elle  doit  être  proportionnée  aux  pertes  que  nous 
«  avons  essuyées,  au  nombre  de  sujets  que  nous  avons 
«  perdus,  à  l'insulte  que  nous  avons  dévorée  ;  et  si  la 
«  réparation  égalait  la  grandeur  des  offense?,  sa  fai- 
«  blesse  succomberait  sous  le  poids.  Pour  payer  nos 
«  pertes,  son  trésor  est  trop  pauvre  :  pour  payer  l'effu- 
«  sion  de  notre  sang,  les  troupes  de  son  royaume  entiei 
<'  sont  un  nombre  insuffisant.  Et  quant  à  l'insulte  qui 

*  Le  costume  du  roi  d'armes,  afpslé  Montjoie,  est  décrit  dan« 
nos  anciens  chroniqueurs. 


ACTE   III,    SCÈNE   VI,  175 

•  nous  a  été  faite,  sa  personne  même,  à  nos  pieds  pro- 
«  sternée,  ne  serait  qu'une  faible  et  indigne  satisfaction. 
«  A  ce  discours  ajoute  le  défi;  et  finis  par  lui  déclarer 
«  qu'il  a  dévoué  et  perdu  ceux  qui  le  suivent,  et  que 
«  leur  condamnation  est  prononcée.  »— Ainsi  parle  le 
roi  mon  maître  :  là  finit  mon  ministère. 

LE  ROI. — Je  connais  ton  rang.  Quel  est  ton  nom? 

MONTJOiE. — Mont  joie. 
^  LE  ROI. — Tu  remplis  Lien  ton  ofiice.  Retourne  sur  tes 
pas,  et  dis  à  ton  roi  : — Qu'en  ce  moment  je  ne  le  cher- 
che pas,  et  que  je  serais  bien  aise  de  marcher  sans  em- 
pêchement jusqu'à  Calais.  Car,  pour  avouer  la  vérité, 
quoique  la  prudence  défende  un  pareil  aveu  devant  un 
ennemi  rusé,  qui  sait  prendre  avantage  de  tout,  mes  sol- 
dats sont  considérablement  affaibhs  par  la  maladie  '  ; 
leur  nombre  est  diminué,  et  le  peu.  qui  m'en  reste  ne 
vaut  guère  mieux  qu'un  pareil  nombre  de  Français. — 
Tant  que  mes  soldats  étaient  frais  et  pleins  de  santé,  je 
te  dis,  héraut,  que  je  croyais  voir  sur  deux  jambes  an- 
glaises marcher  trois  Français. — Que  Dieu  me  pardonne 
si  je  me  vante  à  ce  point.  C'est  votre  air  de  France  qui 
souffle  ce  vice  en  moi  ;  et  je  dois  pourtant  me  le  repro- 
cher.— Pars,  et  dis  à  ton  maître  que  tu  m'as  trouvé  ici  : 
ma  rançon  est  ce  corps  frêle  et  chétif,  mon  armée  n'est 
plus  qu'ime  garde  faible  et  consumée  par  la  maladie. 
Cependant,  que  Dieu  soit  mon  guide,  et  nous  marche- 
rons en  avant,  quand  le  roi  de  France  lui-même,  ou  tout 
autre  voisin,  s'opposerait  à  notre  passage.  [Il  lui  remet 
une  bourse.)  Voilà  pour  te  payer  ton  message.  Mon tj oie. 
Va  :  dis  à  ton  maître  de  bien  se  consulter.  Si  nous  pou- 
vons passer,  nous  passerons  ;  si  l'on  veut  nous  en  empê- 
cher, nous  rougirons  de  A-otre  sang  vos  noirs  sillons. 
Adieu,  Montjoie.  En  deux  mots,  voici  notre  réponse. 
Dans  l'état  où  nous  sommes,  nous  n'irons  pas  chercher 
le  combat  :  et  dans  l'état  où  nous  sommes,  nous  décla- 
rons que  nous  ne  l'éviterons  pas.  Rends  cette  réponse  à 
ton  roi. 

'  L'armée  anglaise  était  attaquée  de  la  dyssenterle. 


176  HENRI   V. 

MONTJoiE. — Elle  sera  fidèlement  rendue.  Je  remercie 
Votre  Majesté. 

(Montjoie  s'en  va.) 

GLOCESTER. — J'espère  qu'ils  ne  viendront  pas  nous 
attaquer  à  présent. 

LE  ROI.  — Nous  sommes  dans  la  main  de  Dieu,  frère,  et 
non  pas  dans  les  leurs. — Marchez  au  pont  :  la  nuit  s'ap- 
proche.— Nous  camperons  au  delà  de  la  rivière  ;  et  de- 
main malin,  ordonnez  qu'on  marche  en  avant. 

(Ils  sortent.) 


SCENE  Vil 

Le  camp  français,  à  Azincourt. 

Entrent    LE     CONNÉTABLE    DE    FRANCE,    LE    DUC 
D'ORLÉANS,     LE    DAUPHIN,       RAMBURES  ,      et 

AUTRES    SEIGNEURS. 

LE  CONNÉTABLE. — Par  Dicu  I  j'ai  bien  la  meilleure  ar- 
mure du  monde.  Que  n'est-il  jour  ! 

LE  DUC  d'orléans. — J'avouerai  que  vous  avez  une  ex- 
cellente armure  ;  mais  aussi  vous  rendrez  justice  à  mon 
cheval. 

LE  CONNÉTABLE. — Oh  !  Cela  cst  viai  ;  c'est  le  meilleur 
cheval  de  l'Europe. 

LE  DUC  d'orléans. — Le  malin  n'arrivera-t-il  donc  ja- 
mais ! 

LE  D.AUPHiN. — Duc  d'Orléans,  et  vous  seigneur  conné- 
table, vous  parlez  de  cheval  et  d'armure?.... 

LE  DUC  d'orléans. — Oli  !  OU  fait  de  ces  deux  meubles, 
vous  êtes  aussi  bien  pourvu  qu'aucun  prince  du  monde. 

LE  DAUPHIN. — Que  Celle  nuit  est  longue! — Je  ne  chan- 
gerais pas  mon  cheval  pour  aucun  qui  ne  marche  que 
sur  quatre  pieds  ;  il  bondit  au-dessus  de  terre  comme 
une  balle  garnie  d-e  crin  :  c'est  le  cheval  volant,  le  Pégase 
aux  narines  de  feu.  Une  fois  en  selle,  je  vole,  je  suis  un 
faucon;  il  troUedans  l'air,  et  la  terre  résonne  quand  il 


ACTE   III,    SCÈNE   VII.  177 

la  touche  :  oui,  la  corne  de  son  sabot  est  plus  musicale 
et  plus  harmonieuse  que  la  flûte  d'Hermès.- 

LE  DUC  d'orléans. — Il  est  couleur  de  muscade. 

LE  DAUPHIN. — Et  chaud  comme  le  gingembre.  C'est  un 
coursier  digne  de  Persée  :  il  n'est  formé  que  d'air  et  de 
feu.  Si  l'on  découvre  en  lui  quelque  mélange  des  gros- 
siers éléments  de  la  terre  et  de  l'eau,  ce  n'est  que  dans 
sa  patiente  tranquillité,  lorsque  son  maître  le  monte. 
C'est  là  ce  qui  s'appelle  un  cheval  ;  et  tous  les  autres, 
auprès  de  lui ,  ne  méritent  que  le  nom  de  bêtes  de 
somme. 

LE  CONNÉTABLE.  —  Oui,  priuce,  on  peut  dire  que  c'est 
le  cheval  le  plus  accompfi  et  le  plus  excellent  qu'il  y  ait. 

LE  DAUPHIN. — C'est  le  prince  des  coursiers  :  son  hennis- 
sement ressemble  à  la  voix  impérieuse  d'un  monarque, 
et  son  port  majestueux  vous  force  à  lui  rendre  hom- 
mage.... 

LE  DUC  d'orléans.  — Allons,  en  voilà  assez  sur  ce  sujet, 
mon  cousin. 

LE  DAUPHIN. — Je  dis  plus  encore,  il  faut  n'avoir  pas 
l'ombre  d'esprit  pour  n'être  pas  en  état,  depuis  le  lever 
de  l'alouette  jusqu'au  coucher  de  l'agneau,  de  chanter 
les  louanges  de  mon  cheval  sans  se  répéter  :  c'est  un 
sujet  aussi  inépuisable  que  la  mer.  Faites  des  langues 
éloquentes  de  tous  les  grains  de  sable,  mon  cheval  peut 
les  occuper  toutes.  Il  est  digne  d'être  loué  par  un  sou- 
verain et  monté  par  le  souverain  d'un  souverain.  Enfin, 
il  mérite  que  tout  l'univers,  connu  et  inconnu,  ne  fasse 
autre  chose  que  de  l'admirer.  J'ai  fait  un  jour  un  sonnet 
à  sa  louange,  qui  commençait  ainsi  :  Merveille  de  la 
nature. 

LE  DUC  d'orlé.\ns.  —  J'ai  vu  un  sonnet  pour  une  maî- 
tresse qui  commençait  de  même. 

le  DAUPHIN. — Eh  bien,  ils  auront  donc  imité  celui  que 
j'ai  composé  pour  mon  coursier,  car  mon  cheval  est  ma 
maîtresse. 

LE  DUC  d'orléans. — Votrc  maîtresse  porte  bien. 

LE  DAUPHIN. — Oui,  moi  seul  ;  c'est  là  le  mérite,  la  per- 
fection exigée  d'une  bonne  maîtresse. 

T.  vu.  12 


t78 


HENKI  V. 


LE  CONNÉTABLE.— Ma  foi,  Fautre  jour  il  m'a  semblé 
que  votre  maîtresse  vous  a  durement  mené. 

LE  DAUPHIN. — Peut-être  la  vôtre  en  a  fait  de  même. 

LE  CONNÉTABLE. — La  mienne  n'était  pas  bridée. 

LE  DAUPHIN. — Elle  était  donc  vieille  et  tranquille,  et 
vous  galopâtes  comme  un  kerne  d'Irlande  \  sans  votre 
haut-de-chausse  français  et  avec  des  caleçons  étroits. 

LE  CONNÉTABLE. — Vous  VOUS  counaissez  en  équitation. 

LE  DAUPHIN. — Recevez  donc  ime  leçon  de  m.oi.  Ceux  qui 
chevauchent  ainsi  et  sans  précaution  tombent  dans  de 
sales  fondrières  :  je  préfère  mon  cheval  à  ma  maîtresse. 

LE  CONNÉTABLE. — J'aiiiierais  autant  que  ma  maîtresse 
fût  une  rosse. 

LE  DAUPHIN. — Je  te  dis,  connétable,  que  ma  maîtresse 
porte  ses  propres  cheveux. 

LE  CONNÉTABLE. — Jc  pourrais  en  dire  autant  si  j'avais 
une  truie  pour  maîtresse. 

LE  DAUPHIN. — Le  chien  est  retourné  à  son  vomissement,  et 
la  truie  lavée  au  bourbier '\  Tu  te  sers  de  tout. 

LE  CONNÉTABLE. — Cependant  je  ne  me  sers  pas  de  mon 
cheval  pour  maîtresse,  ou  d'un  pareil  proverbe  mal  à 
propos. 

RAMBURE. — Seigneur  connétable ,  sont-ce  des  étoiles 
ou  des  soleils  qui  brillent  sur  l'armure  que  j'ai  vue  ce 
soir  dans  votre  tente  ? 

LE  CONNÉTABLE. — Cc  sont  dcs  étoilcs. 

LE  DAUPHIN. — Il  en  tombera  quelques-unes  demain, 
j'espère. 

LE  CONNÉTABLE. — Et  Cependant  mon  ciel  n'en  man- 
quera pas  encore  pour  cela. 

LE  DAUPHIN. — Cela  peut  bien  être,  car  vous  en  avez 
tant  de  superflues  !  et  cela  vous  ferait  plus  d'honneur 
qu'il  y  en  eût  quelques-unes  de  moins. 

LE  CONNÉTABLE. — G'cst  commc  votre  cheval  qui  porte 
tant  de  louanges,  et  qui  n'en  trotterait  pas  moins  bien 


'  Kerne,  chevalier  irlandais. 

•  Ce  proverbe  est  en   français  dans  le  texte,  comme   tout  e* 
que  nous  mettons  eu  italiques. 


ACTE   m,    SCÈNE   VII.  1  "î' 

quand  quelques-unes  de  vos  forfanteries  seraient  dé- 
montrées. 

LE  DAUPHIN. — Ne  fera-t-il  donc  jamais  jour? — Je  veux 
trotter  demain  Tespace  d'un  mille,  et  que  mon  chemin 
soit  pavé  de  faces  anglaises. 

LE  CONNÉTABLE. — Moi  je  n'en  dirai  pas  autant  de  peur 
qu'on  ne  me  fît  en  face  l'affront  de  me  démentir  ;  mais 
je  voudrais  en  effet  de  tout  mon  cœur  qu'il  fît  jour,  pour 
bien  frotter  les  oreilles  aux  Anglais. 

LE  DAUPHIN.  —  Qui  veut  courir  avec  moi  le  risque  de 
leur  faire  une  Aongtaine  de  prisonniers? 

LE  coNNÉT.'VBLE. — Il  faut  quo  VOUS  commeuciez  par 
vous  exposer  au  risque  de  l'être  vous-même. 

LE  DAUPHIN. — Allons,  il  est  minuit  :  je  vais  m'armer. 

(Il  sort.) 

LE  DUC  d'orléans. — Le  dauphin  soupire  après  le  jour. 

RAMBURE. — Il  meurt  d'envie  de  manger  les  Anglais. 

LE  CONNÉTABLE. — Je  crois  qu'il  peut  Men  manger  tous 
ceux  qu'il  tuera. 

LE  DUC  d'orléans. — Par  la  blanche  main  de  ma  dame, 
c'est  un  aimable  prince. 

LE  connétable.— Jurez  plutôt  par  son  pied,  afin  qu'elle 
puisse  d'un  pas  effacer  le  serment. 

LE  DUC  d'orléans. — Tout  ce  qu'on  peut  dire  de  lui, 
c'est  que  c'est  peut-être  l'homme  de  France  le  plus  actif. 

LE  CONNÉTABLE. — Agir  c'est  être  actif,  et  il  sera  toujours 
agissant. 

LE  DUC  d'orléans.— Je  n'ai  jamais  ouï  dire  qu'il  ait  fait 
de  mal  à  personne. 

LE  CONNÉTABLE. — Et  je  VOUS  jure  qu'il  ne  commencera 
pas  encore  demain;  il  conservera  cette  bonne  réputation. 

LE  DUC  d'orléans. — Je  sais  qu'il  a  du  courage. 

LE  CONNÉTABLE. — Je  me  suis  laissé  dire  la  même  chose 
par  quelqu'un  qui  le  connaît  mieux  que  vous. 

LE  duc  d'orléans. — Qui  cela? 

LE  connétable. — Pardieu!  c'est  lui-même  qui  me  l'a 
dit,  et  il  a  ajouté  qu'il  ne  se  souciait  pas  qu'on  le  sût. 

LE  duc  d'orléans. — Il  n'a  pas  besoin  de  cette  précau- 
tion ;  son  mérite  n'est  point  caché. 


180  HENRI  V. 

LE  CONNÉTABLE. ~Sur  ma  foi,  très-caché.  Il  n'y  a  ja- 
mais eu  que  son  laquais  qui  l'ait  vu  ;  mais  sa  valeur  est 
comme  le  faucon  encore  coiffé  de  son  chaperon  :  quand 
on  le  lâchera,  on  verra  son  essor. 

LE  DUC  d'orléans.— Jamais  la  haine  n'a  dit  du  bien  de 
son  ennemi. 

LE  connétable.  —  Je  payerai  ce  proverbe  d'un  autre  : 
Jamais  l'amitié  n'est  exempte  de  flatterie. 

le  duc  d'orléans. — Et  moi  je  répondrai  par  cet  autre  : 
Rendez  même  au  diable  ce  qui  lui  est  dû. 

le  connétable. — C'est  bien  dit.  Vous  avez  votre  âme 
pour  jouer  le  rôle  du  diable.  Je  riposte  à  ce  proverbe  par 
ces  mots  :  La  peste  du  diable  ! 

LE  DUC  d'orléans.— Vous  êtes  le  plus  fort  de  nous  deux 
aux  proverbes.  Le  trait  d'un  fou  est  bientôt  lancé. 

LE  connétable. — Vous  avez  lancé  le  vôtre  de  travers. 

LE  DUC  d'orléans. — Gc  u'est  pas  la  première  fois  que 
vous  avez  été  manqué. 

(Entre  un  messager.) 

LE  MESSAGER.  —  Seigucur  connétable,  les  Anglais  ne 
sont  plus  qu'à  quinze  cents  pas  de  votre  tente. 

LE  CONNÉTABLE. — Qui  eu  â  mesuré  l'espace? 

LE  MESSAGER. — Lc  scigueur  Grandpré. 

LE  CONNÉTABLE. — C'est  uu  brave  homme,  et  qui  a  une 
grande  expérience. — Je  voudrais  qu'il  fit  jour.  Hélas  f 
le  pauvre  Henri  d'Angleterre  ne  soupire  pas  comme 
nous,  je  crois,  après  la  naissance  du  jour. 

LE  duc  d'orléans. — Qui  est  donc  ce  maussade  et  pauvre 
roi  d'Angleterre,  pour  venir  rêver  avec  ses  stupides 
Anglais  si  loin  des  lieux  de  sa  connaissance? 

LE  CONNÉTABLE. — Si  les  Aiiglais  avaient  un  grain  de 
bon  sens,  ils  se  sauveraient. 

LE  duc  d'orléans. — Oh  !  c'est  de  bon  sens  qu'ils  man- 
quent; car  si  leurs  cervelles  avaient  la  moindre  défense 
intellectuelle,  jamais  ils  ne  pourraient  porter  des  cas- 
ques si  pesants. 

RAMBURE.— H  faut  avouer  que  cette  île  d'Angleterre 
produit  de  valeureuses  créatures  :  leurs  dogues,  par 
exemple,  sont  d'im  courage  sans  pareil. 


ACTE   III,    SCENE   VII.  181 

LE  DUC  d'orléans. — Oh  !  pardieii  !  oui  ;  voilà  d'excelleuts 
chiens  qui  vont  se  jeter  les  yeux  fermés  dans  la  gueule 
d'un  ours,  qui  leur  écrase  la  tête  d'un  coup  de  dent 
comme  des  pommes  cuites.  C'est  comme  si  vous  disiez 
que  c'est  une  mouche  bien  courageuse  que  celle  qui  ose 
aller  prendre  son  déjeuner  sur  les  lèvres  d'un  lion. 

LE  CONNÉTABLE. — Précisément  :  vous  avez  raison,  et  les 
hommes  de  ce  pays-là  ressemblent  aussi  un  peu  à  leurs 
dogues  dans  leur  manière  lourde  et  pesante  d'attaquer, 
et  de  laisser  leur  esprit  avec  leurs  femmes  ;  car  donnez- 
leur  bien  à  mâcher  de  grosses  tranches  de  bœuf,  et  puis 
fournissez-les  de  fer  et  d'acier,  ils  dévoreront  coimne 
des  loups,  et  se  battront  comme  des  diables. 

LE  DUC  d'orléans. — Oui,  mais  ces  pauvres  Anglais  sont 
diablement  à  court  de  bœuf. 

LE  CONNÉTABLE. — Eh  bien,  s'il  en  est  ainsi,  vous  verrez 
que  demain  ils  n'auront  d'appétit  que  pour  manger,  et 
point  du  tout  pour  se  battre  :  allons,  il  est  temps  de  nous 
armer.  Irons -nous  nous  équiper? 

LE  duc  d'orléans. — Il  est  deux  heures. — Eh  bien, 
avant  qu'il  en  soit  dix,  nous  aurons  chacun  une  centaine 
d'Anglais. 

(Ils  partent.) 


FIN  DU   TROISIÈME    ACTE. 


ACTE   QUATRIÈME 


LE  CHŒUR. 

Maintenant  figurez-vous  ce  temps  de  la  nuit  où  Ton 
n'entend  plus  qu'un  faible  murmure,  où  les  aveugles 
ténèbres  remjjlissent  l'immense  vaisseau  de  l'univers. 
De  l'un  à  l'autre  camp,  dans  le  sein  obscur  de  la  nuit, 
le  bourdonnement  des  deux  armées  diminue  par  degrés. 
Les  sentinelles,  de  leurs  postes  éloignés,  s'entendent 
presque  parler.  Les  feux  des  deux  camps  se  répondent, 
et,  à  leurs  pâles  lueurs,  chaque  armée  voit  les  casques 
et  les  visages  ennemis  dessinés  dans  l'ombre.  Le  cour- 
sier menace  le  coursier,  et  perce  l'oreille  engourdie  do 
la  nuit  de  ses  fiers  et  longs  hennissements.  Des  tentes 
s'élève  un  bruit  de  hâtifs  marteaux  qui,  sous  leurs  coups 
précipités,  achèvent  ou  polissent  l'armure  des  cheva- 
liers, signal  de  terribles  apprêts.  Les  coqs  des  hameaux 
voisins  chantent,  les  cloches  sonnent,  et  nomment  la 
troisième  heure  du  paresseux.  Fiers  de  leur  nombre,  et 
pleins  de  sécurité,  les  Français  présomptueux  jouent 
aux  dés  les  Anglais  qu'ils  dédaignent  :  dans  leur  impa- 
tience, ils  querellent  la  marche  rampante  de  la  nuit, 
qui,  comme  une  fée  diiîorme  et  boiteuse,  se  traîne  à  pas 
si  lents.  Les  malheureux  Anglais,  condamnés  à  périr 
comme  des  victimes,  sont  assis  et  mornes  auprès  de 
leurs  feux ,  et  ruminent  en  eux-mêmes  les  dangers 
du  lendemain.  A  leur  trisle  maintien,  à  leurs  visages 
hâves  et  décharnés,  à  leurs  habits  usés  par  la  guerre, 
on  les  prendrait,  aux  rayons  de  la  lune,  pour  autant  de 
fantômes  hideux. — Que  celui  qui  suivra  de  l'œil  le  chef 
royal  de  ces  troupes  délaJirées,  marchant  de  garde  en 


ACTE   IV.    SCÈNE    I.  183 

garde ,  et  d'une  tente  à  l'autre ,  crie  en  le  voyant  : 
Louange  et  gloire  sur  sa  tête!  Il  visite  sans  cesse 
toute  son  armée;  et  adresse  à  tous  le  salut  du  matin, 
avec  un  modeste  sourire,  les  appelant  :  mes  frères,  mes 
amis,  mes  compatriotes.  Sur  son  noble  visage,  on  ne 
voit  rien  qui  fasse  songer  à  Parmée  formidable  dont  il  est 
environné  ;  nulle  impression  de  pâleur  ne  trahit  ses 
veilles  et  la  fatigue  de  la  nuit.  Son  air  est  dispos  ;  une 
douce  majesté,  une  sérénité  gaie  brillent  dans  ses  yeux, 
où  le  soldat,  pâle  auparavant  et  abattu,  puise  Tespérance 
et  la  force.  Ainsi  que  le  soleil,  son  œil  généreux  verse 
dans  tous  les  cœurs  une  douce  influence  qui  dissout  les 
glaces  de  la  cramte.  Donc,  vous  tons,  petits  et  gi'ands, 
,contemplez  ici  un  faible  portrait  de  Henri,  sous  le 
voile  de  la  nuit,  tel  que  mes  débiles  pinceaux  peuvent 
l'ébaucher.  De  là  notre  scène  doit  passer  au  champ  de 
bataille.  Mais,  ô  pitié  !  Combien  nous  allons  déshonorer 
le  nom  fameux  d'Azincourt  par  le  spectacle  de  quelques 
fleurets  éraoussés  et  gauchement  engagés  dans  une  ridi- 
cule pantomime  de  combat!  Cependant,  asseyez-vous,  et 
regardez,  en  vous  figurant  la  vérité  au  moyen  d'une 

imitation  iaiparfaite. 

(Le  chœur  sort.) 


SCÈNE  I 

Le   camp  anglais,  près  d'Azincourt. 

LE  ROI,  BEDFORD  et  GLOCESTER. 

LE  ROI.  —  Glocester ,  il  faut  l'avouer ,  nous  sommes 
dans  un  grand  péril  :  notre  courage  doit  donc  devenir 
plus  grand  encore.  {Au  duc  de  Bedford.)  Bonjour,  mon 
Irère. — Dieu  tout-puissant!  toujours  quelque  dose  de  bien 
repose  dans  le  sein  du  mal  lui-même,  si  les  hommes 
se  donnent  la  peine  de  l'y  chercher.  Ce  dangereux  voi- 
sin qui  est  si  près  de  nous  nous  rend  diligents  et  mati- 
naux ;  et  c'est  à  la  fois  très-salutaire  à  la  santé  et  d'une 
bonne  économie.   L'ennemi  est  aussi  pour  nous  une 


184-  HENRI  V. 

sorte  de  conscience  extérieure,  qui  nous  prêche  notre 
devoir  :  elle  nous  avertit  de  nous  bien  préparer  pour 
notre  but.  C'est  ainsi  que  l'homme  peut  cueillir  du  miel 
sur  la  ronce  la  plus  sauvage,  et  tirer  une  morale  de 
Tenfer  lui-même.  {Entre  Erpingham.)  Bonjour,  vieux 
sir  Thomas  Erpingham  ;  un  bon  coussin  pour  cette  tête 
à  cheveux  blancs  te  siérait  mieux  que  l'aride  gazon  de 
France. 

ERPINGHAM. —Non ,  mou  souverain  :  cette  tente  me 
plaît  davantage,  puisque  je  puis  dire  :  je  suis  couché 
comme  un  roi. 

LE  ROI. — Il  est  bon  que  l'homme  apprenne  de  l'exem- 
ple d'autrui  à  chérir  ses  peines  :  cela  soulage  l'âme  ;  et 
quand  le  cœur  est  excité,  les  brganes,  quoique  morts 
auparavant,  brisent  le  tombeau  qui  les  enterre,  et,  dé' 
barrasses  de  leur  lenteur,  se  meuvent  de  nouveau  avec 
one  vive  légèreté.  Prête-moi  ton  manteau,  sir  Thomas. 
(A  Bed forci  et  Glocester.)  Mes  deux  frères,  recommandez- 
moi  aux  princes  qui  sont  dans  notre  camp  :  saluez-les 
de  ma  part,  et  dites-leur  de  se  rendre,  sans  délai,  dans 
ma  tente. 

GLOCESTER. — Nous  le  ferous,  mon  souverain. 

ERPINGHAM. — Suivrai-jo  Votre  Majesté  ? 

LE  ROI. — Non,  mon  i)rave  chevalier.  Va,  avec  mes 
frères,  trouver  les  lords  d'Angleterre  :  nous  avons,  mon 
âme  et  moi,  quelque  chose  à  débattre  ensemble,  et  je 
serai  bien  aise  d'être  seul. 

ERPINGHA^r. — Que  le  Dieu  des  cieux  vous  comble  de  ses 
bénédictions,  noble  Henri  ! 

LE  ROI. — Grand  merci,  cœur  fidèle;  tes  paroles  ren- 
dent l'assurance. 

(Ils  sortent.) 
(Entre  Pistol.) 

pisTOL. — Qui  va  là? 
LE  ROI. — Ami. 

PISTOL. — Raisonne  un  peu  avec  moi.  Es-tu  officier,  oo 
es-tu  d'extraction  basse  et  populaire? 
LE  ROI. — Je  suis  officier  dans  une  compagnie. 
PISTOL. — Portes-tu  la  pique  guerrière  ? 


ACTE   IV,    SCÈNE  ï.  18o 

LE  ROI. — Précisément.  Et  vous,  qui  êtes-vous? 

piSTOL. — Aussi  bon  gentilhomme  que  l'empereur. 

LE  ROI. — Vous  êtes  donc  plus  que  le  roi*** 

PISTOL. — Le  roi  est  un  bon  enfant  et  un  coeur  d'or  : 
c'est  un  brave  homme,  un  vrai  fils  de  la  gloire,  de  bonne 
famille,  et  d'un  bras  robuste  et  vaillant.  Je  baise  son 
soulier  crotté,  et  du  plus  profond  de  mon  âme.  J'aime 
cet  aimable  ferrailleur. — Comment  t'appelles-tu,  toi? 

LE  ROI. — Henri  le  Roi. 

PISTOL. — Le  Roi?  Ce  nom  sent  le  Gornouailles.  Es-tu 
de  ce  pays-là? 

LE  ROI. — Non,  je  suis  Gallois. 

PISTOL. — Connais-tu  Fluellen? 

LE  ROI. — Oui. 

PISTOL.— Dis-lui  que  je  lui  frotterai  la  tête  avec  son 
poireau,  le  jour  de  Saint-David. 

LE  ROI. — Prenez  garde,  vous-même,  de  ne  pas  porter 
votre  poignard  trop  près  de  votre  chapeau,  de  peur  qu'il 
ne  vous  en  frotte  la  vôtre. 

PISTOL. — Est-ce  que  tu  es  son  ami? 

LE  ROI. — Et  son  parent  aussi. 

PISTOL. — Eh  bien,  alors,  iigue  pour  toi. 

LE  ROI.— Grand  merci.  Dieu  vous  conduise! 

PISTOL. — Je  m'appelle  Pistol. 

(Il  s'en  va.) 

LE  ROI.  —  Votre  nom  s'accorde  bien  avec  votre  air 
bouillant. 

(Entrent  Fluellen  et  Gower.) 

GOWER. — Capitaine  Fluellen.... 

FLUELLEN.  —  Enfin ,  au  nom  de  Jésus-Christ ,  parlez 
plus  bas  :  il  n'y  a  rien  dans  le  monde  de  plus  étonnant 
que  de  voir  qu'on  n'observe  pas  les  anciennes  préroga 
tives  et  lois  de  la  guerre.  Si  vous  vouliez  seulement 
prendre  la  peine  d'examiner  les  guerres  de  Pompée  le 
Grand,  vous  verriez,  je  vous  assure,  qu'il  n'y  a  point  de 
bavardage  ni  d'enfantillage  dans  le  camp  de  Pompée  ; 
je  vous  assure  que  vous  verriez  les  cérémonies  de  la 
guerre,  et  les  soins  de  la  guerre,  et  les  formes  de  la 
guerre  être  tout  autrement. 


186  HENRI   V. 

GOWER. — Quoi  !  l'ennemi  fait  tant  de  bruit  !  vous  l'avez 
entendu  toute  la  nuit? 

FLUELLEN.— Et  si  Tennemi  est  un  âne,  un  sot,  un  ba- 
vard fanfaron,  faut-il,  croyez-vous,  que  nous  soyons 
aussi,  voyez-vous,  âne,  sot,  et  bavard  et  fanfaron?  En 
bonne  conscience,  que  pensez-vous? 

Govv^ER. — Je  parlerai  plus  bas. 

FLUELLEN. — Je  VOUS  en  prie  et  je  vous  en  supplie. 

(Ils  s'en  vont.) 

LE  ROI. — Quoiqu'il  paraisse  un  peu  de  la  vieille  mé- 
thode, il  y  a  beaucoup  d'exactitude  et  de  valeur  dans  ce 
Gallois. 

(Entrent  John  Bâtes,  Court  et  Williams.) 

COURT. — Frère  John  Bâtes,  n'est-ce  pas  là  le  jour  qui 
pointe  là-bas? 

BATES. — Je  m'imagine  que  oui;  mais,  ma  foi,  nous  n'a- 
vons pas  sujet  de  souhaiter  l'arrivée  du  jour. 

WILLIAMS. — Oui,  c'est  bien  le  commencement  du  jour 
que  nous  voyons  là-bas;  mais  en  verrons-nous  la  fin? 
Qui  va  là  ? 

LE  ROI. — Ami. 

WILLIAMS. — De  quelle  compagnie? 

LE  ROI. — De  celle  de  sir  Thomas  Erpingham. 

WILLIAMS. — Ah!  c'est  un  bon  vieux  commandant,  et  le 
plus  excellent  des  hommes.  Et  que  pense-t-il,  je  vous 
prie,  de  notre  présente  situation? 

LE  ROI. — Il  nous  regarde  comme  des  gens  jetés  sur  un 
banc  de  sable  par  un  coup  de  vent,  et  qui  n'attendent 
plus  (jue  la  prochaine  marée  pour  être  tout  à  fait  en- 
gloutis. 

RATES.— Il  n'a  pas  dit  sa  pensée  au  roi,  n'est-ce  pas? 

LE  ROI. — Non;  il  ne  serait  pas  fort  à  propos  qu'il  lui  fit 
cette  confidence;  car,  je  vous  le  dis,  même  à  vous,  que 
je  regarde  le  roi ,  après  tout ,  comme  n'étant  qu'un 
homme  comme  moi.  La  violette  n'a  pas  d'autre  odeur 
pour  lui  que  pour  moi  ;  l'air  agit  sur  lui  comme  sur  moi  ; 
enfin  ses  sens  sont  affectés  des  objets  connne  les  sens 
des  autres  hommes.  Mettez  à  part  cette  pompe  qui  l'en- 
vironne; une  fois  dépouillé  et  nu,  vous  ne  verrez  plus 


ACTE   IV,    SCÈNE   J.  I  S7 

en  lui  qu'un  homme  ;  et  quoique  ses  affections  soient 
montées  plus  haut  que  les  nôtres,  cependant  quand  elles 
s'affaissent,  elles  descendent  aussi  rapidement  qu'elles 
étaient  montées.  Par  conséquent,  quand  il  voit  qu'il  a 
Sujet  d'appréhender,  comme  nous  le  voyons,  il  n'est  pas 
douteux  que  la  crainte  doit  produire  chez  lui  la  même 
sensation  que  chez  nous  :  c'est  pourquoi  il  ne  convien- 
drait pas  que  personne  lui  inspirât  la  moindre  alarme, 
de  peur  que,  s'il  venait  à  la  laisser  voir,  cela  ne  décou- 
rageât son  armée. 

BATES.— Qu'il  montre  autant  de  courage  qu'il  voudra, 
je  gage  que,  malgré  tout  le  froid  qu'il  fait  cette  nuit,  il 
ne  serait  pas  fâché  de  se  voir  plongé  dans  la  Tamise  jus- 
qu'au cou  ;  pour  moi,  je  vous  assure  que  je  voudrais  l'y 
voir,  et  moi  y  être  à  côté  de  lui  à  toute  aventure,  pourvu 
que  nous  fussions  hors  d'ici. 

LE  ROI. — Ma  foi,  je  vous  dirai  franchement,  d'après 
ma  conscience,  ce  que  je  pense  du  roi.  Je  crois,  sur  mon 
honneur,  qu'il  ne  souhaite  pas  de  se  voir  ailleurs  que  là 
où  il  est, 

BATES.— Dans  ce  cas,  je  voudrais  qu'il  fût  ici  tout  seul  : 
cela  ferait  qu'il  serait  bien  sûr  d'être  rançonné,  et  cela 
sauverait  la  vie  à  bien  des  pauvres  malheureux. 

LE  ROI. — Je  suis  persuadé  que  vous  ne  lui  voulez  pas 
assez  de  mal  pour  souhaiter  qu'il  fût  ici  tout  seul.  Tout 
ce  que  vous  dites  là,  j'ensuis  sûr,  n'est  que  pour  sonder 
les  gens,  et  savoir  ce  qu'ils  pensent.  Quant  à  moi,  il  me 
semble  que  je  ne  pourrais  désirer  de  mourir  en  aucun 
autre  endroit  qu'en  la  compagnie  du  roi ,  surtout  sa 
cause  étant  aussi  juste,  et  sa  querelle  aussi  honorable. 

WILLIAMS. — C'est  plus  que  nous  n'en  savons. 

BATES. — Ou  plus  que  nous  ne  devrions  chercher  à  péné- 
trer; car  tout  ce  que  nous  avons  besoin  de  savoir,  c'est 
que  nous  sommes  sujets  du  roi.  Si  sa  cause  est  injuste, 
l'obéissance  que  nous  lui  devons  efface  pour  nous  le 
crime,  et  nous  en  absout. 

WILLIAMS. — Mais  aussi,  si  la  cause  est  injuste,  le  roi 
lui-même  a  un  terrible  compte  à  rendre,  lorsque  toutes 
ces  jambes,  ces  bras  et  ces  têtes,  qui  auront  été  coupés 


188  HENRI   V. 

dans  une  bataille,  se  rejoindront  au  jour  du  jugement, 
et  lui  crieront  :  Nous  sommes  morts  à  tel  endroit.  Les  uns 
en  jurant,  d'autres  en  implorant  un  chirurgien,  d'autres 
laissant  leurs  pauvres  femmes  derrière  eux,  d'autres 
sans  payer  leurs  dettes,  d'autres  laissant  leurs  enfants 
orphelins  et  nus.  J'ai  grand'peur  encore  qu'il  y  en  ait 
bien  peu  qui  meurent  bien,  de  tous  ceux  qui  sont  tués 
dans  une  bataille;  car  enfin,  comment  peuvent-ils  dis- 
poser charitablement  de  quelque  chose,  quand  ils  n'ont 
que  le  sang  en  vue?  Or,  si  ces  gens-là  ne  meurent  pas 
bien,  ce  sera  une  mauvaise  affaire  pour  le  roi  qui  les 
aura  conduits  là,  puisque  lui  désobéir  serait  contre  tous 
les  devoirs  d'un  sujet. 

LE  ROI. — Ainsi  donc,  si  un  fils  que  son  père  envoie  faire 
négoce  se  corrompt  sur  la  mer,  et  manque  l'objet  de  sa 
mission,  son  crime,  suivant  votre  règle,  doit  re- 
tomber sur  son  père  qui  l'a  envoyé  ;  ou  bien  encore,  si 
un  domestique,  qui  par  ordre  de  son  maître,  portant 
une  somme  d'argent,  est  attaqué  par  des  voleurs,  meurt 
chargé  d'un  amas  d'iniquités ,  vous  accuserez  le  maî- 
tre d'être  l'auteur  de  la  damnation  de  son  domes- 
tique? Mais  il  n'en  est  pas  ainsi.  Le  roi  n'est  pas  obligé 
de  répondre  des  fautes  personnelles  et  particulières  de 
ses  soldats,  non  plus  que  le  père  de  celles  de  son  fils,  ni 
le  maître  de  celles  de  son  domestique  :  car  il  ne  projette 
nullement  leur  mort  quand  il  exige  leur  service.  De 
plus,  il  n'est  point  de  roi,  quelque  bonne  que  puisse  être 
sa  cause,  qui  puisse  se  flatter,  lorsqu'il  en  faut  venir  à 
la  décider  par  les  armes,  de  la  disputer  avec  une  armée 
de  soldats  sans  tache  et  sans  .reproche.  Il  y  en  aura 
peut-être  parmi  eux  qui  seront  coupables  d'avoir  com- 
ploté quelque  meurte  ;  d'autres,  d'avoir  séduit  quelques 
vierges  innocentes  par  un  odieux  parjure  ;  d'autres  se 
seront  servis  du  prétexte  de  la  guerre  pour  se  mettre  à 
l'abri  des  poursuites  de  la  justice,  après  avoir  troublé  la 
paix  publique  par  leurs  brigandages-et  leurs  vols.  Or,  si 
ces  sortes  de  gens  ont  su  tromper  la  vigilance  des  lois, 
et  se  soustraire  à  la  punition  qui  leur  était  due  ,  quoi- 
qu'ils puissent  se  sauver  des  mains  des  hommes  ,  ils 


ACTE   IV,    SCÈNE   I.  189 

A'ont  point  d'ailes  pour  échapper  à  celles  de  Dieu.  La 
guerre  est  son  prévôt,  la  guerre  est  sa  vengeance;  en 
sorte  que  ces  hommes  se  trouvent,  pour  leurs  anciennes 
offenses  contre  les  lois  du  roi,  punis  ensuite  dans  la  que- 
relle de  ce  même  roi.  Ils  ont  sauvé  leur  vie  des  lieux  où 
ils  craignaient  de  la  perdre,  pour  la  venir  perdre  là  où  il 
croyaient  la  sauver.  Alors,  s'ils  meurent  sans  y  être  pré- 
parés, le  roi  n'est  pas  plus  coupable  de  leur  damnation 
qu'il  ne  l'était  auparavant  des  crimes  et  des  iniquités 
pour  lesquels  la  vengeance  céleste  les  a  visités.  Le  ser- 
vice de  chaque  sujet  appartient  au  roi,  mais  à  chaque 
soldat  appartient  son  âme.  Tout  soldat  devrait  donc  faire 
comme  un  malade  sur  son  lit  de  mort,  purger  sa  con- 
science de  tout  ce  qui  peut  la  souiller  ;  et  alors,  s'il  meurt 
dans  cet  état,  la  mort  devient  pour  lui  un  avantage  ;  s'il 
survit,  c'est  toujours  avoir  bien  heureusement  perdu 
son  temps,  que  de  l'avoir  passé  à  cette  préparation;  et 
celui  qui  échappe  au  trépas  ne  pèche  sûrement  point, 
en  pensant  que  c'est  à  l'offrande  volontaire  qu'il  a  faite  à 
Dieu  de  sa  vie,  qu'il  doit  l'avantage  d'avoir  survécu  ce 
jour-là  ,  afin  de  rendre  témoignage  à  sa  grandeur  et 
d'enseigner  aux  autres  comment  ils  doivent  se  préparer. 

WILLIAMS. — Il  est  certain  que  les  crimes  de  chaque 
homme  qui  meurt  mal  ne  peuvent  retomber  que  sur 
lui,  et  que  le  roi  ne  saurait  en  répondre. 

BATES. — Je  n'exige  pas  qu'il  réponde  pour  moi,  quoi- 
que je  sois  bien  déterminé  à  me  battre  vigoureusement 
pour  lui. 

LE  ROI. — J'ai  moi-même  entendu  le  roi  dire  de  sa  pro- 
pre bouche,  qu'il  ne  voudrait  pas  être  rançonné. 

WILLIAMS. — Ah!  il  a  dit  cela  pour  nous  faire  combattre 
de  meilleur  cœur  :  mais  quand  notre  tête  sera  tombée 
de  nos  épaules,  on  peut  bien  le  rançonner  alors;  nous 
n'en  serons  pas  plus  avancés. 

LE  ROI.— Si  je  vis  assez  pour  voir  cela,  je  ne  me  fierai 
jamais  plus  à  sa  parole. 

WILLIAMS. — Vous  nous  chargerez  donc  de  lui  demander 
compte  ;  c'est  s'exposer  au  danger  de  faire  éclater  un 
vieux  fusil^  que  de  se  livrer  à  un  ressentiment  particu- 


190  HENRI  V. 

iier  contre  un  monarque.  Autant  vaudrait  essayer  de 
îaire  un  glaçon  du  soleil,  en  le  rafraîchissant  avec  une 
plume  de  paon  en  guise  d'éventail.  «  Vous  ne  vous 
fierez  plus  à  sa  parole.  »  Allons,  sottise  que  vous  avez 
dite  là. 

LE  ROI. — Votre  reproche  a  quelque  chose  de  trop 
franc,  et  je  m'en  fâcherais,  si  le  temps  était  propice. 

WILLIAMS.— Eh  bien,  faisons-en  un  sujet  de  querelle, 
que  nous  viderons,  si  tu  survis. 

LE  ROI. — Je  l'accepte. 

WILLIAMS. — Mais  comment  te  reconnaîtrai-je? 

LE  ROI. — Donne-moi  quelque  gage,  et  je  le  porterai  à 
mon  chapeau  :  alors,  si  tu  oses  le  reconnaître,  j'en  ferai 
le  sujet  de  ma  querelle. 

WILLIAMS. — Tiens ,  voilà  mon  gant  :  donne-moi  le  tien. 

LE  ROI. — Le  voilà. 

WILLIAMS. — Je  le  porterai  aussi  à  mon  chapeau  ;  et  si 
jamais,  demain  une  fois  passé,  tu  oses  me  venir  dire  : 
C'est  là  mon  gant,  par  la  main  que  voilà,  je  t'appliquerai 
un  soufilet. 

LE  ROI. — Si  jamais  je  vis  assez  pour  le  voir,  je  t'en 
ferai  raison. 

WILLIAMS. — Tu  aimerais  autant  être  pendu. 

LE  ROI. — Oui,  je  le  ferai,  fusses-tu  en  la  compagnie  du 
roi. 

WILLIAMS. — Tiens  ta  parole,  adieu. 

BATES.  —  Quittez-vous  bons  amis,  enfants  que  vous 
êtes  ;  soyez  amis  :  nous  avons  assez  à  démêler  avec  les 
Français,  si  nous  savions  bien  compter. 

LE  ROI. — Sans  doute,  les  Français  peuvent  parier  vingt 
têtes  *  contre  nous,  qu'ils  nous  battront  :  mais  ce  n'est 
pas  trahir  l'Angleterre,  que  de  couper  des  têtes  fran- 
çaises; et  demain  le  roi  lui-même  se  mettra  à  en  rogner. 
'{Les  soldats  sortent.)  Sur  le  compte  du  roi!  notre  vie,  nos 
âmes,  nos  dettes,  nos  tendres  épouses,  nos  enfants,  et  nos 
péchés,  mettons  tout  sur  le  compte  du  roi  !— Il  faut  donc 
que  nous  soyons  chargés  de  tout. — 0  la  dure  condition, 

*  Jeu  de  mots  sur  Crown,  tête,  couronne,  écu,  etc.,  etc. 


ACTE    IV,    SCÈNE   [.  iOl 

sœur  jumelle  de  la  grandeur,  que  d'être  soumis  aux 
propos  de  chaque  sot  qui  n'a  d'autre  sentiment  que  celui 
de  ses  contiariétés  !  Combien  de  paisibles  jouissances  de 
l'âme  dont  sont  privés  les  rois,  et  que  goûtent  leurs  su- 
jets !  Eh  !  que  possèdent  donc  les  rois,  que  leurs  sujets 
De  partagent  pas  aussi,  si  ce  n'est  ces  grandeurs,  et  ces 
pompes  publiques!  et  qu'es-tu,  idole  qu'on  appelle  gran- 
deur? Quelle  espèce  de  divinité  es-tu,  toi  dont  tout  le 
privilège  est  de  souffrir  mille  chagrins  mortels,  dont 
sont  exempts  tes  adorateurs?  Quel  est  ton  produit  an- 
nuel? quelles  sont  tes  prérogatives?  0  grandeur!  montre- 
moi  donc  ta  valeur?  Qu'avez-vous  de  réel,  vains  hom- 
mages? Es-tu  rien  de  plus  que  la  place,  le  degré,  une 
illusion,  une  forme  extérieure,  qui  imprime  le  respect 
et  la  crainte  aux  autres  hommes?  Et  le  monarque  est 
plus  malheureux  d'être  craint  que  ses  sujets  de  le  crain- 
dre. Que  reçois-tu  souvent?  Le  poison  de  la  flatterie,  au 
lieu  des  douceurs  d'un  hommage  sincère?  0  superbe 
majesté,  la  maladie  te  saisit!  commande  donc  alors  à  tes 
grandeurs  de  te  guérir.  Penses-tu  que  la  brûlante  fièvre 
sera  chassée  de  tes  veines  par  de  vains  titres  enflés  par 
l'adulation  ?  Cédera-t-elle  à  des  génuflexions  respec- 
tueuses? peux-tu,  quand  tu  dis  au  pauvre  de  fléchir  le 
genou,  en  exiger  et  obtenir  la  santé  ?Non,  rêve  de  l'or- 
gueil ,  toi  qui  enlèves  si  adroitement  à  un  roi  son  repos,  je 
suis  un  roi,  moi,  qui  t'apprécie  ;  je  sais  que  ni  le  haume 
qui  consacre  les  rois,  ni  le  sceptre,  ni  le  glohe,  nil'èpée, 
ni  le  bâton  de  commandement,  ni  la  couronne  impé- 
riale, ni  la  robe  de  pourpre,  tissue  d'or  et  de  perles,  ni 
l'amas  des  titres  exagérés  qui  précèdent  le  nom  de  roi, 
ni  le  trône  sur  lequel  il  s'assied,  ni  ces  flots  de  pompe 
qui  battent  ces  hautes  régions  du  monde,  rien  de  tout 
cet  attirail,  posé  sur  la  couche  royale,  ne  les  fait  dormir 
d'un  sommeil  aussi  profond  que  le  dernier  des  esclaves, 
qui,  l'esprit  vide  et  le  corps  rempli  du  pain  amer  de  l'in- 
digence, va  chercher  le  repos  :  jamais  il  ne  voit  l'horri- 
ble spectre  de.  la  nuit,  fille  des  enfers  :  le  jour,  depuis 
son  lever  jusqu'à  son  coucher,  il  se  couvre  de  sueur 
sous  l'œil  de  Phœbus  ;  mais  toute  la  nuit  il  dort  en  paix 


192  HENRI   V. 

dans  un  tranquille  Elysée  ;  et  le  lendemain,  à  la  nais- 
sance du  jour,  il  se  lève,  il  aide  à  Hypérion  à  atteler  ses 
coursiers  à  son  char,  et  il  suit  la  même  carrière,  pen- 
dant le  cours  éternel  de  l'année,  dans  la  chaîne  d'un 
travail  utile,  jusqu'à  son  tombeau.  Aux  vaines  grandeurs 
près,  ce  misérable,  dont  les  jours  se  succèdent  dans  les 
travaux,  et  les  nuits  dans  le  repos,  aurait  l'avantage  sur 
le  monarque.  Le  dernier  des  sujets  ,"  membre'  qui  con- 
tribue à  la  paix  de  sa  patrie,  en  jouit;  et  dans  son  cer- 
veau grossier,  le  paysan  ne  sait  guère  combien  de  veilles 
il  en  coûte  au  roi  pour  maintenir  cette  paix,  dont  il 
goûte  mieux  les  douces  heures! 

{Entre  Erpingham.) 

ERPiNGHAM. — Mou  priuce  ,  vos  lords,  impatients  de 
votre  absence ,  parcourent  le  camp  pour  vous  rencon- 
trer. 

LE  ROI.— Mon  bon  vieux  chevalier,  va  les  rassem- 
bler dans  ma  tente  ;  j'y  serai  avant  toi, 

ERPINGHAM. — Je  vais  remplir  vos  ordres,  sire. 

(Il  sort.) 

LE  ROI. — 0  Dieu  des  batailles  !  fortifie  le  cœur  de  mes 
soldats!  Écarte  d'eux  la  peur!  Ote-leur  la  faculté  de 
compter  le  nombre  de  leurs  ennemis.  Ne  leur  enlève  pas 
aujourd'hui  leur  courage,  ô  Seigneur!  oh!  pas  aujour- 
d'hui! ne  te  souviens  point  de  la  faute  que  mon  père  a 
commise  pour  saisir  la  couronne  !  J'ai  rendu  de  nou- 
veaux honneurs  aux  cendres  de  Richard,  et  j'ai  versé 
sur  lui  plus  de  larmes  de  repentir  que  le  coup  mortel 
n'a  fait  sortir  de  son  sein  de  gouttes  de  sang  :  j'entre- 
tiens d'une  aumône  journalière  cinq  cents  pauvres  qui, 
deux  fois  le  jour,  lèvent  vers  le  ciel  leurs  mains  flétries, 
et  le  prient  de  pardonner  le  sang  répandu  :  j'ai  bâti 
deux  chapelles,  où  des  prêtres  austères  entonnent  leurs 
chants  solennels  pour  le  repos  de  l'âme  de  Richard  ;  je 
ferai  plus  encore,  quoique,  hélas!  tout  ce  que  je  peux 
faire  ne  soit  d'aucune  valeur,  et  le  repentir  vient  encore 
implorer  d(;  toi  le  pardon. 

(Entre  Glocesler.) 

GLOCESTRR. — Mon  souveraiu  ! 


ACTE   IV,    SCÈNE   II.  193 

LE  ROI. — Est-ce  la  voix  de  mon  frère  Glocester  que 
j'entends? — Oui,  je  connais  le  sujet  qui  vous  amène. — 
Je  vais  m'y  rendre  avec  vous, — Le  jour,  mes  amis,  tout 
maltend. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  11 


Le   camp  des  Français. 

LE  DAUPHIN,  LE  DUC  D'ORLÉANS,  RAMBURE, 

et  autres. 

LE  DUC  d'orléans. — Le  soleil  dore  notre  armure  ;  al- 
lons, mes  pairs. 

LE  DAUPHIN. — Montez  à  cheval. — Mon  cheval!  Holà, 
valets,  laquais. 

LE  DUC  d'orléans. — 0  uoblo  courage  ! 

LE  DAUPHIN. — Via*  l^Les  eaux  et  la  terre... 

LE  DUC  d'orléans. — Rieii  puis  ?  L'air  et  le  feu  ?... 

LE  DAUPHIN. —  CieZ.' Cousin  Orléans!...  {Entre  le  coimé- 
table.)  Allons,  seigneur  connétable. 

LE  CONNÉTABLE. — Ecoutez  comme  nos  coursiers  hen- 
nissent et  appellent  leurs  cavaliers. 

LE  DAUPHIN. — Monlez-les,  creusez  dans  leurs  flancs  de 
profondes  plaies;  que  leur  sang  bouillant  jaillisse  jus- 
qu'aux yeux  des  Anglais,  et  les  épouvante  de  l'excès  de 
leur  courage.  Allons  ! 

RAMBURE. — Quoi,  voulcz-vous  Icur  faire  pleurer  le  sang 
à  nos  chevaux?  Comment  distinguerons-nous  alors  leurs 
larmes  naturelles? 

{Arrive  un  messager.) 

LE  MESSAGER. — Pairs  dc  France,  les  Anglais  sont  ran- 
gés en  balaille. 

LE  CONNÉTABLE. — A  clicval,  vaiUants  princes  !  à  cheval 
sans  délai.  Jetez  seulement  un  regard  sur  cette  troupe 
chétive  etaflamée,  et  la  seule  présence  de  votre  belle 

*  Allusion  à  la  chasse  du  faucon. 

T.    V!I.  13 


194  HSNEî  V. 

armée  va  sucer  le  reste  de  leur  courage,  et  ne  laisser 
d'eux  que  des  squelettes  et  des  cadavres  de  soldats.  Il 
n'y  a  pas  de  quoi  employer  tous  nos  bras.  A  peine  reste- 
t-il  dans  leurs  veines  épuisées  assez  de  sang  pour  tein- 
dre d'une  marque  d'honneur  chacune  de  nos  haches  -, 
il  faudra  que  nous  les  renfermions  aussitôt  faute  de  vic- 
times. Le  soufQe  de  votre  valeur  les  renversera.  Non, 
n'en  doutez  pas,  mes  nobles  seigneurs,  le  superflu  de 
nos  valets  et  nos  paysans,  peuple  inutile  qui  s'attroupe  en 
tumulte  autour  de  nos  escadrons  de  bataille,  suffirait 
poui  purger  la  plaine  de  cet  ennemi  méprisable  ;  et  nous 
pourrions  rester  au  pied  de  la  montagne,  spectateurs 
oisifs.  Mais  l'honneur  nous  le  défend.  Que  dirai-je  de 
plus?  Nous  n'avons  que  peu  à  faire,  et  tout  sera  fini. 
Ainsi ,  que  les  trompettes  sonnent  la  chasse  et  le  signal 
du  combat;  car  notre  approche  doit  répandre  une  si 
grande  terreur  sur  le  champ  de  bataille,  que  les  Anglais 
vont  se  couchera  terre  et  se  rendre. 

(Entre  Grandpré.) 

GRANDPRÉ.— Pourquoi  tardez-vous  si  longtemps,  nobles 
seigneurs  de  France?  Là-bas  ces  cadavres  insulaires, 
presque  réduits  à  leurs  os,  figurent  bien  mal,  aux  clar- 
tés du  matin,  sur  un  champ  de  bataille.  Leurs  enseignes 
délabrées  flottent  en  déplorables  lambeaux ,  et  notre 
soufQe  les  agite  en  passant  avec  mépris.  Le  farouche 
Mars  semble  sans  ressource  dans  leur  armée  ruinée,  et 
ne  jette  sur  celte  plaine  qu'un  regard  indifférent  au  tra- 
vers  de  la  visière  de  son  casque  rouillé.  Leurs  cavaliers 
semblent  autant  de  candélabres  immobiles  <  qui  portent 
leurs  torches;  et  leurs  pauvres  montures,  dont  les  flancs 
et  la  peau  sont  pendants,  laissent  tomber  la  tête;  elles 
ouvrent  à  demi  des  yeux  pâles  et  éteints,  et  la  bride, 
souillée  d'herbes  remâchées,  reste  sans  mouvement  dans 
leur  bouche  inanimée  :  déjà  leurs  derniers  exécuteurs, 
les  funestes  corbeaux,  volent  au-dessus  de  leurs  têtes, 
impatients  d'entendre  sonner  leur  heure.  Il  n'y  a  point 


1  Allusion  aux  anciens  candélabres  qui  représentaient  souvent 
des  hommes  ou  des  an/jes. 


ACTE  IV,  SCÈNE  III.  19o 

de  mots  qui  puissent  rendre  la  vie  d'une  telle  bataille 
dans  une  créature  aussi  inanimée  que  cette  armée. 

LE  CONNÉTABLE. — Ils  out  récité  leurs  dernières  prières, 
et  n'attendent  plus  que  la  mort. 

LE  DAUPHIN. — Voulez-vous  que  nous  envoyions  de  la 
nourriture  et  des  habits  neufs  aux  soldats,  et  des  four- 
rages à  leurs  chevaux  affamés,  et  que  nous  les  combat- 
tions ensuite? 

LE  coNTs'ÉTABLE. — Je  u'atteuds  que  mon  guidon  :  allons, 
au  champ  de  bataille!  Je  vais  prendre  pour  étendard  la 
banderole  d'une  trompette,  afm  de  prévenir  tout  re- 
tard. Allons,  partons  :  le  soleil  est  déjà  haut,  et  nous 
dépensons  le  jour  dans  l'inaction. 

(Ils  sortent.) 


SCENE  III 

Le    camp     anglais. 

Uarmée  anglaise,  GLOCESTER,   BEDFORD,   EXETER 
ERPINGHAM,  SALISBURY  et  WESTMORELAND. 

GLOCESTER. — Où  est  le  roi  ? 

BEDFORD. — Il  est  mouté  à  cheval  pour  aller  reconnaî- 
tre leur  armée. 

WESTMORELAND. — Hs  out  soixauto  mille  combattants. 

EXETER. — C'est  cinq  contre  un!  et  des  troupes  toutes 
fraîches. 

SALISBURY.— Que  lo  bras  de  Dieu  combatte  avec  nous  ! 
c'est  une  périlleuse  partie!  Dieu  soit  avec  vous  tous, 
princes!  Je  vais  à  mon  poste.  Si  nous  ne  devons  plus 
nous  revoir  que  dans  les  cieux,  nous  nous  reverrons 
alors  dans  la  joie.  Mon  noble  lord  Bedford,  mon  cher 
lord  Glocester  ;— et  vous,  mon  digne  lord  Exeter,  et  toi, 
mon  tendre  parent  :— braves  guerriers,  adieu  tous. 

BEDFORD.— Adieu ,  brave  SaUsbury;  que  le  bonheur 
t'accompagne  ! 

EXETER.— Adieu,  cher  lord  :  combats  vaillamment  au* 


196  HENRI    /. 

jourd'hni;  mais  je  te  fais  injure  en  t'y  exhortant  :  tu  es 
pétri  de  valeur. 

BEDFORD* — Sa  valeur  égale  sa  bonté  :  ce  sont  la  valeur 
et  la  bonté  d'u  i  piince. 

WESTMORELAND»  —  (  h  !  que  nous  eussions  seulement  ici 
cix  mille  de  ces  hommes  qui  se  reposent  aujourd'hui  en 
Angltterre  ! 

(Entre  le  roi.) 

LE  ROI. — Quel  est  celui  qui  fait  ce  vœu?  Vous,  cousin 
Westmoreland?  Non,  mon  beau  cousin  :  si  nous  sommes 
destinés  à  mourir,  nous  sommes  assez  nombreux,  et 
notre  patrie  perd  assez  en  nous  perdant  :  si  nous  sommes 
destinés  à  vivre,  moins  nous  serons  de  combattants, 
plus  notre  part  de  gloire  sera  riche.  Que  la  volonté  de 
Dieu  soit  faite  !  je  te  prie  de  ne  pas  souhaiter  un  seul 
homme  de  plus.  Par  Jupiter,  je  ne  convoite  point  l'or, 
ni  ne  m'inquiète  qui  vit  et  prospère  à  mes  dépens  :  peu 
m'importe  si  d'autres  usent  mes  vêtements  :  tous  ces 
biens  extérieurs  ne  touchent  point  mes  désirs;  mais  si 
c'est  un  crime  de  convoiter  l'honneur,  je  suis  le  plus 
coupable  de  tous  les  hommes  qui  respirent.  Non,  non, 
mon  cousin,  ne  souhaitez  pas  un  Anglais  de  plus.  Par  la 
paix  de  Dieu,  je  ne  voudrais  pas,  dans  l'espérance  dont 
mon  cœur  est  plein,  perdre  de  cette  gloire,  ce  qu'il  en 
faudrait  seulement  partager  avec  un  homme  de  plus. 
Oh  1  n'en  souhaitez  pas  un  de  plus  !  Allez  plutôt,  AVest- 
moroland,  publier,  au  milieu  de  mon  camp,  que  celui 
qui  ne  se  sent  pas  d'humeur  d'être  de  ce  combat,  ait  à 
partir  :  son  passe-port  sera  signé,  et  sa  bourse  remplie 
d'écus  pour  le  reconduire  chez  lui.  Je  ne  voudrais  pa< 
mourir  dans  la  compagnie  d'un  soldat  qui  craindrait  de 
mourir  de  société  avec  nous.  Ce  jour  est  appelé  la  fête 
de  Saint-Crépin'.  Celui  qui  survivra  à  celte  journée,  et 
retournera  dans  son  pays,  sautera  de  joie,  quand  on 
nommera  cette  fête,  et  s'enorgueillira  au  nom  de  Crêpin. 
S'il  voil  un  long  âge,  il  fêlera  tous  les  ans  ses  amis,  la 


»  La  bataille  d'Azincourt  eut  lieu  le  25  octobre,  jour  de  Saint- 
Crôpin  et  de  Saint-Crépinien, 


ACTE   IV,    SCÈNE   IIÏ.  197 


veille  de  ce  grand  jour,  et  il  dira  :  C'est  demain  la  Saint- 
Crépin  :  et  alors  il  ôtera  sa  manche ,  et  montrera  ses 
cicatrices.  Les  vieillards  oublient;  mais  quand  ils  oublie- 
raient tout  le  reste,  ils  se  souviendront  toujours  avec 
orgueil,  et  se  vanteront  avec  emphase,  des  exploits 
qu'ils  auront  faits  en  cette  journée  ;  et  alors  nos  noms 
seront  aussi  familiers  dans  leur  bouche  que  ceux  de 
leur  propre  famille.  Le  roi  Henri,  Bedford,  Exeter,  War- 
wick  et  Talbot,  Salisbury  et  Glocester  seront  toujours 
rappelés  de  nouveau,  et  salués  à  pleines  coupes.  Le  bon 
vieillard  racontera  cette  histoire  à  son  fils;  et  d'aujour- 
d'hui à  la  fin  des  siècles,  ce  jour  solennel  ne  passera 
jamais,  qu'il  n'y  soit  fait  mention  de  nous  ;  de  nous, 
petit  nombre  d'heureux,  troupe  de  frères  :  car  celui  qui 
verse  aujourd'hui  son  sang  avec  moi  sera  mon  frère. 
Fût-il  né  dans  la  condition  la  plus  vile,  ce  jour  va  l'ano- 
blir  :  et  les  gentilshommes  d'Angleterre,  qui  reposent  en 
ce  moment  dans  leur  lit  se  croiront  maudits  de  ne  s'être 
pas  trouvés  ici.  Comme  ils  se  verront  petits  dans  leur 
estime,  quand  ils  entendront  parler  l'un  de  ceux  qui 
auront  combattu  avec  nous  le  jour  de  Saint-Crépin  ! 

(Entre  Salisbury.) 

SALisBL'RY. — Mon  souverain,  hâtez- vous  de  vous  pré- 
parer :  les  Français  sont  rangés  dans  un  bel  ordre  de 
bataille,  et  vont  nous  charger  avec  impétuosité. 

LE  ROI. — Tout  est  prêt,  si  nos  cœurs  le  sont. 

WESTMORELAND.  —  Périsso  l'iiomme  dont  le  cœur  re- 
cule en  ce  moment! 

LE  ROI. — Quoi,  cousin,  tu  ne  souhaites  donc  pas  à 
présent  de  nouveaux  secours  d'Angleterre? 

WESTMORELAND.— Par  l'esprit  de  Dieu,  mon  prince,  je 
voudrais  que  vous  et  moi  tout  seuls,  sans  autre  secours, 
pussions  expédier  ce  combat  ! 

LE  ROI. — Allons,  tu  viens  de  rétracter  ton  vœu  et  de 
retrancher  cinq  mille  hommes,  et  cela  me  plaît  bien 
plus  que  de  nous  en  souhaiter  un  seul  de  plus.  [A  tous  les 
chefs.)  Vous  connaissez  tous  vos  postes  :  Dieu  soit  avec 
vousl 

(Fanfares.    Entre  Montjoie.) 


198  HENRI  y. 

MONTJoiE.  —  Une  seconde  fois,  J3  viens  savoir  de  toi, 
roi  Henri,  si  lu  veux  à  présent  composer  pour  ta  ran- 
çon, avant  ta  mine  certaine  :  car,  tu  n'en  peux  douter, 
tu  es  si  près  de  l'abîme,  que  tu  ne  peux  éviter  d'y  être 
englouti.  De  plus,  par  pitié,  le  connétable  te  prie  d'a- 
vertir ceux  qui  te  suiveLt  de  songer  à  se  repentir  de 
leurs  fautes,  alin  que  leurs  âmes  puissent,  dans  une 
douce  et  paisible  retraite,  sortir  de  ces  plaines,  où  les 
corps  de  ces  infortunés  doivent  rester  gisants  et  pourrir. 

LE  ROI. — Qui  t'a  envoyé  cette  fois? 

MONTJOIE. — Le  connélable  de  France. 

LE  ROI. — Je  te  prie,  reporte-lui  ma  première  réponse  : 
dis-leur  qu'ils  achèvent  ma  ruine,  et  qu'alors  ils  ven- 
dent mes  ossements.  Grand  Dieu!  pourquoi  prennent-ils 
à  tâche  d'insulter  ainsi  des  hommes  infortunés?  Celui 
qui  jadis  vendit  la  peau  du  lion,  tandis  que  l'animal  vi- 
vait encore,  fut  tué  en  le  chassant.  Nombre  de  nos  corps, 
je  n'en  doute  point,  trouveront  leur  tombeau  dans  le 
sein  de  leur  patrie  ;  et  je  me  flatte  qu'au-dessus  d'eux, 
le  bronze  attestera  aux  siècles  futurs  l'ouvrage  de  cette 
journée  ;  et  ceux  qui  laisseront  leurs  honorables  osse- 
ments dans  la  France,  mourant  en  hommes  courageux, 
quoique  ensevelis  dans  votre  fange ,  y  trouveront  la 
gloire  :  le  soleil  viendra  les  y  saluer  de  ses  rayons,  et 
exaltera  leur  honneur  jusqu'aux  cieux  :  il  ne  vous  res- 
tera que  les  parties  terrestres  pour  infecter  votre  climat 
et  enfanter  une  peste  sur  la  France*.  Songe  bien  à  la 
bouillante  valeur  de  nos  Anglais  :  quoique  mourante, 
comme  un  boulet  amorti  qui  ne  fait  plus  que  glisser  sur 
le  sable,  elle  se  relève  et  détruit  cucore  dans  son  nou- 
veau cours  ;  ses  derniers  bonds  donnent  une  mort  aussi 

*  Cette  idée  n'est  pas  particulière  à  Shakspeare;  il  se  rencontre 
iC'  avec  Lucain,  liv.  VII,  v.  821  : 

Quid  fugis  hanc  cladem?  quid  olentes  déserts  agros? 
Ilastrahe,  Ca'.fsar,  aquas  ;  hoc,  si  potes,  ulere  cœlo. 
Sed  tibi  tab entes  popxili  Pharsalica  rura 
Eripiunt,  camposque  tenent  victore  fugato. 
Corneille  a  imité  ce  passage  dans  Pompée: 

do  chara 


ACTE   IV,    SCÈNE   III.  199 

fatale.  Laisse-moi  te  parler  fièrement. — Dis  au  conné- 
table que  nous  sommes  des  guerriers  mal  vêtus  comme 
en  un  jour  de  travail;  que  notre  éclat  et  notre  dorure 
sont  ternis  par  une  marche  pénible,  pendant  la  pluie, 
dans  vos  sillons.  Il  ne  reste  pas  dans  notre  armée,  et 
c'est,  je  pense,  une  assez  bonne  preuve  que  nous  ne  fui- 
rons pas,  une  seule  plume  aux  panaches,  et  le  temps  et 
l'action  ont  usé  notre  parure  guerrière.  Mais,  par  la 
messe,  nos  cœurs  sont  parés,  et  mes  pauvres  soldats  me 
promettent  qu'avant  que  la  nuit  vienne,  ils  seront  vêtus 
de  robes  fraîches  et  nouvelles,  ou  qu'ils  arracheront  ces 
panaches  neufs  et  brillants  qui  ornent  la  tête  des  Fran- 
çais, et  qu'ils  les  mettront  hors  d'état  de  servir.  S'ils 
tiennent  leur  parole,  comme  ils  la  tiendront,  s'il  plaît  à 
Dieu,  ma  rançon  alors  sera  facile  à  recueillir.  Héraut, 
épargne  tes  peines.  Officieux  héraut,  ne  viens  plus  me 
parler  de  rançon  :  ils  n'en  auront  point  d'autre,  je  le 
jure,  que  ces  membres  ;  et  s'ils  les  ont  dans  l'état  où  je 
compte  les  laisser,  ils  n'en  retireront  pas  grande  valeur  : 
annonce-le  au  connétable. 

sioNTJoiE. — Je  le  ferai,  roi  Henri  ;  etje  prends  congé  de 
toi  :  tu  n'entendras  plus  la  voix  du  héraut. 

(Il  sort.) 

LE  ROI. — Et  moi,  j'ai  bien  peur  que  tu  ne  reviennes 
encore  parler  de  rançon. 

(Entre  le  duc  d'York.) 

YORK. — Mon  souverain,  je  vous  demande  à  genoux  la 
grâce  de  conduire  l'avant-garde. 

LE  ROI. — Conduis-la,  brave  York.  Allons,  soldats,  mar 
chons  en  avant. — Et  toi,  grand  Dieu,  dispose  à  ta  vo- 
lonté  de  cette  journée  ! 

(Ils  sortent.) 

Sur  ses  champs  empestés  confusément  épars; 

Ces  montagnes  de  morts,  privés  d'honneurs  suprêmes, 

Que  la  nature  force  à  se  venger  eux-mêmes  ; 

Et  de  leurs  troncs  pourris  exhalent  dans  les  vents 

De  quoi  faire  la  guerre  au  reste  des  vivants. 

Voltaire,  dans  sa  lettre  à  l'Académie  française,  oppose  les  ver» 
qui  précèdent  à  un  passage  de  Shakspeare,  mais  il  s'est  prudem- 
ment arrêté  à  ce  vers  que  nous  venons  de  citer.       (Steevens.) 


HENRI  V. 

SCÈNE   IV 

Le  champ  de  bataille.  Bruits  de  guerre,  combats,  etc. 

Arrivent  PISTOL,  UN   SOLDAT  FRANÇAIS,  et  l'ancien 

PAGE  de  Fahtaff. 

PISTOL. — Rends-toi,  canaille! 

LE  SOLDAT  FRANÇAIS. — Jô  peîise  quc  VOUS  ctcs  h  genlil- 
homme  de  bonne  qualité. 

visTOL.— Qualité,  dis-tu? — Es-tu  gentilhomme?  Gom- 
ment t'appelles-tu?  Réponds-moi? 

LE  SOLDAT  FRANÇAIS. — 0  Scigncur  Dieu 

PISTOL.— 0  Seigneur  Diou  doit  être  un  gentilhomme! 
Fais  bien  attention  à  ce  que  je  te  vais  dire,  ô  Seigneur 
Diou,  et  observe-le.  Tu  meurs  par  l'épée,  à  moins,  ô 
Seigneur  Diou,  que  tu  ne  me  donnes  une  grosse  rançon. 

LE  SOLDAT  FRANÇAIS. — Oli!  j^vcncz  misévicorde. — Ayez 
pitié  de  moi. 

FisTOL.—Moy  ne  fera  pas  mon  affaire;  il  m'en  faut 
quarante  moys^,  ou  bien  je  t'arracherai  les  entrailles 
sanglantes. 

LE  SOLDAT  FRANÇAIS. — Est-H  impossiblc  d'éckappcr  à  la 
force  de  ton  bras  ? 

PISTOL. — Brass!  Roquet!  Q^ioi,  du  cuivre?  Tu  m'offref 
du  cuivre  à  présent,  maudit  bouc  des  montagnes? 

LE  SOLDAT  FRANÇAIS. — Oh  !  pardoimez-vioi'. 

PISTOL. — Ah!  est-ce  là  ce  que  tu  veux  dire?  Est-ce  là 
une  tonne  de  moys?  Ecoute  un  peu  ici,  page,  demande 
pour  moi  à  ce  vil  Français  comment  il  s'appelle. 

LE  PAGE,  au  Français. — Écoutez  :  comment  êlcs-vous 
appelé  ? 

LE  SOLDAT  FRANÇAIS. — MoUSieUT  lo  FCT. 

LE  PAGE. — Il  dit  qu'il  s'appelle  Monsieur  Fer. 


♦  JVf oy,  pièce  de  monnaie.  -Équivoque  qui  va  être  répt-lée  sur  le 
fi»'jl  bras,  que  l'interlocuteur  prend  pour  brass^  cuivre. 


ACTE   IV,    SCÈNE   ÎV.  201 

pisTOL. — Monsieur  Fer  !  Ah  !  par  Dieu,  je  le  ferrerai,  je 
le  ferlherai,  je  le  ferrèterai.  Rends-lui  cela  en  français. 

LE  PAGE. — Je  ne  sais  pas  ce  que  c'est  que  ferrer,  fer- 
reter  et  ferlher  en  français, 

PISTOL. — Dis-lui  qu'il  se  prépare;  car  je  vais  lui  cou- 
per le  cou. 

LE  soLD.\T  FRANÇAIS,  ûu  page. — Que  dU-U,  Monsieur? 

LE  PAGE. — Il  me  commande  de  vous  dire  que  vous  faites- 
vous  prêt  :  car  ce  soldat-ci  est  disposé^  tout  à  cette  heure,  à 
couper  votre  gorge. 

PISTOL. — Oui,  couper  gorge,  par  ma  foi,  paysan,  à  moins 
que  tu  ne  me  donnes  des  écus,  et  de  bons  écus,  ou  je 
te  mets  en  pièces  avec  cette  épée  que  voilà. 

LE  SOLDAT  FRANÇAIS. — Oh!  je  VOUS  supplie,  pour  Va- 
mour  de  Dieu,  de  me  pardonner.  Je  suis  un  gentilhomme  de 
bonne  maison  :  gardez  ma  rie,  et  je  vous  donnerai  deux 
cents  écus. 

PISTOL. — Qu'est-ce  qu'il  dit? 

LE  PAGE. — Il  vous  prie  d'épargner  sa  vie,  parce  qu'il  est 
un  homme  de  bonne  famille,  et  qu'il  vous  donnera,  pour  sa 
rançon,  deux  cents  écus. 

PISTOL. — Dis-lui  que  ma  fureur  s'apaisera,  et  que  je 
prendrai  ses  écus. 

LE  SOLDAT  FRANÇAIS.  — Pe/iî  monsicur ,  que  dit-il? 

LE  PAGE. — Encore  qu'il  est  contre  son  jurement  de  par- 
donner aucun  prisonnier  :  néanmoins,  pour  les  écus  que 
vous  promettez,  il  est  content  de  vous  donner  la  liberté  et  le 
franchissement. 

LE  SOLDAT  FRANÇAIS. — Sur  mcs  gcnoux,  je  vous  donne 
mille  r emer ciments ,  -et  je  m'estime  heureux  d'être  tombé 
entre  les  mains  d'un  chevalier,  je  pense,  le  plus  brave,  et  le 
plus  distingué  seigneur  de  l'Angleterre. 

PISTOL. — Interprète-moi  cela,  page. 

LE  PAGE. — Il  dit  qu'il  vous  fait  à  genoux  mille  remei-- 
clmenis,  et  qu'il  s'estime  très- heureux  d'être  tomhé 
entre  les  mains  d'un  seigneur,  à  ce  qu'il  croit,  le  plus 
brave,  le  plus  généreux  et  le  plus  distingué  de  toute 
l'Angleterre. 

PISTOL.  —  Gomme    il   est    vrai   que  je  respire,    jo 


202  HENRI   V. 

veux  montrer  quelque  clémence.  Allons,  suis-moi  I 
LE  PAGE. — Suivez,  vous,  le  grand  capitaine.  {Le  soldat  et 
Pistol  s^n  vont.)  Je  n'ai,  ma  foi,  encore  jamais  vu  une 
voix  aussi  bruyante  sortir  d'un  cœur  aussi  vide  :  aussi 
cela  vérifie  bien  le  proverbe  qui  dit  :  Que  les  tonneaux 
vides  sont  les  plus  sonores.  Bardolph  et  Nym  avaient  cent 
fois  plus  de  courage  que  ce  diable  de  hurleur  qui , 
comme  celui  de  nos  antiques  farces,  se  rogne  les  ongles 
avec  un  poignard  de  bois.  Tout  le  monde  en  peut  faire 
autant.  Ils  sont  pourtant  tous  deux  pendus  :  et  il  y  a 
longtemps  que  celui-ci  aurait  été  leur  tenir  compagnie, 
s'il  osait  voler  quelque  chose  sans  regarder  derrière  lui. 
Il  faut  donc  que  je  reste,  moi,  avec  les  goujats  qui  ont 
la  garde  du  bagage  de  notre  camp.  Les  Français  feraient 
un  beau  butin  sur  nous,  s'ils  le  savaient;  car  il  n'y  a 
personne  pour  le  garder  que  des  enfants. 

(Il  sort.) 

SCÈNE  V 

Autre  partie  du  champ  de  bataille.  Bruits  de  guerre. 

LE  CONNÉTABLE,  LE  DUC   D'ORLÉANS,  BOURBON 
LE  DAUPHIN  ET  RAMBURE. 

LE  CONNÉTABLE. — 0  diable  ! 

LE  DUC  d'orléans. — Ail!  seigneur!  le  jour  est  perdu, 
tout  est  perdu! 

LE  daupulx. — Mort  de  ma  vie!  tout  est  détruit  :  touti 
La  honte  se  pose  avec  un  rire  moqueur  sur  nos  pana- 
ches, et  nous  couvre  d'un  opprobre  éternel.  0  méchante 
fortune! — Ne  nous  abandonne  pas. 

(Bruit  de  guerre  d'un  moment.) 

LE  CONNÉTABLE. — Allous,  tous  uos  rangs  sont  rompus. 

LE  DAUPHLN. — 0  liontc  qui  ne  passera  point!  Poignar- 
lons-nous  nous-mêmes.  Sont-cc  là  ces  misérables  sol- 
dats dont  nous  avons  joué  le  sort  aux  dés? 

LE  DUC  d'orléans. — EsL-cc  là  le  roi  à  qui  nous  avons 
envoyé  demander  sa  rançon? 


ACTE   IV,    SCÈNE   VI.  203 

BOURBON.  —  Opprobre!  éternel  opprobre!  Partout  la 
honte! — Mourons  à  l'instant. — Retournons  encore  à  la 
charge  ;  et  que  celui  qui  ne  voudra  pas  suivre  Bourbon 
se  sépare  de  nous,  et  aille,  son  bonnet  à  la  main  comme 
un  lâche  entremetteur,  se  tenir  à  la  porte  pendant  qu'un 
esclave  aussi  grossier  que  mon  chien  souille  de  ses  em- 
brassements  la  plus  belle  de  ses  filles. 

LE  CONNÉTABLE. — Ouo  le  désordre,  qui  nous  a  perdus, 
nous  sauve  maintenant  !  Allons  par  pelotons  offrir  notre 
vie  à  ces  Anglais. 

LE  DUC  d'orléans.  —  Nous  sommes  encore  assez 
d'hommes  vivants  dans  cette  plaine  pour  étouffer  les 
Anglais  dans  la  presse,  aumilieu  de  nous,  s'il  est  possi- 
ble encore  de  rétablir  un  peu  d'ordre. 

BOURBON. — Au  diable  Tordre,  à  présent!— Je  vais  me 
jeter  dans  le  fort  de  la  mêlée.  Abrégeons  la  vie  :  autre- 
ment notre  honte  durera  trop  longtemps. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  VI 

Autre  partie  du  champ  de  bataille. 

Bruits  de  guerre.   LE  ROI  HENRI   entre    avec  ses  sollats, 
puis  EXE  TER  et  suite. 

LE  ROI. — Nous  nous  sommes  conduits  à  merveille, 
braves  compatriotes  :  mais  tout  n'est  pas  fait  ;  les  Fran- 
çais tiennent  encore  la  plaine. 

EXETER. — Le  duc  d'York  se  recommande  à  Votre  Ma- 
jesté» 

LE  ROI. — Vit-il,  ce  cher  oncle?  Trois  fois,  dans  l'espace 
d'une  heure,  je  l'ai  vu  terrassé,  et  trois  fois  se  relever 
et  combattre.  De  son  casque  à  son  éperon,  il  n'était  que 
sang. 

EXETER. — C'est  en  cet  état,  le  brave  guerrier,  qu'il  est 
couché,  engraissant  la  plaine  ;  et  à  ses  côtés  sanglants 
est  aussi  gisant  le  noble  Suffolk,  compagnon  fidèle  de 
ses  honorables  blessures  !  Suffolk  a  expiré  le  premier 


204  HENRI   V. 

et  Yoric,  tout  mutilé,  se  traîne  auprès  de  son  ami,  se 
plonge  dans  le  sang  figé  où  baigne  son  corps,  et  soule- 
vant sa  tête  par  sa  chevelure,  il  baise  les  blessures  ois 
vertes  et  sanglantes  de  son  visage,  et  lui  crie  :  «  Arrête 
encore,  cher  Suffolk,  mon  âme  veut  accompagner  la 
tienne  dans  son  vol  vers  les  cieux.  Chère  âme,  attends 
la  mienne;  elles  voleront  unies  ensemble,  comme  dans 
cette  plaine  glorieuse  et  dans  ce  beau  combat,  nous 
sommes  restés  unis  en  chevaliers.  »  Au  moment  où  il 
disait  ces  mots,  je  me  suis  approché  et  je  l'ai  consolé.  Il 
m'a  souri,  m'a  tendu  sa  main,  et  serrant  faiblement  la 
mienne,  il  m"a  dit  : — Cher  lord,  recommande  mes  ser- 
vices à  mon  souverain.  Ensuite  il  s'est  retourné,  et  il  a 
jeté  son  bras  blessé  autour  du  cou  de  Suffolk,  et  a  baisé 
ses  lèvres  ;  et  ainsi  marié  à  la  mort,  il  a  scellé  de  son 
sang  le  testament  de  sa  tendre  amitié,  qui  a  si  glorieu- 
sement fini.  Cette  noble  et  tendre  scène  m'a  arraché  ces 
pleurs  que  j'aurais  voulu  étouffer;  mais  j'ai  perdu  le 
mâle  courage  d'un  homme  ;  toute  la  faiblesse  d'une 
femme  a  amolli  mon  âme,  et  a  fait  couler  de  mes  yeux 
un  torrent  de  larmes. 

LE  ROI. — Je  ne  blâme  point  vos  armes;  car,  à  votre 
seul  récit,  il  me  faut  un  effort  pour  contenir  ces  yeux 
couverts  d'un  nuage,  et  prêts  à  en  verser  aussi.  {Un  bruit 
de  guerre.)  Mais  écoutons  !  Quelle  est  cette  nouvelle 
alarme  ?  Les  Français  ont  rallié  leurs  soldats  épars  ! 
Allons,  que  chaque  soldat  tue  ses  prisonniers.  Donnez- 
ou  l'ordre  dans  les  rangs 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE   VII 

Autre  partie  du  champ  de  bataille. 
On  voit  entrer  FLUELLEN  et  GOWER. 

FLUELLEN. — Comment!  on  a  tué  les  enfants  et  le  ba- 
gage !  C'est  contre  les  lois  expresses  de  la  guerre  ;  c'est 
un  trait  de  bassesse  aus.si  grand,  voyez-vous,  qu'on  en 


ACTE   IV,    SCÈNE   VII.  205 

puisse  offrir  dans  le  monde.  En  votre  conscience,  là, 
n'est-ce  pas  ? 

GOWER. — Il  est  certain  qu'il  n'est  pas  resté  un  seul  de 
ces  jeunes  enfants  en  vie  ;  et  ce  sont  ces  infâmes  poltrons 
qui  se  sauvent  de  la  bataille  qui  ont  fait  ce  carnage  :  ils 
ont  encore,  outre  cela,  brûlé  ou  emporté  tout  ce  qui 
était  dans  la  tente  du  roi  ;  aussi  le  roi  a-t-il,  très  à  pro- 
pos, ordonné  à  chaque  soldat  d'égorger  chacun  leurs 
prisonniers.  Oh  !  c'est  un  brave  roi  ! 

FLUELLEN. — Il  est  né  à  Monmouth,  capitaine  Govver. 
Comment  appelez- vous  la  ville  où  Alexandre  le  gros  est  né? 

GOWER. — Alexandre  le  Grand,  vous  voulez  dire? 

FLUELLEN. — Quoi,  je  VOUS  prie,  est-ce  que  le  gros  et  le 
grand  ne  sont  pas  la  même  chose?  Le  gros,  ou  le  grand, 
OU  le  puissant,  ou  le  magnanime,  reviennent  toujours 
au  même,  sinon  que  la  phrase  varie  un  peu. 

GOWER. — Je  crois  qu'Alexandre  le  Grand  est  né  en 
Macédoine.  Son  père  s'appelait....  Philippe  de  Macédoine, 
à  ce  que  je  crois. 

FLUELLEN.  —  Jo  crois  aussi  que  c'est  en  Macédoine 
qu'Alexandre  est  né.  Je  vous  dirai,  capitaine,  si  vous 
cherchez  dans  les  cartes  du  monde,  je  vous  assure  que 
vous  trouverez ,  en  comparant  Macédoine  avec  Mon- 
mouth, que  leur  situation,  voyez-vous,  sont  toutes  deux 
les  mêmes.  Il  y  a  une  rivière  en  Macédoine,  il  y  en  a 
une  aussi  à  Monmouth.  Celle  de  Monmouth  s'appelle 
Wye;  mais  pour  le  nom  de  l'autre  rivière,  cela  m'a  passé 
de  la  cervelle  ;  mais  ça  n'y  fait  rien  ;  c'est  aussi  sem- 
blable l'un  à  l'autre,  comme  mes  doigts  sont  avec  mes 
doigts,  et  elles  ont  toutes  deux  du  saumon.  Si  vous 
faites  bien  attention  à  la  vie  d'Alexandre,  la  vie  de  Henri 
de  Monmouth  lui  ressemble  passablement  bien  aussi, 
dans  ses  rages  et  dans  ses  furies,  et  dans  ses  emporte- 
ments et  dans  ses  colères,  et  dans  ses  humeurs  et  dans 
ses  chagrins,  et  dans  ses  indignations;  et  aussi  étant  un 
peu  enivré  dans  sa  cervelle,  il  a,  dans  son  vip  et  sa  fu- 
reur, tué  son  meilleur  ami  Clitus. 

GOWER. — Notre  roi  ne  lui  ressemble  pas  en  ce  v.ds-là  ; 
car  il  n'a  jamais  tué  aucun  de  ses  amis. 


206  HENRI  V. 

FLUELLEN. — Cela  n'est  pas  bien  de  votre  part,  voyez- 
vous,  de  m'arracher  la  parole  de  la  bouche  avant  que 
mon  conte  soit  fait  et  fini.  Je  ne  parle  qu'en  figures  et 
en  comparaisons  de  l'histoire  :  de  même  qu'Alesandi'e 
tua  son  ami  Clitus  étant  dans  son  Ain  et  à  boire,  de 
même  aussi  Henri  Monmouth,  étant  dans  son  bon  sen 
et  sain  de  jugement,  a  chassé  le  gros  et  gras  baron,  qui 
avait  ce  gros  ventre,  celui  qui  était  si  plein  de  bons 
mots,  de  plaisanteries,  de  bons  tours  et  de  boufi"onne- 
ries....  j'ai  oublié  son  nom.... 

GOWER. — Quoi  !  le  chevalier  Falstaff? 

FLUELLEN. — Précisément,  c'est  lui-même.  Je  vous  dis 
qu'il  y  a  de  braves  gens  nés  à  Monmouth. 

GOWER. — Yoild  Sa  Majesté. 

(Bruit  de  guerre.  Entrent  le  roi  Henri,  Warwick,  Gloces- 
ter,  Exeier,  Fluellen,  etc.  Fanfare.) 

LE  ROI. — Depuis  que  j'ai  posé  le  pied  en  France,  je  ne 
me  suis  senti  en  colère  que  dans  cet  instant.  Prends  ta 
trompette,  héraut  :  vole  à  ces  cavaliers  que  tu  vois  là- 
bas  sur  la  colline.  S'ils  veulent  combattre,  dis-leur  de 
descendre,  sinon  qu'ils  évacuent  la  plaine  :  leur  vue 
nous  offense.  S'ils  ne  veulent  prendre  ni  l'un  ni  l'autre 
parti,  nous  irons  les  trouver,  et  nous  les  précipiterons 
de  cette  colline,  aussi  rapidement  que  la  pierre  lancéo 
par  les  frondes  de  l'antique  Assyrie.  En  outre,  noui' 
couperons  la  gorge  de  ceux  que  nous  avons  ici.  et  pas 
un  de  ceux  que  nous  prendrons  ne  trouvera  miséricorde. 
— Va  le  leur  dire. 

(Entre -Montjoie.) 

EXETER. — Voici  le  héraut  de  France,  mon  prince,  qui 
vient  vers  nous, 

GLOCESTER. — Son  regard  est  plus  humble  que  de  cou- 
tume. 

LE  ROI.— Quoi  donc!  Que  veut  dire  ceci,  héraut?  Ne 
8ais-tu  pas  que  j'ai  dévoué  ces  ossements  au  payement 
de  ma  rançon?  Viens-tu  encore  me  parler  de  rançon  ? 

MONTJOIE. — Non,  grand  roi.  Je  viens  te  demander,  aiv 
nom  de  l'humanité,  la  permission  de  parcourir  cette 
pkine  sanglante,  d'y  compter  nos  morts  pour  les  ense- 


ACTE   lY,    SCÈNE   VII.  207 

velir,  et  séparer  les  nobles  des  morts  vulgaires.  Car  les 
vils  paysans  baignent  leurs  membres  dans  le  sang  des 
princes;  et  nombre  de  princes,  ô  malédiction  sur  cette 
journée!  sont  noyés  dans  un  sang  vil  et  mercenaire, 
tandis  que  leurs  coursiers,  blessés  et  enfoncés  jusqu'au 
poitrail  dans  le  sang,  s'indignent,  et  dans  leur  fureur, 
foulent  sous  leurs  pieds  armés  de  fer  leurs  maîtres  déjà 
morts,  et  les  tuent  deux  fois.  0  permets-nous,  grand 
roi,  d'errer  en  sûreté  dans  la  plaine,  et  de  disposer  do 
leurs  cadavres  ! 

LE  ROI.— Je  te  dirai  franchement,  héraut,  que  je  ne 
sais  pas  si  la  victoire  est  à  nous,  ou  non  ;  car  je  vois  en- 
core de  nombreux  escadrons  de  vos  cavaliers  galoper 
sur  la  plaine. 

MONTJOiE. — La  victoire  est  à  vous. 

LE  ROI. — Louanges  en  soient  rendues  à  Dieu,  et  non 
pas  à  notre  force! — Comment  appelle-ton  ce  château, 
qui  est  tout  près  d'ici? 

Mo^TJOiE. — On  l'appelle  Azincourt. 

LE  ROI.— Nous  nommerons  donc  ce  combat  la  bataille 
d'Azincourt,donnéelejour  dessaintsCrépinetCrépinien. 

FLUELLEN. — Plaise  à  Votre  Majesté,  votre  grand-père, 
de  fameuse  mémoire,  et  votre  grand-oncle,  Edouard  le 
Noir,  prince  de  Gtalles,  à  ce  que  j'ai  lu  dans  les  chroni- 
ques, ont  soutenu  une  bien  brave  bataille  ici  en  France. 

LE  ROI. — 11  est  vrai,  Fluellen. 

FLUELLE.\. — Votre  Majesté  dit  bien  vrai.  Si  Votre  Ma- 
jesté s'en  souvient,  les  Gallois  ont  été  bien  utiles  dans 
un  jardin  où  il  y  avait  des  poireaux,  en  portant  des  poi- 
reaux à  leurs  bonnets  à  la  Monmouth  ;  ce  que  Votre  Ma- 
jesté sait  bien  être  encore  aujourd'hui  une  marque 
honorable  de  ce  service-là;  et  je  crois  bien  aussi  que 
Votre  Majesté  ne  dédaigne  pas,  sans  doute,  de  porter 
aussi  le  poireau  à  la  Saint-David. 

LE  ROI. — Je  le  porte,  sans  doute,  en  signe  d'un  hon- 
neur mémorable  ;  car  je  suis  Gallois  aussi  moi-même, 
vous  le  savez,  mon  cher  compatriote. 

FLUELLEN. — Toutc  l'oau  de  la  rivière  Wye  ne  laverait 
pas  le  sang  gallois  qui  coule  dans  les  veines  de  Votre 


208  HENRI  V. 

Majesté;  je  peux  vous  dire  cela.  Dieu  vous  bénisse,  et 
vous  conserve  autant  qu'il  plaira  à  Sa  Grâce  et  à  Sa  Ma- 
jesté aussi. 

LE  ROI. — Je  te  rends  grâces,  mon  cher  compatriote. 

FLUELLEN. — Par  mon  Jésus  !  je  suis  le  compatriote  de 
Votre  Majesté,  le  sache  qui  voudra  ;  je  l'avouerai  à  toute 
la  terre,  je  n'ai  pas  lieu  de  rougir  de  Votre  Majesté. 
Dieu  soit  loué,  tant  que  Votre  Majesté  sera  un  honnête 
homme. 

LE  ROI.— Dieu  veuille  me  conserver  tel.  (Montrant  le 
héraut  de  France.)  Que  nos  hérauts  l'accompagnent.  Rap- 
portez-moi au  juste  le  nombre  des  morts  de  Tune  et 
l'autre  armée.  (Le  roi  montrant  Williams.)  Qu'on  m'ap- 
pelle ce  soldat  que  voilà. 

EXETER. — Soldat,  venez  parler  au  roi. 

LE  ROI. — Soldat,  pourquoi  portes-tu  ce  gant  à  ton  cha- 
peau? 

WILLIAMS. — Sous  le  bon  plaisir  de  Votre  Majesté,  c'est 
le  gage  d'un  homme  avec  lequel  je  dois  me  battre,  s'il 
est  encore  en  vie. 

LE  ROI. — Est-ce  un  Anglais? 

WILLIAMS. — Sous  le  bon  plaisir  de  Votre  Majesté,  c'est 
un  drôle  avec  qui  j'ai  eu  dispute  la  nuit  dernière,  et  à 
qui,  s'il  est  en  vie  et  si  jamais  il  ose  réclamer  ce  gant- 
là,  j'ai  juré  d'appliquer  un  soufflet;  ou  bien,  si  je  puis 
apercevoir  mon  gant  à  son  bonnet,  comme  il  a  juré  foi 
de  soldat  qu'il  l'y  porterait  (s'il  est  en  vie),  je  le  lui  ferai 
sauter  de  la  tête  d'une  belle  manière. 

LE  ROI. — Que  pensez-vous  de  ceci,  capitaine  Fluellen? 
— Est-il  à  propos  que  ce  soldat  tienne  son  serment? 

FLUELLEN. — C'cst  uu  fanfarou  et  un  lâche  s'il  ne  le 
fait  pas;  plaise  à  Votre  Majesté,  en  conscience. 

LE  ROI.  —  Peut-être  que  son  ennemi  est  un  homme 
d'un  rang  supérieur,  qui  n'est  pas  dans  le  cas  de  lui 
faire  raison. 

FLUELLEN. — Quand  il  serait  aussi  bon  gentilhomme 
que  le  diable,  que  Lucifer  et  Belzébuth  lui-même,  il  est 
nécessaire,  voyez- vous,  sire,  qu'il  tienne  son  vœu  et  son 
serment.  S'il  se  parjurait,  voyez-vous,  sa  réputation  se- 


ACTE   IV,    SCÈNE   TH.  209 

rait  celle  d'un  insigne  poltron,  comme  il  est  vrai  que  son 
soulier  noir  a  foulé  la  terre  de  Dieu,  sur  mon  âme  et 
conscience. 

LE  BOi. — Cela  étant,  tiens  ton  serment,  soldat,  quand 
tu  rencontreras  ce  drôle-là. 

WILLIAMS. — Aussi  ferai-je,  sire,  comme  il  est  vrai  que 
je  vis. 

LE  ROI. — Sous  qui  sers- tu? 

WILLIAMS. — Sous  le  capitaine  Gower,  sire. 

FLUELLEN. — Gower  est  un  bon  capitaine,  et  qui  a  son 
bon  savoir  et  une  bonne  littérature  dans  la  guerre. 

LE  ROI. — Va  le  chercher,  soldat,  et  me  l'amène. 

WILLIAMS. — J'y  vais,  sire. 

(Williams  sort.) 

LE  ROI. — Tiens,  Fluellen,  porte  cette  faveur  pour  moi, 
et  mets-la  à  ton  chapeau.  Tandis  qu'Alençon  et  moi 
nous  étions  par  terre,  j'ai  arraché  ce  gant  de  son  casque. 
Si  quelqu'un  le  réclame ,  il  faut  que  ce  soil  un  ami 
d'Alençon,  et  notre  ennemi  par  conséquent  :  ainsi,  si  tu 
le  rencontres,  arrête-le  si  tu  m'aimes. 

FLUELLEN. — Votre  Grâce  me  fait  un  aussi  grand  hon- 
neur que  puisse  en  désirer  le  cœur  de  ses  sujets.  Je 
voudrais,  de  toute  mon  âme,  trouver  l'homme  planté 
sur  deux  jambes  qui  se  trouvera  offensé  à  la  vue  de  ce 
gant  :  voilà  tout  ;  mais  je  voudrais  bien  le  voir  une  fois. 
Dieu  veuille,  de  sa  grâce,  que  je  le  voie  I 

LE  ROI. — Connais-tu  Gower? 

FLUELLEN. — C'cst  mou  chor  ami,  sous  le  bon  plaisir 
de  Votre  Majesté. 

LE  ROI.— Je  t'en  prie,  va  donc  le  chercher,  et  amène-le 
à  ma  tente. 

FLUELLEN. — Je  pars. 

LE  ROI. — LordWarwick,  et  vous,  mon  frère  Glocester, 
suivez  de  près  Fluellen  :  le  gant  que  je  lii^  ai  donné 
comme  une  faveur  pourrait  bien  lui  attirer  un  affront. 
C'est  le  gant  d'un  soldat  que  je  devrais,  d'après  la  con- 
vention, porter  moi-même.  Suivez-le,  cousin  Warwick. 
Si  le  soldat  le  frappait,  comme  je  présume  à  son  main- 
tien brutal  qu'il  tiendra  sa  parole, il  pourrait  en  arri%ei 

T     VII.  14 


210  HENRi   V. 

quelque  malheur  soudain  ;  car  je  connais  Fluellen 
pour  un  homme  courageux  et,  quand  on  l'irrite,  vif 
comme  le  salpêtre  :  il  sera  prompt  à  lui  rendre  injure 
pour  injure.  Suivez-le ,  et  veillez  à  ce  qu'il  n'arrive 
aucun  malheur  entre  eux  deux.  Venez  avec  moi,  vous, 
mon  oncle  Exeter. 


SCÈNE  VIII 

Devant  la   tente  du    roi. 

Entrent  GOWER  et  WILLIAMS. 

WILLIAMS. — Je  gage  que  c'est  pour  vous  faire  cheva- 
lier, capitaine. 

(Arrive  Fluellen.) 

FLUELLEN. — La  volouté  de  Dieu  soit  faite  et  son  hon 
plaisir.  Capitaine,  je  vous  supplie,  venez-vous-en  bien 
vite  chez  le  roi;  il  se  prépare  peut-être  plus  de  bien 
pour  vous  par  hasard,  que  vous  ne  sauriez  vous  ima- 
giner. 

WILLIAMS. — Monsieur,  connaissez-vous  ce  gant-là? 

FLUELLEN.— Ce  gant-là?  Je  sais  que  ce  gant  est  un 
gant. 

WILLIAMS.—  Et  moi,  je  connais  celui-ci,  et  voilà  comme 
je  le  réclame. 

(Il  le  frappe.) 

FLUELLEN. — Sang-Dicu  !  voilà  un  traître  s'il  y  en  a  un 
dans  le  monde  universel,  en  France  ou  en  Angleterre. 

GOWER. — 0  Dieu  !  qu'est-ce  qu'il  y  a  donc?  {A  Williarns.) 
Yous,  misérable.... 

WILLIAMS. — Croyez-vous  que  je  veuille  être  parjure? 

FLUELLE.v. — Rotirez-vous ,  capitaine  Gower;  je  m'en 
vais  le  traiter,  le  traître,  comme  il  le  mérite,  et  je  l'ar- 
rangerai d'importance,  je  vous  assure. 

WILLIAMS. — Je  ne  suis  point  un  traître. 

FLUELLEN. — C'csL  uu  meusongo  :  qu'il  t'étrangle.  Je 


ACTE   IV,    SCENE   VIII.  211 

VOUS  ordonne  à  vous  présent,  et  au  nom  de  Sa  Majesté, 
4e  l'arrêter.  C'est  un  ami  du  duc  d'Alençon. 

(Entrent  Warwick  et  Glocester.) 

w.^RWiCK. — Qu'est-ce  que  c'est?  Qu'y  a-t-il  donc  là? 
De  quoi  s'agit-il  ? 

FLUELLEX. — Monseigueur,  voilà,  Dieu  soit  béni,  une 
des  plus  contagieuses  trahisons  qui  vient  de  se  décou- 
vrir, voyez-vous,  que  vous  puissiez  voir  dans  le  plus 
beau  jour  d'été. — Voici  Sa  Majesté. 

(Entrent  le  roi  Henri  et  Exeter.) 

LE  ROI.— Comment?  De  quoi  s'agit-il  donc  ici  ? 

FLUELLEN. — Sire,  voici  un  scélérat,  un  traître,  qui  a, 
voyez-vous,  sire,  frappé  le  gant  que  Votre  Majesté  a  ar- 
raché du  casque  d'Alençon. 

v^^LLiAMs. — Sire,  c'était  là  mon  gant,  car  voilà  le  pa- 
reil, et  celui  à  qui  je  l'ai  donné  en  échange  m'a  promis 
de  le  porter  à  son  bonnet  :  je  lui  ai  promis  de  le  frapper 
s'il  osait  le  faire;  j'ai  rencontré  cet  homme  avec  mor. 
gant  à  son  bonnet,  et  j'ai  tenu  ma  parole. 

FLUELLEN. —  Or,  écoutez  à  présent,  sire,  sous  le  bon 
plaisir  de  votre  vaillance,  quel  misérable  maraud  c'est 
là.  J'espère  que  Votre  Majesté  assurera,  attestera,  témoi- 
gnera, et  protestera  bien,  que  c'est  là  le  gant  d'Alençon 
que  Votre  Majesté  m'a  donné  ,  en  votre  conscience, 
là. 

LE  ROI.— Donne-moi  ton  gant,  soldat;  vois-tu,  voilà  le 
pareil.  C'est  moi,  je  te  l'assure,  que  tu  as  promis  de 
frapper,  et  tu  peux  te  ressouvenir  que  tu  t'es  servi  de 
termes  très-durs  à  mon  égard. 

FLUELLEN. — Eh  bien,  plaise  à  Votre  Majesté,  que  la 
tête  en  réponde  s'il  y  a  des  lois  martiales  dans  le  monde. 

LE  ROI. — Comment  peux-ti.  Mie  faire  satisfaction  pc>'ij 
cette  offense  ? 

WILLIAMS. — Toutes  les  offenses,  mon  prince,  viennent 
du  cœur,  et  je  proteste  quil  n'est  jamais  rien  sorti  du 
mien  qui  puisse  offenser  Votre  Majesté. 

LE  ROI. — C'est  nous-même  cependant  que  tu  as  insulté. 

WILLIAMS. — Vous  ne  vous  êtes  pas  présenté  alors  sous 


212  HENRI   T. 

les  traits  de  Votre  Majesté;  vous  ne  m'avez  paru  que 
comme  un  soldat  ordinaire,  témoin  la  nuit  qu'il  faisait, 
votre  uniforme  et  votre  air  soumis;  et  ce  que  Voti-e  Al- 
tesse a  souffert  sous  cette  forme,  je  vous  supplie  de  le 
regarder  comme  votre  faute  et  non  comme  la  mienne  ; 
car  si  vous  eussiez  été  ce  que  je  vous  croyais,  il  n'y 
avait  point  d'offense  :  c'est  pourquoi  je  supplie  Yotre 
Altesse  de  me  pardonner. 

LE  ROI. — Tenez,  mon  oncle  Exeter,  remplissez  ce  gant 
d'écus,  et  donnez-le  à  ce  soldat.— Garde-le,  soldat,  et 
porte-le  à  ton  bonnet  comme  une  marque  d'honneur, 
jusqu'à  ce  que  je  le  réclame  :  donnez-lui  les  écus.  (^4 
Flutlkn.)  Et  vous,  capitaine,  il  faut  être  aussi  de  ses 
amis. 

FLUELLEN.— Par  ce  jour  et  par  cette  lumière,  ce  drôle- 
là  a  du  courage  et  du  feu  dans  le  ventre.  Tiens,  voilà  un 
écu  pour  toi,  et  je  te  recommande  de  servir  bien  Dieu, 
et  de  te  préserver  des  brouilleries,  des  vacarmes  et  des 
querelles,  et  des  discussions,  et  je  t'assure  que  tu  t'en 
trouveras  mieux. 

WILLIAMS. — Je  ne  veux  point  de  votre  argent. 

FLUELLEN. — C'est  de  bon  cœur  :  moi  je  te  dis  que  cela 
le  servira  pour  raccommoder  ton  havre-sac  :  allons, 
pourquoi  faire  le  honteux  comme  cela?  Ton  havre-sac 
n'est  déjà  pas  si  bon.  C'est  un  bon  écu,  je  t'assure,  ou 
bien  attends,  je  le  changerai. 

(Entre  un  héraut.) 

LE  ROI. — Eh  bien,  héraut,  les  morts  sont-ils  comptés? 

LE  HÉRAUT. — Voici  la  liste  de  ceux  de  l'armée  fran- 
çaise. 

LE  ROI. — Digne  oncle,  quels  sont  les  prisonniers  de 
marque  que  nous  avons  faits? 

EXETER. — Charles,  duc  d'Orléans,  neveu  du  roi;  Jean, 
duc  de  Bourbon,  et  le  seigneur  Boucicaut,  et  des  autres 
seigneurs,  barons,  chevaliers,  gentilshommes,  quinze 
cents,  sans  compter  les  soldats. 

LE  ROI. — Cette  liste  porte  dix  mille  Français  morts 
restés  sur  le  champ  de  bataille.  Dans  ce  nombre,  il  y  en 
a  cent  vingt-six,  tant  princi's  que  nobles,   portant  bau- 


ACTE   IT,    SCÈNE    VIII.  213 

nière;  ajoutez  huit  mille  quatre  cents,  tant  chevaliers, 
écuyers  et  autres  guerriers  distingués,  dont  il  y  en  a 
cinq  cents  qui  n'ont  été  faits  chevaliers  que  d"liier;  en 
sorte  que,  dans  les  dix  mille  hommes  qu'ils  ont  perdus, 
il  n'y  a  que  six  cents  mercenaires  :  le  reste  sont  tous 
princes,  barons,  seigneurs,  chevaliers,  écuyers  et  gen- 
tilshommes de  naissance  et  de  qualité.  Les  noms  de 
leurs  nobles  qui  ont  été  tués  :  Charles  d'Albret,  grand  con- 
nétable de  France  ;  Jacques  Châtillon,  amiral  de  France  ; 
le  grand  maître  des  arbalétriers  ;  le  seigneur  Rambure  ;  le 
brave  Guichard  Dauphin  ,  grand  maître  de  France  ;  Jean, 
duc  d'Alençon;  Antoine,  duc  de  Brabant,  frère  du  duc 
de  Bourgogne;  Edouard,  duc  de  Bar;  parmi  les  hauts 
comtes  :  Grandpré,  Roussi,  Fauconberg  et  de  Foix,  Beau- 
mont,  Merle,  Yaudemont  et  Lestrelles.  Voilà  une  société 
de  morts  illustres. — Où  est  la  liste  des  morts  anglais? 
{Le  héraut  lui  présente  un  autre  papier.)  Edouard,  duc 
d'York;  le  comte  de  Suffolk;  sir  Richard  Kelty;  David 
Gam,  écuyer,  point  d'autre  de  marque  ;  et  des  soldats, 
vingt-cinq  en  tout.  0  Dieu  du  ciel  !  ton  bras  s'est  sicnalé 
ici;  et  c'est  à  toi  seul,  et  non  pas  à  nous,  que  nous  de- 
vons rendre  tout  l'honneur  de  cette  journée  !  Quand  ja- 
mais a-t-on  vu,  dans  la  mêlée  d'une  bataille  rangée,  et 
sans  ruse  ni  stratagème,  une  si  grande  perte  d'un  côté, 
une  si  légère  de  l'autre?  Prends-en  tout  l'honneur,  grand 
Dieu,  car  il  t'appartient  tout  entier. 

EXETER. — Cela  est  miraculeux  ! 

LE  ROI. — Allons,  marchons  en  procession  au  village 
prochain,  et  proclamons  dans  notre  armée  la  défense, 
sous  peine  de  mort,  de  se  vanter  de  cette  victoire,  et 
d'en  enlever  à  Dieu  l'hommage  ;  il  n'appartient  qu'à  lui 
seul. 

FI.UELLEN.— Ne  peut-on  pas  sans  crime,  s"il  plaît  à 
Votre  Majesté,  dire  le  nombre  des  morts? 

LE  ROI. — Oui,  capitaine;  mais  avec  l'aveu  que  Dieu  a 
:;ombattu  pour  nous. 

FLUELLEN. — Oui,  sur  ma  conscience,  il  nous  a  fait 
grand  bien. 

LE  ROI. — Remphssons  tous  les  devoirs  religieux.  Qu'on 


214 


HENRI   V. 


chante  ie  Non  nobis^  et  le  Te  Deum.  Après  avoir  pieuse- 
ment enseveli  les  morts,  nous  marcherons  vers  Calais, 
et  de  là  en  Angleterre,  où  jamais  n'abordèrent  de  France 
des  mortels  plusfortmiés  que  nous. 

(Ils  sortent.) 

*  Dans  le  psaume  In  exitu,  que  le  roi  fit  chanter  après  la  vic- 
<bire,  se  trouve,  selon  la  Viilgate,  celui  qui  commence  par  Non 
nobis  ,  Domine. 


FIN    DU    QUATRIÈME  ACTE, 


ACTE  CINQUIÈME 


LE  CHŒUR. 

Permettez,  vous  qui  n'avez  pas  lu  l'histoire,  que  je 
vous  en  retrace  les  événements;  et  vous  qui  la  con- 
naissez, pardonnez  mes  écarts  sur  les  temps,  le  nombre 
et  l'ordre  exact  des  faits,  qui  ne  peuvent  être  présentés 
ici  dans  leurs  vastes  détails,  et  leur  vivante  réalilé. — 
Maintenant  c'est   vers  Calais   que   nous    transportons 
Henri.  Admettez-le  dans  le  port,  et  ensuite  portez-le  sur 
l'aile  de  vos  pensées  au  travers  des  mers  :  voyez  autour 
du  rivage  anglais  cette  large  ceinture  d'hommes,  de 
femmes  et  d'enfants,  dont  les  acclamations  et  les  applau- 
dissements surmontent  la  vaste  voix  de  l'Océan  ;   et 
l'Océan,  qui,  comme  un  puissant  héraut,  semble  lui 
préparer  sa  roule  :  voyez  le  roi  descendre  au  milieu  de 
son  peuple,  et  s'avancer  en  pompe  solennelle  vers  Lon- 
dres. La  pensée  court  d'un  pas  si  rapide,  que  vous  pou- 
vez déjà  le  suivre  sur  Blackhealh.  Là  ses  lords  lui  de- 
mandent de  porter  devant  lui,  jusqu'à  lacité,  son  casque 
brisé,  et  son  épée  ployée  dans  le  combat.  Exempt  de 
vanité  et  d'orgueil,  il  défend  cet  honneur,  et  se  refuse 
tout  trophée,  tout  appareil,  toute  ostentation  de  gloire, 
pour  les  réserver  à  Dieu  seul.  Mais  animez  encore  la 
forge  active  et  l'atelier  de  la  pensée,  et  voyez  avec  quelle 
impétuosité  Londres  verse  les  flots  de  ses  habitants; 
voyez  sortir  de  ses  portes  le  lord  maire  et  tous  ses  col- 
lègues,  dans  leur  plus  riche  parure;  semblables  aux 
sénateurs  de  l'antique  Rome  ;  suivent  les  plébéiens  en 
foule  pressée,   pour  aller  recevoir  en  triomphe  leur 
conquérant    Césa^  •  ou    bien ,  par  une    image  moins 


21  G  HENRI    7 

grande,  mais  gracieuse  pour  nous,  figurez-vous  le 
général  de  notre  souveraine  *  revenant  aujourd'hui, 
comme  il  pourra  revenir  dans  un  temps  heureux,  des 
terres  de  l'Irlande,  portant  sur  son  glaive  les  trophées 
de  la  rébellion  domptée.  0  quelle  multitude  immense 
quitterait  le  sein  paisible  de  Londres  pour  courir  saluer 
son  retour  glorieux  !  Plus  grande  était  la  foule  qui  volait 
au-devant  de  Henri,  et  plus  grande  aussi  fut  sa  victoire. 
A  présent,  placez-le  dans  le  palais  de  Londres,  où  l'hum- 
ble plainte  des  Français  gémissants  invite  le  roi  d'An- 
gleterre à  établir  son  séjour;  où  l'empereur,  s'intéres- 
sant  pour  la  France,  vient  régler  les  articles  de  la  paix  ; 
franchissez  tous  les  événements  qui  se  succédèrent  jus- 
qu'au retour  de  Henri  en  France  :  c'est  là  qu'il  faut  le 
ramener.  Moi-même  j'ai  employé  l'intervalle  à  vous 
rappeler....  qu'il  est  passé.  Souffrez  donc  cette  abrévia- 
tion ;  et  que  vos  yeux,  suivant  le  vol  de  vos  idées,  repor- 
tent leurs  regards  sur  la  France. 


SCENE  I 

France.  —  Corps  de  garde  anglais. 

FLUELLEN  et  GOWER 

GOWER. —  Oh  !  pour  cela  vous  avez  raison  :  mais  pour- 
quoi portez-vous  encore  votre  poireau  à  votre  chapeau? 
La  Saint-David  est  passée. 

FLUELLEN. — Il  y  a  des  occasions  et  des  causes,  des 
pourquoi  dans  toutes  choses.  Tenez,  je  vous  le  dirai  eu 
ami,  capitaine  Gower,  ce  coquin,  ce  misérable  men- 
diant, ce  fanfaron,  ce  pendard  de  Pistol,  que  vous,  vous- 
même,  comme  tout  le  monde,  savez  ne  valoir  pas  mieux 
qu'un  drôle,  voyez-vous,  qui  n'a  aucun  mérite  :  eh 
bien,  il  est  venu  à  moi  hier  m'apporter  du  pain  ei  du 
sel,  voyez-vous,  et  m'a  dit  de  manger  mon  poireau.  Ûr, 

*  Le  comte  d'Esseï,  alors  favj'.i  d'Elisabeth. 


ACTE    V,    SCÈNE   I.  217 

c'était  dans  un  endroit  où  je  ne  pouvais  pas  élever  de 
dispute  avec  lui;  mais  je  prendrai  la  liberté  de  le  por- 
ter en  emblème  à  mon  chapeau,  jusqu'à  ce  que  je  le 
retrouve,  et  puis  je  lui  dirai  un  petit  morceau  de  mon 
sentiment. 

(Entre  Pistol.) 

GOWER. — Ma  foi,  le  voilà  qui  vient  en  se  rengorgearit 
comme  un  paon. 

FLUELLEN. — Tous  ses  rengorgemcuts  et  ses  paons  n'y 
font  rien. — Dieu  vous  assiste,  vieux  Pistol,  infâme  et 
misérable  vaurien,  Dieu  vous  assiste  ! 

PISTOL. — Ah!  sors-tu  de  Bedlam*,  toi?  Est-ce  que  tu 
veux,  vil  Troyen,  que  je  déchire  la  toile  fatale  dont  la 
Parque  ourdit  ta  trame.  Retire-toi  de  moi  ;  l'odeur  du 
poireau  me  donne  des  vapeurs. 

FLUELLEN. — Je  VOUS  prie  en  grâce,  monsieur  le  drôle, 
l'impertinent,  à  mon  désir,  à  ma  requête  et  à  ma  sup- 
plique, de  manger,  voyez-vous,  ce  poireau:  précisément, 
voyez-vous,  parce  que  vous  ne  l'aimez  pas,  et  vos  affec- 
tions, vos  appétits  et  vos  digestions  ne  s'accordent  point 
avec  cela  :  je  vous  prie  de  vouloir  bien  le  manger. 

PISTOL. — Non,  pardieu,  pour  Cadwallader^,  et  toutes 
SCS  chèvres,  je  ne  le  mangerai  pas. 

FLUELLEN. — Ticus,  voilà  uuo  chèvrc  pour  toi.  (Il  le 
^rappe.) — Youdriez-vous  avoir  la  bonté  de  le  manger 
tout  à  l'heure  ? 

PISTOL.— Infâme  Troyen,  tu  mourras. 

FLUELLEN. — Vous  avcz  raisou,  maraud  ;  quand  il  plaira 
à  Dieu  :  en  même  temps  je  vous  prierai  de  vouloir  vivre, 
afin  de  manger  votre  dîner.  Tiens,  voilà  un  peu  d'assai- 
sonnement avec.  (//  le  frappe.)  Vous  m'avez  appelé  hier 
gentilhomme  de  montagne;  mais  je  vous  ferai  aujour- 
d'hui gentilhomme  de  bas  étage.  Je  vous  en  prie,  com- 
mencez donc  :  pardieu,  si  vous  pouvez  bien  goguenarder 
Tin  poireau,  vous  pouvez  bien  le  mangei  aussi. 


1  Bedlam,  les  Petites-Maisons  de  l'Angleterre. 
'Allusion  à  quelque  roman. 


218  HENRI  V. 

GOWER. — Allons,  en  voilà  assez,  capitaine  :  vous  l'a- 
vez étourdi  du  coup. 

FLUELLEN. — Je  dis  que  je  lui  ferai  manger  ce  poireau, 
ou  je  lui  frotterai  la  tête  quatre  jours  de  suite. — Allons, 
mordez,  je  vous  en  prie,  cela  fera  du  bien  à  votre  mala- 
die et  à  votre  crête  rouge  de  fat. 

PÏSTOL. — Quoi  !  faut-il  que  je  morde? 

FLUELLEX. — Oui,  saus  doute,  sans  question,  et  sans 
ambiguïtés. 

pisTOL. — Par  ce  poireau,  je  m'en  vengerai  horrible- 
ment. Je  mange,  mais  aussi  je  jure.... 

FLUELLEN,  tenant  la  canne  levée. — Mangez,  je  vous  prie. 
Est-ce  que  vous  voudriez  encore  un  peu  d'épices  pour 
votre  poireau?  Il  n'y  a  pas  encore  là  assez  de  poireau, 
pour  jurer  par  lui. 

PISTOL. — Tiens  ta  canne  en  repos  ;  tu  vois  bien  que  je 
mange. 

FLUELLEN.— Grand  bien  te  fasse,  lâche  poltron  ;  c'est 
de  bon  cœur. — Oh  !  mais  je  vous  en  prie,  n'en  jetez  pas 
la  moindre  miette  par  terre  ;  la  pelure  est  bonne  pour 
raccommoder  votre  crête  déchirée.  Quand  vous  trou- 
verez l'occasion  de  voir  des  poireaux,  vous  m'obligere? 
beaucoup  de  les  goguenarder,  entendez- vous?  Voilà 
tout. 

PISTOL. — Fort  bien. 

FLUELLEN.— Ah  I  c'est  uue  bien  bonne  chose  que  les 
poireaux!  Teaez,  voilà  quatre  sous  pour  guérir  votre 
tête. 

PISTOL. — A  moi,  quatre  sous! 

FLUELLEN. — Oul,  certainement  ;  et  en  vérité  vous  les 
prendrez  ;  ou  bien  j"ai  encore  un  poireau  dans  ma  poche 
que  vous  mangerez. 

PISTOL.— Je  prends  tes  quatre  sous  comme  des  arrhes 
de  vengeance. 

FLUELLEN. — SI  jo  VOUS  dois  quolque  chose,  je  vous 
payerai  en  coups  de  canne  :  vous  serez  marchand  de 
bois,  et  vous  n'achèterez  de  moi  que  des  bâtons.  Dieu 
vous  accompagne,  vous  conserve  et  vous  guérisse  la  tête! 

(Il  sort.) 


ACTE  V,   SCÈNE   I  î,  210 

pisTOL.— Mort  de  ma  vie  !  je  remuerai  tout  l'enfer  poui 
venger  cet  affront. 

GowER. — Allez,  vous  n'êtes  qu'un  lâche  rodomont. 
Comment  osez-vous  vous  moquer  d'une  ancienne  tradi- 
tion, qui  a  pris  sa  source  dans  une  circonstance  honora- 
ble, et  dont  l'emblème  se  porte  aujourd'hui  comme  un 
trophée,  en  mémoire  de  la  mort  des  braves  gens;  sur- 
tout lorsque  vous  n'osez  pas  soutenir  vos  paroles  par 
vos  actions  !  Je  vous  ai  déjà  vu  deux  ou  trois  fois  badi- 
ner, invectiver  ce  galant  homme.  Vous  avez  cru  sans 
doute  que,  parce  qu'il  ne  pouvait  pas  parler  aussi  bon 
anglais  que  ceux  du  pays,  il  ne  saurait  pas  non  plus 
manier  un  bâton  anglais.  Tous  voyez  aujourd'hui  qu'il 
en  est  tout  autrement.  A  commencer  donc  de  ce  jour, 
prenez  cette  correction  galloise  comme  une  bonne  leçon 
anglaise.  Adieu,  portez-vous  bien.  (il  sort.) 

PISTOL,  seul. — Est-ce  que  la  Fortune  se  joue  de  moi  à 
présent  !  Je  viens  d'apprendre  que  ma  chère  Hélène  est 
morte  à  l'hôpital,  de  la  maladie  de  France,  et  voilà  mon 
rendez-vous  manqué.  Je  me  fais  vieux,  et  l'honneur 
vient  d'être  expulsé  de  mes  membres  afïaiblis,  à  grands 
coups  de  bâton.  Eh  bien  !  je  m'en  vais  me  faire  agent 
de  plaisir,  et  suivre  un  peu  mon  penchant  pour  couper 
les  bourses  avec  dextérité.  Je  m'en  irai  secrètement  en 
Angleterre,  et  là  je  filouterai,  et  je  mettrai  des  emplâtres 
sur  ces  cicatrices,  et  je  jurerai  que  je  les  ai  attrapées 
dans  les  guerres  de  France. 

SCÈNE  II 

Troyes  en  Champagne.  —  Appartement  dans  le  palais  du  roi  d» 

France. 

Par  une  porte  entrent  LE  ROI  HENRI,  EXETER,  BED- 
FORD,  WARWICK,  et  autres  lords  anqlnis ;  et  par  Vautre 
LE  ROI  DE  FRANCE,  LA  REINE  ISABELLE,  LA 
PRINCESSE  CATHERINE,  LE  DUC  DE  BOURGOGNE 
et  antres  seigneurs  français. 

LE  ROI.— Que  la  paix,  qui  est  l'objet  de  notre  entrevue, 


220  IIENllî   V. 

y  préside  !— Santé  et  bonheur  à  notre  frère  de  France, 
et  à  notre  illustre  sœur  ! — Beaux  jours  et  prospérité  à 
notre  belle  princesse  et  cousine  Catherine!  Et  vous, 
membre  et  rejeton  de  cette  cour,  vous  dont  les  soins  ont 
formé  cette  auguste  assemblée,  brave  duc  de  Bourgogne, 
recevez  notre  salut,  et  vous  aussi,  princes  et  pairs  de 
France. 

LE  ROI  DE  FRA>XE. — Nous  sommes  dans  la  joie  de  vous 
voir,  digne  frère  d'Angleterre.  Vous  êtes  le  bienvenu  !  et 
vous  tous  aussi,  princes  anglais. 

LA  REINE  ISABELLE. — Puisso  la  fin  de  ce  beau  jour,  ô 
grand  roi!  et  l'issue  de  cette  gracieuse  assemblée,  être 
aussi  heureuses,  qu'est  grande  notre  joie  de  vous  voir, 
et  d'envisager  ces  yeux  terribles  qui  ont  eu  pour  les 
Français  qu'ils  ont  fixés  l'effet  mortel  de  ceux  du  basific. 
Nous  avons  le  doux  espoir  que  ces  regards  ont  perdu 
leur  venin,  et  que  ce  jour  va  changer  en  amour  toutes 
les  iiaines  et  tons  les  griefs. 

LE  ROI. — C'est  pour  dire  amen  à  ce  vœu  que  nous  nous 
montrons  ici. 

LA  REINE  ISABELLE. — Princos  de  l'Angleterre,  je  vous 
salue  tous. 

LE  DUC  DE  BOURGOGNE. — Yous  qui  m'êtes  également 
chers,  puissants  rois  de  France  et  d'Angleterre,  recevez 
mes  respectueux  hommages. — Que  j'ai  déployé  toutes 
les  ressources  de  mon  esprit,  prodigué  tous  mes  efforts 
et  tous  mes  soins,  pour  amener  Vos  Majestés  à  ce  rendez- 
vous  royal  ;  c'est  ce  que  vous  pouvez  attester  tous  la 
deux,  chacun  de  votre  côté.  Puisque  ma  médiation  a 
réussi  à  vous  rapprocher  l'un  de  l'autre,  au  point  dfc 
vous  voir  face  à  face,  les  yeux  fixés  l'un  sur  l'autre, 
qu'on  ne  me  fasse  pas  un  crime  de  demander,  en  pré- 
sence de  cette  assemblée  de  rois,  quel  est  doncTobstacb 
qui  retarde  la  paix;  qui  empêche  que  cette  tendre  nour- 
rice des  arts,  de  l'abondance  et  de  toutes  les  produc- 
tions heureuses,  maintenant  indigente  et  nue,  et  le  sein 
déchiré  de  plaies,  ne  puisse  enfin  de  nouveau  montrer 
ses  aimables  traits  dans  ce  beau  jardin  de  l'univers,  dans 
notre  fertile  France?  Hélas I  depuis  trop  longtemps  elle 


ACTE   y,    SCÈNE   II.  22! 


est  bannie  de  ce  royaume,  dont  toutes  les  richesses  na- 
turelles languissent  en  groupes  informes  et  stériles,  el* 
se  corrompent  dans  leur  propre  fécondité.  Ses  vignes, 
dont  les  esprits  réjouissent  le  cœur,  meurent  non  émon- 
dées.  Ses  vergers,  comme  des  prisonniers  dont  la  che 
velure  s'est  allongée  en  désordre,  poussent  des  rameaux 
entremêlés.  Ses  terres  en  friche  se  couvrent  d'ivraie,  de 
ciguë  et  de  triste  fumeterre;  et  le  soc,  qui  devait  extir- 
per ces  plantes  ennemies,  se  rouille  dans  le  repos.  Ses 
vastes  prairies,  jadis  couronnées  d'une  agréable  moisson 
de  primevères  veinées,  de  pimprenelle,  et  de  trèfle  ver- 
doyant, privées  aujourd'hui  de  la  faux,  sont  dégénérées, 
et  n'enfantent  que  des  herbes  paresseuses.  Rien  ne  pros- 
père, que  l'odieuse  bougrande,  le  chardon  épineux,  et 
le  vil  glouteron  :  elles  ont  perdu  leur  belle  et  utile  pa- 
xure.  Tels  que  nos  vignobles,  nos  champs,  nos  prés  et 
nos  vergers,  qui,  dépravés  dans  leurs  qualités  natives, 
ne  produisent  plus  que  de  sauvages  avortons  ;  nous 
aussi,  nos  familles  et  nos  enfants,  nous  avons  oublié  ou 
cessé  d'apprendre,  faute  de  temps,  les  sciences,  orne- 
ment de  notre  patrie.  Nous  devenons  comme  des  sau- 
vages, comme  des  soldats,  qui  ne  méditent  plus  rien 
que  le  sang  ;  livrés  aux  imprécations  grossières,  aux  re- 
gards féroces,  au  costume  barbare  de  la  guerre,  et  à 
toutes  sortes  d'habitudes  étranges  et  indignes  de  l'homme. 
C'est  pour  rétabhr  les  choses  dans  leur  ancien  état  de 
splendeur,  que  vous  êtes  ici  présents  ;  et  ce  discours  est 
une  prière  que  je  vous  adresse,  pour  savoir  pourquoi  la 
paix  ne  repousserait  pas  tous  ces  maux  et  ne  nous  ren- 
drait pas  le  bonheur  de  ses  anciennes  faveurs. 

LE  ROI. — Duc  de  Bourgogne,  si  vous  voulez  la  paix, 
dont  l'absence  laisse  le  champ  libre  à  tous  les  vices  que 
vous  avez  dénombrés,  il  faut  que  vous  l'achetiez  par  un 
consentement  sans  réserve  à  toutes  nos  justes  demandes. 
Vous  en  avez  dans  vos  mains  les  articles  et  les  clauses 
détaillés  en  peu  de  mots. 

LE  DUC  DE  BOURGOGNE.  — Le  Toi  de  France  en  a  en- 
tendu la  lecture ,  et  il  n'y  a  point  encore  donné  sa  ré- 
ponse. 


222  HENRI   V. 

LE  ROI. — Eh  bien,  c'est  de  sa  réponse  que  dépend  la 
paix  que  vous  sollicitez  avec  tant  d'ardeur. 

LE  ROI  DE  FRANXE. — Je  u'al  parcouru  tous  ces  articles 
que  d'un  œil  rapide.  S'il  plaît  à  Votre  Grâce  de  nommer 
quelques  lords  parmi  ceux  qui  sont  présents  à  ce  con- 
seil, pour  les  relire  avec  nous,  et  les  examiner  avec  plus 
d'attention,  nous  allons,  sans  délai,  accepter  ce  que 
nous  approuvons,  et  donner  sur  le  reste  notre  réponse 
décisive. 

LE  ROI. — Volontiers,  mon  frère. — Allez,  mon  oncle 
Exeler,  et  vous  aussi,  mon  frère  Glocester;  et  vous, 
Warwick,  Huntington,  suivez  le  roi;  et  je  vous  donne 
le  plein  pouvoir  de  ratifier,  d'augmenter,  ou  de  changer, 
selon  que  votre  prudence  le  jugera  avantageux  à  notre 
dignité,  tous  les  articles  compris  ou  non  compris  dans 
nos  demandes  ;  et  nous  y  apposerons  notre  sceau  royal. 
{A  la  reine.)  Voulez -vous,  aimable  sœur,  suivre  les 
princes ,  ou  rester  avec  nous  ? 

LA  REINE.  —  Mon  gracieux  frère,  je  vais  les  suivre. 
Quelquefois  la  voix  d'une  femme  peut  être  utile  au  bien, 
lorsque  les  hommes  se  débattent  trop  longtemps  sur  des 
articles  trop  obstinément  exigés. 

LE  ROI. — Du  moins  laissez-nous  notre  belle  cousine. 
Catherine  est  l'objet  de  notre  principale  demande,  et  cet 
article  est  le  premier  de  tous. 

LA  REINE  ISABELLE. — Elle  est  libre  de  rester. 

(Tous  sortent  excepté  Henri,  Catherine  et  sa  suivante.) 

LE  ROI. — Belle  Catherine,  la  plus  belle  des  princesses, 
voudriez-vous  me  faire  la  grâce  d'enseigner  à  un  soldat 
des  termes  propres  à  flatter  l'oreille  d'une  dame, 
et  à  xjlaider  près  de  son  tendre  cœur  la  cause  de  l'a- 
mour? 

CATHERINE. — Votro  Majcsté  se  moquerait  de  moi;  je 
ne  saurais  parler  votre  Angleterre. 

LE  ROI.— U  belle  Calherine!  si  vous  voulez  bien  m'ai- 
mer  de  tout  votre  cœur  français,  j'aurai  bien  du  plaisir  à 
vous  entendre  avouer  votre  amour  en  mauvais  anglais. 
— Waimez-vous,  Catherine? 


ACTE  V,    SCÈNE  II,  225 

CATHERINE. — Pardonnez-moî;  je  ne  saurais  dire  ce  qui 
me  ressemble  '. 

LE  ROI. — Un  ange,  Catherine  :  et  vous  ressemblez  à 
un  ange. 

CATHERINE, — Quc  dU-U,  qiiejc  suis  semblable  à  ces  anges? 

ALIX. — Oui  vraiment  [sauf  votre  grâce),  ainsi  dit-il. 

LE  ROI.— Je  l'ai  dit,  Catherine,  et  ne  rougis  point  de 
l'afiîrmer. 

CATHERINE. — Oh  !  bou  Dicu  !  les  langues  des  hommes  sont 
pleines  de  tromperies. 

LE  ROI,  à  la  dame  d'honneur.— Que  dit-elle,  belle  dame? 
que  les  langues  des  hommes  sont  pleines  de  tromperies? 

LA  DAME. —  Oui,  que  les  langues  de  les  hommes  sont 
pleines  de  perfidies!  Voilà  le  dire  de  la  princesse. 

LE  ROI. — La  princesse  n'en  est  que  meilleure  Anglaise. 
Sur  ma  foi,  ma  chère  Catherine,  ma  manière  de  vous 
faire  la  cour  va,  on  ne  peut  pas  mieux,  avec  votre  peu 
de  connaissance  dans  ma  langue.  Je  suis  bien  aise  que 
vous  ne  sachiez  pas  mieux  parler  anglais  ;  car,  si  vous 
le  saviez,  vous  me  trouveriez  si  uni  et  si  fort  sans  façon 
pour  un  roi,  que  vous  croiriez  que  je  viens  de  vendre 
ma  ferme  pour  en  acheter  ma  couronne.  Je  ne  sais  ce 
que  c'est  que  de  filer  en  propos  galants  une  déclaration 
d'amour;  je  dis  tout  rondement,  je  vous  aime;  et  si  vous 
me  pressez,  si  vous  m'en  demandez  plus  que  cette  ques- 
tion, est-il  bien  vrai  que  vous  m'aimez?  je  suis  au  bout  de 
mou  rôle.  Donnez-moi  votre  réponse;  là,  du  cœur;  en 
même  temps  frappons-nous  dans  la  main,  et  tout  est  dit: 
c'est  un  marché  conclu. — Que  répondez-vous,  madame? 

CATHERINE. — Saw/voirc/iomieur^moi  entendre  Meu  VOUS. 

LE  ROI. — Sainte  Marie  !  si  vous  exigiez  de  moi  des  vers 
ou  une  danse,  pour  vous  plaire,  chère  Catherine,  ma 
foi,  ce  serait  fait  de  moi;  car  pour  les  vers,  je  n'ai  ni 
mots  ni  mesure;  et  pour  la  danse  je  n'ai  ni  mesure  ni 
cadence,  quoique  je  sois  en  bonne  mesure  pour  la  force. 
S'il  ne  fallait  pour  gagner  le  cœur  d'une  dame,  que  sau- 
ter en  selle,  ma  cuirasse  sur  le  dos ,  sans  me  vanter,  je 

1  Equivoque  sur  le  mot  like,  semblable,  et  to  like,  aimer 


224  HENRI  V. 

suis  sûr  que  je  ne  serais  pas  long  à  sauter  sur  elle  :  ou 
bien,  s'il  était  question  de  combattre  pour  ma  maîtresse, 
ou  de  faire  volter  mon  cheval  pour  obtenir  ses  faveurs, 
je  me  sens  en  état  de  m'en  tirer  aussi  bien  que  le  plus 
hardi,  et  de  me  tenir  en  selle  comme  un  singe.  Mais  sur 
mon  Dieu,  Catherine,  je  n'entends  rien  à  faire  les  yeux 
doux,  ni  à  débiter  avec  grâce  mon  éloquence,  et  je  ne 
sais  mettre  aucun  art  dans  mes  protestations  :  je  ne  sais 
faire  que  des  serments  tout  ronds,  que  je  ne  profère  ja- 
mais que  je  n'y  sois  forcé,  mais  aussi  qu'on  ne  peut  ja- 
mais me  forcer  de  violer.  Si  tu  te  sens  capable,  Cathe- 
rine, d'aimer  un  cavalier  de  cette  trempe,  dont  la  figure 
ne  craint  plus  le  hâle,  qui  ne  se  regarde  jamais  dans  un 
miroir,  pour  le  plaisir  de  s'y  voir,  allons,  qu'un  coup 
d'œil  déclare  ton  choix.  Je  te  parle  en  soldat  :  si  cette 
franchise  peut  t'engagera  m'aimer,  accepte-moi;  sinon, 
quand  je  te  dirai  que  je  mourrai,  cela  sera  bien  vrai  un 
jour;  mais  que  je  mourrai  d'amour  pour  toi,  pardieu, 
je  mentirais:  et  cependant  je  t'aime  bien  :  et  tant  que  tu 
vivras,  chère  Catherine,  souviens-toi  de  prendre  un 
époux  d'une  trempe  d'amour  toute  brute  et  sans  arti- 
fice ;  car  alors  il  faut,  de  toute  nécessité,  qu'il  te  rende 
ce  qui  l'appartient,  attendu  qu'il  n'a  pas  le  don  d'aller 
faire  sa  cour  ailleurs.  Il  est  de  beaux  diseurs,  dont  la 
langue  ne  tarit  jamais,  et  qui  ont  le  talent  d'attraper 
avec  des  rimes  les  faveurs  des  dames  ;  mais  leurs  beaux 
discours  les  en  privent  bientôt.  Après  tout,  qu'est-ce 
qu'un  beau  parleur?  un  bavard.  Les  vers?  une  ballade. 
Une  bonne  jambe  peut  se  casser,  un  dos  bien  droit  se 
courbera,  une  barbe  bien  noire  blaucliira  un  jour,  une 
tête  bien  frisée  deviendra  chauve,  une  belle  figure  se 
fanera,  un  œil  bien  saillant  se  creusera;  mais  un  bon 
cœur,  Catherine,  vaut  le  soleil  et  la  luno,  ou  plutôt  le 
soleil  et  non  la  lune  :  car  ce  cœur  brille  toujours  et  ne 
change  jamais  dans  son  cours  invariable.  Si  tu  veux  un 
cœur  de  cette  trempe,  prends  le  mien,  prends  un  soldat, 
prends  un  roi.  Eh  bien,  que  réponds-tu  à  présent  à  mon 
amour?  Parlez,  ma  belle  ;  et  avec  franchise,  je  vous  eu 
conjure. 


ACTE   V,    SCÈNE   II.  225 

CATHERINE. — Est-U  possible  à  moi  de  aimer  le  ennemi  de 
France  ? 

LE  ROI. — Non  ;  il  n'est  pas  possible,  sans  doute,  que 
vous  aimiez  l'ennemi  de  la  France,  belle  Catherine; 
mais  en  m'aimant  vous  aimeriez  Tami  de  la  France. 
Car  j'aime  si  bien  la  France,  que  je  ne  me  déferai  pas 
d'un  seul  de  ses  villages  :  je  veux  l'avoir  à  moi  tout 
entière.  Alors,  Cathsrine,  quand  toute  la  France  m'ap- 
partiendra, et  que  je  vous  appartiendrai,  toute  la  France 
sera  à  vous,  et  vous  serez  à  moi. 

CATHERINE. — Je  ne  sais  ce  que  c'est  que  cela. 

LE  ROI. — Non?  Eh  bien  !  Catherine,  je  vais  essayer  de 
vous  le  dire  en  mots  français,  lesquels,  j'en  suis  sûr, 
vont  rester  suspendus  au  bout  de  ma  langue,  comme 
une  nouvelle  mariée  au  cou  de  son  époux  ,  c'est-à-dire 
de  façon  à  ne  pouvoir  s'en  détacher  :  essayons.  Quand 
j'ai  la  possession  de  France,  et  quand  vous  avez  la  possession 
de  moi  (attendez....  Quoi?....  Morbleu!  saint  Denis,  aide- 
moi),  donc  vôtre  est  France,  et  vous  estes  mienne.  Il  me  se- 
rait aussi  facile,  chère  Catherine,  de  conquérir  tout  le 
royaume,  que  de  dire  encore  autant  de  français.  Je  suis 
sûr  que  je  ne  vous  engagerai  jamais  à  rien  en  parlant 
français,  sinon  à  vous  moquer  de  moi. 

CATHERINE. — Sauf  votrc  honneur,  le  français  que  vous 
parlez  est  meilleur  que  l'anglais  que  je  parle. 

LE  ROI. — Non  pardieu,  Catherine,  cela  n'est  pas  vrai; 
mais  il  faut  avouer  que  nous  parlons  tous  deux,  voua 
ma  langue,  et  moi  la  vôtre,  on  ne  peut  pas  plus  faux, 
et  que  nous  sommes  bien  de  niveau  là-dessus.  Mais  en- 
fin, chère  Catherine,  entendez-vous  au  moins  assez  d'an- 
glais pour  comprendre  ceci  :  Peux-tu  m' aimer  ? 

CATHERINE. — C'est  co  que  jo  ne  puis  dire. 

LE  ROI. — Y  a-t-il  quelqu'un  de  vos  voisins,  Catherine 
qui  puisse  m'en  instruire?  Je  les  prierai  de  me  le  dire. 
— Allons,  je  sais  que  vous  m'aimez;  et  ce  soir,  quand 
vous  serez  retirée  dans  votre  cabinet,  vous  questionne- 
.rez  cette  dame  à  mon  sujet  :  et  je  sais  bien  encore,  Ca- 
therine, que  les  qualités  que  vous  aimerez  le  mieux  en 
moi  sont  celles  que  vous  priserez  le  moins  devant  elle. 

T.    VU.  *Ô 


226  HENRI  V. 

Mais,  chère  Catherine,  daigne  épargner  mes  ridicules, 
d'autant  plus,  aimahle  princesse,  que  je  t'aime  à  la  fu- 
reur. Si  jamais  tu  es  à  moi,  Catherine  (etj'ai  en  moi 
une  ferme  foi,  qui  me  dit  que  cela  sera),  comme  je  t'au- 
rai conquise  parla  victoire,  il  faut  que  tu  deviennes  une 
mère  féconde  de  bons  soldats.  Est-ce  que  nous  ne  pour- 
rons pas,  toi  et  moi,  entre  saint  Denis  et  saint  George, 
former  un  garçon,  moitié  français  et  moitié  anglais,  qui 
aille  un  jour  jusqu'à  Constanlinople  et  y  tire  la  barbe  du 
Grand-Turc  *.  Hem  !  que  dis-tu  à  cela,  ma  belle  fleur  de 
lis? 

CATHERINE. — Je  ne  sais  pas  cela. 

LE  ROI.— Non,  pas  à  présent;  c'est  dans  la  suite  que 
tu  le  sauras  :  mais  aujourd'hui  tenons-nous-en  à  la  pro- 
messe. Promettez-moi  donc  seulement,  belle  Catherine, 
que  de  votre  côté  vous  ferez  bien  votre  rôle  de  Fran- 
çaise, pour  former  un  tel  héritier;  et  pour  ma  moitié 
anglaise  du  rôle,  recevez  ma  parole,  foi  de  roi  et  de 
garçon,  que  je  saurai  m'en  acquitter.  Que  répondez-vous 
à  cela,  la  plus  belle  Calheriiu  du  monde,  ma  très-chère  et 
divine  déesse  ? 

CATHERINE. — Yoiir  majesté  hâve  fausse  french  enough  ta 
deceive  de  most  sage  demoiselle  dal  is  en  France  '. 

LE  ROI. — Oh!  fi  de  mon  mauvais  français!  Sur  mon 
honneur,  en  bon  anglais  je  t'aime,  chère  Catherine.  Je 
n'oserais  pas  faire  le  même  serment,  que  tu  m'aimes  et 
en  jurer  aussi  par  mon  honneur  :  cependant  le  frémis- 
sement de  mon  coeur  commence  à  me  flatter  qu'il  en  est 
quelque  chose,  malgré  le  peu  de  pouvoir  de  ma  figure. 
Je  maudis-en  ce  moment  l'ambition  de  mon  père;  c'était 
un  homme  qui  avait  la  tête  pleine  de  guerres  civiles, 
quand  il  m'a  engendré  :  voilà  pourquoi  j'ai  apporté  en 
naissant  cet  air  déterminé,  cet  aspect  d'acier  qui  fait 
que,  quand  je  veux  courtiser  les  dames ,  je  leur  fais 
peur;  mais  au  fond,  Catherine,  plus  je  vieillirai,  et  plus 

»  Les  Turcs  ne  se  sont  emparés  de  Constantinople  qu'en  l'aii- 
uée  1453,  et  il  y  avait  dtjà  trente-un  ans  que  Henri  était  mort. 
»  Dialogue  moitié  français,  moitié  anglais. 


ACTE    V,    SCÈNE    II.  227 

je  changerai  en  bien.  Ma  consolation  est  que  l'âge  (ce 
destructeur  de  la  beauté)  ne  saurait  enlaidir  ma  figure. 
Tu  m'auras,  si  tu  m'as,  dans  le  pire  état  où  je  puisse 
être  ;  et  si  tu  me  supportes,  tu  me  supporteras  de  mieux 
en  mieux.  Ainsi,  dis-moi  donc,  belle  Catherine,  veux-tu 
de  moi? — Mettez  de  côté  cette  rougeur  virginale  ;  décla- 
rez les  pensées  de  votre  cœur  avec  le  regard  décidé 
d'une  impératrice;  prenez-moi  par  la  main,  et  dites  : 
Henri  d'Angleterre,  je  suis  à  toi  ;  et  tu  n'auras  pas  plus  tôt 
enchanté  mon  oreille  de  cette  douce  parole,  que  je  te 
répondrai  à  haute  voix  :  Chère  Catherine,  l'Angleterre  est 
à  toi,  l'Irlande  est  à  toi,  et  Henri  Plantagcnct  est  à  toi;  et 
ce  Henri,  j'ose  le  dire  en  sa  présence,  s'il  n'est  pas  le 
meilleur  des  rois,  tu  le  trouveras  le  roi  des  bons  garçons. 
Allons,  répondez  en  musique  discordante;  carie  son  de 
votre  voix  est  une  musique,  et  c'est  votre  anglais  qui 
détonne.  Allons,  reine  des  reines,  belle  Catherine,  ouvre- 
moi  ton  cœur  quoique  en  mauvais  anglais  ;  dis,  veux-tu 
de  moi  ? 

CATHERINE. — C'est  comme  il  plaira  au  roi  mon  père. 

LE  ROI. — Oh  !  cela  lui  plaira,  Catherine,  celui  lui  plaira. 

CATHERINE. — Eh  bicu,  j'en  serai  contente  aussi. 

LE  ROI. — Oh!  cela  étant,  je  vous  baise  la  main,  et  je 
vous  nomme  ma  reine. 

CATHERINE. — Laissez,  mon  seigneur,  laissez,  laissez;  swr 
mon  honneur,  je  ne  souffrirai  pas  que  vous  abaissiez  votre 
grandeur  en  baisant  la  main  de  votre  indigne  serviteur»  : 
excusez-moi,  je  vous  suppHe,  mon  très-puissant  sei- 
gneur. 

LE  ROI. — Eh  bien,  je  vous  baiserai  donc  les  lèvres,  Ca- 
therine. 

CATHERINE. — Les  dumes  et  demoiselles  de  France  pour  être 
baisées  devant  leurs  nopces,  il  n'est  pas  la  coutume  de  France. 

LE  ROI.— Madame  mon  interprète,  que  dit-elle  ? 

ALIX.  —  Que  ne  pas  être  de  mode  par  les  ladies  de 
l'rance,  je  ne  sais  pas  dire  baisers  en  english. 

LE  ROI. — Baiser  ! 

ALIX.— Votre  Majesté  entendre  mieux  que  moi. 

LE  ROI. — Ce  n'est  pas  la  mode  des  filles  en  France  de 


228  HENRI  V. 

baiser  avant  d'être  mariées.  N'est-ce  pas  ce  qu'elle  a 
voulu  dire  ? 

ALIX. — Oui  vraiment. 

LE  ROI. — Oh!  Catherine,  les  vaines  modes  cèdent  à  la 
puissance  des  rois.  Ma  chère  Catherine,  nous  ne  sau- 
rions, vous  et  moi,  être  compris  dans  la  liste  vulgaire 
de  ceux  qui  doivent  se  soumettre  aux  usages  d'un  pays. 
C'est  nous,  Catherine,  qui  faisons  les  usages  ;  et  la  liberté, 
qui  marche  à  notre  suite,  ferme  la  bouche  à  la  censure, 
comme  je  veux,  pour  vous  punir  de  votre  attachement 
aux  petites  modes  de  votre  pays,  fermer  la  vôtre  par  \m 
baiser  :  ainsi,  de  la  complaisance....  et  de  bonne  grâce, 
je  vous  prie.  (//  l'embrasse.)  Vous  avez  un  charme  sur 
les  lèvres  !  La  seule  impression  de  leur  douce  ambroisie 
a  plus  d'éloquence  que  toutes  les  voix  du  conseil  de 
France,  et  elles  persuaderaient  bien  plus  vite  Henri 
d'Angleterre  qu'une  pétition  générale  des  monarques. 
Votre  père  vient  à  nous. 

(Entrent  le  roi  et  la  reine  de  France,  le  duc  de  Bour- 
gogne, Bedfort,  Glocester,  Exeter,  Westmoreland  et 
autres  seigneurs  anglais  et  français.) 

LE  DUC  DE  BOURGOGNE. — Dicu  garde  Votre  Majesté! 
Étiez-vous  là,  mon  cousin,  occupé  à  enseigner  l'anglais 
à  notre  princesse? 

LE  ROI. — Je  voulais  lui  enseigner,  mon  beau  cousin, 
combien  je  l'aime  ;  et  c'est  là,  je  vous  l'assure,  du  bon 
anglais. 

LE  DUC  DE  BOURGOGNE. — A-t-ellc  dcs  dispositions? 

LE  ROI. — Notre  langue  est  un  peu  dure,  cousin,  et  mon 
caractère  n'est  pas  doucereux  ;  de  sorte  que  n'ayant  pour 
moi  ni  la  voix,  ni  le  cœur  de  l'adulation,  je  n'ai  pas 
l'art  magique  de  conjurer  en  elle  l'esprit  d'amour,  de 
manière  à  l'engager  à  se  montrer  sans  voile  et  sous  ses 
traits  naturels. 

LE  DUC  DE  BOURGOGNE. — Pardounez  à  la  franchise  de 
ma  gaieté  si  je  vous  réponds  à  cela.  Si  vous  voulez  con- 
jurer en  elle,  il  vous  faut  faire  un  cercle  ;  si  vous  voulez 
conjurer  l'amour  en  elle  tel  qu'il  est,  il  faut  qu'il  pa- 
raisse nu  et  aveugle.  Or,  en  ce  cas,  pouvez- vous  blâmer 


ACTE  V,    SCÈNE   TI.  229 

une  jeune  fille  qui  n'a  encore  été  colorée  que  du  seul 
vermillon  de  la  pudeur  virginale,  si  elle  refuse  qu'on  lii 
présente  un  enfant  nu  et  aveugle?  C'était  là  sûrement, 
seigneur,  faire  une  dure  proposition  à  une  jeune  prin- 
cesse. 

LE  ROI.— Cependant,  tout  en  fermant  les  yeux,  elles  y 
consentent  toutes. 

LE  DUC  DE  BOURGOGNE.  —  Elles  sout  donc  excusables, 
seigneur,  puisqu'elles  ne  voient  pas  ce  qu'elles  font. 

LE  ROI. — Eh.  bien,  mon  cher  duc,  enseignez  donc  à  votre 
belle  cousine  à  consentir  de  fermer  les  yeux  pour  moi. 
LE  DUC  DE  BOURGOGNE. — Je  le  veux  bien,  seigneur,  si 
vous  voulez  lui  enseigner  à  comprendre  ce  que  je  vais 
dire.  Les  filles  sont  comme  les  mouches  qui,  pendant 
les  chaleurs  de  l'été,  sont  fières  et  rétives  ;  mais  une  fois 
la  Saint-Barthélémy  passée,  elles  semblent  aveugles, 
quoiqu'elles  aient  leurs  yeux  :  alors  elles  souffrent  qu'on 
les  touche,  tandis  qu'auparavant  elles  fuyaient  jusqu'aux 
regards. 

LE  ROI. — Le  sens  de  cela,  c'est  que  me  voilà  forcé  d'at- 
tendre le  temps  et  un  été  bien  chaud.  Enfin,  du  moins, 
je  puis  prendre  la  mouche,  votre  cousine,  et  la  faire 
consentir  à  être  aveugle. 

LE  DUC  DE  BOURGOGNE. — Gommc  restl'amour,  seigneui-, 
avant  d'aimer. 

LE  ROI. — Il  est  vrai  :  et  vous  avez  bien  des  grâces  à 
rendre  à  l'amour  sur  mon  aveuglement,  qui  m'empêche 
de  voir  un  si  grand  nombre  de  belles  villes  françaises,  à 
cause  d'une  belle  fille  de  France  qui  se  trouve  entre 
elles  et  moi. 

LE  ROI  DE  FRANCE. — Seigneur,  ce  n'est  qu'en  perspec- 
tive que  vous  voyez  ces  villes  :  elles  sont  devenues  au- 
tant de  pucelles  ;  car  elles  ont  toutes  une  ceinture  de 
murailles  vierges,  que  la  guerre  n'a  encore  jamais  for- 
cées. 
LE  ROI.— Catherine  sera-t-elle  ma  femme? 
LE  ROI  DE  FRANCE. — Oui,  commo  VOUS  le  désirez. 
LE  ROI. — Je  suis  satisfait.  Ainsi  ces  villes  pucelles  dont 
VOUS  parlez  peuvent  lui  rendre  grâce.  Si  la  beauté  vierge 


230  HENRI   V. 

qui  s'est  trouvée  sur  ma  route  s'oppose  à  l'accomplisse- 
ment de  mes  désirs  de  conquête,  elle  me  promet  de 
combler  mes  vœux  d'amour. 

LE  ROI  DE  FRANCE. — Nous  avons  conscnti  à  toutes  les 
conditions  raisonnables. 

LE  ROI. — Cela  est-il  vrai,  mes  lords  d'Angleterre? 

WESTMORELAND. — Le  roi  a  accordé  tous  les  articles  : 
d'abord  sa  fille,  et  ensuite  tout  le  reste,  dans  toute  la 
rigueur  des  termes. 

EXETER. — Il  n'y  a  qu'une  chose  à  laquelle  il  n'a  pas 
consenti  :  c'est  l'article  où  Votre  Majesté  demande  que 
le  roi  de  France,  ayant  l'occasion  d'écrire  au  sujet  de 
quelques  provisions  d'oiïices,  traite  Votre  Altesse  dans 
la  formule  suivante,  en  ajoutant  ces  termes  français  : 
Notre  très- cher  fils  Henri  d  Angleterre^  héritier  de  France; 
et  en  latin,  ainsi  :  Prxclarissimus  filius  noster  Henricus, 
Rex  Angliœ  et  hseres  Francise. 

LE  ROI  DE  FRANCE. — Cependant,  mon  frère,  je  ne  l'ai 
pas  si  fort  refusé,  que  si  vous  le  désirez  absolument,  je 
n'y  souscrive  encfore. 

LE  ROI. — En  ce  cas,  je  vous  prie,  d'amitié  et  en  bonne 
alliance,  de  laisser  cet  article  passer  avec  les  autres  :  et 
pour  conclusion,  donnez-moi  votre  fille. 

LE  ROI  DE  FRANCE. — Prenez-la,  mon  fils;  et,  de  son 
sang,  donnez-moi  des  enfants  qui  puissent  enfin  étein- 
dre la  haine  qui  a  si  longtemps  subsisté  entre  ces  deux 
royaumes,  rivaux  jaloux,  toujours  en  querelle,  et  dont 
les  rivages  mêmes  pâlissent  à  la  vue  du  bonheur  l'un  de 
l'autre.  Puisse  cette  union  établir  dans  leur  sein  l'har- 
monie et  une  paix  digne  de  deux  monarques  chrétiens  ! 
Puisse  la  guerre  ne  plus  présenter  jamais  son  épée  tirée 
entre  la  France  et  l'Angleterre  1 

TOUS  LES  SEIGNEURS. — Amen  ' 

LE  ROI.— A  présent,  chère  Catherine,  soyez  la  bien- 
venue. (A  l'assemblée.)  Et  soyez-moi  tous  témoins  qu'ici 
l'embrasse  mon  épouse  et  ma  reine. 

(Fanfares.) 

ISABELLE. — Que  Dicu,  le  premier  auteur  de  tous  les 
mariages,  confonde  en  un  seul  vos  deux  royaumes  et 


ACTE   V,    SCÈNE  II.  231 

VOS  deux  cœurs!  Comme  l'époux  et  l'épouse,  quoique 
deux  êtres  séparés,  n'en  font  plus  qu'un  par  l'amour, 
qu'il  règne  de  même  entre  la  France  et  l'Angleterre  une 
si  parfaite  union,  que  jamais  aucun  acte  malfaisant  ne 
l'altère.  Que  la  cruelle  jalousie,  qui  trouble  trop  souvent 
la  couche  des  mariages  fortunés,  ne  vienne  jamais  se 
glisser  dans  le  pacte  de  ces  royaumes,  pour  les  désunir 
par  un  divorce  fatal  !  que  l'Anglais  accueille  le  Français 
en  Anglais,  et  le  Français  l'Anglais  en  Français! — Dieu 
exauce  ce  vœu  ! 

TOUS  ENSEMBLE. — Qu'il  l'exaucc  ! 

LE  ROI. — Préparons-nous  pour  notre  hymen. — Ce  jour, 
duc  de  Bourgogne,  sera  celui  où  nous  recevrons  votre 
serment  et  celui  de  tous  les  pairs  pour  garants  de  notre 
union  :  ensuite  je  jurerai  ma  foi  à  Catherine  {s' adressant 
à  elle),  et  vous  me  jurerez  la  vôtre.  Et  puissent  tous  nos 
serments  être  fidèlement  gardés  et  suivis  du  bonheur  ! 

LE  CHOEUR. — Jusqu'ici  au  moyen  d'une  plume  grossière 
et  inhabile  notre  noble  auteur  a  poursuivi  son  histoire. 
Courbé  sous  le  poids  de  sa  tâche,  obligé  de  resserrer  dans 
un  champ  étroit  les  plus  grands  personnages,  et  de  ne 
montrer  que  par  intervalles  quelques  points  du  cours  de 
leur  gloire,  il  demande  votre  indulgence.  Henri,  cet 
astre  de  l'Angleterre,  n'a  vécu  que  peu  de  jours  ;  mais 
ce  court  espace,  il  l'a  rempli  d'une  gloire  immense.  La 
Fortune  avait  forgé  l'épée  avec  laquelle  il  conquit  le 
plus  beau  jardin  de  l'univers,  dont  il  laissa  son  fils  le 
maître  souverain.  Henri  YI,  couronné  dans  les  langes  de 
l'enfance  roi  de  France  et  de  l'Angleterre,  monta  après 
lui  sur  le  trône  ;  mais  tant  de  mains  embarrassèrent  les 
rênes  de  son  gouvernement,  qu'elles  laissèrent  échapper 
la  France,  et  firent  couler  le  sang  de  l'Angleterre.  Nous 
vous  avons  souvent  offert  ces  tableaux  sur  notre  théâtre  : 
daignez  donc  faire  à  celui-ci  un  accueil  favorable  '. 

'  Il  y  eut  une  pièce  composée  sur  le  même  sujet  (Henri  V)  vers 
le  temps  de  Shakspeare,  mais  on  ne  sait  pas  positivement  si  elle 
parut  avant  ou  après  son  Henri  V.  Il  paraît  cependant  assez  pro- 
bable qu'elle  est  antérieure.  Cette  pièce  anonyme  est  fort  couite 
et  très-médiocre. 

FIN    DU    CINQUIÈME    ET   DERNlhH   ACTE. 

T.    \ri  IS* 


HENRI    VI 


TRAGÉDIE 


PBEMIERE    PARTIE. 


jS^OTICE 


80»    LES     PREMIERE,     SECONDE    ET     TROISIEME     PARTIKfl 


DE  HENRI  VI 


Les  trois  parties  de  Henri  VI  ont  été,  parmi  les  ériiteurs  et  com- 
mentateurs de  Shakspeare,  un  sujet  de  controverse  qui  n'est  point  en- 
core éclairci,  ni  peut-être  même  épuisé;  plusieurs  d'entre  eux  ont 
pensé  que  la  première  de  ces  pièces  ne  lui  appartenait  en  aucune 
façon  ;  d'autres,  en  moindre  nombre,  lui  ont  aussi  disputé  l'invention 
originale  des  deux  dernières,  que,  selon  eux,  il  n'aurait  fait  que  re- 
toucher, et  dont  la  conception  primitive  appartiendrait  à  un  ou  à 
deux  autres  auteurs.  Aucune  des  trois  pièces  n'a  été  imprimée  du 
vivant  de  Shakspeare,  ce  qui  ne  prouve  rien,  car  il  en  est  de  même 
de  plusieurs  autres  omTages  dont  personne  ne  conteste  l'authenticité, 
mais  ce  qui  laisse  du  moins  toute  latitude  au  doute  et  à  la  dis- 
cussion. 

La  faiblesse  générale  de  ces  trois  compositions,  où  l'on  ne  trouve 
qu'un  petit  nombre  de  scènes  qui  rappellent  la  touche  du  maître,  ne 
serait  pas  non  plus  un  motif  sufDsant  pour  les  attribuer  à  une  autre 
main  que  la  sienne;  car,  dans  le  cas  où  elles  lui  appartiendraient,  ce 
seraient  ses  premiers  ouvrages  :  circonstance  qui  expliquerait  assez 
leur  infériorité,  du  moins  en  ce  qui  regarde  la  conduite  du  drame, 
la  liaison  des  scènes,  l'art  de  soutenir  et  d'augmenter  progressive- 
ment l'intérêt,  en  ramenant  toutes  les  diverses  parties  de  la  compo- 
sition à  une  impression  unique  qui  s'avance  et  s'accroît,  comme  le 
fleuve  grossit  à  chaque  pas  des  eaux  que  lui  envoient  les  divers  points 
de  rhorizuu.   Tel  est  en  etlet  le  caractère  de  Shakspeare  dans  ses 


236  NOTICE 

grandes  pompositions,  et  ce  qui  manque  essentiellement  aux  trois 
parties  de  Henri  VI,  surtout  à  la  première.  Mais  ce  qui  y  manque 
également,  ce  sont  les  défauts  de  Shakspeare,  cette  recherche,  cette 
emphase  auxquelles  il  n'a  pas  toujours  échappé  dans  ses  plus  beaux 
omTages,  résultat  presque  nécessaire  de  la  jeunesse  des  idées  qui, 
étonnées  pour  ainsi  dire  d'elles-mêmes,  ne  savent  comment  épuiser 
le  plaisir  qu'elles  trouvent  à  se  produire  ;  il  serait  étrange  quç  les 
premiers  essais  de  Shakspeare  en  eussent  été  exempts. 

Il  faut  cependant  distinguer  ici,  entreles  trois  parties  de  Henri  VI, 
ce  qui  concerne  la  première  à  laquelle  on  croit  que  Shakspeare  a 
été  presque  entièrement  étranger,  et  ce  qui  a  rapport  aux  deux 
autres  dont  on  ne  lui  dispute  que  l'invention  et  la  composition  ori- 
ginale, en  reconnaissant  qu'il  les  a  considérablement  retouchées. 
Voici  les  faits. 

En  1623,  c'est-à-dire  sept  ans  après  la  mort  de  Shakspeare,  parut 
la  première  édition  complète  de  ses  oemTes.  Quatorze  de  ses  pièces 
seulement  avaient  été  imprimées  de  son  vivant,  et  les  trois  parties  de 
Henri  F/ n'étaient  pas  du  nombre;  elles  parurent  en  1623,  dans 
l'état  où  on  les  donne  aujourd'hui,  et  toutes  trois  attribuées  à  Shak- 
speare, quoique  déjà,  à  ce  qu'il  paraît,  une  espèce  de  tradition  lui 
disputât  la  première.  D'un  autre  côté,  dès  l'an  4  600,  avaient  été  pu- 
bliées, sans  nom  d'auteur,  par  Thomas  Mellington,  libraire,  deux 
pièces  intitulées,  l'une  The  first  part  of  the  contention  of  the  two 
famous  fjiOuses  of  York  and  Lancaster,  wilh  the  dealh  of  the  good 
duke  Humphrey,  etc.';  l'autre:  The  true  tragedy  of  Richard  duke 
of  York  and  death  of  good  king  Henry  the  sixlh^.  De  ces  deux 
pièces^  l'une  a  servi  de  moule,  si  on  peut  s'exprimer  ainsi,  à  la  se- 
conde partie  de  Henri  VI,  l'autre  à  la  troisième.  La  marche  et  la 
coupe  des  scènes  et  du  dialogue  s'y  retrouvent  à  quelques  légères 
différences  près  ;  des  passages  entiers  ont  été  transportés  textuelle- 
ment des  pièces  originales  dans  celles  que  nous  a  données  Shak- 
speare sous  le  nom  de  Seconde  et  troisième  partie  de  Henri  VI.  La 
plupart  des  vers  ont  été  simplement  retouchés,  et  quelques-uns 
seulement,  en  assez  petit  nombre,  ont  été  entièrement  ajoutés. 

En  4  619,  c'est-à-dire  trois  ans  après  la  mort  de  Shakspeare,  ces 
deux  pièces  originales  furent  réimprimées  par  un  libraire  nommé 


*  La  première  partie  de  la  querelle  des  deux  fameuses  maison$ 
d'York  et  de  Lancaster,  avec  la  mort  du  bon  duc  Humphrey,  etc. 

'  La  vraie  tragédie  de  Richard,  duc  d'York,  et  la  mort  du  bon  roi 
Henri  VI. 


SUR   HENRI   VI.  237 

Parier,  et  cette  fois  avec  le  nom  du  poëte.  Dès  lors  s'établit  parmi 
les  critiques  l'opinion  qu'elles  appartenaient  à  Shakspeare,  et  de- 
vaient être  regardées,  soit  comme  une  première  composition  qu'il 
avait  lui-même  re\'ue  et  corrigée,  soit  comme  une  copie  imparfaite 
j)riseà  la  représentation,  et  livrée  en  cet  état  à  l'impression;  ce  qui 
arrivait  assez  souvent,  dans  ce  temps-là,  les  auteurs  étant  peu  dans 
l'usage  de  faire  imprimer  leurs  pièces.  Cette  dernière  opinion  a  été 
longtemps  la  plus  générale  ;  cependant  elle  ne  peut  guère  soutenir 
l'examen,  car,  comme  l'observe  M.  Malone,  celui  de  tous  les  com- 
mentateurs qni  a  jeté  le  plus  de  jour  sur  la  question,  un  copiste  mal- 
adroit retranche  et  estropie,  mais  il  n'ajoute  pas  ;  et  les  deux  pièces 
originales  contiennent  des  passages,  même  quelques  scènes  assez 
courtes,  qui  ne  se  retrouvent  plus  dans  les  autres.  D'ailleurs,  rien 
n'y  porte  l'empreinte  d'une  copie  mal  faite  ;  la  versification  en  est 
régulière,  le  style  en  est  seulement  beaucoup  plus  prosaïque  que  celui 
des  passages  qui  appartiennent  indubitablement  à  Shakspeare  :  d'où  il 
résulterait  que  le  copiste  aurait  précisément  omis  les  traits  les  plus 
frappants,  les  plus  propres  à  saisir  l'imagination  et  la  mémoire. 

Resterait  donc  seulement  la  supposition  d'une  première  ébauche, 
perfectionnée  ensuite  par  son  auteur.  Entre  les  preuves  de  détail 
qu'amasse  M.  Malone  contre  cette  opiuion,  et  qui  ne  sont  pas  toutes 
également  concluantes,  il  en  est  une  cependant  qui  mérite  d'être  prise  en 
considération,  c'est  que  les  pièces  originales  sont  évidemment  tirées  de 
la  chronique  de  Hall,  tandis  que  c'est  HoUinshed  qu'a  toujours  suivi 
Shakspeare,  ne  prenant  jamais  de  Hall  que  ce  qu'en  a  copié  Ilollin 
shed.  Il  n'est  pas  ^Taisemblable  que,  s'il  eût  puisé  dans  Hall  ses 
premiers  ou\Tages,  il  eût  ensuite  quitté  l'original  pour  le  copiste. 

Ces  deux  opinions  rejetées,  il  faut  supposer  que  Shakspeare  aurait 
emprunté  sans  scrupule,  à  l'ouNTage  d'un  autre,  le  ibnd  et  l'étolTe 
qu'il  aurait  ensuite  enrichis  de  sa  broderie;  ses  nombreux  emprunts 
aux  auteurs  dramatiipies  de  son  temps  rendent  celte  supposition 
très-facile  à  admettre,  et  voici  un  fait  qui,  dans  cette  occasion  spé- 
ciale, équivaut  presque  à  une  preuve  de  sa  légitimité.  Et  d'abord  il 
faut  savoir  que  les  deux  pièces  originales  imprimées  en  1600  exis- 
taient dès  1593,  car  on  les  trouve  à  cette  époque  enregistrées  sous 
le  même  titre^  et  avec  le  vom  du  même  libraire,  dans  les  registres 
du  stationer,  espèce  de  syndic  de  la  corporation  des  libraires,  im- 
primeurs, etc.,  patenté  par  le  gouvernement,  et  chargé  de  l'annonce 
des  ouvTages  destinés  à  l'impression.  Quelle  cause  relarda  jusqu'en 
1600  la  publication  de  ces  deux  pièces,  c'est  ce  qu'il  est  inutile  en 
ce  moment  de  discuter;  ma's  cette  oreuve  de  l'ancienneté  de  leur 


238  NOTICE 

existence  acquiert,  dans  la  question  qui  nous  occupe,  une  impor- 
tance assez  grande  par  le  passage  suivant  d'un  pamphlet  de  Greeni, 
auteur  très-fécond  mort  au  mois  de  septembre  1592.  Dans  ce  pam- 
phlet, écrit  peu  de  temps  avant  sa  mort,  et  imprimé  aussitôt  après, 
comme  il  Tavaitordonnépar  son  testament,  Green  adresse  ses  adieux 
et  ses  conseils  à  plusieurs  de  ses  amis,  littérateurs  comme  lui;robjel 
de  ses  conseils  est  de  les  détourner  de  travailler  pour  le  théâtre, 
s'ils  veulent  éviter  les  chagrins  dont  il  se  plaint.  Un  des  motifs  qu'il 
leur  donne,  c'est  l'imprudence  qu'il  y  aurait  à  eux  de  se  fier  aux 
acteurs;  car,  dit-il,  «  il  y  a  là  un  parvenu,  corbeau  paré  de  nos 
«  plumes,  qui,  avec  son  cœur  de  tigre  recouvert  d'une  peau  d'ac- 
«  teur^,  se  croit  aussi  habile  à  entier  {to  bombasle)  un  vers  blanc 
€  que  le  meilleur  d'entre  vous,  et  devenu  absolument  un  Johannes 
«  factotum,  est,  dans  sa  propre  opinion,  le  seul  shake-scene^  du 
«  pays.  »  Ce  passage  ne  laisse  aucun  doute  sur  les  emprunts  faits 
à  Green  par  Shakspoare  dès  1592;  et  comme  les  Henri  F/ sont  les 
seules  pièces  de  notre  poète  qu'on  croie  pouvoir  placer  avant  cette 
époque,  la  question  paraîtrait  à  peu  près  résolue;  en  même  temps 
que  la  citation  faite  par  Green,  à  cette  occasion,  d'un  vers  de  la 
pièce  originale,  prouverait  que  c'était  là  ce  qui  lui  tenait  au  cœur. 
Il  est  donc  assez  vraisemblable  que  Shakspeare,  acteur  alors  et  n'exer- 
çant encore  l'activité  de  son  génie  qu'au  profit  de  sa  troupe,  aura 
essayé  de  remettre  au  théâtre,  avec  plus  de  succès,  des  pièces  déjà 
connues,  et  dont  le  fond  lui  présentait  quelques  beautés  à  faire  va- 
loir. Les  pièces  appartenant  alors,  selon  toute  apparence,  aux  co- 
médiens qui  les  avaient  achetées,  l'entreprise  était  naturelle,  et  le 
succès  des  Henri  VI  aura  été  probablement  le  premier  indice  sur  la 
foi  duquel  un  génie  qui  ignorait  encore  ses  propres  forces  aura  osé 
s'élancer  dans  la  carrière. 

Pour  s'expliquer  ensuite  comment  Shakspeare,  reprenant  ainsi  en 
sous  oeuvre  ks  deux  pièces  dont  il  a  fait  la  seconde  et  la  troisième 
partie  de  Henri  VI,  n'aurait  pas  fait  le  même  travail  sur  la  pre- 
mière, il  suffirait  de  penser  que  cette  première  partie  était  alors  en 
possession  du  théâtre  avec  un  succès  assez  grand  pour  que  l'intérêt 
des  acteurs  n'y  demandât  aucun  changement.  Cette  supposition  est 

1  Green's  groat's  uwrih  of  with,  etc. 

»  Allusion  à  un  vers  de  l'ancienne  pièce  The  first  pari  of  the 
contentions,  etc. 

O  tyger's  heart  wrapt  in  a  woman'b  hide. 

•  Shake-scene  isecoue-scène),  pour  shakespear  (secoue-lance). 


SUR   HENRI   VI.  239 

appuyée  par  un  passage  d'un  pamphlet  de  Thomas  Nashe'  où  par- 
lant du  brave  Talbot:  «  Combien,  dit-il,  se  serait-il  réjoui  de  penser 
<•  qu'après  avoir  reposé  deux  cents  ans  dans  la  tombe,  il  triomphe- 
«  rait  de  nouveau  sur  le  théâtre,  et  que  ses  os  seraient  embaumés  de 
«  nouveau  (en  diflereutes  fois)  des  larmes  de  dix  mille  spectateurs 
«  au  moins,  qui  le  verraient  tout  fraîchement  blessé  dans  la  per- 
«  sonne  du  tragédien  qui  le  représente  !  «  Nashe,  intime  ami  de  Green, 
n'aurait  probablement  pas  parlé  sur  ce  ton  d'une  pièce  de  Shak- 
speare,  et  peut-être  est-ce  le  succès  même  de  cette  pièce  qui  aura 
engagé  Shakspeare  à  rendre  les  deux  autres  dignes  de  le  partager; 
mais,  dans  cette  supposition  même,  il  serait  difficile  de  ne  pas  croire 
que,  soit  avant,  soit  plus  tard,  Shakspeare  n'ait  pas  relevé,  par  quel- 
ques touches,  le  coloris  d'un  ouvrage  qui  n'avait  pu  plaire  à  ses 
contemporains  que  parce  que  Shakspeare  ne  s'était  pas  encore  mon- 
tré. Ainsi,  les  scènes  entre  Talbot  et  son  lils  doivent  être  de  lui,  ou 
bien  il  faudrait  croire  qu'avant  lui  existait,  en  Angleterre,  un  auteur 
dramatique  capable  d'atteindre  à  cette  touchante  et  noble  vérité 
dont  bien  peu,  après  lui,  ont  entrevu  le  secret.  Rien  n'est  plus  beau 
que  cette  peinture  des  deux  héros,  l'un  mourant,  l'autre  à  peine  né 
à  la  vie  des  guerriers  ;  le  premier,  rassasié  de  gloire,  et,  dans  son 
anxiété  paternelle,  occupé  de  sauver  plutôt  la  vie  que  l'honneur 
de  son  fils  ;  l'autre,  sévère,  inflexible,  et  ne  songeant  à  prouver  son 
affection  filiale  que  par  la  mort  qu'il  est  déterminé  à  chercher  auprès 
de  son  père,  et  par  le  soin  qu'il  aura  de  conserver  ainsi  l'honneur  de 
sa  race.  Cette  situation,  variée  par  toutes  les  alternatives  de  crainte 
et  d'espérance  que  peuvent  offrir  les  chances  d'une  bataille  où  le 
père  sauve  son  fils,  où  le  fils  est  ensuite  tué  loin  de  son  père,  offre 
presqu'à  elle  seule  l'intérêt  d'un  drame,  et  tout  porte  à  croire  que 
Shakspeare  ajouta  cet  ornement  à  une  pièce  que  son  étroite  con 
nexion  avec  celles  qu'il  avait  refaites  associait  pour  ainsi  dire  à  ses 
œuvres.  11  faut  remarquer  d'ailleurs  que  les  scènes  entre  Talbot  et 
son  filssont  presque  entièrement  en  vers  rimes,  ainsi  qu'il  s'en  trouve 
uo  grand  nombre  dans  les  ouvrages  de  Shakspeare,  tandis  que,  dans 
le  reste  de  la  pièce,  et  dans  les  deux  pièces  qui  paraissent  destinées 
à  lui  faire  suite,  il  ne  se  trouve  presque  aucune  rime.  La  scène  qui, 
dans  la  première  partie  de  Henri  VI,  en  contient  le  plus  est  celle  où 
l'on  voit  Morlimer  mourant  dans  sa  prison  ;  aussi  pourrait-on  penser 
qu'elle  a  reçu  au  moins  des  additions  de  la  main  de  Shakspeare  :  ces 
additions  et  quelques  autres  peut-être,  bien  qu'en  petit  nombre,  au- 

*  PUrce  pennyleas,  his  supplication  to  the  devil;  lc98. 


240  NOTICE 

ront  pu  fournir,  aux  éditeurs  de  1623,  une  raison  qui  leur  aura  para 
suffisante  pour  ranger,  au  nombre  des  ou\Tages  d'un  poëte  qui  avait 
tué  tous  les  autres,  une  pièce  qui  devait  tout  son  mérite  à  ce  qu'il 
y  avait  ajouté,  et  qui  se  joignait  d'ailleurs  nécessairement  à  deux 
autres  ouvrages  où  il  avait  trop  mis  du  sien  pour  qu'on  pût  les  re- 
trancher de  ses  œuvres. 

QuaiU  à  l'insertion  du  nom  de  Slialispeare  dans  l'édition,  donnée 
par  Pavier,  des  deux  pièces  originales,  il  est  aisé  de  l'expliqujer  par 
une  fraude  de  libraire,  fraude  extrêmement  commune  alors,  et  qui 
a  été  pratiquée  à  l'égard  de  plusieurs  omxages  dramatiques  com- 
posés sur  des  sujets  qu'avait  traités  Shakspeare,  et  qu'on  espérait 
vendre  à  la  faveur  de  son  nom.  Ce  qui  rend  la  chose  encore  plus 
vraisemblable,  c'est  que  cette  édition  est  srns  date,  bleu  qu'on  sache 
qu'elle  parut  en  1619,  ce  qui  pouvait  être  une  petite  habileté  du 
libraire  pour  laisser  croire  qu'elle  avait  paru  du  vivant  de  l'auteur 
dont  il  empruntait  le  nom. 

On  ignore  l'époque  précise  de  la  représentation  de  la  première 
partie  de  Henri  VI,  qui,  selon  Malone,  a  d'abord  porté  le  nom  de 
Pièce  historique  du  roi  Henri  VP.  Le  style  de  cette  pièce,  excepté 
ce  qu'on  peut  attribuer  à  Shakspeare,  porte  le  même  caractère 
que  celui  de  tous  les  ouvrages  dramatiques  de  cette  époque  qui  ont 
précédé  ceux  de  notre  poêle,  une  construction  grammaticale  fort 
irrégullère,  le  ton  assez  simple  mais  sans  noblesse,  et  la  versifica- 
tion assez  prosaïque.  L'intérêt,  assez  médiocre  quoique  la  pièce  offre 
un  grand  mouvement,  est  d'ailleurs  fort  diminué  pour  nous  par  la 
ridicule  et  grossière  absurdité  du  rôle  de  Jeanne  d'Arc,  qui  du  reste 
peut  nous  donner  l'idée  la  plus  exacte  du  sentiment  avec  lequel  les 
chroniqueurs  anglais  ont  écrit  l'histoire  de  cette  fille  héroïque,  et 
des  traits  sous  lesquels  ils  l'ont  représentée  :  en  ce  sens  la  pièce  est 
historique. 

La  seconde  partie  de  Henri  VI,  beaucoup  plus  intéressante  que 
la  première,  n'est  pas  conduite  avec  beaucoup  plus  d'art;  des  mono- 
logues y  sont  continuellement  employés  à  exposer  les  faits;  les  sen- 
timents s'expriment  dans  des  aparté.  Les  scènes,  séparées  par  des 
intervalles  considérables  (la  pièce  entière  renferme  un  espace  de  dix 
ans),  ne  présentent  entre  elles  aucun  lien;  on  n'y  aperçoit  aucun  de 
ces  efforts  que  Siiakspcare  a  faits,  dans  la  plupart  de  ses  autres  ou- 
vrages, pour  les  unir,  quelquefois  même  aux  dépens  de  la  vraii^em- 
blance;  et  comme  en  même  temps  rien  n'avertit  de  ce  qui  les  sépare, 

t  The  historical  play  ofkinq  Henri  the  sùcth. 


SUR   HENRI  VI.  241 

on  est  souvent  étonné  de  se  trouver,  sans  l'avoir  remarqué,  trans- 
porté à  des  années  de  distance  de  révénenient  qu'on  vient  de  voii 
finir.  Les  diverses  parties  de  la  pièce  ne  tiennent  pas  non  plus  essen- 
tiellement les  unes  aux  autres,  défaut  très-rare  dans  les  ouvrages 
incontestablement  reconnus  pour  être  de  la  main  de  Shakspeare 
Ainsi  l'aventure  de  Simpcox  est  absolument  hors  d'œuvre;  celle  de 
l'armurier  et  de  son  apprenti  ne  se  rattache  que  faiblement  au  sujet, 
et  les  pirates  qui  mettent  Sullolk  à  mort  ne  se  rattachent  en  rien  au 
reste  de  l'intrigue.  Quant  à  la  partie  des  caractères,  il  s'en  faut  de 
beaucoup  qu'elle  réponde  au  talent  ordinaire  de  Shakspeare;  on  ne 
peut  nier  qu'il  n'y  ait  du  mérite  dans  la  peinture  de  Henri,  ce 
prince  dont  les  sentiments  pieux  et  la  constante  bonté  parviennent 
presque  toujours  à  nous  intéresser  malgré  le  ridicule  de  cette  fai- 
blesse et  de  cette  pauvreté  d'esprit  qui  touchent  à  l'imbécillité  :  le 
rôle  de  Marguerite  est  assez  bien  soutenu  ;  mais  cet  excès  de  fausseté, 
envers  son  mari  sort  des  bornes  de  la  vraisemblance,  et  ce  n'est  pas 
Shakspeare,  du  moins  dans  son  bon  temps,  qui  eût  donné,  à  deux 
criminels  tels  que  Marguerite  et  Suflblk,  des  sentiments  aussi  ten- 
dres que  ceux  de  leur  dernière  entrevue.  Pour  Warwick  et  Salis> 
bury,  ce  sont  deux  caractères  sans  aucune  espèce  de  liaison,  et  im- 
possibles à  expliquer. 

Que  Shakspeare  soit  ou  non  l'auteur  de  la  pièce  intitulée  :  The 
(irst  contention^  etc.,  la  seconde  partie  de  Henri  VI  est  entièrement 
calquée  sur  cet  ouvrage.  Shakspeare  n'en  a  cependant  pris  textuel- 
lement qu'une  assez  petite  partie,  et  particulièrement  les  scènes  cou- 
pées en  dialogue  rapide,  comme  celle  de  l'aventure  de  Simpcox,  le 
combat  des  deux  artisans,  la  dispute  de  Glocester  et  du  cardinal  à  la 
chasse  ;  il  a  fait  peu  de  changements  dans  ces  morceaux,  ainsi  que 
dans  une  partie  de  la  révolte  de  Cade.  Cependant  cette  scène  d'un 
horrible  elfet,  où  l'on  voit  le  lord  Say  entre  les  mains  de  la  popu- 
lace, est    presque  entièrement  de   Shakspeare.  Quant  aux  discours 
un  peu  longs,  il  les  a  plus  ou  moins  retouchés,  et  la  plupart  mémo 
lui  appartiennent  entièrement,  comme  ceux  de  Henri  en  laveur  de 
(jlocester,  ceux  de  Marguerite  à  son  mari,  une  grande  partie  de  la 
défense  de    Glocester,   des  monologues  d'York,    et  presque  tout  le 
rôle  du  jeune  Clilford.  U  n'est  pas  difficile  d'y  reconnaître  la  main 
de  Shakspeare,  à  une  poésie   plus    hardie,    plus  brillante  d'inis^es, 
moins  exempte  peut-être  de  cet  abus  d'esprit  que  Shakspeare  ne  pa- 
raît pas  avoir  emprunté  aux  poêles  dramatiques  de  l'époque.    Du 
reste,  sauf  un  certain   nombre  d'anachronisnies  communs  à  tous  les 
ouvrages  de  .Shakspeare,  celui-ci  est   assez  fidèle  à  l'histoire,  et  la 
T.  vil.  'G 


242  NOTICE 

lecture  des  chroniques  a  donné,  en  ce  temps,  aux  auteurs  de  pièces 
historiques  un  caractère  de  vérité  et  des  moyens  d'intérêt  que  les 
hommes  supérieurs  peuvent  seuls  tirer  des  sujets  d'invention. 

La  troisième  partie  de  Henri   VI  comprend  depuis  le  printemps 
de  l'année  '1433  jusqu'à  la  fin  de  l'année  1471,  c'est-à-dire  un   es- 
pace d'environ  seize  ans,  pendant  lesquels  ont  été  livrées  quatorze 
batailles  qui,  selon  un  compte  probablement  très-exagéré,  ont  coûté  la 
vie  à  plus  de  quatre-vingt  mille  combattants.  Aussi  le  sang  ellesmorts 
ne  sont-ils  pas  épargnés  dans  cette  pièce,  bien  que,  de  ces  quatorze 
batailles,  on  n'en  voie  ici  que  quatre,  auxquelles  l'auteur  a  eu  soin 
de  rapporter  les   prmcipaux  faits  des    quatorze  combats:  ces  faits 
sont,  pour  la  plupart,    des    assassinats  de  sang-froid  accompagnes 
de  circonstances  atroces,  quelquefois  empruntées  à  l'histoire,  quel- 
quefois ajoutées  par  l'auteur  ou  les  auteurs.  Ainsi  la  circonstance 
du  mouchoir  trempé  dans  le  sang  de  PiutlanJ,  et  donné  à  son  père 
York  pour  essuyer  ses  larmes,  est  purement  d'invention  ;  le  carac- 
tère de  Richard  est  également  d'invention    dans  celle  pièce  et  dans 
la  précédente.   Richard   était   beaucoup  plus  jeune  que  son  frère 
Rutland  dont  on  l'a  fait  l'aîné,  et  il  ne  peut  avoir  eu  aucune  part 
aux  événements  sur  lesquels  se  fondent  les  deux  pièces;  son  carac- 
tère y  est  d'ailleurs  bien    annoncé  et  bien  soutenu.  Celui  de  Mar- 
guerite ne  se  dément  point  ;  et  celui  de  Henri,  à  travers  les  progrès 
de  sa  faiblesse  et  de  son  imbécillité,   laisse  encore   apercevoir  de 
temps  en  temps  ces  sentiments  doux  et  pieux  qui  ont  jeté  sur  lui  de 
l'inlérèt  dans  la  première  partie.    Ces  portions  de  son  rôle  appar- 
tiennent entièrement  à  Shakspeare,  ainsi  que  la  plus  grande  partie 
des  médilalions  de  Henri    pendant  la  bataille  de  Towlon,  son  dis- 
cours au  lieutenant  de  la  Tour,  sa  scène  avec  des  gardes-chasse,  etc.; 
ces    morceaux    ne    se    trouvent   point    ou    sont    à    peine  indiqués 
dans  la    pièce  originale.   H    est   aisé   de  reconnaître  les  passages 
ajoutés,  car  ils  se  distinguent  par  un  charme  et  une  naïveté  d'images 
que  n'offre  nulle  part  ailleurs  le  style  de  l'ouvrage  original.  Quelque- 
fcis  aussi  les  endroits  retouchés  par  Shakspeare,  soit  sur  son  ouvrage, 
soit  sur  celui  d'un  autt-e,  se  font  remarquer  par  la  recherche  d'esprit 
qui  lui  est  familière,  et  qui  n'est  pas  ici  compensée  par  celte  consé- 
quence et  cette  cohérence  des  images  qui,  dans  ses  bons  ouvrages 
accompagnent  presque   toujours  ses  subtilités.  C'est  ce  qu'on  peut 
reniarquer,  par  exemple,  dans  les  regrets  de  Richard  sur  la  mort 
de  son  père;  il  serait  dillicile  de  les  atlribuor  à  d'autres  qu'à  Shak- 
speare, tant    ils   portent  son   empreinte;  mais   il   serait  égaleuu'jil 
dilïiùle  de  les  attribuer  à   ses  mcillcin-s  temps,  et  leur  iuiperl'eclio.'». 


SUR  HENRI   Vl.  243 

pourrait  servir  encore  à  prouver  que  les  trois  parties  de  Henri  VI, 
telles  que  nous  les  avons  aujourd'hui,  nous  oIFrent,  non  pas  Sliak- 
speare  corrigé  par  lui-même  dans  la  maturité  de  son  talent,  mais 
Siiakspeare  employant  le  premier  essai  de  ses  forces  à  corriger  les» 
ou\Tages  des  autres.  11  a  au  reste  beaucoup  moins  retouché  cette 
pièce-ci  que  la  précédente,  qui  probablement  lui  a  paru  plus  digne 
de  ses  efforts;  excepté  le  discours  de  Marguerite  avant  la  bataille  de 
Tewksbury,  une  partie  de  la  scène  d'Edouard  avec  lady  Gray,  et 
quelques  autres  passages  peu  importants,  on  n'en  peut  guère  ajouter 
d'autres  à  ceux  qui  ont  déjà  été  cités  comme  appartenant  entière- 
ment à  l'ouvrage  corrigé.  La  plus  grande  partie  de  la  pièce  originale 
y  est  textuellement  reproduite;  on  y  retrouve  de  même  le  décousu 
qui  a  pu  frapper  dans  la  première  et  la  seconde  partie.  Les  hor- 
reurs  accumulées  dans  celle-ci  ne  laissent  pas  d'être  peintes  avec 
une  certaine  énergie,  mais  bien  éloignée  de  cette  vérité  profonde 
que,  dans  ses  beaux  omTages,  Shakspeare  a  su,  pour  ainsi  dir. 
tirer  des  entiailles  mêmes  de  la  nature. 


HENRI  VI 


TRAGEDIE 


PREHISRE      PARTIB 


PERSONNAGES 


LE  ROI  HENRI  VI. 

LE  DUC  DE  GLOCESTER,  oncle  du 

roi,  et  protecteur. 
LE  DUC  DE  BEDFORD,  oncle  du 

roi,  et  régent  de  France. 
THOMAS    DE     BEA  (FORT,    duc 

d'Exeter,  prand-oncle  du  roi. 
HENRI    DE    BEAUFORT.     grand- 
oncle  du  roi.  évêque  de  Winchester 

et  ensuite  cardinal. 
JEAN    DE    BEAUFORT,    duc    de 

Somerset. 
RICHARD  PLANTAGENET,  fils  aîné 

de  Richard,  premièrement  comte  de 

Cambridge,  ensuite  duc  d'York. 
LE  COMTK  DE  WARWICK. 
LE  CO.MTE  DE  SALISBURY. 
LE  COMTE  DE  SUFFOLK. 
LORD    TALBOT,   ensuite  comte  de 

Shrewsbury. 
JEAN  TALBOT.  son  fils. 
ED.MOND   MORTIMER,    comte   des 

Marches. 
LE  GEOLIER  DE  MORTIMER. 
UN  HOMME  DE  LOI. 
SIR  JEAN  FA.STOLFFE. 
SIR  WILLIAM  LUCY. 
SIR  WILLIAM  GL.4NSDALE. 
SIR  THOMAS  GARGRAVE. 
WOODVILLE,  lieutenant  de  la  Tour 

de  Londres. 
LE  LORD  MAIRE  de  Londres. 

La  scène  est  tantôt  en  An 


VERNO>f,  de    la   rose   blanche,    oo 

faction  d'York. 
B.ASSET,  de  la  rose  rouge,  ou  faction 

de  Lancastre. 
CH .ARLES,    dauphin,  depuis  roi  de 

France. 
RENE,  duc  d'Anjou,  et  roi  titulaire  de 

Naples. 
LE  DUC  DE  BOORGOGNE. 
LE  DUC  D'ALENÇON. 
LE  BATARD  D  ORLÉANS. 
LE  GOUVERNEUR  DE  PARIS. 
LE  .MAITRE  CANONNIER  de  lavillt 

d'OrJeans,  et  son  fils. 
LE  GENER.AL  des  troupes  françaises 

à  Bordeaux. 
UN  SERGFNT  français. 
UN  PORTIER. 
UN  VIEUX  BERGER, pèrede  Jeanne 

d'Arc,  la  Piicelle. 
MARGUERITE,    fille   de    René,   et 

ensuite  femme  de  Henri  VI,  et  reine 

d'Angleterre. 

JEANNE,  la  Pucelle,  dite  communé- 

pient  Jeanne  d'Arc. 
DÉ-MON.S  aux  ordres  de  la  Pucelle. 
LA  CO.MTE SSE  D'AUVERGNE. 
Lords,  gardiens  de  la  tour,  HÉRAnxs, 

CAPITAINES,  SOLDATS,  COURRIERS,  KT 
AUTRES  SUIVANTS,  TANT  ANGLAIS  QUB 
FRANÇAIS. 

gleterre,  tantôt  en  France. 


ACTE    PREMIER 


SCÈNE  I 

Abbaye  de  Westminster. 

Marche  funèbre.  Le  corps  du  roi  Hevri  V,  découvert,  erpotè 
solennellement,  entouré  des  DUCS  DE  BEDFORD  DE 
GLOCESTER  ET  D'EXETER,  DU  COMTE  DE  WAR- 
WICK, DE  L'EVÉQUE  DE  WINCHESTER,  DE  HÉ- 
RAUTS, ETC. 

BEDFORD. — Que  les  cieux  soient  tendus  de  noir!  que  le 
jour  cède  à  la  nuit  !  comètes,  qui  amenez  les  révolutions 


T.    VII. 


m* 


240  HEXRI  VT. 

dans  les  siècles  et  les  Etats,  secouez  dans  le  firmament 
vos  tresses  de  cristal,  et  châtiez-en  les  étoiles  rebelles 
qui  ont  conspiré  la  mort  de  Henri,  de  Henri  V,  trop  il  lus 
tre  pour  qu'il  vécût  longtemps  !  Jamais  l'Angleterre  n"a 
perdu  un  si  grand  roi. 

GLOCESTER. — Avaut  lui ,  l'Angleterre  n'avait  jamais  eu 
de  roi.  Il  avait  de  la  vertu  et  méritait  de  commander. 
Son  épée,  quand  il  la  brandissait,  éblouissait  les  yeux 
de  ses  éclairs.  Ses  bras  s'ouvraient  plus  largement  que 
les  ailes  du  dragon  :  ses  yeux,  quand  ils  étincelaient  du 
feu  de  la  colère,  étourdissaient,  repoussaient  plus  sûre- 
ment ses  ennemis  que  le  soleil  du  midi  lançant  ses  brû- 
lants rayons  sur  leurs  visages.  Que  dirais-je?  Ses  exploits 
sont  au-dessus  des  récits.  Jamais  il  n'a  levé  son  bras 
qu'il  n'ait  conquis. 

EXETER. — Nous  portoHS  le  deuil  avec  du  noir;  pour- 
quoi ne  le  portons-nous  pas  avec  du  sang?  Henri  est 
mort  et  ne  revivra  jamais.  Nous  entourons  un  cercueil 
de  bois,  et  nous  honorons  de  notre  glorieuse  présence 
la  honteuse  victoire  de  la  mort,  comme  des  captifs  en- 
chaînés à  un  char  de  triomphe.  Oui  accuserons-nous? 
maudirons-nous  les  astres  du  malheur  qui  ont  ainsi 
conspiré  la  ruine  de  notre  gloire  ?  ou  faut-il  croire  que 
les  rusés  enchanteurs  et  magiciens  français  épouvantés 
auront,  par  des  vers  magiijues,  amené  sa  perte? 

WINCHESTER. — C'était  un  roi  chéri  du  Roi  des  rois.  Le 
terrible  jour  du  jugement  ne  sera  pas  si  terrible  pour 
les  Français  que  l'était  sa  vue.  Il  a  livré  les  batailles  du 
Dieu  des  armées  :  ce  sont  les  prières  de  l'Église  qui  assu- 
raient ses  succès. 

GLOCESTER.—  L'Église?  Où  est-elle?  Si  les  ministres  de 
l'Église  n'avaient  pas  prié,  le  fil  de  ses  jours  ne  se  serait 
pas  usé  si  vite.  Vous  n'aimez  qu'un  prince  efféminé,  que 
vous  puissiez  gouverner  comme  un  jeune  écolier. 

WINCHESTER. — GloccsieF,  quoi  que  nous  aimions,  tu 
es  protecteur  de  l'Angleteire,  et  tu  aspires  à  gouverner 
le  prince  et  le  royaume  ;  ta  femme  est  hautaine  :  elle 
exerce  sur  toi  plus  d'empire  que  Dieu  ou  les  ministres 
de  la  religion  n'en  pourraient  jamais  avoir. 


ACTE    I,    SCÈNE   I  2'i7 

GLOCESTER.— Ne  uomme  point  la  religion,  car  tu  aimes 
la  chair  :  et,  dans  tout  le  cours  de  l'année,  tu  ne  vas 
jamais  à  l'église,  si  ce  n'est  pour  prier  contre  tes  enne- 
mis. 

BEDFORD.  — Cessez,  cessez  ces  querelles,  et  tenez  vos 
esprits  en  paix. — Marchons  vers  l'autel. — Hérauts,  sui- 
vez-nous.— Au  heu  d'or,  nous  offrirons  nos  armes,  puis- 
que nos  armes  sont  mutiles  à  présent  que  Henri  n'est 
plus. — Postérité,  attends-toi  à  des  années  malheureuses: 
tes  enfants  suceront  les  larmes  des  veux  de  leurs  mères, 
notre  ile  nourrira  ses  fils  de  douleurs  et  de  pleurs,  et 
il  ne  restera  que  les  femmes  pour  pleurer  les  morts.  0 
Henri  V ,  j  "invoque  ton  ombre  !  fais  prospérer  ce  royaume  : 
préserve-le  des  troubles  civils  ;  lutte  dans  les  cieux  con- 
tre les  astres  ses  ennemis;  et  ton  âme  sera  au  firmament 
une  constellation  bien  plus  glorieuse  que  celle  de  Jules 
César,  ou  la  brillante 

(Entre  un  messager.} 

LE  MESSAGER. — Salut  à  VOUS  tous,  liouorables  lords.  Je 
vous  apporte  de  France  de  tristes  nouvelles  de  pertes, 
de  carnage  et  de  déroute.  La  Guyenne,  la  Champagne, 
Reims,  Orléans,  Rouen,  Gisors,  Paris,  Poitiers,  sont  ab- 
solument perdus. 

REDFoun. — Qu'oses-tu  dire,  homme,  devant  le  corps 
de  Henri  ?  Parle  bas,  ou  la  perte  de  ces  grandes  villes 
lui  fera  briser  son  cercueil,  et  il  se  lèvera  du  sein  de  la 
mort. 

GLOCESTER.  —  Paris  perdu?  Rouen  perdu?  Si  Henri 
était  rappelé  à  la  vie,  ces  nouvelles  lui  feraient  de  nou- 
veau rendre  l'âme. 

EXETER.— Et  comment  les  avons-nous  perdus?  Quelle 
trahison.... 

LE  MESSAGER. — Aucuue  traliison,  mais  disetted'hommes 
et  d'argent.  Voici  ce  que  murmurent  entre  eux  les  sol- 
dats :  «  Que  vous  fomentez  ici  différentes  factions  ;  et  que, 
'  tandis  qu'il  faudrait  mettre  en  mouvement  une  armée 
et  combattre,  vous  disputez  ici  sur  le  choix  de  vos  géné- 
raux. L'un  voudrait  traîner  la  guerre  à  peu  de  frais; 
Vautre  voudrait  voler  d'un  vol  rapide,  et  manque  d'ailes. 


2i8  HENRI  VI. 

Un  troisième  est  d'avis  que,  sans  aucune  dépense,  on 
peut  obtenir  la  paix  avec  de  belles  et  trompeuses  pa- 
roles. »  Réveillez-vous,  réveillez-vous,  noblesse  d'Angle- 
terre !  Que  la  paresse  ne  ternisse  pas  l'honneur  que  vous 
avez  récemment  acquis!  Les  fleurs  de  lis  sont  arrachées 
de  vos  armes,  et  la  moitié  de  l'écusson  d'Angleterre  est 
cjupée. 

EXETER, — Si  nous  manquions  de  larmes  pour  ce  con- 
voi funèbre,  ces  nouvelles  les  appelleraient  par  torrents. 

BEDFORD. — C'est  moi  qu'elles  regardent  :  je  suis  régent 
de  France. — Donnez-moi  mon  armure  ;  je  vais  combattre 
pour  ressaisir  la  France. — Loin  de  moi  ces  honteux  vê- 
tements de  deuil!  Je  veux  que  les  Français  aient,  non 
point  des  yeux,  mais  des  blessures  pour  pleurer  leurs 
malheurs  un  moment  interrompus. 

(Entre  un  autre  messager.) 

LE  DEUXIÈME  MESSAGER. — Milords,  lisez  ces  lettres  pleines 
de  revers.  La  France  entière  s'est  soulevée  contre  les 
Anglais,  excepté  quelques  petites  villes  de  nulle  impor- 
tance. Le  dauphin  Charles  a  été  couroimé  roi  à  Reims  : 
le  bâtard  d'Orléans  s'est  joint  ù.  lui.  René,  duc  d'Anjou, 
épouse  son  parti  :  le  duc  d'Alençon  vole  se  ranger  à  ses 
Nîùtés. 

EXETER. — Le  dauphin  couronné  roi!  Tous  volent  à 
iui!  Oh!  où  fuir  pour  cacher  notre  honte? 

GLOCESTER. — Nous  uc  fuirons  que  vers  nos  ennemis. 
Bcdford,  si  tu  temporises,  j'irai,  moi,  faire  cette  guerre. 

BEDFORD. — Glocester,  pourquoi  doutes-tu  do  mon  ar- 
deur? J'ai  déjà  levé  dans  mes  pensées  une  armée  qui 
inonde  déjà  la  France. 

(Entre  un  troisième  messager.) 

LE  TROisiÈ.ME  MESS.\GER. — Mcs  respcctables  lords,  pour 
ajouter  encore  aux  larmes  dont  vous  arrosez  le  cercueil 
du  roi  Henri,  je  dois  vous  instruire  d'un  fatal  combat 
livré  entre  l'intrépide  Talbot  et  les  Français. 

WINCHESTER. — Comiueiit?  où  Talbot  a  vaincu,  n'est-ce 

pas? 

LE  TROISIÈME  MESS.vGER. — Oh  uon  !  OÙ  lord  Talbot  a  été 
défait  :  je  vais  vous  en  raconter  les  détails.  Le  10  août 


ACTE   I,    SCENE   V.  249 

dernier,  ce  redoutable  lord,  se  retirant  du  siège  d'Or- 
léans, ayant  à  peine  six  mille  soldats,  s'est  vu  enveloppé 
et  attaqué  par  vingt-trois  mille  Français;  il  n'a  pas  eu  le 
temps  de  ranger  sa  troupe  :  il  manquait  de  pieux  à  pla- 
cer devant  ses  archers;  faute  de  pieux,  ils  ont  arraché 
des  haies  des  bâtons  pointus,  et  les  ont  fichés  en  terre,  à 
la  hâte  et  sans  ordre,  pour  empêcher  la  cavalerie  de  fon- 
dre sur  eux.  Le  combat  a  duré  plus  de  trois  heures  ;  et 
le  vaillant  Talbot,  avec  son  épée  et  sa  lance,  a  fait  des 
miracles  au-dessus  de  la  pensée  humaine;  il  envoyait 
par  centaines  les  ennemis  aux  enfers,  nul  n'osait  lui 
faire  face.  Ici,  Là,  partout,  il  frappait  avec  rage  :  les 
Français  criaient  que  c'était  le  diable  en  armes.  Tous 
restaient  immobiles  d'étonnement  et  les  yeux  fixés  sur 
lui.  Ses  soldats,  animés  par  son  courage  indomptable, 
ont  crié  tous  ensemble  :  Talbot!  Talbot/  et  se  sont  préci- 
pités  au  fort  de  la  mêlée.  De  ce  moment  la  victoire  était 
décidée  si  sir  Jean  Fastolffe  n'avait  joué  le  rôle  d'un 
lâche.  Il  était  dans  l'arrière-garde  et  placé  sur  les  der- 
nières lignes,  avec  ordre  de  le  suivre  et  de  le  soutenir; 
mais  il  a  fui  lâchement  sans  avoir  frappé  un  seul  coup. 
De  là  la  défaite  générale  et  le  carnage.  Ils  ont  été  enve- 
loppés par  leurs  ennemis  :  un  lâche  Wallon,  pour  faire 
sa  cour  au  dauphin,  a  frappé  Talbot  au  dos  avec  sa 
lance;  Talbot,  que  toute  la  France,  avec  toutes  ses  forces 
d'élite  assemblées,  n'avait  pas  osé  une  seule  fois  envi- 
sager en  face. 

BEDFORD. — Talbot  cst-il  tué?  Je  me  tuerai  alors  moi- 
même,  pour  me  punir  de  vivre  oisif  ici  dans  le  luxe  et 
la  mollesse,  tandis  qu'un  si  brave  général,  manquant 
de  secours,  est  trahi  et  livré  à  ses  lâches  ennemis. 

LK  TROISIÈME  MESSAGER. — Oli  !  uou,  il  vit  ;  mais  il  est 
prisonnier,  et  avec  lui  le  lord  Scalcs  et  le  lord  Hungre- 
ford.  La  plupart  des  autres  ont  été  massacrés  ou  pris. 

BEDFORD. — Il  n'est  point,  pour  le  délivrer,  de  rançou 
que  je  ne  sois  déterminé  à  payer.  Je  précipiterai  le  dau- 
phin, la  tète  la  première,  en  bas  de  son  trône,  et  sa  cou- 
ronne sera  la  rançon  de  mon  ami  :  j'échangerai -quatre 
de  leurs  seigneurs  contre  un  de  nos  lords. — Adieu,  mes- 


2o0  HENRI    VI, 

sieurs,  je  cours  à  ma  tEiche.  Il  faut  que  j'aille  sans  délai 
allumer  des  feux  de  joie  en  France,  pour  célébrer  la  fête 
de  notre  grand  saint  Georges.  Je  prendrai  avec  moi  dix 
mille  soldats,  dont  les  sanglants  exploits  ébranleront 
l'Europe. 

LE  TROISIÈME  MESSAGER. — Vous  en  auricz  besoin,  car 
Orléans  est  assiégé  :  l'armée  anglaise  est  affaiblie  et  im- 
puissante. Le  comte  de  Salisbury  sollicite  des  renforts, 
et  c'est  avec  peine  .qu'il  empêche  ses  soldats  de  se  mu- 
tiner ;  car  ils  sont  bien  peu  pour  contenir  tant  d'enne- 
mis. 

EXETER. — Lords,  souvenez-vous  des  serments  que  vous 
avez  faits  à  Henri,  ou  d'accabler  le  dauphin,  ou  de  le  ra- 
mener sous  le  joug  de  l'Angleterre. 

BEDFORD. — Je  m'en  souviens,  et  je  prends  ici  congé  de 
vous  pour  aller  faire  mes  préparatifs. 

(Il  sort.) 

GLOCESTER. — Je  vais  me  rendre  en  toute  hâte  à  la  Tour 
pour  visiter  l'artillerie  et  les  munitions,  et  ensuite  pro- 
clamer roi  le  jeune  Henri. 

EXETER. — Moi,  je  vais  à  Ellham,  où  est  le  jeune  roi; 
je  suis  son  gouverneur  particulier,  et  je  verrai  là  à 
prendre  les  meilleures  mesures  pour  sa  sûreté. 

{Il  sort.) 

WINCHESTER. — CliacuH  ici  a  son  poste  et  ses  fonctions; 
moi,  je  suis  laissé  à  l'écart,  il  ne  reste  rien  pour  moi. 
Mais  je  ne  veux  pas  être  longtemps  un  serviteur  sans 
place.  Je  me  propose  de  tirer  le  roi  d'Eltham,  et  de  m'as- 
seoir  au  premier  rang  sur  le  gouvernail  de  l'Etat. 

(Il  sort.) 

SCÈNE  II 

En  France,  devant  Orl(''an3. 

Entrent  CHARLES,  avec  ses  troupes,  ALENÇON,  RENÉ 

et  autres. 

CHARLES. — Le  véritable  cours  de  Mars  n'est  pas  plus 
connu  aujourd'hui  sui  la  terre  qu'il  ne  l'est  dans  les 


ACTE   I,    SCÈNE   vï.  251 

cieux.  Dernièrement  il  brillait  pour  les  Anglais;  main- 
tenant nous  sommes  vainqueurs,  et  c'est  à  nous  qu'il 
sourit.  Quelles  villes  un  peu  importantes  dont  nous  ne 
soyons  les  maîtres  ?  Nous  sommes  ici  paisiblement  éta- 
blis près  d'Orléans  :  les  Anglais  affamés ,  comme  de 
pâles  fantômes,  nous  assiègent  à  peine  une  heure  dans 
le  mois. 

ALENÇON. — Ils  n'ont  point  ici  leurs  tranches  de  bœuf 
gras  :  il  faut  que  les  Anglais  soient  repus,  comme  leurs 
mules,  et  qu'ils  aient  leur  sac  de  nourriture  lié  à  la  bou- 
che ;  autrement  ils  ont  aussi  piteuse  mine  que  des  rats 
noyé&. 

RENÉ.— Faisons  lever  le  siège  :  pourcpioi  vivons-nous 
ici  paresseusement?  Talbot  est  pris,  lui  que  nous  étions 
accoutumés  à  craindre  :  il  ne  reste  plus  de  chef  que  cet 
écervelé  de  Sahsbury  ;  il  peut  dépenser  son  ûel  en  vaines 
fureurs  :  il  n'a  ni  hommes  ni  argent  pour  faire  la 
guerre. 

CHARLES. — Sonnez,  sonnez  l'alarme.  Fondons  sur  eux; 
sauvons  l'honneur  des  Français  jadis  mis  en  déroute. — 
Je  pardonne  ma  mort  à  celui  qui  me  tuera,  s'il  me  voit 
fuir  ou  reculer  d'un  pas.  {Ils  sortent.  On  sonne  Valarme. 
— Mêlée. — Ensuite  une  retraite.)  (Rentrent  Charles,  Alençon 
et  René.)  Qui  vit  jamais  telle  chose?  Quels  hommes  ai-je 
donc?  des  chiens,  des  poltrons,  des  lâches!  Je  n'aurais 
jamais  fui  s'ils  ne  m'avaient  abandonné  au  milieu  de 
mes  ennemis. 

RENÉ. — Salisbury  tue  en  désespéré. — Il  combat  comme 
un  homme  lassé  de  la  vie.  Les  autres  lords,  en  lions 
affamés,  fondent  sur  nous  comme  sur  une  proie  que  leur 
montre  la  faim. 

ALENÇON. — Froissart,  un  de  nos  compatriotes,  rapporte 
que  l'Angleterre  n'enfantait  que  des  Rolands  et  des  Oli- 
viers sous  le  règne  d'Edouard  III.  Le  fait  est  encore  plus 
vrai  de  nos  jours,  car  elle  n'envoie  pour  combattre  que 
des  Samsons  et  des  Goliaths.  Un  contre  dix  !  De  grands 
coquins  maigres  et  eillanqués  !  qui  aurait  jamais  cru 
qu'ils  eussent  tant  de  courage  et  d'audace  ? 

CHARLES. — Abandonnons  cette  ville  !  Ce  sont  des  for- 


2o2  HENRI   VI. 

cenés,  et  la  faim  les  rendra  encore  plus  acharnés.  Je  les 
connais  de  vieille  date  :  ils  arracheront  les  remparts 
avec  leurs  dents  plutôt  que  d'abandonner  le  siège, 

RENÉ. — Je  crois  que,  par  quelque  étrange  invention, 
par  quelque  sortilège,  leur?  armes  sont  ajustées  pour 
frapper  sans  relâche,  comme  des  battants  de  cloche;  au- 
trement, ils  ne  pourraient  jamais  tenir  aussi  longtemps. 
— Si  l'on  suit  mon  avis,  nous  les  laisserons  ici 

ALENÇox. — Soit  ;  laissons-les. 

(Entre  le  bâtard  d'Orléans.} 

LE  BATARD. — Où  cst  le  dauphiu  ?  J'ai  des  nouvelles 
pour  lui. 

LE  DAUPHIN. — Bâtard  d'Orléans,  sois  trois  fois  le  bien- 
venu. 

LE  BATARD. — Il  me  scmblc  que  vos  regards  sont  tristes, 
votre  visage  pâle.  Est-ce  la  dernière  défaite  qui  vous  a 
fait  ce  mal  ?  Ne  vous  découragez  pas  :  le  secours  est  pro- 
che :  j'amène  ici  avec  moi  une  jeune  et  sainte  fille,  qui, 
dans  une  vision  que  le  Ciel  lui  a  envoyée,  a  reçu  l'ordre 
de  faire  lever  cet  ennuyeux  siège  et  de  chasser  les  An- 
glais de  France.  Elle  possède  l'esprit  de  prophétie  bien 
mieux  que  les  neuf  Sibylles  de  Rome.  Elle  peut  raconter 
le  passé  et  l'avenir.  Dites,  la  ferai-je  entrer?  Croyez-en 
mes  paroles  :  elles  sont  certaines  et  infaillibles. 

CHARLES. — Allez,  faites-la  venir.  {Le  bâtard  sort.)  Mais, 
pour  éprouver  sa  science,  René,  prends  ma  place  et  fais 
le  dauphin.  Interroge-la  fièrement  ;  que  tes  regards 
soientsévères.  Par  cette  ruse,  noussonderonssonhabileté. 

(Entrent  la  Pucelle,  le  bâtard  d'Orléans  et  autres.) 

RENÉ. — Belle  fille,  est-il  vrai  que  tu  veux  exécuter  ces 
étonnants  prodiges? 

LA  PUCELLE.— René,  espères-tu  me  tromper? — Où  est 
le  dauphin?— Sors,  sors,  ne  te  cache  plus  là  derrière.  Je 
te  connais  sans  t'avoir  jamais  vu.  Ne  sois  pas  étonné, 
rien  n'est  caché  pour  moi.  Je  veux  l'entretenir  seul  et 
en  particulier. — Retirez-vous,  seigneurs,  et  laissez-nous 
un  moment  à  part. 

RENÉ.— Elle  débute  hardiment, 

(Ils  s'éloignent.) 


ACTE    I,    SCÈNE   II.  553 

tA  pucELLE.— Dauphin,  je  suis  née  fille  d'un  berger; 
mon  esprit  n'a  été  exercé  dans  aucune  espèce  d'art.  Il  a 
plu  au  Ciel  et  à  Notre-Dame-de-Grâce  de  jeter  un  regard 
sur  mon  obscure  condition.  Un  jour  que  je  gardais  mes 
tendres  agneaux,  exposant  mon  visage  aux  rayons  brû- 
lants du  soleil,  la  mère  de  Dieu  daigna  m 'apparaître;  et, 
dans  une  vision  pleine  de  majesté,  elle  me  commanda 
de  quitter  ma  basse  profession,  et  de  délivrer  mon  pays 
de  ses  calamités  :  elle  me  promit  son  assistance  et  me 
garantit  le  succès.  Elle  daigna  se  révéler  à  moi  dans 
toute  sa  gloire.  J'étais  noire  et  basanée  auparavant;  les 
purs  rayons  de  lumière  qu'elle  versa  sur  moi  me  douè- 
rent de  cette  beauté  que  vous  voyez.  Fais-moi  toutes 
les  questions  que  tu  pourras  imaginer,  et  je  répondrai 
sans  préparation  ;  essaye  mon  courage  dans  un  combat, 
si  tu  l'oses,  et  tu  verras  que  je  surpasse  mon  sexe.  Sois 
certain  de  ceci  :  tu  seras  heureux  si  tu  me  reçois  pour 
ton  compagnon  de  guerre. 

CHARLES. — Tu  m'as  étonné  par  la  hauteur  de  ton  dis- 
cours. Je  ne  veux  que  cette  preuve  de  ton  mérite  ;  tu 
lutteras  avec  moi  dans  un  combat  singulier  :  si  tu  as 
l'avantage,  tes  paroles  sont  vraies  ;  autrement  je  te  re- 
fuse ma  confiance. 

LA  PLXELLE. — Je  suis  prête.  Voilà  mon  épée  à  la  pointe 
affilée,  ornée  de  chaque  côté  de  cinq  fleurs  de  lis.  Je  l'ai 
choisie  dans  le  cimetière  de  Sainte-Catherine  en  Tou- 
raine,  parmi  un  amas  de  vieilles  armes. 

CHARLES, — Viens  donc  :  par  le  saint  nom  de  Dieu!  je 
ne  crains  aucune  femme. 

LA  PUCELLE. — Et  moi,  tant  que  je  vivrai,  je  ne  fuirai 
jamais  devant  un  homme. 

(Ils  combattent.) 

CHARLES.  — Arrête,  arrête;  tu  es  une  amazone  :  tu  com- 
bats avec  l'épée  de  Débora. 

LA  PUCELLE. — La  mère  du  Christ  me  seconde;  sans 
elle,  je  serais  trop  faible. 

CHARLES. — Quelle  que  soit  la  main  qui  te  secoure,  c'est 
toi  qui  dois  me  secourir.  Un  désir  ardent  consume  mon 
âme  ;  tu  as  vaincu  à  la  fois  et  ma  force  et  mon  cœur. 


2o4  HENRI   Vî. 

Siiblime  Pucelle,  si  tel  est  ton  nom,  permets  que  je  sois 
ton  serviteur  et  non  pas  ton  souverain  :  c'est  le  dauphin 
de  France  qui  te  conjure  ainsi. 

LA  PUCELLE. — Je  uo  dois  céder  à  aucun  vœu  d'amour, 
^;ar  ma  vocation  a  été  consacrée  d'en  haut.  Quand  j'au- 
rai chassé  tes  ennemis  de  ces  lieux,  je  songerai  alors  à 
une  récompense. 

CHARLES. — En  attendant,  jette  un  regard  de  bouté  sur 
ton  esclave  dévoué. 

REKÉ,  en  dedans  de  la  tente  avec  Alcncon. — Monseigneur, 
il  me  semble,  a  un  long  entretien. 

ALENÇON. — >;'eu  doutez  pas  :  il  sonde  cette  femme  en 
tout  sens  ;  autrement  il  n'aurait  pas  prolongé  à  ce  point 
la  conférence. 

RENÉ. — Le  dérangerons-nous,  puisqu'il  ne  garde  au- 
cune mesure? 

ALENÇON. — Il  prend  peut-être  des  mesures  plus  pro- 
fondes que  nous  ne  savons  :  les  femmes  sont  de  rusées 
tentatrices  avec  leur  langue. 

RENÉ. — Mon  prince,  où  étes-vous?  Quel  objet  vous  oc- 
cupe si  longtemps?  Abaii  donnerons-nous  Orléans,  ou  non? 

LA  PUCELLE. — Non,  nou,  vous  dis-je,  iniidéles  sans  foi! 
Combattez  jusqu'au  dernier  soupir  :  je  serai  votre  sauve- 
garde. 

CHARLES.— Ce  qu'elle  dit,  je  le  confirmerai  :  nous  com- 
battrons jusqu'à  la  fin. 

LA  PUCELLE. — Jo  suis  destinée  à  être  le  fléau  des  An- 
glais. Cette  nuit  je  ferai  certainement  lever  le  siège. 
Puisque  je  me  suis  engagée  dans  celte  guerre,  comptez 
sur  un  été  de  la  Saint-Martin,  sur  les  jours  de  l'alcyon. 
La  gloire  est  comme  un  cercle  dans  Tonde  ;  il  ne  cesse 
de  s'élargir  et  de  s'étendre,  jusqu'à  ce  qu'à  force  de 
s'étendre  il  s'évanouisse.  La  mort  de  Henri  est  le  terme 
où  finit  le  cercle  des  Anglais  ;  toutes  les  gloires  qu'il 
renfermait  sont  dispersées.  Je  suis  maintenant  comme 
cet  orgueilleux  vaisseau  qui  portait  César  et  sa  fortune. 

CHARLES. — Si  Mahomet  était  inspiré  par  une  colombe  ', 

t  Mahomet  avait,  disent  les  traditions   arabes,    une  colombe 


ACTE   î,    SCÈNE   III.  255 

tu  l'es  donc,  toi,  par  un  aigle.  Ni  Hélène,  la  mère  du 
grand  Constantin ,  ni  les  filles  de  saint  Philippe  *  ne  t'éga- 
lèrent jamais.  Brillante  étoile  de  Vénus,  descendue  sur 
la  terre,  par  quel  culte  assez  respectueux  pourrai -ia 
t'adorer? 

-  ALENÇON. — Abrégeons  les  délais,  et  faisons  lever  h» 
siège. 

RENÉ. — Femme,  fais  ce  qui  est  en  ton  pouvoir  pour 
sauver  notre  honneur.  Chasse-les  d'Orléans,  et  immor- 
talise-toi. 

CHARLES. — Nous  allous  en  faire  l'essai.  Allons,  mar- 
chons à  l'entreprise.  Si  sa  promesse  est  trompeuse,  je 
De  crois  plus  à  aucun  prophète. 

(Ils  sortent.) 


SCENE  III 

Londres.  —  Colline  devant  la  Tour, 

Entre  LE  DUC  DE  GLOCESTER  qui  s'approche  des  portes 
de  la  Tour,  avec  ses  gens  vêtus  de  bleu. 

GLOCESTER. — Je  viens  pour  visiter  la  Tour  :  je  crains 
que  depuis  la  mort  de  Henri  il  ne  s'y  soit  commis  quel- 
que larcin.  Où  sont  donc  les  gardes,  qu'on  ne  les  trouve 
pas  à  leur  poste  ?  Ouvrez  les  portes  :  c'est  Glocester  qui 
vous  appelle. 

PREMIER  GARDE. — Qui  frappe  ainsi  en  maître? 

PREMIER  SERVITEUR  DE  GLOCESTER. — G'est  le  noble  duc 
de  Glocester. 

DEUXIÈME  GARDE. — Qui  quo  ce  soit,  vous  ne  pouvez  en- 
trer ici. 

qu'il  nourrissait  avec  des  grains  de  blé  qui  tombaient  de  son 
oreille  ;  quand  elle  avait  faim  elle  se  posait  sur  l'épaule  de  Ma- 
homet, et  introduisait  son  bec  dans  l'oreille  de  son  maître  pour 
y  chercher  sa  nourriture.  Mahomet  disait  alors  à  ses  sectateurs 
que  c'était  le  Saint-Esprit  qui  venait  le  conseiller. 

•  Les  quatre  filles  de  Philippe  dont  il  est  fait  mention  dans  les 
A.ctes  des  apôtres,  et  qui  avaient  le  don  de  prophétie 


256  HENRI   VI, 

DEUXIÈME   SERVITEUR   DE  GLOCESTER. — MisérableS,  GSt-Ce 

ainsi  que  vous  répondez  au  lord  protecteur  ? 

PREMIER  GARDE. — QwB  Dieu  protége  le  protecteur  :  voilà 
notre  réponse.  Nous  n'agissons  que  d'après  nos  ordres. 

GLOCESTER.  —  Qui  VOUS  Ics  a  donués?  Quelle  autre 
volonté  que  la  mienne  doit  commander  ici  ?  Il  n'est 
point  d'autre  protecteur  du  royaume  que  moi.  {A  ses 
geiis.)  Forcez  ces  portes  :  je  serai  votre  garant.  Me 
laisserai-je  jouer  de  la  sorte  par  de  vils  esclaves? 

(Les  gens  de  Glocester  cherchent  à  forcer  les  portes. 

w^ooDviLLE,  en  dedans. — Quel  est  ce  bruit?  Qui  sont 
ces  traîtres? 

GLOCESTER. — Lieutenant,  est-ce  vous  dont  j'entends  la 
voix?  Ouvrez  les  portes  :  c'est  Glocester  qui  veut  entrer. 

wooDviLLE. — Patience,  noble  duc;  je  ne  puis  ouvrir. 
Le  cardinal  de  Winchester  le  défend  :  j'ai  reçu  de  lui 
Tordre  exprès  de  ne  laisser  entrer  ni  toi  ni  aucun  des 
tiens. 

GLOCESTER. — Lâchc  WoodviUe,  tu  le  préfères  à  moi, 
cet  arrogant  Winchester,  ce  prélat  hautain  que  Henri, 
notre  fou  roi,  ne  put  jamais  supporter?  Tu  n'es  ami  ni 
de  Dieu  ni  du  roi.  Ouvre  les  portes,  ou  dans  peu  je  te 
fais  chasser  de  la  Tour. 

PREMIER  SERVITEUR    DE    GLOCESTER. — OuvrCZ  ICS    porteS 

au  lord  protecteur.  Nous  les  enfoncerons  si  vous  n'obéis- 
sez pas  à  l'instant. 

(Entre  Winchester  suivi  de  ses  gens  en  habits  jaunâtres  *) 

WINCHESTER. — Eh  bien,  ambitieux  Humfroi,  que  veut 
dire  ceci  ? 

GLOCESTER. — Vil  prêtro  tondu ,  est-ce  toi  qui  com- 
mandes qu'on  me  ferme  les  portes? 

WINCHESTER. — Oui,  c'est  moi,  traître  d'usurpateur,  tu 
n'es  point  le  protecteur  du  roi  ou  du  royaume. 

GLOCESTER. — Retire -toi,  audacieux  conspirateur,  toi 
qui  machinas  le  meurtre  de  notre  feu  roi,  toi  qui  vends 


•  C'était  la  couleur  des  vêtements  des  huissiers  dans  les  cours 
ecclésiastiques;  le  jaune  était  aussi  à  cette  époqun  une  couleut 
de  deui).  comme  le  noir. 


ACTE   I,    SCÈNE   III.  2oT 

aux  filles  de  mauvaise  vie  des  indulgences  qui  leur  per- 
mettent le  péché.  Je  te  bernerai  dans  ton  large  chapeau 
de  cardinal,  si  tu  t'obstines  dans  cette  insolence. 

WINCHESTER. — Reiire-toi  toi-même  ;  je  ne  reculerai  pas 
d'un  pied.  Que  ceci  soit  la  colline  de  Damas;  et  toi,  sois 
le  Gain  maudit;  égorge  ton  frère  Abel,  si  tu  veux. 

GLOCESTER. — Je  ne  veux  pas  te  tuer,  mais  te  chasser; 
je  me  servirai,  pour  Remporter  d'ici,  de  ta  robe  d'écar- 
lato,  comme  on  se  sert  des  langes  d'un  enfant. 

wi.N'CHESTER. — Fais  ce  que  tu  voudras;  je  te  brave  en 
face. 

GLOCESTER. — Quoi  !  je  serai  ainsi  bravé  et  insulté  en 
face!  Aux  armes,  mes  gens,  en  dépit  des  privilèges  de  ce 
lieu;  les  habits  bleus  contre  les  habits  jaunes.  Prêtre, 
défends  ta  barbe.  {Glocester  et  ses  gens  altaqucnt  Vévêque.) 
Je  veux  te  l'allonger  d'un  pied  et  te  souffleter  d'impor- 
tance; je  foulerai  aux  pieds  ton  chapeau  de  cardinal,  en 
dépit  du  pape  et  des  dignités  de  l'Église  ;  je  te  traînerai 
en  tons  sens  par  les  oreilles. 

WINCHESTER. — Gloccster,  tu  répondras  de  cette  insulto 
devant  le  pape. 

GLOCESTER.  —  Oison  de  Winchester! — Je  crie  —  unf 
corde!  une  corde!  chassez-les  d'ici  à  coups  de  corde.— 
Pourquoi  les  laissez-vous  encore  là? — Je  te  chasserai 
d'ici,  loup  couvert  d'une  peau  d'agneau. — Hors  d'ici  les 
habits  jarmes  !  hors  d'ici,  hypocrite  en  écarlate  ! 

(Il  se  fait  un  grand  tumulte.  Au  milieu  du   désordre  entrent  le 
maire  de  Londres  et  ses  officiers.) 

LE  MAIRE.— Fi,  milords!  vous,  magistrats  suprêmes, 
troubler  ainsi  outrageusement  la  paix  publique  ! 

GLOCESTER. — Paix,  lord  maire  :  tu  ne  connais  pas  les 
outrages  que  j'ai  essuyés.  Ce  Beaufort,  qui  ne  respecte 
ni  Dieu  ni  le  roi,  a  ici  usurpé  la  Tour  à  son  usage. 

WINCHESTER,  du  malrc. — Tu  vois  ici  Glocester,  l'en- 
nemi des  citoyens,  un  homme  qui  propose  toujours  la 
guerre,  et  jamais  la  paix;  imposant  à  vos  libres  trésors 
d'énormes  tributs  ;  cherchant  à  renverser  la  rehgion, 
sous  prétexte  qu'il  est  le  protecteur  du  royaume.  Et  il 
voudrait  ici  enlever  de  la  Tour  l'armure  et  l'appareil  de 

X.  vu.  17 


2o8  HENRI  V:„ 

la  majesté,  pour  se  couronner  roi,  et  faire  disparaître  le 
prince. 

GLOCESTER. — Je  ne  te  répondrai  pas  par  des  mots,  mais 
par  des  coups. 

(Leurs  gens  s'attaquent  de  nouveau.) 

LE  MAIRE. — Dans  cette  rixe  tumultueuse,  il  ne  me  reste 
que  la  ressource  d'une  proclamation  à  haute  voix. — 
Officier,  avance,  et  parle  aussi  haut  que  tu  le  pourras. 

l'officier. — Vous  tous,  gens  de  toute  classe,  quiètes 
ici  assemblés  en  armes,  contre  la  paix  de  Dieu  et  du  roi, 
nous  vous  ordonnons  et  commandons,  au  nom  de  Sa  Ma- 
jesté, de  vous  retirer  chacun  dans  vos  maisons,  et  de  ne 
porter,  manier,  ni  employer  désormais  aucune  épée, 
arme  ou  poignard  sous  peine  de  mort. 

GLOCESTER. — Cardinal,  je  ne  veux  pas  enfreindre  la  loi  : 
mais  nous  nous  rencontrerons,  et  nous  nous  explique- 
rons à  loisir. 

WINCHESTER. — Oui,  Glocester,  nous  nous  rencontre- 
rons, et  il  t'en  coûtera  cher,  sois-en  sûr;  j'aurai  le  sang 
de  ton  cœur  pour  ce  que  tu  as  fait  là  aujourd'hui. 

LE  MAIRE. — Je  vais  assembler  le  peuple,  si  vous  différez 
de  vous  retirer. — Ce  cardinal  est  plus  hautain  que  Satan. 

GLOCESTER. — Maire,  adieu.  Ce  C[ue  tu  fais,  tu  as  droit 
de  le  faire. 

WINCHESTER. — Exécrablo  Glocester,  veille  sur  ta  tête; 
car  je  prétends  l'avoir  avant  peu.  (ils  sortent.) 

LE  MAIRE,  à  SCS  officievs. — Veillez  à  ce  qu'on  quitte  ce 
lieu,  et  ensuite  nous  nous  retirerons. — Grand  Dieu  !  est- 
il  possible  que  des  nobles  nourrissent  de  pareilles  haines? 
Pour  moi  je  ne  combats  pas  une  fois  dans  quarante  ans. 

(Il  sort  avec  ses  yCicicrs.) 

SCÈNE   IV 

France.  —  Devant  Orléans. 

Entrent,   sur    les    remparts,    LE     MAITRE    CANONNIER 
D'ORLÉANS  ET  SON  FILS. 

LE  CANONNIER. — Mou  garçou,  tu  sais  commeni;  Orléans 


ACTE    I,    SCÈNE    IV.  259 


est  assiégé,  et  comment  les  Anglais  ont  emporté  les  fau- 
bourgs ? 

LE  FILS. — Je  le  sais,  mon  père,  el  j'ai  souvent  tiré  sur 
eux  :  mais,  malheureux  que  je  suis,  chaque  fois  j'ai 
manqué  mon  coup. 

LE  CANONNiER. — A  présent  tu  ne  le  manqueras  pas. 
Suis  mes  avis.  Je  suis  mai  Ire  cauonnier  en  chef  de  cette 
ville;  il  faut  que  je  fasse  quelque  chose  pour  me  faire 
tien  venir.  Les  espions  du  prince  m'ont  informé  que  les 
Anglais,  hien  retranchés  dans  les  faubourgs,  pénètrent 
par  une  secrète  grille  de  fer  dans  la  tour  que  tu  vois  là- 
has,  pour  dominer  la  ville,  et  découvrir  de  là  comment 
ils  pourront,  avec  le  plus  d'avantage,  nous  mettre  en 
péril,  soit  par  leur  artillerie,  soit  par  un  assaut.  Pour 
faire  cesser  cet  inconvénient,  j'ai  dirigé  contre  cette 
tour  une  pièce  de  cahbre,  et  j'ai  veillé  ces  trois  jours 
entiers  pour  tâcher  de  les  apercevoir.  Toi,  mon  garçon, 
prends  ma  place,  et  veille  à  ton  tour,  car  je  ne  puis 
rester  plus  longtemps  à  ce  poste.  Si  tu  aperçois  quelque 
Anglais,  cours  et  viens  me  l'annoncer;  tu  me  trouveras 
chez  le  gouverneur. 

(Il  sort.) 

LE  FILS. — Mon  père,  ne  vous  inquiétez  pas  :  je  n'irai 
pas  vous  déranger  si  je  puis  les  découvrir. 

(Les  lords  Salisbury  et  Talbot,  sir  Guillaume  Glansdale,  sir  Thomas 
Gargrave  etautres  paraissent  sur  la  plate-for-me  d'une  tour.; 

SALISBURY. — Talbot,  ma  vie,  ma  joie,  de  retour  ici  !  Et 
comment  t'a-t-on  traité  tant  que  tu  as  été  prisonnier?  Et 
par  quels  moyens  as-tu  obtenu  d'être  relâché  ?  Fais» 
moi  ce  récit,  je  t'en  conjure,  ici  sur  le  plateau  de  cotte 
tour. 

TALBOT. — Le  duc  de  Bedford  avait  un  prisonnier  qu'on 
appelait  le  brave  seigneur  Ponton  de  Saintrailles  :  j'ai 
été  échangé  contre  lui.  Mais  auparavant  ils  avaient 
voulu,  par  mépris,  me  troquer  contre  un  homme  d'armec 
bien  plus  ignoble  :  moi,  je  l'ai  refusé  avec  dédain  et  co- 
lère, et  j'ai  demandé  la  mort  plutôt  que  d'être  estimé  i, 
si  vil  prix.  Pmfm  j'ai  été  racheté  comme  je  le  désirais.... 
Mais,  oh!  la  pensée  du  traître  Fastolffe  me  déchire  L 


HENEl  YI. 

cœur  :  je  Texécuterais  de  mes  propres  mains,  si  je  le 
tenais  en  ce  moment  en  ma  puissance. 

SALisBURY. — Mais  tu  ne  me  dis  pas  comment  tu  as  été 
traité. 

TALBOT. — Accablé  de  brocards,  d'insultes  et  d'épithètes 
ignominieuses.  Ils  m'ont  exposé  sur  la  place  publique 
d'un  marché,  pour  servir  de  spectacle  à  tout  le  peuple  : 
«  Voilà,  disaient-ils,  la  terreur  des  Français,  l'épouvan- 
tail  qui  etîraye  nos  enfants.  »  Alors  je  me  suis  dégagé 
des  officiers  qui  me  conduisaient,  et  avec  mes  ongles 
j'arrachais  les  pierres  du  pavé,  pour  les  lancer  aux  spec- 
tateurs de  mon  opprobre.  Mon  air  menaçant  a  fait  fuir 
les  autres.  Personne  n'osait  approcher,  craignant  une 
mort  soudaine.  Ils  ne  me  croyaient  pas  assez  en  sûreté 
dans  des  murs  de  fer.  Telle  était  la  terreur  que  mon 
nom  avait  répandue  parmi  eux,  qu'ils  s'imaginaient  que 
je  pourrais  briser  des  barres  d'acier,  et  mettre  en  pièces 
des  poteaux  de  diamant.  Aussi  avais-je  une  garde  des 
fusiliers  les  plus  adroits  qui  se  promenaient  à  toute  mi- 
nute autour  de  moi;  et  si  je  bougeais  seulement  de  mon 
lit,  aussitôt  ils  me  couchaient  en  joue,  prêts  à  me  tirer 
au  cœur. 

SALISBURY. — Je  suis  au  supplice  d'entendre  les  tour- 
ments que  tu  as  essuyés;  mais  nous  en  serons  bien  ven- 
gés. Maintenant  c'est  l'heure  du  souper  à  Orléans  :  ici, 
au  travers  de  cette  grille,  je  peux  compter  chaque 
homme,  et  voir  comment  les  Français  fortifient  leurs 
remparts.  Allons  les  observer  :  cette  vue  te  récréera.  Sir 
Thomas  Gargrave,  et  voas,  sir  Guillaume  Glansdale,  je 
veux  savoir  positivement  votre  5, vis  sur  le  lieu  où  ii 
nous  convient  le  mieux  de  diriger  notre  batterie. 

GARGRAVE. — Je  pense  que  c'est  à  la  porte  du  nord,  car 
c'est  là  que  se  tiennent  les  nobles. 

GLANSDALE. — Et  moi,  ici,  au  boulevard  du  pont. 

TALBOT. — Autant  que  je  puis  vuir,  il  faut  atTamer  cette 
ville,  et  l'allaiblir  de  plus  en  plus  par  de  légères  escar- 
mouches. 

(Un  coup  de  canon  part  des  remparts   de   la  ville;  Salisbury  -t 

tiargrave  tumbent.J 


I 
I 


ACTE    I,    SCÈNE    IV.  261 

SALiSBURY. — 0  Dieu,  aie  pitié  de  nous,  misérables  pé- 
cheurs ! 

GARGRAVE. — 0  Dieu,  ais  pitié  de  moi,  malheureux  que 
je  suis  ! 

TALBOT. — Quel  est  ce  coup  qui  vient  si  soudainement 
traverser  nos  projets? — Parle,  Salisbury...,  si  tu  peux 
parler  encore.  Quelle  est  ta  blessure,  modèle  de  tous  les 
guerriers?  Oh  !  un  de  tes  yeux  et  ta  joue  emportés!  Tour 
maudite  !  Maudite  et  fatale  main,  qui  as  machiné  ce  coup 
terrible!  Salisbury,  vainqueur  dans  treize  batailles!  lui 
qui  forma  Henri  V  à  la  guerre!  Tant  que  sonnait  une 
trompette,  ou  (lue  battait  un  tambour,  son  épée  ne  ces- 
sait de  frapper  sur  le  champ  de  bataille. — Respires-tu 
encore,  Salisbury?  Si  tu  n'as  pas  de  voix,  il  te  reste  du 
moins  un  œil  que  tu  peux  lever  vers  le  Ciel,  pour  im- 
plorer sa  miséricorde.  Le  soleil  embrasse  l'univers  d'un 
seul  regard.  Ciel,  ne  fais  grâce  à  aucun  mortel,  si  Sahs- 
bury  ne  l'obtient  pas  de  toi. — Enlevez  son  corps  :  je  vais 
vous  aider  à  l'ensevelir.  Et  toi,  Gargrave,  respires-tu 
encore?  Parle  à  Talbot  :  regarde-le. — Salisbury,  console 
ton  âme  par  cette  pensée  :  tu  ne  mourras  point  tant 
que....  Il  me  fait  signe  de  la  main,  et  me  sourit  comme 
s'il  me  disait  :  «  Quand  je  ne  serai  plus,  souviens-toi  de 
me  venger  sur  les  Français. — Plantagenet,  je  te  le  pro- 
mets :  comme  Néron,  je  jouerai  du  luth  en  contemplant 
l'incendie  de  leurs  villes.  {Un  coup  de  tonnerre,  ensuite 
une  alarme.)  Quoi  est  ce  tumulte?  Que  signifie  ce  va- 
carme dans  les  cieux?  D'où  viennent  cette  alarme  et  ce 
bruit  ? 

(Entre  un  messager.) 

LE  MESSAGER. — Milord,  milord  :  les  Français  ont  ras- 
semblé leurs  troupes.  Le  dauphin,  avec  une  certaine 
Jeanne  la  Pucelle...,  une  sainte  prophélesse  qui  vient  de 
se  manifester  tout  nouvellement,  arrive  à  la  tête  d'une 
grande  armée  pour  faire  lever  le  siège. 

(Ici  Salisbury  pousse  un  gL'inissement.) 

TALBOT. — Ecoutez,  écoulcz,  comme  gémit  Salisbury 
mourant  !  son  cœur  soufï're  de  ne  pouvoir  se  venger. 
Français,  je  serai  pour  vous  un  Sahsbury  !  Pucelle,  ou 


262  henr;  "V.;. 

non  Pucelle,  dauphin  ou  chien  de  mer,  j'écraserai  vos 
cœurs  sous  les  pieds  de  mon  cheval.  Portez  Salisbury 
dans  sa  tente;  et,  après,  voyons  jusqu'où  va  l'audace  de 
ces  lâches  Français. 

(Une  alarme.  Ils  sortent  emportant  les  deux  morts.) 


SCENE  V 

Devant  une   des    portes    d'Orléans. 

A.larmes    Escarmouches.  TALBOT   poursuit  h  DAUPHIN 
et  le  chasse   devant  lui;  alors  paraît  LA  PUCELLE,  chas- 
sant les  Anglais  devant  elle.  Ensuite  rentre  TALBOT. 

TALBOT. — Où  est  ma  force,  mon  intrépidité,  ma  valeur? 
Nos  Anglais  se  retirent  :  je  ne  puis  les  arrêter.  Une 
femme,  vêtue  en  guerrier,  les  chasse  devant  elle.  {Entre 
la  Pucelle.)  La  voici,  la  voici  qui  s'avance.  —Je  veux  me 
mesurer  avec  toi  ;  démon  mâle  ou  femelle,  je  veux  te 
conjurer  :  je  saurai  te  tirer  du  sang^  ;  tu  n'es  qu'une 
sorcière  :  je  vais  livrer  dans  Tinstant  ton  âme  au  maître 
^ue  tu  sers. 

LA  PUCELLE.— Viens,  viens  ;  c'est  à  moi  seule  qu'il  est 
réservé  de  ternir  ta  gloire. 

(Ils  combattent.) 

TALBOT. — Ciel  1  peux-tu  souffrir  que  l'enfer  l'emporte? 
Plutôt  que  de  renoncer  à  châtier  cette  insolente  créa- 
ture, les  élans  de  mon  courage  feront  éclater  ma  poi- 
trine ;  et,  dans  ma  fureur,  j'arracherai  de  mes  épaules 
ces  bras  impuissants. 

LA  PUCELLE. — Adicu,  Tulliot,  ton  heure  n'est  pas  en- 
core venue  :  en  attendant,  il  faut  que  j'aille  ravitailler 
Orléans. — Essaye  de  me  vaincre,  si  tu  peux  :  je  me  ris 
de  la  force  ;  va,  va  plutôt  rafraîchir  tes  soldats  affamés, 
aider  Salisbury  à  faire  son  testament.  Cette  journée  est 
à  nous,  et  bien  d'autres  qui  vont  la  suivre. 

(Elle  entre  dans  Orléans  a.7ec  les  soldats.) 

'  On  croyait  alors  que  lorsqu'cn  [.ouvait  faire  couler  le  sang 
d'une  sorcière,  on  était  hors  de  l'atteinte  de  son  pouvoir. 


ACTE  I,  SCÈNE  VI.  2iV.\ 

TALDOT.— Mes  pensées  tourbillonnent  comme  la  roue 

d'un  potier.  Je  ne  sais  où  je  suis,  ni  ce  que  je  fais.  Une 

sorcière,  par  la  peur  qu'elle  répand ,  et   non   par  sa 

force,  comme  Annibal,  pousse  devant  elle  nos  troupes, 

et  triomphe  comme  il  lui  plaît.  Ainsi  on  voit  les  abeilles 

fuir  de  leurs  ruches  devant  la  fumée,  et  les  colombes 

chassées  de  leurs  asiles  par  une  mauvaise  odeur.  Il.«! 

nous  appelaient  des  dogues  anglais,  à  cause  de  notre 

acharnement;   aujourd'hui,  timides  comme  de  petits 

cliiens,  nous  fuyons  en  poussant  des  cris.  {Une  courte 

alarme.)  Ecoutez-moi,  concitoyens,  ou  recommencez  le 

combat,  ou  arrachez  les  lions  de  Técusson  d'Angleterre  : 

mettez-y  des  moutons  au  lieu  de  lions;  renoncez  à  votre 

patrie.  Xon,  le  mouton  ne  fuit  pas  devant  le  loup,  ni  le 

cheval  ou  le  bœuf  devant  le  léopard,  aussi  timidement 

que  vous  devant  ces  esclaves  que  vous  avez  tant  de 

fois  vaincus.  {Une  autre  escarmouche.)  Ils  ne  le  feront 

pas. —  Retirez -vous  dans  vos  retranchements   :  vous 

avez  tous  conspiré  la  mort  ie  Salisbury,  car  nui  de 

vous  ne  veut  frapper  un  seul  coup  pour  le  venger. — La 

Pucelle  est  entrée  dans  Orléans  malgré  nous  et  tous  nos 

efforts.  Oh!  je  voudrais  mourir  avec  Salisbury!  La  honte 

me  forcera  de  cacher  ma  tête. 

{Il  sort.)     ■ 
(Alarme,  bruit  de  trompettes,  retraite.) 

SCÈNE  VI 

LA  PUCELLE,  CHARLES,  RENÉ,  ALEXÇON, 
ei  des  soldats  paraissent  sur  les  remparts. 

LA  PUCELLE. — Arborous  nos  étendards  déployés  sur 
les  murs.  Orléans  est  délivré  dps  loups  anglais.  Ainsi 
Jeanne  la  Pucelle  a  accompli  sa  parole. 

CHAîiLEs. — Divine  créature,  fille  brillante  d'Astrée,  de 
quels  honneurs  assez  grands  te  payerai-je  ce  succès?  Tch 
promesses  ressemblent  aux  jardins  d'Adonis,  qui  don- 
naient un  jour  des  fleurs  et  le  lendemain  des  fi-uits. 
France,  triomjjhe  et  réjouis-toi  de  ta  glorieuse  propliô- 


2G4  HENRI  VI. 

tesse.  La  ville  d'Orléans  est  regagnée  :  jamais  bonheur 
plus  signalé  n'est  échu  a  notre  empire. 

RENÉ. — Pourquoi  donc  toutes  les  cloches  de  la  ville 
n'annoncent-elles  pas  notre  victoire?  Dauphin,  com- 
mandez aux  citoyens  d'allumer  des  feux  de  joie,  et  de 
célébrer  des  fêtes  et  des  banquets  dans  les  rues  et  les 
places,  pour  célébrer  le  bonheur  que  Dieu  vient  de  nous 
accorder. 

ALENÇox. — Toute  la  France  sera  dans  la  joie,  quand 
elle  apprendra  quel  mâle  courage  nous  avons  montré. 

CHARLES. — C'est  cà  Jeanne,  et  non  à  nous,  que  ce  beau 
triomphe  est  dû.  En  reconnaissance,  je  veux  partager 
ma  couronne  avec  elle  ;  tous  les  prêtres,  tous  les  reli- 
gieux de  mon  royaume  chanteront  en  chœur  ses  immor- 
telles louanges.  Je  veux  lui  élever  une  pyramide  plus 
magnifiq\ie  que  ne  fut  jamais  celle  de  la  Rhodope  de 
Memphis.  En  mémoire  d'elle,  quand  elle  sera  morte,  ses 
cendres,  enfermées  dans  une  urne  plus  précieuse  que  le 
coffre  aux  riches  diamants  de  Darius,  seront  portées  aux 
fêtes  solennelles  devant  les  rois  et  les  reines  de  France, 
ce  ne  sera  plus  saint  Denis  que  nous  invoquerons  ; 
Jeanne  la  Pucelle  sera  désormais  la  patronne  de  la 
France.  Entrons,  et  après  ce  beau  jour  de  victoire,  al- 
lons nous  réjouir  dans  un  banquet  royal. 

(Fanfare.  Ils  sortent.) 


VllS    DU     PREMIER    ACTR. 


ACTE    DEUXIÈME 


SCÈNE  I 

France.  — Devant  Orléans. 
Entre  UN  SERGENT  /"ranfaîs, arec  DEUX  SENTINELLES. 

LE  SERGENT.— Camarades,  à  vos  postes,  et  soyez  vigi- 
lants. Si  vous  entendez  quelque  bruit,  si  vous  apercevez 
quelque  ennemi  près  des  remparts,  donnez-nous-en  avis 
au  corps  de  garde  par  quelque  signal. 

LES  SENTINELLES. — Scrgcut,  VOUS  screz  averti.  (Le  ser- 
gent sort.)  Ainsi  les  pauvres  subalternes,  tandis  que  les 
autres  dorment  tranquilles  sur  leurs  lits,  sont  contraints 
de  veiller  au  milieu  des  ténèbres,  par  le  froid  et  la  pluie  ! 

(Entrent  Talbot,  Bedford,  le  duc  de  Bourgogne  et  les  troupes, 
munis  d'échelles  d'assaut.  Leurs  tambours  battent  unemarc'ue 
sourde.) 

T.-vLBOT. — Lord  régent,  et  vous,  duc  redouté  dont  Fal- 
liance  nous  donne  l'amitié  des  provinces  d'Artois,  de 
Flandre  et  de  Picardie,  pendant  cette  nuit  favorable,  les 
Français  sont  sans  défense,  après  avoir  bu  et  banqueté 
tout  le  jour.  Saisissons  cette  occasion  :  elle  est  faite  pour 
nous  venger  de  leur  fraude,  œuvre  de  perfidie  et  d'une 
sorcellerie  diabolique. 

BEDFORD. — Lâche  roi!  Quel  outrage  il  fait  à  sa  re- 
nommée en  désespérant  ainsi  de  la  vigueur  de  son  bras, 
et  en  se  liguant  avec  des  sorcières  et  des  suppôts  d'en- 
fer! 

LEDUC  DE  BOURGOGNE. — Les  traîtres  n'ont  jamais  d'au- 
tre alliance.  Mais  quelle  est  donc  cette  Pucelle  qu'on  dit 
si  chaste? 

TALHOT. — Une  jeune  fille,  dit-on. 


266  HENRI  vr. 

BEDFORD. — Une  jeune  fille  !  et  si  guerrière  ! 

LE  DUC  DE  BOURGOGNE. —  Prions  Dieu  que  d'ici  à  peu 
de  temps  elle  ne  prouve  pas  qu'elle  est  un  homme ,  si 
elle  continue,  comme  elle  a  commencé,  à  porter  l'ar- 
mure sous  l'étendard  des  Français  ! 

TALBOT.  —  Eh  bien,  qu'ils  commercent,  qu'ils  complo- 
tent avec  les  esprits  infernaux  !  Dieu  est  notre  forteresse; 
en  son  nom  victorieux,  déterminons-nous  à  escalader 
leurs  remparts. 

BEDFORD. — Monte,  brave  Talbot,  nous  te  suivrons. 

TALBOT. — Non  pas  tous  ensemble  :  il  vaut  bien  mieux, 
à  mon  avis,  que  nous  entrions  par  divers  côtés  à  la  foi<^,  : 
si  quelqu'un  de  nous  vient  à  échouer,  les  autres  pour- 
ront tenir  encore  contre  les  ennemis. 

BEDFORD. — D'accord.  Je  vais  monter  par  cet  angle,  là- 
bas. 

LE  DUC  DE  BOURGOGNE. — Et  uioi,  par  cclui-ci. 

TALBOT. — Et  Talbot  montera  par  ici,  ou  y  trouvera  son 
tombeau.  Allons,  Salisbury;  c'est  pour  toi  et  pour  le 
droit  de  Henri  d'Angleterre  ;  cette  nuit  va  montrer  com- 
bien je  vous  suis  dévoué  à  tous  les  deux. 

(Les  Anglais  escaladent  les  murailles  en  criant  :  Saint-George  ■ 
Talbot!) 

UNE  SENTINELLE,  à  Vinléricur . — Aux  armes!  aux  armes! 
L'ennemi  livre  l'assaut. 

(Les  Français  accourent  et  sautent  à  demi-vêtus  sur  les  murs.  Le 
Bâtard,  Alençon,  René,  arrivent  par  dilTiTents  côtés,  les  uns 
habillés  et  armés^  et  les  autres  en  désordre.) 

ALENÇON. — Quoi  douc,  mcs  seigneurs,  à  demi  nus! 

LE  BATARD. — A  demi  nus?  oui;  et  bien  joyeux  d'avoir 
échappé  si  heureusement  ! 

RENÉ. — Il  était  temps,  je  crois,  de  s'éveiller  et  de 
quitter  nos  hts  ;  l'alarme  retentissait  à  la  porte  de  nos 
chambres. 

ALENÇON. — De  tous  Ics  cxploits  que  j'ai  vus,  depuis  que 
je  fais  la  guerre,  jamais  je  n'ai  ouï  parler  d'une  entre- 
prise plus  hasardeuse  et  plus  déso.-^pérée  que  cet  assaut 

LE  BATARD. — Jc  crois  quc  ce  Talbot  est  un  démon  des 
enfers. 


ACTE   .1,    SCÈNE   I.  267 

RENÉ, — Si  ce  n'est  pas  l'enfer,  à  coup  sûr,  c'est  le  ciel 
qui  le  seconde. 

ALENÇON. — Voici  Charlcs  qui  vient.  Je  suis  étonné  de 
sa  diligence. 

(Entrent  Charles  et  la  Pucelle.) 

LE  B.\TARD,  dvec  irouie. — Bon  !  la  divine  Jeanne  était  sa 
garde. 

CHARLES,  à  la  Pucelle. — Est-ce  là  ton  art,  trompeuse 
dame?  N'as-tu  commencé  de  nous  flatter  d'abord  par 
un  léger  succès,  que  pour  nous  exposer  après  à  une 
perte  dix  fois  plus  grande? 

LA  PUCELLE. — Pourquoi  Charles  est-il  exigeant  avec 
son  amie?  Prétendez-vous  que  ma  puissance  soit  tou- 
jours la  même?  Dois-je  l'emporter  soit  que  je  veille,  .=oit 
que  je  dorme?  ou  rejetterez-vous  sur  moi  toutes  les 
fautes?  Imprévoyants  soldats,  si  vous  aviez  fait  bonne 
garde,  ce  désastre  soudain  ne  serait  jamais  arrivé. 

CHARLES. — Duc  d'Aleuçou,  c'est  votre  faute,  à  vous, 
qui  commandiez  la  garde  de  nuit,  de  n'avoir  pas  été 
plus  attentif  à  cet  important  emploi. 

ALENÇON. — Si  tous  VOS  quartiers  avaient  été  aussi  soi- 
gneusement veillés  que  celui  dont  j'avais  Tinspection, 
nous  n'aurions  pas  été  si  honteusement  surpris. 

LE  BATARD. — Le  mlcu  était  en  sûreté. 

RENÉ. — Et  le  mien  aussi,  mon  prince. 

CHARLES. — Pour  moi,  j'ai  passé  la  plus  grande  partie 
de  cette  nuit  dans  le  quartier  de  la  Pucelle  et  dans  le 
mien,  à  errer  de  garde  en  garde,  et  à  relever  les  senti- 
nelles :  comment  donc  les  ennemis  ont-ils  pu  entrer? 
par  quel  côté  ont-ils  pénétré  le  premier? 

LA  PUCELLE. — No  demandez  plus,  seigneur,  comment 
et  par  où.  Il  est  certain  qu'ils  ont  trouvé  quelque  partie 
faiblement  gardée,  où  la  brèche  a  été  ouverte.  Et  main- 
tenant il  ne  nous  reste  que  la  ressource  de  rallier  nos 
soldats  épars,  et  d'établir  de  nouvelles  plates-formes/ 
pour  inquiéter  les  Anglais.  • 

(Une  alarme.  Entre  un  soldat  anglais  criant  :  Talhot  !  Talbot!  Le 
roi,  les  ducs  et  la  Pucelle  fuient,  laissant  derrière  eux  une 
partie  de  leurs  habits.) 


268  HENRI   VI. 

LE  SOLDAT. — J'uurai  bien  ia  hardiesse  de  prendre  ce 
qu'ils  ont  laissé.  Le  cri  de  Talbot  me  sert  d'épée.  Me 
voilà  chargé  de  dépouilles,  sans  aYoir  employé  d'autre 
arme  que  son  nom.  ;iisort.) 

SCÈNE  II 

Orléans.  —  Dans  la  ville. 

Entrent  TALBOT.BEDFORD,  LE  DUC  DE  BOURGOGNE, 
UN  CAPITAINE  et  autres. 

BEDFORD. — Le  jour  commence  à  percer,  et  la  nuit  fuit 
en  repliant  le  noir  manteau  dont  elle  couvrait  la  terre. 
Cessons  ici  notre  chaude  poursuite,  et  faisons  sonner  la 
retraite. 

(On  sonne  la  reiraite.) 

TALBOT. — Qu'on  apporte  le  corps  du  vieux  Salishury 
et  qu'on  le  dépose  au  milieu  de  la  place  publique,  dans 
le  centre  même  de  cette  ville  maudite. — ^le  voilà  donc 
acquitté  du  vœu  que  j'avais  fait  à  son  âme.  Pour  chaque 
goutte  de  sang  qu'il  a  perdue,  cinq  Français  au  moins 
sont  morts  cette  nuit,  et  afin  que  les  siècles  futurs  sa- 
chent quel  désasire  a  produit  sa  vengeance ,  je  veux 
ériger  dans  leur  principal  temple  une  tombe  où  sera 
enterré  son  corps  :  sur  sa  tombe,  et  de  telle  sorte  que 
chacun  le  puisse  lire,  sera  gravé  le  récit  du  sac  d'Or- 
léans, par  quelle  trahison  est  arrivée  sa  mort  déplorable, 
et  quelle  terreur  il  inspirait  a  la  France. — Mais  je  songe, 
seigneurs,  que  dans  noire  sanglant  carnage  nous  n'a- 
vons pas  rencontré  l'altesse  du  dauphin,  ni  son  nouveau 
champion,  la  vaillante  Jeanne  d'Arc,  ni  aucun  de  ses 
perfides  alliés. 

bi:dfoud. — On  croit,  lord  Talbot,  qu'au  commence- 
ment du  combat,  arrachés  tout  d'un  coup  à  leurs  lits 
paresseux,  et  au  milieu  des  pelotons  de  gens  armés,  ils 
ont  sauté  par-dessus  les  nnirailles  pour  chercher  un 
asile  dans  la  plaine. 

LE  DUC  DE  BOLUGOGNE. — Moi-mémc,  aulaut  que  j'ai  pu 


ACTE    II,     SCÈNE     II.  269 

distinguer  à  travers  la  fumée  et  les  noires  vapeurs  de 
la  nuit,  je  suis  sûr  d'avoir  efïrayé  le  dauphin  et  sa  com- 
pagne, comme  ils  accouraient  tous  deux  les  bras  enla- 
cés, ainsi  qu'un  couple  de  tendres  tourterelles,  qui  ne 
peuvent  vivre  séparées  ni  le  jour  ni  la  nuit.  — Quand 
nous  aurons  mis  ordre  à  tout  ici,  nous  marcherons  sur 
leurs  traces  avec  toutes  nos  troupes. 

(Entre  un  messager.) 

LE  MESSAGER. — Salut  à  VOUS  tous,  milords  !  Quel  est 
celui,  dans  cette  noble  réunion,  que  vous  nommez  le 
belliqueux  Talbot,  célèbre  par  ses  exploits  si  vantés 
dans  tout  le  royaume  de  France  ? 

TALBOT. — Voici  Talbot;  qui  veut  lui  parler? 

LE  MESSAGER. — Une  vertueuse  dame,  la  comtesse  d'Au- 
vergne, admirant  avec  respect  ta  renommée,  te  supplie 
par  moi,  illustre  seigneur,  de  lui  accorder  la  faveur  de 
visiter  l'humble  château  où  elle  réside ,  afin  qu'elle 
puisse  se  vanter  d'avoir  vu  l'homme  dont  la  gloire  rem- 
plit l'univers  de  son  éclat. 

LE  DUC  DE  BOURGOGNE. — Eu  cst-il  douc  ainsi?  Allons, 
je  vois  que  nos  guerres  deviendront  un  gai  et  paisible 
passe-temps,  si  les  dames  demandent  qu'on  aille  ainsi 
les  visiter. — Vous  ne  pouvez  honnêtement,  milord,  dé- 
daigner sa  gracieuse  requête. 

TALBOT. — Ne  me  croyez  plus  désormais;  car  ce  qu'un 
peuple  entier  d'orateurs  n'auraient  jamais  pu  obtenir 
de  moi  avec  toute  leur  éloquence,  la  politesse  d'une 
femme  l'emporte.  Ainsi,  dites-lui  que  je  lui  rends  grâces^ 
et  que,  soumis  et  respectueux,  j'irai  lui  faire  ma  cour. 
Vos  Seigneuries  ne  me  tiendront-elles  pas  compagnie? 

BEDFORD. — Non  ccrtcs  :  ce  serait  plus  que  n'exige  la 
politesse;  et  j'ai  ouï  dire  que  les  hùtes  qui  ne  sont  pas 
priés  ne  sont  jamais  mieux  venus  que  lorsqu'ils  s'en 
vont. 

TALBOT.— Allons,  j'irai  donc  seul,  puisqu'il  n'y  a  pas 
moyen  de  s'en  défendre  ;  je  veux  faire  l'essai  de  la  cour- 
toisie de  cette  dame.  — Capitaine,  approchez.  (Il  lui  parle 
à  l'oreille.)  Vous  devinez  mes  intentions? 

JtE  CAPITAINE. — Oui,  milord,  et  je  m'y  conformerai. 


270  HENRI  IV. 

SCÈNE  III 

Cour  du  château  de  la  comtesse  d'Auvergne.) 
LA  COMTESSE,  suivie  du  CONCIERGE  de  son  château. 

LA  COMTESSE. — Gonciergo,  souviens-toi  de  ce  dont  je 
t'ai  chargé;  et,  quand  tu  l'auras  fait,  apporte-moi  les 
clefs. 

LE  CONCIERGE.— Je  le  ferai,  madame. 

(Il  sort.) 

LA  COMTESSE. — Le  plan  est  dressé.  Si  tout  réussit,  je 
serai  aussi  fameuse  par  cet  exploit  que  la  Scythe  Tho- 
myris  par  la  mort  de  Cyrus. — On  fait  un  grand  bruit  de 
ce  redoutable  chevalier  et  de  ses  merveilleuses  prouesses. 
Je  serais  bien  aise  que  le  témoignage  de  mes  yeux  con- 
courût avec  celui  de  mes  oreilles  pour  porter  mon  juge- 
ment sur  ses  hauts  faits. 

(Entrent  le  messager  et  Talbot.) 

LE  MESSAGER. — Madame,  conformément  à  votre  désir 
exprimé  par  mon  message,  le  lord  Talbot  vient  vous  voir. 

LA  COMTESSE. — Il  Gst  le  bienveuu. —  Quoi!  est-ce  lui? 

LE  MESSAGER. — IMadame,  lui-même. 

LA  COMTESSE. — Est-co  là  le  fléau  de  la  France?  Est-ce 
là  ce  Talbot  si  redouté  dans  l'Europe,  et  dont  le  nom 
sert  aux  mères  pour  faire  taire  leurs  enfants?  Je  vois  à 
présent  combien  les  récits  sont  fabuleux  et  trompeurs; 
je  m'attendais  à  voir  un  Hercule,  un  second  Hector,  à 
l'aspect  farouche,  d'une  vaste  et  forte  stature.  Eh!  c'est 
un  enfant,  un  nain  ridicule;  il  ne  se  peut  pas  que  cet 
avorton  faible  et  ridé  frappe  ses  ennemis  d'une  si  grande 
terreur. 

TALBOT.— Madame,  j'ai  pris  la  hardiesse  de  vous  im- 
portuner; mais  puisque  "Votre  Seigneurie  n'est  pas  li- 
bre, je  choisirai  quelque  autre  temps  pour  vous  faire 
ma  visite. 

LA  COMTESSE. — Que  prétend -il?  Allez  lui  demander  ou 
il  va. 


ACTE   II,    SCÈNE   III.  2"i 


LE  MESSAGER.  —  Daignez  rester,  milord  Talbot  :  ma 
maîtresse  désire  savoir  la  cause  de  votre  brusque  départ. 

TALBOT. — Hé  mais,  c'est  parce  que  je  vois  qu'elle  est 
dans  l'erreur  :  je  vais  lui  prouver  que  Talbot  est  ici. 

(Rentre  le  concierge  avec  des  clefs  ) 

LA  COMTESSE. — Si  tu  cs  Talbot,  tu  es  donc  prisonnier. 

TALBOT. — Prisonnier?  Et  de  qui? 

LA  COMTESSE. — Le  mien,  lord  altéré  de  sang  :  et  voilà 
pourquoi  je  t'ai  attiré  chez  moi.  Depuis  longtemps  ton 
ombre  est  ma  prisonnière,  car  ton  portrait  est  pendu 
dans  ma  galerie.  Aujourd'hui  l'original  subira  le  même 
sort,  et  j'enchaînerai  tes  bras  et  tes  jambes  à  toi,  qui, 
depuis  tant  d'années,  as  tyranniquement  opprimé,  ra- 
vage ma  patrie,  égorgé  nos  citoyens,  et  envoyé  dans  les 
fers  nos  enfants  et  nos  maris. 

TALBOT. — Ha,  ha,  ha  ! 

LA  COMTESSE. — Tu  ris,  misérable  !  Va,  ta  joie  se  chan- 
gera bientôt  en  gémissements. 

T.ALBOT. — Je  ris  de  votre  folie,  de  croire  que  vous  ayez 
en  votre  possession  autre  chose  que  l'ombre  de  Talbot 
pour  objet  de  vengeance. 

LA  COMTESSE. — Quoi  !  u'es-lu  pas  l'homme  ? 

TALBOT. — Oui,  sans  doute. 

LA  COMTESSE. — Eh  bien,  j'en  possède  donc  l'original. 

TALBOT. — Non,  non  :  je  ne  suis  que  l'ombre  de  moi- 
même.  Vous  êtes  déçue,  madame;  vous  n'avez  ici  que 
l'ombre  de  Talbot  :  ce  que  vous  voyez  n'est  qu'un  frêle 
et  chétif  individu  de  l'espèce  humaine.  Je  vous  dis,  ma- 
dame, que  si  Talbot  tout  entier  était  ici,  vous  le  verriez 
d'une  grandeur  et  d'une  étendue  si  immense,  que  votre 
appartement  ne  suffirait  pas  pour  le  contenir. 

LA  COMTESSE. — C'est  un  marchand  d'énigmes  :  il  est  ici 
et  il  n'est  point  ici  :  comment  ces  contradictions  peu- 
vent-elles se  concilier? 

TALBOT. — Je  vais  vous  le  montrer  dans  l'instant.  {Il 
donne  un  coup  de  sifflet  :  on  entend  des  tambours  ;  aussitôt 
suit  une  décharge  d'artillerie.  Les  portes  sont  forcées  ;  entre 
fcne  troupe  de  soldats.)  Qu'en  dites-vous,  madame?  Re- 
connaissez-vous à  présent  que  Talbot  n'est  que  l'ombre 


J..- 


272  HENRI  VI. 

de  lui-même?  {Montrant  ses  soldats.)  Voilà  sa  substance, 
ses  muscles,  ses  bras,  sa  force  avec  laquelle  il  courbe 
sous  le  joug  vos  têtes  rebelles,  rase  vos  cités,  renverse 
vos  places,  et  les  cbange  en  un  moment  en  solitudes 
désolées. 

LA  COMTESSE. — Yictorieux  Talbot!  pardonne  mon  ou- 
trage. Je  vois  que  tu  n'es  pas  moins  grand  que  ne  te 
peint  la  renommée,  et  que  tu  es  bien  plus  grand  que  ne 
l'annonce  ta  stature.  Que  ma  présomption  ne  provoque 
pas  ton  courroux  !  Je  me  reproche  de  ne  t'avoir  pas  reçu 
avec  le  respect  qui  t'est  dû. 

TALBOT. — Ne  vous  effrayez  point,  belle  dame  ;  et  ne 
vous  méprenez  pas  sur  l'âme  de  Talbot,  comme  vous 
vous  êtes  méprise  sur  son  apparence  extérieure.  Ce  que 
vous  avez  fait  ne  m'a  point  offensé  :  et  je  ne  vous  de- 
mande d'autre  satisfaction,  que  de  nous  permettre,  de 
votre  plein  gré,  de  goûter  votre  vin  et  de  voir  quelles 
douceurs  vous  avez  à  nous  offrir,  car  l'appélit  des  sol- 
dats les  sert  toujours  à  merveille. 

LA  COMTESSE. — De  tout  mon  cœur.  Et  croyez  que  je 
me  trouve  honorée  de  fêter  un  si  grand  guerrier  dans 
ma  maison. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  IV 

Londres.  —  Le  jardin  du  Temple.) 

Entrerd  LÉS  COMTES  DE  SOMERSET,  DE  SUFFOLK 
ET  DE  WARWICK,  RICHARD  PLANTAGENET, 
VERNON  et  un  autre  avocat. 

PLANTAGENET. — Nobles  lords,  et  vous  gentilshommes., 
que  signifie  ce  silence  ?  Personne  n'ose-t-il  doue  rendre 
hommage  à  la  vérité  ? 

SUFFOLK.— Nous  faisious  trop  de  bruit  dans  la  salle  du 
Temple  :  le  jardin  nous  convient  mieux. 

l'LANTAGENKT. — Dités  douc,  OU  uu  uiot,  si  j'ai  soutenu 
la  vérité,  et  si  l'obstiné  Somerset  n'était  pas  dans  l'er- 
reur. 


ACTE   II,    SCÈNE  IV.  273 

sufFOLK. — Sur  ma  foi,  je  fus  toujours  un  disciple  pa- 
resseux en  matière  de  lois;  jamais  je  n'ai  pu  plier  ma 
volonté  à  la  loi  :  en  revanche  je  plie  la  loi  à  ma  volonté. 

SOMERSET. — Jugez  donc  entre  nous  deux,  vous,  lord 
Warwick. 

WARwicK. — Demandez-moi,  entre  deux  faucons,  quel 
est  celui  qui  vole  le  plus  haut;  entre  deux  dogues,  celui 
qui  a  la  plus  large  gueule  ;  entre  deux  lames,  quelle  est 
la  mieux  trempée  ;  entre  deux  chevaux,  quel  est  celui 
qui  a  la  plus  belle  encolure;  entre  deux  jeunes  filles, 
quelle  est  celle  dont  l'œil  est  le  plus  riant  :  j'ai  là-dessus 
quelques  légères  connaissances,  assez  peut-être  pour 
porter  un  jugement;  mais  quant  à  ces  fines  et  subtiles 
équivoques  de  la  loi,  sur  ma  foi,  je  ne  m'y  entends 
nullement,  pas  plus  qu'un  choucas. 

PLANTAGENET. — Bah  !  c'est  un  adroit  subterfuge  pour 
éviter  de  parler.  La  vérité  parait  si  nue,  si  visible  de 
mon  côté,  que  l'œil  le  moins  perçant  peut  Tapercevoir. 

SOMERSET. — Et  elle  se  manifeste  de  mon  côté  si  claire 
et  si  brillante,  que  ses  rayons  se  feraient  sentir  à  l'œil 
même  de  l'aveugle. 

PLANTAGEXET. — Puisquo  votro  laugue  est  enchaînée, 
et  qu'il  vous  répugne  tant  de  parler,  déclarez  vos  pen- 
sées par  des  signes  muets.  Que  celui  qui  est  né  vrai  gen- 
tilhomme ,  et  tient  à  l'honneur  de  sa  naissance ,  s'il 
pense  que  j'ai  plaidé  la  cause  de  la  vérité,  arrache  avec 
moi  une  rose  blanche  de  cet  églantier. 

SOMERSET. — Que  celui  qui  n'est  pas  un  lâche,  ni  un 
flatteur,  et  qui  ose  se  ranger  du  parti  de  la  vérité,  arra- 
che avec  moi  de  celte  épine  une  rose  rouge. 

WARWICK.  —  Je  n'aime  point  les  couleurs,  et  dédaignant 
de  colorer  mes  intentions  par  une  basse  et  insinuante 
flatterie,  j'arrache  cette  rose  blanche  avec  Plantagenet. 

suFFOLK. — Et  moi  cette  rose  rouge  avec  le  jeune  So- 
merset, et  j'ajoute  que  je  pçnse  qu'il  a  le  bon  droit  pour 
hii. 

VERNON. — Arrêtez,  lords  et  gentilshommes;  et  ne 
cueillez  plus  de  roses  avant  d'avoir  décidé  que  celui  des 
deux  qui  aura  le  moins  de  roses  cueillies  de  son  côté 

T.  vil.  18 


S74  HENRI   YI. 

cédera  à  l'autre,  et  reconnaîtra  ]a  justice  de  son  opinion. 

SOMERSET. — Sage  Vernon,  c'est  bien  dit;  si  c'est  moi 
qui  ai  le  moins.de  roses,  j'y  souscris  en  silence. 

PLANTAGENET. — Et  moi  aussi. 

VERNON. — Eh  bien,  pour  rendre  hommage  à  la  bonne 
cause  et  à  son  évidence,  je  cueille  ce  bouton  pâle  et 
vierge,  et  donne  mon  suffrage  au  parti  de  la  rose  blan- 
che. 

SOMERSET. — Ne  vous  piquez  pas  le  doigt  en  la  cueil- 
lant, de  peur  que  votre  sang  ne  teigne  en  rouge  la  rose 
blanche,  et  que  vous  ne  veniez  à  mon  avis,  fort  contre 
votre  gré. 

VERNON. — Si  je  saigne  pour  mon  opinion,  milord,  elle 
se  chargera  de  guérir  ma  blessure  et  me  maintiendra 
du  côté  où  je  suis  présentement. 

SOMERSET. — Fort  bien,  fort  bien  :  allons,  qui  encore? 

l'avocat,  à  Somerset. — Si  mon  étude  n'est  pas  vaine, 
si  mes  livres  ne  sont  pas  faux,  le  système  que  vous  avez 
embrassé  est  une  erreur;  et,  comme  preuve,  j'arrache 
aussi  une  rose  blanche. 

PLANTAGENET.  — Eh  bien,  Somerset,  où  est  maintenant 
votre  argument? 

SOMERSET. —  Ici,  daus  le  fourreau,  où  il  se  propose  de 
teindre  votre  rose  blanche  en  rouge  de  sang. 

PLANTAGENET. — En  attendant,  vos  joues  contrefont  nos 
roses,  car  elles  pâlissent  de  crainte,  pour  attester  que  la 
vérité  est  à  nous. 

SOMERSET. — Non,  Plantageuet,  ce  n'est  pas  de  crainte, 
mais  de  colère  de  voir  tes  joues  rougir  de  honte  pour 
contrefaire  nos  roses  ;  tandis  que  ta  langue  refuse  de  con- 
fesser ton  erreur. 

PLANTAGENET. — Somersot,  ta  rose  n'a-t-elle  pas  un  ver 
qui  la  ronge? 

SOMERSET.  —  Plantagenel,  la  rose  n'a-t-ello  pas  une 
épine  ? 

PLANTAGENET. — Oui,une  épine  aiguë  et'piquau  te,  propro 
à  défendre  la  vérité;  tandis  que  ton  ver  rongeur  détruit 
son  mensonge. 

sùMERbET.  — Eh  bien,  je  Irouvevai  des  amis  qui  porto- 


ACTE    II,    SCÈNE    IV.  275 

ront  mes  roses  sanglantes  et  qui  soutiendront  la  vérité 
de  ce  que  j'ai  avancé,  tandis  que  le  fourbe  Plantagenet 
n'osera  pas  se  montrer. 

plantagenet.  — Par  ce  jeune  bouton  qui  est  dans  ma 
main,  je  te  méprise,  toi  et  ton  parti,  maussade  enfant. 

stFFOLK. — Plantagenet,  ne  dirige  pas  tes  mépris  de  ce 
côt:. 

PLANTAGENET. — Présomptueux  Pôle,  je  le  veux  ainsi,  et 
je  te  brave  ainsi  que  lui. 

suFFOLK.— C'est  dans  ton  sang  que  j'en  serai  vengé. 

SOMERSET. — Cesse,  cesse,  noble  Guillaume  Pôle  :  nous 
honorons  trop  ce  paysan,  en  conversant  avec  lui. 

WARWicK. — Par  le  ciel,  tu  lui  fais  injure,  Somerset. 
Son  aïeul  était  Lionel  duc  de  Clarence,  troisième  fils 
d'Edouard  III,  roi  d'Angleterre.  Sort-il,  d'une  souche  si 
antique,  des  roturiers  sans  armoiries? 

PLANTAGENET. — Il  se  fic  au  privilège  de  ce  lieu  '  :  au- 
trement, son  lâche  cœur  n'aurait  pas  osé  se  permettre 
ce  langage. 

SOMERSET. — Par  celui  qui  m'a  créé,  je  soutiendrai 
mes  paroles  dans  tous  les  coins  de  la  chrétienté.  Ri- 
chard, le  comte  de  Cambridge,  ton  père,  n'a-t-il  pas  été 
exécuté  sous  le  règne  du  feu  roi,  pour  crime  de  trahison? 
Et  sa  trahison  ne  t'a-t-elle  pas  entaché,  souillé  et  dé- 
gradé de  ton  ancienne  noblesse  ?  Son  crime  vit  encore 
dans  ton  sang,  et  jusqu'à  ce  que  tu  sois  réhabilité,  non, 
tu  n'es  qu'un  roturier. 

PLANTAGENET. — Mou  père  futaccusé  et  non  convaincu: 
il  fut  condamné  à  mourir  pour  crime  de  trahison  ;  mais 
il  ne  l'ut  point  un  traître.  Et  ce  que  je  dis  ici,  je  le  prou- 
verai contre  de  plus  illustres  adversaires  que  Somerset, 
si  le  temps  dans  son  cours  amène  et  mûrit  à  mon  gré 
l'occasion.  Ton  partisan  Pôle,  et  toi,  vous  serez  notés 
dans  ma  mémoire,  et  je  vous  châtierai  un  jour  pour  cet 

1  II  ne  paraît  pas  qu'à  cette  époque  le  Temple,  où  se  font  en- 
core les  études  de  droit,  eût  aucun  privilège  analogue  au  droit 
d'asile;  peut-âire  ce  lieu  en  avait-il  été  investi  dans  des  teuips 
antérieurs,  lorsque  les  Templiers  l'habitaient. 


276  HENRI   iV. 

injurieux  préjugé  :  souvenez-vous-en  bien,  et  tenez-vous 
pour  avertis. 

SOMERSET. — Soit  ;  tu  nous  trouveras  toujours  prêts  à 
te  répondre,  et  reconnais-nous  à  ces  couleurs  pour  tes 
ennemis  :  mes  amis  les  porteront  en  dépit  de  toi. 

pla>;tagenet. — Et  j'en  jure  par  mon  âme,  nous  porte- 
rons à  jamais,  moi  et  mon  parti,  cette  rose  pâle  de  cour- 
roux, en  symbole  de  ma  haine  qui  ne  s'éteindra  que 
dans  ton  sang.  Ou  cette  fleur  se  flétrira  avec  moi  dans 
ma  tombe,  ou  elle  fleurira  avec  moi  jusqu'au  degré 
d'élévation  qui  m'appartient. 

suFFOLK. — Poursuis  ta  route,  et  trouve  ta  ruine  dans 
ton  ambition;  adieu,  jusqu'à  la  première  occasion  de  te 
rejoindre. 

(Il  sort.) 

SOMERSET. — Je  te  suis,  Pôle.  —  Adieu,  ambitieux  Ri- 
chard . 

plantagenet. — Comme  on  me  brave  !  Et  je  suis  forcé 
de  l'endurer  ! 

WARwicK.— Cette  tache,  qu'ils  reprochent  à  votre  mai- 
son, sera  effacée  dans  le  prochain  parlement,  convoqué 
pour  régler  un  accord  entre  Winchester  et  Glocester.  Et 
si  vous  n'êtes  pas  ce  jour-là  créé  duc  dTork,  je  ne  veux 
plus  m'appeler  Warwick.  En  attendant,  en  témoignage 
de  mon  affection  pour  vous  contre  l'orgueilleux  Somer- 
set et  Guillaume  Pôle,  je  veux  porter  cette  rose  qui  me 
déclare  de  votre  parti. Et  je  prédis  ici  que  cette  querelle 
des  roses  blanches  et  des  roses  rouges,  née  dans  le  jar- 
din du  Temple,  et  qui  a  déjà  formé  une  faction,  précipi- 
tera des  milliers  d'hommes  dans  les  ombres  du  tombeau. 

PLANTAGENET.  —  Sage  Vemou,  je  vous  dois  beaucoup, 
d'avoir  cueilli  une  rose  en  faveur  de  mon  parti. 

VER^ON.  —  Et  je  la  porterai  toujours  pour  sa  défense. 

l'avocat.  —  Et  moi  aussi. 

PLANTAGENET.  —  Je  VOUS  ronds  grâces,  bravo  gentil- 
homme. —  Allons  dîner  ensemble  tous  quatre.  J'ose 
dire  qu'un  jour  viendra  où  cette  querelle  s'abreuvera  de 
Rang. 

(Il  sort.) 


ACTE   II,    SCÈNE   V.  '277 

SCÈNE  V 

Une    salle  dans  l'intérieur  de  la  Tour. 

Entre  MORTIMER.  porté  sur  un  siège  par  DEUX 
GEOLIERS. 

MORTIMER.  —  Gardiens  compatissants  de  mon  infirme 
vieillesse,  laissez  Mortimer  mourant  se  reposer  ici.  Je 
souffre  dans  tous  mes  membres  endoloris  par  ma  longue 
prison,  comme  un  malheureux  à  peine  échappé  à  la 
torture .  Je  suis  aussi  vieux  que  Nestor  et  vieilli  par  un 
siècle  de  peines,  et  ces  cheveux  blancs,  messagers  du 
trépas,  annoncent  la  fin  d'Edmond  Mortimer.  Ces  yeux, 
tels  que  des  lampes  dont  l'huile  est  consumée,  s'obscur- 
cissent de  plus  en  plus,  comme  prêts  à  s'éteindre.  Mes 
épaules  fléchissent  sous  le  poids  du  chagrin,  et  mes  bras 
languissants  tombent  comme  une  vigne  flétrie,  dont  les 
rameaux  desséchés  rampent  sur  la  terre.  Et  cependant 
ces  pieds,  dont  la  plante  sans  force  ne  peut  plus  soutenir 
celte  masse  d'argile,  semblent  prendre  des  ailes  dans  lo 
désir  de  me  porter  au  tombeau,  comme  s'ils  comprenaient 
qu'il  ne  me  reste  plus  d'autre  refuge.  Mais,  dis-moi,  geô- 
lier, mon  neveu  viendta-t-il? 

PREMIER  GEOLIER.  — Milord,  Richard  Plantagenet  vien- 
dra :  nous  avons  envoyé  à  son  appartement  dans  hi 
Temple,  et  sa  réponse  a  été  qu'il  allait  venir.  » 

MORTIMER. — C'est  asscz  !  mon  âme  sera  donc  satisfaite! 
—  Pauvre  jeune  homme  !  son  malheur  égale  le  mien. 
Depuis  que  Henri  Monmouth  a  commencé  de  légnei 
(hélas!  avant  son  élévation,  je  brillais  à  la  guerre),  j'a: 
été  confiné  dans  cette  odieuse  prison;  et,  depuis  la 
même  temps,  Ricbard  est  tombé  dans  l'obscurité,  dé- 
pouillé de  ses  honneurs  et  de  son  héritage.  Mais  aujour- 
d'hui que  l'équitable  mort,  cet  arbitre  souverain  qui 
termine  tous  les  désespoirs,  et  délivre  l'homme  des  mi- 
sères de  la  vie,  va  de  sa  main  propice  me  faire  quitter 
ce  lieu,  je  voudrais  que  les  peines  de  ce  jeune  homme 


278  HENKI   YI. 

fussent  aussi  à  leur  terme  et  qu'il  pût  recouvrer  ce  qu'il 
a  perdu . 

(Entre  Plantagenet.) 

PREMIER  GEOLIER. — Milord,  votre  cher  neveu  est  arrivé. 

MORTiMER. —  Richard  Plantagenet,  mon  ami,  est-il  ar- 
rivé ? 

PLANTAGENET. — Oui,  mou  noWc  oucle,  votre  neveu  Ri- 
chard, si  indignement  traité,  et  tout  récemment  encore  si 
insulté,  vient  vers  vous. 

MORTiMER.  —  Guidez  mes  bras,  que  je  puisse  l'y  serrer 
et  rendre  dans  son  sein  mon  dernier  soupir.  Oh!  dites- 
moi  quand  mes  lèvres  seront  près  de  toucher  ses  joues, 
afin  que  je  puisse  dans  ma  faiblesse  lui  donner  encore 
un  baiser.  — Et  apprends-moi,  cher  rejeton  de  Tillustre 
tige  d'York,  pourquoi  tu  as  dit  que  tu  avais  tout  récem- 
ment été  insulté. 

PLANTAGENET. — Conimeucez  par  appuyer  sur  mon  bras 
votre  corps  épuisé,  et  ainsi  en  repos,  vous  pourrez  en- 
tendre le  récit  de  mes  douleurs.  —  Ce  jour  même,  dans 
une  conférence  sur  un  cas  de  la  loi,  quelques  paroles  ont 
été  échangées  entre  Somerset  et  moi,  et  dans  la  chaleur 
de  cette  discussion  il  a  donné  carrière  à  sa  langue,  et  m'a 
reproché  la  mort  de  mon  père.  Ce  reproche  imprévu  m'a 
fermé  la  bouche;  autrement  j'aurais  repoussé  l'injure 
par  l'injure.  Ainsi,  cher  oncle,  au  nom  de  mon  père, 
pour  rhonneur  d'un  vrai  Plantagenet,  et  en  considéra- 
tion de  notre  alliance,  déclarez-moi  pourquoi  le  comte 
de  Cambridge,  mon  père,  a  été  décapité. 

MORTiMER. — La  même  cause,  mon  beau  neveu,  qui  m'a 
fait  emprisonner  et  détenir,  pendant  toute  ma  florissante 
jeunesse,  dans  une  odieuse  prison,  pour  y  languir  soli- 
taire, a  été  aussi  la  cause  détestée  de  sa  mort. 

PLANTAGENET.  —  J'ignore  tout.  Expliquez-moi  cette 
cause  avec  plus  de  détail,  car  je  ne  peux  rien  deviner. 

Moi'.TiMER. — Je  vais  le  faire,  si  mon  souille  haletant  me 
le  permet,  et  si  la  mort  ne  survient  pas  avant  la  fin  de 
mon  récit. — Henri  IV,  aïeul  du  roi,  déposa  son  cousin 
Richard,  le  fils  d'Edouard,  le  premier-né  et  l'héritier  lé- 
gitime du  loi  Edouard,  troisième  roi  de  celle  race.  Pen- 


ACTE   II,    SCÈNE   V.  279 

daut  son  règne,  les  Percy  du  Nord,  trouvant  son  usur- 
pation injuste,  s''efforcèrent  de  me  porter  au  trône.  La 
raison  qui  poussa  ces  lords  belliqueux  à  cette  entreprise 
était  que  le  jeune  roi  Richard  ainsi  écarté,  et  ne  laissant 
aucun  héritier  de  sa  génération,  j'étais  le  premier  après 
lui  par  ma  naissance  et  ma  parenté;  car  je  descends  par 
ma  mère  de  Lionel,  duc  de  Clarence,  troisième  fils  du  roi 
Edouard  III  \  tandis  que  lui,  Monraouth,  descend  de  Jean 
de  Garnit,  qui  n'est  que  le  quatrième  de  celte  race  hé- 
roïque. Mais  écoutez  :  dans  cette  grande  et  difficile  en- 
treprise, où  ils  tentaient  de  placer  sur  le  trône  l'héritier 
légitime,  je  perdis  ma  liberté,  et  eux  la  vie.  Longtemps 
après  ceci,  lorsque  Henri  Y,  succédant  à  son  père  Boling- 
broke,  vint  à  régner,  ton  père,  le  comte  de  Cambridge, 
qui  descendait  du  fameux  Edmond  Langley,duc  d'York, 
épousa  ma  sœur,  qui  fut  ta  mère.  De  nouveau  touché  de 
ma  cruelle  infortune,  il  leva  une  armée,  espérant  me  dé- 
livrer et  ceindre  mon  front  du  diadème;  mais  ce  géné- 
reux comte  y  périt  comme  les  autres,  et  fut  décapité. 
Ainsi  furent  détruits  les  Mortimer,  en  qui  reposait  ce  titre. 

PLANT.-vGENET.  —  Et  VOUS,  milord,  vous  êtes  le  dernier 
de  leur  nom? 

MORTBŒR.  —  Oui  ;  et  tu  vois  que  je  n'ai  point  de  posté- 
rité, et  que  ma  voix  défaillante  annonce  ma  mort  pro- 
chaine. Tu  es  mon  héritier  :  je  fais  des  vœux  pour  que 
tu  en  recueilles  les  droits;  mais  sois  circonspect  dans 
cette  périlleuse  affaire. 

PLANTAGENET.  —  Yos  graves  conseils  ont  sur  moi  un 
juste  empire  :  cependant  il  me  semble  que  l'exécution  de 
mon  père  ne  fut  qu'un  acte  sanglant  de  tyrannie. 

MORTIMER.  —  Garde  le  silence,  mon  neveu,  etrconduis- 
toi  avec  prudence.  La  maison  de  Lancastre  est  solide- 
ment établie,  et,  telle  qu'une  montagne,  n'est  pas  facile 
à  ébranler.  — Mais  en  ce  moment  ton  oncle  va  quitter 
cette  vie,  comme  les  princes  quittent  leur  coiu" lorsqu'ils 
sont  rassasiés  d'un  long  séjour  dans  le  même  lieu. 

PLANTAGENET.  — 0  mou  oucle,  jc  voudrais  qu'une  part 
de  mes  jeunes  années  put  éloigner  le  terme  de  votre 
vieillesse. 

VII  Ift* 


280  HENRI   VI. 

MORTiMER.  —  Tu  vGux  doDC  me  faire  tort,  comme  le 
meurtrier  qui  donne  mille  coups  de  poignard,  lorsqu'un 
seul  peut  tuer.  Ne  t'afflige  point,  ou  ne  t'afflige  que  pour 
mon  bien.  Donne  seulement  des  ordres  pour  mes  ob- 
sèques :  adieu;  que  toutes  tes  espérances  s'accomplis- 
sent, et  que  ta  vie  soit  heureuse  dans  la  paix  et  dans  la 
guerre  I 

(Il  expire.) 

PLANTAGENET.  —  Que  la  paix  et  non  la  guerre  accom- 
pagne ton  âme  qui  s'enfuit  !  Tu  as  passé  ton  pèlerinage 
dans  une  prison,  et,  comme  un  ermite,  tu  y  finis  tes 
jours. —  Oui,  j'enfermerai  ton  conseil  dans  mon  sein  ;  ce 
que  je  conçois  y  reposera  en  silence.  —  Geôliers,  empor- 
tez son  corps  de  ces  lieux  ;  je  verrai  avec  moins  de  dou- 
leur ses  obsèques  que  sa  triste  vie. —  {Les  geôliers  sortent 
emportant  le  corps  de  Mortimer.)  Ici  s'éteint  le  flambeau 
consumé  des  jours  de  Mortimer,  victime  de  l'ambition  de 
gens  méprisables.  Quant  à  l'outrage,  à  l'injure  amèro 
que  Somerset  a  reprochée  à  ma  maison,  j'espère  bien 
l'efTacer  avec  honneur  :  et  dans  ce  dessein,  je  vais  hâter 
mes  pas  vers  le  parlement.  Ou  je  serai  rétabli  dans  tous 
les  honneurs  dus  à  mon  sang,  ou  je  ferai  de  mon  mal- 
heur TLême  l'instrument  de  ma  fortune. 

ai  sort.) 


FIN    DU    DEUXIÈMi;;   ACTE. 


ACTE   TROISIÈME 


SCENE  I 

Londres.  —  La  salle  du  parlement. 

Fanfares.  EnfrentLE  ROI  HENRI,  EXETER,  GLOCES- 
TER,  WINCHESTER,  WARWICK  ,  SOMERSET  , 
SUFFOLK  ET  RICHARD  PLANTAGENET.  Glocestcr 
te  met  en  mesure  de  présenter  un  bill  ;  Winchester  le  lui  arra- 
che et  le  déchire. 

WINCHESTER, — Humfroi  de  Glocester,  viens-tu  ici  avec 
des  écrits  soigneusement  prémédités,  des  libelles  écrits 
et  arrangés  avec  art?  Si  tu  as  à  m'accuser,  et  que  tu  te 
proposes  de  me  charger  de  quelque  imputation,  parle 
sur-le-champ  et  sans  préparation,  comme  je  me  propose 
de  répondre  sur-le-champ,  et  par  un  discours  sans  ap- 
prêt, à  ce  que  tu  m'opposeras. 

GLOCESTER. — Prêtre  présomptueux,  ce  lieu  m'impose 
la  patience  ;  autrement  tu  connaîtrais  à  quel  point  tu 
m'as  outragé.  Ne  crois  pas  que,  si  j'ai  voulu  présenter 
par  récit  le  tableau  de  tes  lâches  et  odieux  méfaits,  j'aie 
rien  inventé  ou  que  je  sois  hors  d'état  de  répéter  de  vive 
voix  ce  qu'avait  tracé  ma  plume.  Tun'es  pas  un  prélat: 
telle  est  ton  audacieuse  perversité,  telles  sont  tes  perfi- 
dies et  ton  ambitieuse  soif  de  discorde,  que  les  enfants 
môme  parlent  de  ton  orgueil.  Tu  es  un  infâme  usurier; 
insolent  par  nature,  ennemi  de  la  paix,  licencieux,  dé- 
bauché, plus  qu'il  ne  convient  à  un  homme  de  ton  état 
et  de  ton  rang.  Et  quant  à  tes  trahisons,  qu>oi  de  plus 
notoire?  Tu  m'as  tendu  un  piège  pour  surprendre  ma 


282  HENRI  YI. 

vie  au  pont  de  Londres  et  à  la  Tour  ;  et  je  craindrais 
bien,  si  l'on  venait  à  sonder  tes  pensées,  que  le  roi,  ton 
souverain,  ne  fût  pas  tout  à  fait  à  l'abri  des  jaloux  com- 
plots de  ton  cœur  ambitieux. 

WINCHESTER. — Gloccstep,  je  te  défie. — Milords,  daignez 
entendre  ma  réponse  :  si  j'étais  avide,  pervers,  ambi- 
tieux, comme  il  veut  que  je  le  sois,  comment  serais-je  si 
pauvre?  Comment  arrive-t-il  que  je  ne  cherche  pas  à 
marcher  en  avant,  à  m'élever  plus  haut,  et  que  je  me 
renferme  dans  mon  état?  Quant  à  l'esprit  de  dissension, 
qui  chérit  la  paix  plus  que  moi....  à  moins  que  je  ne 
sois  provoqué?  .Mais,  mes  dignes  lords,  ce  n'est  pas  là 
ce  qui  offense  le  duc,  ce  n'est  pas  là  ce  qui  Ta  irrité  : 
ce  qui  l'irrite....,  c'est  qu'il  voudrait  que  nul  autre  ne 
gouvernât  que  lui,  que  personne  que  lui  n'approchât  le 
roi  ;  voilà  ce  qui  soulève  la  tempête  dans  son  cœur,  voilà 
ce  qui  lui  fait  exhaler  ces  accusations  contre  moi.  Mais 
il  connaîtra  que  je  suis  aussi  bien  né.... 

GLOCESTER. — Aussi  bien  né?  Toi,  bâtard  de  mon 
aïeul  ! 

WINCHESTER. — Ah  !  orgucillcux  seigneur,  qui  es-tu,  je 
te  prie,  qu'un  sujet  impérieux  sur  le  trône  d'un  autre? 

GLOCESTER.— Prêtre  insoient,  ne  suis-je  pas  le  protec- 
teur? 

WINCHESTER. — Et  moi ,  ne  suis-je  pas  un  prélat  de 
l'Église? 

GLOCESTER. — Oui,  comme  un  proscrit  se  tient  dans  un 
château  et  s'en  sert  pour  protéger  son  brigandage. 

WINCHESTER. — Insolent  Glocester  ! 

GLOCESTER.  —  Ta  profession  mérite  du  respect,  mais 
non  pas  ta  conduite. 

WINCHESTER.— Rome  me  vengera. 

GLOCESTER. — Va  donc  mendier  le  secours  de  Ror^^  '. 

SOMERSET. — Milord,  il  serait  de  votre  devoir  de  vous 
contenir. 

1  Winchester.  Thix  Rome  shall  remedy. 
Glocesier.  Roam  thilher  them. 

Ce  jeu  de*mots  entre  Rome,  Rome,  et  to  roam,  r<îcler,  vagaboa 
der,  est  impossible  à  reproduire. 


ACTE    III,    SCÈNE   I.  283 

WARWiCK,  à  Somerset. — Et  vous,  retenez  donc  l'évèque 
dans  les  bornes  du  sien. 

SOMERSET. — Il  me  semble  que  milord  devrait  être  res- 
pectueux ,  et  connaître  mieux  la  dignité  sacrée  d'un 
prélat. 

WARWICK. — Il  me  semble  que  Sa  Grandeur  devrait  être 
plus  modeste  ;  il  ne  convient  pas  à  un  prélat  de  parler 
ainsi. 

SOMERSET. — Il  en  a  le  droit,  lorsque  son  caractère  sa- 
cré est  si  vivement  offensé. 

w.^RwicK. — Sacré  ou  profane,  qu'importe?  Sa  Grâce 
n'est-elle  pas  le  protecteur  du  roi? 

PLANTAGENET,  à  part. — Plantagenct,  je  le  vois,  doit  ici 
garderie  silence  :  on  pourrait  lui  dire  :  «  Attendez  pour 
parler,  que  vous  en  ayez  le  droit.  Votre  avis  téméraire 
doit -il  se  mêler  aux  débats  des  lords?  »  Sans  cette 
crainte,  j'aurais  déjà  lancé  un  traita  Winchester. 

LE  ROI. — Glocesrer,  et  vous,  Winchester,  mes  oncles, 
vous  les  premiers  gardiens  de  notre  Angleterre,  je  vou- 
drais vous  prier,  si  les  prières  avaient  sur  vous  quelque 
empire,  de  réconcilier  vos  cœurs  dans  la  paix  et  l'ami- 
tié. Oh  !  quel  scandale  pour  notre  couronna  que  deux 
nobles  pairs  tels  que  vous  soient  en  discord  !  Croyez- 
moi,  lords,  ma  jeunesse  peut  dire  que  la  discorde  civile 
est  un  ver  funeste  qui  ronge  le  cœur  de  l'Etat.  (On  en- 
tend un  grand  bruit  en  dehors  avec  ces  cris  :  «  A  bas,  à  bas 
la  livrée  jaune  !  »)  Quel  est  ce  tumulte? 

WARwicK. — C'est  une  émeute ,  j'ose  l'assurer,  com- 
mencée par  la  furie  des  gens  de  l'évèque. 

(On  entend   encore  c^s  cris  :  Des  pierres!  des  pierres!) 
(Entre  le  maire  de  F.ondres  avec  son  escorte.) 

LE  .MAIRE. — 0  mes  dignes  lords!  ô  vertueux  Henri.' 
prenez  pitié  de  la  cité  de  Londres,  prenez  pitié  de  nous. 
Les  gens  de  l'évèque  et  ceux  du  duc  de  Glocester,  mal- 
gré la  défense  récente  de  porter  aucune  arme,  ont  rem- 
pli leurs  poches  de  pierres,  et,  se  rangeant  en  bandes 
ennemies,  les  font  pleuvoir  si  violemment  les  uns  sur 
les  autres  que  nombre  d'hommes  ont  la  tête  fracassée; 
on  brise  nos  fenêtres  le  long  des  rues ,  et  dans  noire 


284  HENRI   YI. 

alarme  nous  avons  été  forcés  de  fermer  nos  boutiques. 

lEntrent,  en  se  battant  et  la  tête  ensanglantée,  les  gens  de  Glo" 
cester  et  ceux  de  Winchester.) 

LE  ROI.— Nous  VOUS  enjoiguons,  par  Tobéissance  qu« 
vous  nous  devez,  d'arrêter  vos  mains  homicides  et  de 
rester  en  paix. — Mon  oncle  Glocester,  je  vous  en  con- 
jure, apaisez  cette  rixe. 

UN  DES  GENS  DU  DUC. — Si  l'ou  uous  interdit  les  pierres, 
nous  combattrons  avec  nos  dents. 

UN  AUTRE  DU  PARTI  OPPOSÉ. — Faitcs  ce  qui  vous  plaira  : 
nous  sommes  aussi  déterminés. 

(Ils  recommencent  à  se  battre.) 

GLOCESTER. — Hommes  de  ma  maison,  cessez  cette  ri- 
dicule querelle,  et  mettez  fm  à  cet  étrange  combat. 

UN  TROISIÈME  DE  LA  SUITE  DU  DUC. — Milord,  nous  savous 
que  Votre  Grâce  est  un  homme  juste  et  droit,  et  par 
votre  royale  naissance,  vous  ne  le  cédez  à  personne  qu'à 
Sa  Majesté;  aussi,  avant  que  nous  souffrions  qu'un  si 
noble  prince,  un  si  bon  père  de  l'État  soit  insulté  par 
un  barbouilleur  d'encre,  nous  combattrons  tous,  nous, 
nos  femmes  et  nos  enfants,  et  nous  consentirons  plutôt 
à  nous  voir  massacrés  par  vos  ennemis. 

UN  AUTRE. — Oui;  et  morts,  on  nous  verra  creuser  en- 
core la  terre  de  nos  ongles  furieux. 

{Le  combat  recommence.) 

GLOCESTER. — Arrêtez,  arrêtez,  vous  dis-je  !  et  si  vous 
m'aimez  comme  vous  le  dites,  laissez-moi  vous  persuader 
de  suspendre  un  instant  votre  fureur. 

LE  ROI. — Oh  !  que  cette  discorde  afflige  mon  âme  ! — 
Milord  Winchester,  pouvez-vous  vo:v  mes  soupirs  et 
mes  larmes,  et  ne  pas  ralentir  votre  haine  ?  Qui  donc 
sera  pitoyable,  si  vous  ne  l'êtes  pas?  Qui  se  montrera 
l'ami  de  la  paix,  si  les  saints  ministres  de  l'Église  se 
plaisent  dans  le  trouble? 

WARWicK. — Milord  protecteur,  cédez,.  .  Cédez,  Win- 
chester; à  moins  que  vous  ne  vouliez,  par  votre  obsti- 
nation, égorger  aussi  votre  souverain  et  bouleverser  le 
royaume.  "Nous  voyez  quels  désastres,  quels  meurtres 
sont  l'ouvrage  de  votre  inimitié!  Réconciliez-vous  donc 
6i  vous  n'êtes  pas  altérés  de  sang. 


ACTE   Iir,    SCÈNE    I.  285 

WINCHESTER. — Qu'il  Commence  par  se  soumettre  ou  je 
ne  céderai  jamais. 

GLOciïSTER.  —  Ma  tendre  compassion  pour  le  roi  me 
comm.ande  de  céder;  sans  quoi,  je  verrais  le  cœur  de  ce 
prêtre  arraché  de  ses  entrailles,  avant  qu'il  pût  se  vanter 
de  cet  avantage  sur  moi. 

WARwiCK. — Voyez,  milord  Winchester,  voyez;  le  duc 
a  déjà  banni  toute  furieuse  colère  :  son  front  adouci  vous 
l'annonce.  Pourquoi  paraissez-vous  encore  si  farouche 
et  si  menaçant? 

GLOCESTER. — Voilà  ma  main,  Winchester;  je  te  Toffre. 

LE  ROI. — C'est  une  honte,  Beaufort!  levons  ai  entendu 
prêcher  que  la  haine  était  un  grave  et  énorme  péché  : 
ne  pratiquerez- vous  pas  la  morale  que  vous  enseignez? 
Voulez-vous  être  le  premier  à  la  transgresser? 

WARWICK. — Bon  roi!  le  prélat  est 'touché.  —  Allons, 
milord  Winchester,  quelle  honte  !  apaisez- vous.  Quoi  ! 
un  enfant  vous  enseignera-t-il  votre  devoir? 

WINCHESTER  — Eh  bien,  duc  de  Glocester,  je  veux  bien 
te  céder.  Je  te  rends  amour  pour  amour,  et  j'unis  ma 
main  à  la  tienne. 

GLOCESTER,  à  part. — Oui,  mais  je  crains  bien  que  ce  ne 
soit  d'un  cœur  mensonger....  (Haut.)  Voyez,  mes  amis, 
mes  chers  compatriotes  :  ce  gage  est  un  signal  de  trêve 
entre  nous  et  tous  nos  serviteurs  ;  que  Dieu  m'assiste, 
comme  il  est  vrai  que  je  ne  dissimule  rien. 

WINCHESTER,  à  part. — Que  Dieu  m'assiste,  comme  ce 
n'est  pas  là  mon  intention. 

LE  ROI.— 0  mon  bon  oncle,  mon  cher  duc  de  Glocester, 
que  vous  me  rendez  joyeux  par  cet  accord  de  paix.  {A 
leurs  gens.)  Allons,  mes  amis,  retirez-vous  :  ne  nous 
troublez  pas  davantage  ;  redevenez  amis,  à  l'exemple  de 
vos  maîtres. 

UN  Dr:s  GENS. — Volontiers. — Je  vais  chez  le  chiinirgien. 

UN  AUTRE. — Et  moi  aussi. 

UN  TROISIÈME. — Et  moi,  je  vais  voir  quel  remède  la 
taverne  pourra  me  procurer. 

(Sortent  les  gens  des  deux  partis,  le  Maire,  etc.) 

WARWICK. — Gracieux  souverain,  recevez  cette  requête, 


^86  HENRI   VI. 

que  nous  présentons  à  Votre  Majesté  pour  la  restitution 
des  droits  de  Richard  Plantagenet. 

GLOCESTER. — J'approuvB  votre  démarche,  milord  War- 
wick. — {Au  roi.)  En  effet,  cher  prince,  si  Votre  Majesté 
considère  toutes  les  circonstances,  vous  trouverez  de 
grands  motifs  de  réhabiliter  Plantagenet  dans  sesdi-oits, 
surtout  si  vous  songez  aux  événements  d'Ellham,  dont 
j'ai  entretenu  Votre  Majesté. 

LE  ROI. — Oui,  ce  furent  autant  d'actes  de  violence.  Aussi, 
chers  lords,  nous  voulons  que  Piichard  soit  rétabli  dans 
tous  les  privilèges  de  sa  naissance. 

WARWiCK.— Que  Richard  soit  rétabli  dans  les  privi- 
lèges de  sa  naissance;  ainsi  seront  réparés  les  torts  faits 
à  son  père. 

wiJSXHESTER. — L'avis  de  l'assemblée  sera  celui  de  Win- 
chester. 

LE  ROI. — Que  Richard  jure  d'être  fidèle,  et  je  lui  ren- 
drai non-seulement  cela,  mais  encore  tout  l'héritage  de 
la  maison  d'York,  dont  vous  descendez,  Richard,  en  ligne 
directe. 

RICHARD. — Votre  humble  sujet  vous  dévoue  son  obéis- 
sance et  ses  services,  jusqu'à  son  dernier  soupir. 

LE  ROI.  —  Incline-loi  donc,  et  mets  ton  genou  à  mes 
pieds;  et  en  retour  de  cet  acte  d'hommage  ainsi  accom- 
pli, je  te  ceindrai  de  la  vaillante  épée  d'York. — Lève-toi, 
Richard,  comme  un  vrai  Plantagenet;  et  lève-loi,  créé 
par  nous  prince  et  duc  d'Y'ork. 

RICHARD.  —  Que  Richard  prospère,  et  que  vos  ennemis 
succombent!  et  périssent  tous  ceux  qui  cachent  une  seule 
pensée  suspecte  contre  Votre  Majesté,  comme  il  est  vrai 
que  mon  zèle  est  ardent  et  ma  soumission  sincère! 

TOUS  LES  PAIRS.  —  Salut,  Hoblo  piincc,  puis>ant  duc 
d'York  ! 

SOMERSET,  à  part.  —  Périsse  ce  vil  prince,  cet  ignoble 
duc  d'York  ! 

GLOCESTKR. — Maintenant  Pintérêt  de  Votre  Majesté  est 
do  traverser  les  mers  et  de  vous  faire  couronner  en 
France.  La  présence  d'un  roi  réveille  Paniour  dans  le 


ACTE   lli,   SCÈXE    II.  287 

cœur  de  ses  sujets  et  de  ses  fidèles  amis,  comme  elle  dé- 


courage ses  ennemis. 


LE  ROI. — Quand  Glocester  a  parlé,  Henri  n'hésite 
point  :  le  conseil  d'un  ami  sage  est  la  mort  de  beaucoup 
d'ennemis. 

GLOCESTER. — Yotre  flotte  est  prête  à  faire  voile. 

(Tous  sortent  excepté  Exeter.) 

EXETER,  seul. —  Oui  :  nous  pourrions  Lien  voyager  en 
France  ou  en  Angleterre,  sans  prévoir  les  événements 
qui  nous  menacent.  Le  feu  de  cette  dernière  dissension, 
qui  s'est  élevée  entre  ces  pairs,  couve  sous  les  cendres 
trompeuses  d'une  fausse  amitié,  et  éclatera  bientôt  en 
llammes  terribles  ;  ainsi  que  les  membres  gangrenés  se 
corrompent  par  degrés,  jusqu'à  ce  que  la  chair,  les  os  et 
les  nerfs  tombent  en  dissolution,  de  même  se  dévelop- 
pera cette  jalouse  et  fatale  haine;  et  je  crains  bieuTac- 
complissement  de  cette  sinistre  prédiction  qui,  du  temps 
de  Henri  V,  était  dans  la  bouche  des  enfants  à  la  ma- 
melle :  Que  le  Henri  né  à  Monmoulh  gagnerait,  tout,  et  que 
le  Henri  né  à  Windsor  perdrait  tout.  Cela  est  si  probable 
que  le  vœu  d'Exeter  est  de  finir  ses  jours  avant  devoir 
ces  temps  désastreux- 

SCÈNE  TI 

En  France. — Devant  Rouen. 

Entrent  LA   PUCELLE   DÉGUISÉE   et  DES    SOLDATS 
velus  en  paysans,  portant  des  sacs  sur  le  dos. 

LA  PUCELLE.  — Yoici  les  portcs  de  la  ville,  les  portes  de 
Rouen,  dont  il  faut  que  notre  adresse  nous  ouvre  l'en- 
trée. Soyez  sur  vos  gardes,  faites  bien  attention  à  vos 
paroles;  parlez  comme  des  paysans  de  la  campagne,  qui 
viennent  au  marché  vendre  leur  blé.  Si  nous  parvenons 
à  entrer,  comme  j'en  ai  l'espérance,  et  que  nous  ne 
trouvions  qu'une  garde  faible  et  négligente,  d'un  signal 
j'avertirai  nos  amis,  afin  que  le  dauphin  Charles  vienne 
attaquer  les  Anglais. 


288  HENRI   YI. 

UN  SOLDAT.  — Les  sacs  que  nous  portons  préparent  le 
sac  de  la  ville,  et  nous  serons  bientôt  maîtres  et  sei- 
gneurs de  Rouen.  Allons,  frappons  aux  portes. 

(Ils  frappent. 
LA  SENTINELLE. — Qui  va  là? 

LA  pucELLE. — Paysaus,  pauvres  gens  de  France;  de 
pauvres  fermiers  qui  viennent  vendre  leur  blé. 

LA  SENTINELLE. — Eutrez,  eutrez  ;  la  cloche  du  marché 
a  déjà  sonné. 

(Elle  ouvre  les  portes.) 

LA  PUCELLE. — C'cst  maintenant,  ô  Rouen,  que  je  ren- 
verserai tes  remparts  jusque  dans  leurs  fondements  ! 

(Ils  entrent  dans  la  ville.) 
(Entrent  Charles,  le  Bâtard  d'Orléans,  Alençon  et  des  troupes.) 

CHARLES. — Que  saint  Denis  favorise  cet  heureux  strata- 
gème !  et  nous  dormirons  encore  une  fois  en  sûreté 
dans  Rouen. 

LE  BATARD.— Voici  par  où  sont  entrées  la  Pucelle  et  sa 
troupe.  A  présent  qu'elle  est  dans  la  ville,  comment  nous 
indiquera-t-elle  le  passage  le  plus  facile  et  le  plus  sûr? 

ALENÇON. — En  plaçant,  à  cette  tour,  une  torche  allu- 
mée :  à  l'endroit  où  nous  la  verrons  paraître,  ce  signal 
nous  annoncera  qu'il  n'est  point  de  passage  plus  facile 
que  celui  par  où  la  Pucelle  s'est  introduite. 

(La  Pucelle  paraît   sur  le   haut   d'une   tour,   tenant  une  torche 

allumée.) 

LA  PUCELLE. — Regardez  ;  voici  l'heureux  flambeau  d'u- 
nion qui  va  réunir  Rouen  à  ses  compatriotes  :  mais  il 
brille  d'un  éclat  fatal  aux  gens  de  Talbot. 

LE  BATARD. — Voycz,  uoble  Charles,  le  phare  de  notre 
amie.  La  torche  enflammée  est  plantée  là-bas  sur  cette 
petite  tour. 

CHARLES. — Qu'elle  brille  comme  une  comète  venge- 
resse et  présage  la  ruine  de  nos  ennemis  ! 

Ai.ENÇON. — Ne  perdons  pas  de  temps;  les  délais  finis- 
sent mal  :  entrons  à  l'instant,  en  criant  :  Vive  le  dau' 
j)hin!  et  égorgeons  les  sentinelles. 

(Ils  entrent.) 
(Alarme.  Arrive  Talbot  suivi  de  quelques  Anglais.) 


ACTE   III,    SCÈNE  II.  280 

TALBOT. — France,  tes  larmes  expieront  cette  trahison, 
si  Talbot  survit  à  cette  perfidie.  C'est  la  Pucelle,  cette 
sorcière,  cette  infernale  magicienne,  qui  a  ourdi  cette 
trame  diabolique  et  nous  a  surpris  ;  à  grand'peine 
avons-nous  échappé  au  malheur  de  servir  d'ornement 
à  l'orgueil  de  la  France. 

(Une  alarme.  Sortie,  escarmouche.  Entrent  Bedford,  transporté 
mourant  sur  un  siège  hors  de  la  ville,  Talbot,  le  duc  de  Bour- 
gogne et  les  troupes  anglaises.  La  Pucelle,  Charles,  le  Bâtard, 
Alençon  et  autres  paraissent  sur  les  remparts.) 

L.v  PUCELLE.  — Salut,  mcs  braves  :  avez-vous  besoin  de 
blé  pour  faire  du  pain  ?  Je  crois  que  le  duc  de  Bourgogne 
jeûnera  quelque  temps  avant  d'en  racheter  une  seconde 
fois  à  pareil  prix  :  il  était  plein  d'ivraie.  En  aimez-vous 
le  goût  ? 

LE  DUC  DE  BOURGOGNE. — Raille,  raille,  vil  démon,  cour- 
tisane effrontée.  Je  me  flatte  qu'avant  peu  nous  t'étouffe- 
rons  avec  ton  blé,  et  que  nous  te  ferons  maudire  la 
moisson  que  tu  viens  de  faire. 

CH.4RLES. — Votre  Altesse  pourrait  bien  mourir  de  faim 
avant  ce  moment-là. 

BEDFORD. — Oh!  que  des  actions  et  non  des  paroles  nous 
vengent  de  cette  trahison  ! 

LA  PUCELLE. — lïé  !  quo  ferez- vous,  pauvre  vieillard  à 
la  barbe  grise?  Prétendez-vous  rompre  une  lance  et  por- 
ter un  coup  mortel,  assis  et  défaillant  sur  votre  chaise? 

TALBOT. — Odieux  démon  de  France,  sorcière  dévouée 
à  l'opprobre,  qui  te  fais  suivre  sans  pudeur  de  tes  lascifs 
galants,  te  convient-il  d'insulter  son  honorable  vieillesse 
et  de  braver  lâchement  un  homme  à  demi  mort?  Ma 
belle,  je  veux  faire  assaut  avec  toi,  ou  que  Talbot  pé- 
risse dans  l'ignominie. 

LA  PUCELLE. — Vous  êtcs  bicu  vif,  seigneur. — Mai 
nous,  restons  en  paix  ;  si  Talbot  commence  à  tonner,  la 
pluie  suivra  bientôt.  {Talbot  et  les  autres  Anglais  délibèrent 
ensemble.)  Que  Dieu  préside  à  votre  parlement!  Qui  de 
vous  sera  l'orateur? 

TALBOT.  —  Oseras-tu  sortir  et  venir  nous  joindre  en 
plaine? 

t.  VII,  ]9 


290  HENRI  VI. 

LA  pucELLE. — En  véritô,  Votre  Seigneurie  nous  prend 
donc  pour  des  insensés,  en  nous  proposant  de  remettre 
en  question  si  ce  qui  nous  appartient  est  à  nous? 

TALBOT.— Ce  n'est  point  à  cette  moqueuse  Hécate  que 
je  parle;  c'est  à  toi,  Alençon,  ot  aux  autres  chevaliers. 
Voulez-vous  venir  et  combattre  en  soldats? 

ALENÇo>:. — Non,  seigneur. 

TALBOT. — Au  diable  avec  ton  seigneur  ! — Vils  muletiers 
de  France  !  Ils  se  tiennent  sur  les  murailles  comme 
d'ignobles  paysans,  et  n'osent  prendre  les  armes  en 
gentilshommes. 

LA  PUCELLE,  à  Alençon  et  autres  seigneurs. — Capitaines, 
quittons  ces  remparts  :  le  regard  de  Talbot  ne  nous  an- 
nonce rien  de  bon.  Que  Dieu  soit  avec  vous,  milord  ! 
Nous  étions  venus  simplement  pour  vous  dire  que  nous 

étions  ici. 

(La  Pucelle  et  les  Français  descendent  des  remparts.) 

TALBOT. — Et  nous  y  serons  aussi  avant  peu,  ou  que 
l'ignominie  devienne  la  gloire  de  Talbot.  Jure,  duc 
de  Bourgogne,  par  l'honneur  de  ta  maison  offensée 
des  outrages  publics  que  te  fait  souffrir  la  France; 
jure  de  reprendre  la  ville  ou  de  périr  :  et  moi,  aussi 
sûr  que  Henri  d'Angleterre  respire,  que  son  père  est 
entré  ici  en  conquérant,  et  que  le  grand  cœur  de 
Richard  Cœur  de  Lion  est  enseveli  dans  cette  ville  que  la 
trahison  vient  de  nous  enlever,  je  jure  de  la  reprendre 
ou  de  mourir. 

LE  DUC  DE  BOURGOGNE. — J'associe  mou  vœu  au  tien.. 

TALBOT.— Mais,  avant  de  partir,  prenons  soin  de  ce 
héros  mourant,  du  vaillant  duc  de  Bedford. — {A  Bedford.) 
Venez,  milord;  nous  allons  vous  placer  dans  un  lieu 
plus  sûr,  et  plus  favorable  pour  votre  état  languissant 
et  votre  grand  âge. 

BEDFORD. — Lord  Talbot,  ne  me  déshonore  pas  à  ce 
point.  Je  veux  rester  ici,  assis  devant  les  murs  de  llouen  ; 
et  partager  encore  vos  succès  ou  vos  revers. 

LE  DUC  DE  BOURGOGNE. — Gouragcux  Bcdford ,  laissez- 
vous  persuader. 

BEDFor.D. — Non,  je  nci  q^uitlerai  point  ce  lieu  ;  je  me 


ACTE  III,    SCÈNE   II.  291 

souviens  d'avoir  lu  que  jadis  l'intrépide  Pendragon , 
mourant,  se  fît  porter  dans  sa  litière  au  champ  de  ba- 
taille, et  vainquit  ses  ennemis.  Il  me  semble  que  d'ici 
je  ranimerai  encore  les  cœurs  de  nos  soldats  :  je  les  ai 
toujours  trouvés  tels  que  j'étais  moi-même. 

TALBOT. — 0  courage  invincible  dans  un  corp^  mourant  ! 
Eh  bien,  soit  :  que  le  Ciel  garde  en  sûreté  le  vieux  Bed- 
ford  !  et  nous ,  maintenant,  brave  duc  de  Bourgogne, 
nous  n'avons  plus  qu'à  rassembler  les  troupes  qui  son» 
sous  notre  main,  et  à  fondre  sur  notre  insolent  ennemi. 

(Ils  sortent.) 
(Alarme.  Sorties,  escarmouche.  Entrent  sir  Jean  Fastolffe  et  un 

capitaine.) 

LE  CAPIT.A.INE. — Où  va  sir  Jean  Fastolfîe,  à  pas  si  pré- 
cipités? 

FASTOLFFE. — Où  je  vnis?me  sauver  en  fuyant*.  Nous 
avons  bien  l'air  d'être  mis  en  déroute  une  seconde  fois. 

LE  CAPITAINE. — Quoi,  VOUS  fuyez?  Vous  abandonneriez 
lordTalbot? 

FASTOLFFE. — Tous  les  Talbot  de  l'univers,  pour  sauver 
ma  vie. 

{Il  sort.) 

LE  CAPITAINE. — Lâchechevalier,que  le  malheurte  suive! 

(Il  sort.) 
(Retraite,  escarmouches .  Entrent,  au  sortir  de  la  ville,  la  Pucelle, 
Charles,  Alençon  et  autres  qui  fuient^ 

BEDFORD. — A  présent,  mion  âme,  pars  en  paix,  quand 
il  plaira  au  Ciel  !  j'ai  vu  la  déroute  de  nos  ennemis. 
Qu'est-ce  que  la  force  et  la  confiance  de  l'homme  in- 
sensé? Ceux  qui  tout  à  l'heure  nous  insultaient  de  leurs 
railleries  sont  trop  heureux  en  ce  moment  de  sauver 
leur  vie  par  la  fuite. 

(Il  expire  et  on  l'emporte.) 
(Alarme.  Entrent  Talbot,  le  duc  de  Bourgogne  et  autres.) 

1  Sir  Jean  Fastolffe,  capitaine  anglais,  se  conduisit  en  effet  lâ- 
chement dans  les  guerres  de  France,  et  fut  tué  en  1429,  à  la  ba- 
taille de  Patay.  Il  y  a  lieu  de  croire  que  c'est  la  lâcheté,  devenue 
proverbiale,  de  sir  Jean  Fastclff?  qui  a  donné  à  Shakspeare  l'idée 
d'appeler  Falstaff  le  compagnon  des  débauches  du  prince  Henri, 
lorsqu'il  renonça  à  irettre  ce  rôle  sous  le  nom  de  sir  John 
Oldcastle. 


292  HENRI  VI. 

TALBOT. — Perdue  et  reprise  en  un  jour!  C'est  un  dou- 
ble honneur,  duc  de  Bourgogne  !  Mais  que  le  Ciel  ait 
toute  la  gloire  de  cette  victoire. 

LE  DUC  DE  BOURGOGNE. — Brave  Talbot,  le  duc  de  Bour- 
gogne t'omre  un  sanctuaire  dans  son  cœur,  et  y  grave 
tes  nobles  exploits  en  monument  de  ta  valeur. 

TALBOT. — Duc,  je  te  rends  grâces. — Mais  où  est  la 
Pncelle  maintenant?  Je  pense  que  son  démon  familier 
est  endormi.  Où  sont  maintenant  les  bravades  du  Bâ- 
tard, et  les  railleries  de  Charles?  Quoi,  tous  évanouis! 
Rouen  est  dans  le  deuil,  et  gémit  d'avoir  perdu  de  si 
braves  hôtes! — A  présent  mettons  quelque  ordre  dans 
la  ville,  en  y  plaçant  des  officiers  expérimentés,  et  allons 
ensuite  à  Paris,  rejoindre  le  roi  :  car  le  jeune  Henri  y 
est  avec  sa  cour. 

LE  DUC  DE  BOURGOGNE. — Tout  ce  que  veut  le  lord  Tal- 
bot plaît  au  duc  de  Bourgogne. 

TALBOT. — Mais,  avant  de  partir,  n'oublions  pas  le  noble 
duc  de  Bedford,  qui  vient  de  mourir  :  assistons  à  ses 
obsèques  dans  la  ville.  Jamais  plus  brave  guerrier  ne 
tint  sa  lance  en  arrêt;  jamais  caractère  plus  aimable  ne 
gouverna  une  cour.  Mais  les  rois  et  les  plus  fiers  poten- 
tats doivent  mourir.  C'est  le  terme  des  misères  humai- 
nes. 

(Ils  sortent.) 


SCÈNE  lïl 

Entrent  CHARLES,  LE  BATARD,  ALENÇON, 
LA  PUCELLE  et  des  troupes. 

LA  PUCELLE. — PHuces,  ne  vous  découragez  pas  pour 
un  revers,  et  ne  gémissez  plus  de  voir  Rouen  retomber 
aux  mains  de  Tennemi.  Le  chagrin  n'est  point  un  re- 
mède, mais  bien  plutôt  un  corrosif  pour  des  maux  aux- 
quels il  n'y  a  point  de  remède.  Laissez  le  frénétique 
Talbot  triompher  un  moment,  et,  comme  un  paon,  é(a- 
1er  fièrement  sa  queue  :  nous  lui  arracherons  ses  biil- 


ACTE   III,    SCÈNE   III.  293 

lanles  plumes,  et  tout  son  orgueilleux  appareil,  si  vous 
voulez  vous  laisser  conduire  par  mes  avis. 

CHARLES. — C'est  vous  qul  nous  avez  guidés  jusqu'ici, 
et  nous  nous  sommes  confiés  en  votre  habileté  :  un 
échec  inat'en^u  n'éveillera  pas  notre  défiance. 

LE  BATARO.-v ^Cherchez  dans  votre  génie  quelque  res- 
source heureuse,  '='t  nciis  publierons  votre  renommée 
dans  l'univers. 

ALENÇON. — Nous  placerons  ta  statue  dans  quelque  lieu 
sacré,  et  nous  t'y  révérerons  comme  une  sainte.  Agis 
donc,  admirable  vierge,  et  travaille  à  notre  succès. 

LA  pucELLE. — Eli  Meu,  voici  ce  que  Jeanne  propose. 
Par  un  discours  insinuant  et  de  douces  paroles,  nous 
"aptiverons  le  duc  de  Bourgogne,  et  le  déterminerons  à 
quitter  Talbot  pour  nous  suivre, 

CHARLES. — Ah  I  chère  Jeanne,  si  nous  pouvions  gagner 
cela,  la  France  ne  serait  plus  remplie  des  guerriers  de 
Henri  :  cette  nation  ne  serait  plus  si  fière  avec  nous,  et 
nous  l'extirperions  de  nos  provinces. 

ALENÇON. — L'Anglais  serait  pour  jamais  chassé  de  la 
France,  et  n'y  conserverait  pas  le  titre  d'un  seul  comté. 

LA  PUCELLE. — Vos  seigneurs  seront  témoins  de  la  ma- 
nière dont  je  vais  m'y  prendre  pour  parvenir  au  but 
que  vous  désirez.  {On  entend  battre  le  tambour.)  Ecoutez  ; 
au  son  de  ces  tambours  vous  pouvez  reconnaître  que 
l'armée  anglaise  marche  vers  Paris.  (Une  marche  anglaise. 
Entrent  et  passent  à  distance  Talbot  et  ses  troupes.)  Voilà 
Talbot  qui  s'avance,  enseignes  déployées,  et  suivi  de 
toutes  les  troupes  anglaises.  (Une  marche  française.  En- 
trent le  duc  de  Bourgogne  et  ses  troupes.)  Ensuite  viennent 
à  l'arrière-garde  le  duc  et  sa  troupe.  La  fortune  nous 
seconde  en  le  faisant  rester  ainsi  en  arrière.  Faites  de- 
mander un  pourparler  ;  nous  entrerons  en  conférence 

avec  lui.  (^"  sonne  pour  demander  un  pourparler.) 

CHARLES. — Un  pourparler  avec  le  duc  de  Bourgogne 
LE  DUC  DE  BOURGOGNE. — Qui  demande  une  conférence 
avec  le  duc  de  Bourgogne  ? 

LA  PUCELLE. — Le  princc  Charles  de  France,  ton  com- 
patriote. 


291  HENRI  Vi. 

LE  DUC  DE  BOURGOGNE.  —  Eh  bien,  Charles,  que  me 
veux-tu?  je  suis  pressé  de  partir  d'ici. 

CHARLES. — Parle,  Jeanne,  et  charme-le  par  tes  paroles 

LA  PUCELLE. — Brave  duc  de  Bourgogne,  infaillible  es- 
poir de  la  France,  arrête  et  permets  à  ton  humble  ser- 
vante de  l'entretenir  un  moment. 

LE  DUC  DE  ROURGOGNE. — Parle;  mais  pas  de  longueurs 

LA  PUCELLE. — Contemple  ton  pays,  contemple  la  fertile 
France  ;  vois  ses  villes  et  ses  cités  défigurées  par  les  ra- 
vages destructeurs  d'un  ennemi  cruel  ;  ainsi  qu'une 
mère  contemple  son  jeune  enfant  au  berceau,  dont  la 
mort  va  fermer  les  yeux,  vois,  vois  les  maux  qui  consu- 
ment la  France.  Vois  les  plaies,  les  plaies  barbares  dont 
ta  main  dénaturée  a  déchiré  son  malheureux  sein  ;  ah  ! 
détourne  contre  d'autres  victimes  le  fer  de  ton  épée; 
frappe  ceux  qui  blessent,  et  ne  blesse  pas  ceux  qui  se- 
courent. Une  seule  goutte  de  sang  tirée  du  sein  de  ta 
patrie  devrait  te  causer  plus  de  douleur  que  des  flofs 
d'un  sang  étranger.  Efface  donc  par  tes  larmes  les  taches 
sanglantes  qui  couvrent  le  corps  de  ta  malheureuse  pa- 
trie. 

LE  DUC  DE  BOURGOGNE. — Il  faut  qu'cllo  m'ait  ensorcelé 
par  ses  paroles,  ou  que  la  nature  m'inspire  cet  attendris- 
sement soudain  ! 

LA  PUCELLE. — Touto  la  Frauce  et  ses  enfants  poussent 
sur  toi  des  cris  de  surprise,  et  commencent  à  douter  de 
ta  naissance  et  de  ta  légitimité....  A  quel  peuple  t'es-tu 
associé?  A  une  nation  hautaine,  qui  ne  te  sera  fidèle 
que  selon  son  intérêt.  Quand  Talbot  aura  mis  le  pied  en 
France,  et  aura  fait  de  toi  un  instrument  de  calamités, 
dis,  quel  autre  que  Henri  d'Angleterre  sera  le  souve- 
rain? et  toi,  tu  seras  rejeté  comme  un  proscrit.  Rappelle 
à  ta  mémoire....  et  que  ceci  serve  à  te  convaincre  :  —  le 
duc  d'Orléans  n'était-il  pas  ton  ennemi?  et  n'était-il  pas 
prisonnier  en  Angleterre?  mais  dès  qu'ils  ont  su  qu'il 
était  ton  ennemi,  ils  lui  ont  rendu  sa  liberté  sans  ran- 
çon, au  mépris  des  intérêts  du  duc  de  Bourgogne  et  de 
tous  ses  amis.  Vois  donc,  tu  combats  contre  tes  compa- 
triotes, et  tu  t'es  lié  avec  ceux  qui  sont  prêts  à  devenir 


ACTE   III,    SCÈNE    lY.  295 

tes  assassins.  Allons,  reviens,  reviens,  prince  égaré, 
Charles  et  toute  la  France  sont  prêts  à  te  recevoir  dans 
leurs  bras. 

LE  DUC  DE  BOURGOGNE. — Je  suis  vaiucu  ;  ses  victorieuses 
paroles  m'ont  bombardé  comme  le  canon  bat  les  rem- 
parts d'une  ville  ;  et  je  me  sens  prêt  à  fléchir  les  genoux. 
— Pardonne,  ô  ma  patrie  ;  pardonnez,  mes  chers  compa- 
triotes ;  et  vous,  princes,  acceptez  ce  cordial  et  sincère 
embrassement.  Mes  forces  et  mes  soldats  sont  à  vous; 
adieu,  Talbot  ;  je  ne  me  fierai  plus  à  toi. 

LA  pucELLE. — Je  recounais  là  un  Français  :  change  en- 
core une  fois  pour  revenir  vers  nous. 

CHARLES. — Sois  le  bienvenu ,  brave  duc  ;  ton  amitiù 
renouvelle  nos  forces. 

LE  BATARD. — Elle  ramène  un  nouveau  courage  dans 
notre  sein. 

ALENÇON. — La  Pucelle  a  rempli  admirablement  son 
rôle  :  elle  mérite  une  couronne  d'or. 

CHARLES. — Allons,  scigncurs,  marchons;  joignons  nos 
troupes,  et  cherchons  tous  les  moyens  de  nuire  à  notre 
ennemi.  (ils  sortent.) 

SCÈNE  IV 

Paris.  —  Un  appartement  du  palais. 

Entrent  LE  ROI  HENRI,  GLOCESTER,  WINCHES- 
TER, YORK,  SUFFOLK,  SOMERSET,  WARWICK, 
EXETER,  TALBOT,  suivi  de  quelques  officiers,  leur 
adresse  ces  paroles. 

TALBOT. — Mon  auguste  prince,  et  vous,  illustres  pairs! 
ayant  appris  votre  arrivée  dans  ce  royaume,  j'ai  sus- 
pendu quelque  temps  mes  combats  pour  venir  ren- 
dre hommage  à  mon  souverain.  Ce  bras  qui  a  remis 
sous  votre  obéissance  cinquante  forteresses,  douze  vill-es 
et  sept  places  fortes ,  outre  cinq  cents  prisonniers  de 
marque,  laisse  tomber  son  épée  aux  pieds  de  Votre  Ma- 
jesté ;  et  avec  la  soumission  d'un  cœur  loyal,  il  renvoie 
toute  la  gloire  de  ses  conquêtes  d'abord  à  son  Dieu,  et 
ensuite  à  Votre  Majesté. 


296  HENRI   Vi. 

LE  ROI. — Est-ce  là  lord  Talbot,  mon  oncle  Glocester,  ce 
guerrier  qui  depuis  si  longtemps  combat  en  France? 

GLOCESTER. — Oui,  mon  souverain,  c'est  lui-même. 

LE  ROI.— Soyez  le  bienvenu,  brave  capitaine,  victo- 
rieux Talbot.  Lorsque  j'étais  jeune,  et  je  ne  suis  pas 
vieux  encore,  je  me  rappelle  que  mon  père  me  disait 
que  jamais  plus  intrépide  chevalier  n'avait  manié  l'épée. 
Depuis  longtemps  nous  étions  instruits  de  votre  loyauté, 
de  vos  fidèles  services,  de  vos  travaux  guerriers,  et  ce- 
pendant vous  n'avez  jamais  connu  les  récompenses  de 
votre  souverain:  vous  n'avez  pas  même  reçu  ses  remer- 
cîments  :  car,  avant  ce  jour,  je  n'avais  jamais  vu  vos 
traits.  Levez-vous,  et  pour  tous  ces  illustres  services 
nous  vous  créons  ici  comte  de  Shrewsbury  ;  vous  pren- 
drez votre  rang  à  notre  couronnement. 

(Sortent  le  roi,  Glocester,  Talbot  et  autres  seigneurs.) 

VERNON. — Maintenant,  seigneur,  vous  qui  étiez  si  fou- 
gueux sur  mer  et  qui  avez  insulté  les  couleurs  que  je 
porte  en  l'honneur  de  mon  noble  lord  York,  osez-vous 
ici  soutenir  les  paroles  que  vous  avez  dites? 

BASSET. — Oui,  je  l'ose,  comme  vous  osez  soutenir  les 
jalouses  inventions  de  votre  langue  insolente  contre 
mon  noble  lord,  le  duc  de  Somerset. 

VERNON. — Drôle,  j'honore  ton  lord  pour  ce  qu'il  est. 

BASSET.— Et  qu'est-il?  Il  vaut  autant  qu'York. 

VERNON. — Lui?  non.  Et  en  preuve  reçois  ceci. 

(Il  le  frappe.) 

BASSET, — Lâche,  tu  sais  trop  que  la  loi  des  armes  est 
que  quiconque  tire  son  épée  dans  le  palais  du  roi  est  sur- 
le-champ  condamné  à  mort  ;  sans  cela  celte  attaque  te 
coûterait  le  plus  pur  de  ton  sang;  mais  je  vais  m'adresser 
à  Sa  Majesté,  et  lui  demander  la  liberté  de  me  venger 
de  cet  alîront;  et  alors  tu  verras  si  je  sais  te  joindre  et 
t'en  punir. 

VERNON. — Allons,  homme  sans  foi  ;  j'y  serai  aussitôt 

que  toi  ;  et  après  tu  me  rencontreras  plus  tôt  que  tu  ne 

voudras. 

(Ils  sortent.) 

FIN    DU   TROISIÈME    ACTE. 


ACTE    QUATRIÈME 


SCÈNE  I 

Paris.  —  Une  salle  d'apparat. 

LE  ROI  HENRI,  GLOCESTER,  WINCHESTER,  YORK„ 
SUFFOLK.  SOMERSET,  WARWICK,  TALBOT.EXE-- 
TER,  LE  GOUVERNEUR  de  Paris  et  autres. 

GLOCESTER. — Lord  évêque,  placez  la  couronne  sur  sa 
tête. 

WINCHESTER. — QuB  Dieu  protège  le  roi  Henri  sixième 
du  nom  ! 

GLOCESTER. — A  présent,  gouverneur  de  Paris,  prêtez 
voire  serment. — {Le  gouverneur  se  met  à  genoux.)  Que 
vous  ne  reconnaîtrez  d'autre  roi  que  Henri  ;  que  vous 
n'aurez  d'amis  que  ses  amis,  et  que  vous  ne  compterez 
pour  vos  ennemis  que  ceux  qui  machineront  de  coupa- 
Lies  complots  contre  Sa  Majesté.  Ainsi  faites  que  le  Dieu 
de  justice  vous  protège! 

(Sortent  le  gouverneur  et  la  suite.) 
(Entre  sir  Jean  Fastolffe.) 

FASTOLFFE. — Mon  gracicux  souverain,  comme  je  ve- 
nais de  Calais,  pressant  mon  cheval  pour  me  trouver  à 
votre  couronnement,  on  a  remis  dans  mes  mains  cette 
lettre  adressée  à  Votre  Majesté  par  le  duc  de  Bourgogne. 

TALBOT. — Opprobre  sur  le  duc  de  Bourgogne  et  sur 
toi  !  Lâche  chevalier,  j'ai  fait  vœu,  dès  que  je  te  trouve- 
rais, d'arracher  la  jarretière  de  ta  jambe  fuyarde,  et  je 
le  fais  (il  la  lui  arrache),  car  tu  étais  indigne  d'être  élevé 
à  ce  rang  honorable.  Pardonnez,  mon  roi,  et  vous, 
lords;  ce  lâche,  à  la  bataille  de  Patay,  lorsque  je  n'avais 


t298  HENRI   VI. 

en  tout  que  six  mille  hommes,  et  que  les  Français  étaicDî 
presque  dix  contre  un,  avant  même  que  nous  nous  fus- 
sions rencoîitrés,  avant  qu'un  seul  coup  eût  été  frappé, 
s'est  enfui  comme  un  écuyer  confident.  Dans  cette  atta- 
que nous  avons  perdu  douze  cents  hommes ,  et  moi- 
même  avec  nombre  d'autres  gentilshommes,  nous  avons 
été  surpris  et  faits  prisonniers.  Jugez  à  présent,  nobles 
lords,  si  j'ai  mal  fait,  et  si  de  tels  lâches  sont  faits  pour 
porter  cet  ornement  des  chevaliers 

GLOCESTER. — Il  faut  l'avoucr,  cette  action  est  infâme  : 
elle  déshonorerait  un  simple  soldat;  à  plus  forte  raison 
un  chevalier,  un  officier,  un  chef. 

TALBOT. — Dans  les  premiers  temps  où  cet  ordre  fut 
établi,  milords,  les  chevaliers  de  la  Jarretière  étaient 
d'une  noble  naissance ,  vaillants  et  généreux ,  pleins 
d"un  courage  intrépide,  comme  des  hommes  nés  pour 
s'illustrer  par  la  guerre,  qui  ne  craignaient  point  la 
mort,  qui  n'étaient  point  abattus  par  l'infortune,  mais 
toujours  pleins  de  résolution  dans  les  plus  affreuses 
extrémités.  Celui  donc  qui  n'est  pas  doué  de  ces  qua- 
lités usurpe  le  nom  sacré  de  chevalier,  profane  l'hon- 
neur de  cet  ordre,  et  devrait,  si  l'on  s'en  rapportait  à 
mon  jugement,  être  dégradé  comme  un  obscur  paysan 
qui  oserait  se  vanter  d'être  issu  d'un  sang  illustre. 

LE  ROI,  à  Fastolffc. — Opprobre  de  ton  pays,  tu  viens 
d'entendre  ta  condamnation  ;  fuis  de  notre  vue,  toi  qui 
fus  jadis  chevalier  :  nous  le  bannissons  de  notre  pré- 
sence sous  peine  de  mort.  {Faslulffc  sort.)  Maintenant, 
lord  protecteur,  voyons  cette  lettre  que  nous  envoie 
notre  oncle  le  duc  de  Bourgogne. 

GLOCESTER,  Usatit  la  suscription.  —  Que  prétend  donc 
Son  Altesse,  en  changeant  son  style  ordinaire?  On  ne 
lit  ici  que  cette  adresse  nue  et  familière  :  Au  roi.  A-t-il 
donc  oublié  que  Henri  est  son  souverain  ?  ou  cette  for- 
mule irrespectueuse  annonce-t-elle  quelque  changement 
dans  sa  volonté?— Voyons  ce  qu'elle  dit.  {H  ouvre  et  lit.) 
«  Cédant  à  des  motifs  particuliers,  et  ému  de  pitié  des 
r  désastres  de  ma  patrie  et  des  plaintes  des  victimes 
•  infortunées  que  vous  opprimez,  j'ai  abandonné  votre 


ACTE    IV,    SCÈNE   I.  299 


■  inique  faction,  et  je  me  suis  joint  à  Charles,  le  roi 
«  légitime  de  la  France.  »  0  trahison  monstrueuse!  Se 
peut-il  que  dans  une  telle  alliance,  au  sein  de  tant  d'a- 
mitié et  de  serm-ents,  nous  ne  trouvions  que  tant  de 
fausseté  et  de  perfidie  ? 

LE  ROI. — Quoi  !  Est-ce  que  mon  oncle  le  duc  de  Bour- 
gogne se  révolte  contre  nous? 

GLOCESTER.  —  Oui ,  mou  priuce ,  il  est  devenu  votre 
ennemi. 

LE  ROI. — Est-ce  là  ce  que  sa  lettre  contient  de  plus 
grave  ? 

HLOCESTER. — Oui,  mou  souvorain  ;  voilà  tout  ce  qu'il 
écrit. 

LE  ROI.— Eh  bien,  lord  Talbot  aura  une  entrevue  avec 
lui  et  saura  le  punir  de  cette  fourberie.  [A  Talbot.)  Mi- 
lord,  qu'en  dites-vous?  n'est-ce  pas  votre  avis? 

TALBOT. — Mon  avis?  Oui,  sans  doute,  mon  souverain; 
et  si  vous  ne  m'aviez  prévenu,  j'allais  vous  suppher  de 
me  charger  de  cette  tâche.  • 

LE  ROI. — Rassemblez  des  forces  et  marchez  sans  délai  : 
qu'il  connaisse  quelle  indignation  nous  inspire  sa  perfi- 
die, et  quel  crime  c'est  d'insulter  ses  amis. 

TALBOT. — Je  pars,  mon  prince,  en  formant  dans  mon 
cœur  le  vœa  que  vous  voyiez  bientôt  vos  ennemis  con- 
fondus. 

(Il  sort.) 
(Entrent  Vernon  et  Basset.) 

VERNON. — Gracieux  souverain,  accordez-moi  le  combat. 

BASSET. — Et  à  moi  aussi,  mon  seigneur. 

YORK. — Celui-ci  est  de  ma  maison  :  écoutez-le,  noble 
prince. 

SOMERSET.  —  Et  Tautre  est  de  la  mienne  :  aimable 
Henri,  soyez-lui  favorable. 

LE  ROI.  —  Patience,  lords,  laissez-les  parler.  —  Expli- 
quez-vous, gentilshommes  :  quelle  est  la  raison  de  cette 
démarche?  Pourquoi  demandez-vous  le  combat,  et  avec 
qui? 

VERNON. — Avec  lui,  mon  prince;  il  m'a  outragé. 

BASSET. — Et  moi  avec  lui  :  c'est  lui  qui  m'a  outragé. 


300  HENRI  VI.     ' 

LE  ROI. — Quel  est  cet  outrage  dont  vous  vous  plaignez 
tous  deux?  faites-le-moi  connaître;  et  ensuite  je  vous  ré- 
pondrai. 

BASSET. — En  traversant  la  mer  d'Angleterre  en  France, 
cet  homme,  d'une  langue  insultante  et  railleuse,  m'a 
reproché  la  rose  que  je  porte  ;  disant  que  la  couleur  de 
sang  de  ses  feuilles  représente  la  rougeur  des  joues  de 
mon  maître,  dans  une  dispute  où  il  repoussait  opiniâ- 
trement la  vérité,  sur  une  question  de  loi  élevée  entre 
le  duc  d'York  et  lui  ;  et  il  y  a  ajouté  d'autres  paroles 
pleines  de  mépris  et  d'ignominie.  C'est  pour  réfuter  son 
odieux  reproche  et  pour  défendre  l'honneur  de  mon  sei- 
gneur que  je  réclame  le  privilège  de  la  loi  des  armes. 

VERNON. — Et  c'est  aussi  là  ma  demande,  noble  seigneur; 
car  bien  qu'il  allecle  de  colorer  adroitement  d'un  vernis 
trompeur  son  audace  et  ses  torts,  apprenez  que  c'est  lui 
qui  m'a  provoqué,  et  qui,  le  premier,  a  lancé  ses  obser- 
vations malignes  sur  la  rose  que  je  porte,  en  disant  que 
la  pâleur  de  cette  fleur  décelait  la  faiblesse  du  cœur  de 
mon  maître. 

YORK. — Eh  quoi,  Somerset,  ne  renonceras-tu  jamais  à 
cette  maligne"anin)osité  ? 

SOMERSET.— Et  c'est  VOUS,  milord  d'York,  dont  la  se- 
crète envie  éclate  à  tout  moment,  malgré  vos  adroites 
précautions  pour  la  dissimuler. 

LE  ROI.— Grand  Dieu!  quel  délire  insensé  s'empare 
des  hommes,  pour  nourrir,  sur  des  causes  si  légères,  sur 
des  prétextes  si  frivoles,  ces  haines  jalouses  et  factieuses? 
Nobles  cousins,  York,  et  vous,  Somerset,  calmez-vous, 
je  vous  prie,  et  vivez  en  paix. 

YORK.— Que  d'abord  un  combat  vide  cette  querelle,  et 
ensuite  Votre  Majesté  nous  commandera  la  paix. 

SOMERSET. — Cette  querelle  n'intéresse  que  nous  seuls  ; 
laissez-nous  donc  la  vider  ensemble. 

YORK.— Voilà  mon  gage;  relève-le,  Somerset. 

VERNON. — Non,  que  la  querelle  reste  là  où  elle  a  com- 
mencé. 

BASSET,  à  Somerset. — Oui;  daignez  le  permettre,  mon 
honorable  seigneur. 


ACTE   IV,    SCÈNE   I.  301 

GLOCESTER. — Le  permettre?  Maudits  soient  vos  débats, 
et  vous  et  vos  audacieux  propos  !  vassaux  présomptueux, 
n'êtes- vous  pas  honteux  de  venir  troubler  et  inquiéter 
le  roi  et  nous  de  vos  indiscrètes  et  insolentes  clameurs? 
— Et  vous,  milords,  il  me  semble  que  vous  avez  grand 
tort  de  souffrir  leurs  mutuels  reproches;  et  beaucoup 
plus  encore  de  prendre  occasion  des  querelles  de  vos 
vassaux  pour  éveiller  la  discorde  entre  vous-mêmes. 
Laissez -moi  vous  persuader  de  suivre  un  parti  plus 
sage. 

EXETER. — Ceci  désole  Sa  Majesté,  Chers  lords,  soyez 
amis. 

LE  ROI. — Approchez,  vous  qui  demandez  le  combat. — 
Je  vous  enjoins  désormais,  si  vous  êtes  jaloux  de  notre 
faveur,  d'oublier  pour  toujours  cette  querelle  et  sa 
cause. — Et  vous,  milords,  souvenez-vous  du  lieu  où  nous 
sommes  ;  en  France,  au  milieu  d'une  nation  inconstante 
et  légère.  S'ils  surprennent  la  dissension  dans  nos  re- 
gards, s'ils  s'aperçoivent  que  nous  soyons  divisés,  com- 
bien leurs  cœurs,  déjà  irrités,  se  porteront  aisément  à 
la  désobéissance  et  à  la  révolte  !  Et  quel  déshonneur 
pour  vous  si  les  princes  étrangers  viennent  à  apprendre 
que  pour  un  rien,  une  chose  sans  importance,  les  pairs 
d'Angleterre  et  la  première  noblesse  du  roi  Henri  se  sont 
détruits  eux-mêmes  et  ont  perdu  le  royaume  de  France? 
Oh  !  songez  à  la  conquête  de  mon  père,  à  ma  tendre 
jeunesse,  et  ne  sacrifiez  pas  pour  une  bagatslle  le  prix 
de  tant  de  sang.  Laissez-moi  être  l'arbitre  de  votre  ditïé- 
rend.  Je  ne  vois  aucune  raison,  si  je  porte  cette  rose  (il 
prend  une  rose  rouge},  de  faire  soupçonner  à  personne 
que  j'incHne  plus  pour  Somerset  que  pour  York  :  tous 
deux  sont  mes  parents,  et  je  les  aime  tous  deux.  On 
pourrait  donc  aussi  me  reprocher  ma  couronne,  parce 
que  le  roi  d'Ecosse  est  aussi  couronné.  Mais  vos  lumières 
peuvent  bien  mieux  vous  persuader  que  mes  raisonne- 
ments et  mes  avis.  Allons,  nous  sommes  venus  ici  en 
paix,  continuons  de  vivre  en  paix  et  en  bonne  amitié. 
Cousin  d'York,  nous  vous  établissons  régent  de  ces  con- 
trées de  la  France;  et  vous,  noble  lord  de  Somerset, 


302  HENRI   VI. 

unissez  votre  cavalerie  à  son  infanterie,  et  comme  des 
sujets  fidèles,  dignes  fils  de  vos  pères,  vivez  en  bon 
accord  et  déchargez  votre  ressentiment  sur  nos  enne- 
mis. Nous,  le  lord  protecteur  et  les  autres  lords,  après 
quelque  repos,  nous  reprendrons  le  chemin  de  Calais  : 
de  là  nous  repasserons  en  Angleterre,  où  j'espère  ap- 
prendre avant  peu  vos  victoires  sur  Charles,  sur  Alençon 

et  cette  bande  de  traîtres.  (Une  fanfare,   ils  sortent.) 

WARwicK. — Milord  d'York,  le  jeune  roi,  à  mon  avis, 
vient  de  parler  avec  beaucoup  d'éloquence. 

YORK.  —  J'en  conviens;  mais  ce  qui  me  déplaît,  c'est 
qu'il  porte  la  livrée  de  Somerset. 

w.^RWiCK.  —  Bon  !  c'est  une  pure  fantaisie  :  ne  l'en 
blâmez  pas.  J'ose  assurer  que  cet  aimable  prince  n'a  en 
cela  nulle  intention  d'ofîenser, 

YORK. — Et  moi,  si  je  m'y  connais  bien,  je  l'en  soup- 
çonne.— Mais  laissons  cela. — Nous  nous  devons  en  ce 
moment  à  d'autres  soins.  (il*  sortent.) 

EXETER,  seul. — Tu  as  bien  fait,  Richard,  d'étouffer  ta 
voix  ;  car  si  la  passion  de  ton  cœur  avait  éclaté,  je  crains 
bien  que  nous  n'eussions  pu  y  voir  plus  de  rancune  hai- 
neuse et  des  discordes  plus  acharnées  qu'il  n'est  possible 
de  l'imaginer.  Il  n'est  point  d'homme  si  borné  qui,  en 
voyant  ces  violentes  dissensions  de  la  noblesse,  ces  dis- 
cordes au  sein  do  la  cour,  ces  partis  réunissant  leurs 
serviteurs  en  bandes  factieuses,  ne  prévoie  dans  l'avenir 
quelque  événement  funeste.  C'est  un  malheur  quand  le 
sceptre  est  dans  la  main  d'un  enfant;  mais  c'est  un  bien 
plus  grand  malheur  encore  quand  la  rivalité  enfante 
ces  divisions  cruelles  :  alors  approche  la  ruine,  alors 
commence  la  confusion. 

SCÈNE  II 

Devant  les  murs  de  Bordeaux. 
Entre  TALBOT,  suivi  de  trompettes  et  de  tambours. 

TALBOT. — Trompette,  avance  aux  portes  de  Bordeaux, 
et  somme  le  gouverneur  de  paraître  sur  le  rempart.  {La 
trompette  sonne. — Le  (jouverneur  parait  sur  les  murs.)  Capi- 


ACTE   IV,    SCÈNE  II.  303 

taines ,  Jean  Talbot  d'Angleterre  ,  homme  d'armes  et 
vassal  de  Henri,  roi  d'Angleterre,  vous  appelle  sous  vos 
murs  et  vous  dit  :  Ouvrez  les  portes  de  votre  ville;  ren- 
dez-vous à  nous;  reconnaissez  mon  souverain  pour  le 
vôtre,  rendez-lui  hommage  en  sujets  soumis,  et  alors  je 
me  retire  avec  ces  troupes  qui  vous  menacent.  Mais  si 
vous  dédaignez  la  paix  que  je  vous  propose,  vous  tentez 
les  trois  fléaux  qui  suivent  mes  pas  :  la  famine  amaigrie, 
le  fer  tranchant  et  le  feu  dévorant.  Ces  trois  monstres 
abaisseront  bientôt  au  niveau  du  sol  vos  hautes  et  or- 
gueilleuses tours ,  si  vous  repoussez  l'offre  de  notre 
amitié. 

LE  GOUVERNEUR. — Hibou  fuueste  et  redouté,  qui  an- 
nonces la  mort,  effroi  et  fléau  sanguinaire  de  notre  na- 
tion, le  terme  de  ta  tyrannie  est  proche  :  tu  ne  peux 
entrer  dans  notre  ville  que  par  les  portes  du  trépas.  Je 
t'annonce  que  nous  sommes  bien  fortifiés,  et  assez  forts 
pour  sortir  de  nos  murs  et  te  combattre.  Si  tu  te  retires, 
le  daupbin,  bien  accompagné,  t'attend  pour  t'envelopper 
dans  les  pièges  de  la  guerre.  De  tous  côtés,  autour  de 
toi,  sont  postés  des  escadrons  pour  t'ôter  la  liberté  de 
fuir  ;  tu  ne  peux  tourner  tes  pas  vers  aucun  asile  que  tu 
ne  rencontres  partout  la  mort  en  face,  sûre  de  sa  con- 
quête :  partout  la  pâle  destruction  t'environne.  Dix  mille 
Français  ont  fait  serment  de  ne  pointer  leurs  canons 
homicides  contre  nulle  autre  tête  de  chrétien  que  celle 
de  l'Anglais  Talbot.  Ainsi,  tu  es  là  maintenant  plein  de 
vie,  héros  d'un  courage  indomptable  et  invaincu  ;  mais 
ces  paroles  que  je  t'adresse,  moi  ton  ennemi,  sont  les 
dernières  louanges  de  ta  gloire  que  tu  doives  entendre, 
car  avant  que  ce  sable  qui  commence  à  couler  ait  com- 
blé la  mesure  de  cette  heure,  mes  yeux  qui  te  voient  en 
cet  instant  plein  de  santé  te  verront  sanglant,  pâle  et 
mort.  {On  entend  des  tambours  au  loin.)  Ecoute,  écoute; 
les  tambours  du  dauphin,  de  leurs  sons  prophétiques, 
font  entendre  à  ton  âme  effrayée  une  musique  sinistre  ; 
/es  miens  vont  leur  répondre  et  annoncer  ta  ruine  pro- 
chaine. 

(l.e  gouverneur  s'en  va.) 


304  HENRI   VI. 

TALBOT. — n  ne  ment  point;  j'entends  l'ennemi. — 
Holà!  quelques  cavaliers  des  mieux  montés  pour  aller 
reconnaître  leurs  ailes. — 0  molle  et  imprudente  disci- 
pline !  Comment  arrive-t-il  que  nous  soyons  enfermés 
et  cernés  ici  de  toutes  parts?  Un  petit  troupeau  de  ti- 
mides daims  anglais,  qu'environnent  une  meute  de 
chiens  français  avides  de  proie  !  Eh  bien,  si  nous  sommes 
des  daims  anglais,  plongeons-nous  dans  le  sang  :  n'al- 
lons pas  succomber  honteusement  sous  les  premiers 
coups  comme  un  daim  affaibli  ;  mais  plutôt,  tels  que  des 
cerfs  enragés  et  au  désespoir,  retournons  contre  ces 
chiens  ensanglantés  nos  redoutables  pieds  d'airain  et 
forçons  ces  lâches  à  se  tenir  au  loin,  aboyant  autour  de 
nous.  Mes  amis,  que  chacun  vende  sa  vie  aussi  cher  que 
je  vendrai  la  mienne,  et  ils  payeront  cher  notre  chair  \ 
Dieu  et  saint  George  !  Talbot  et  le  bon  droit  de  l'Angle- 
terre !  Que  nos  drapeaux  prospèrent  dans  ce  périlleux 
combat  1 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  III 

La  scène  se  passe  dans  les  plaines  de  la  Gascogne. 

Entre  UN  MESSAGER  qui  va  au-devant  D'YORK,  à  la  tête 
d'une  troupe  que  précèdent  des  trompettes . 

YORK. — Les  agiles  espions  envoyés  pour  reconnaître 
les  forces  du  dauphin  sont-ils  de  retour? 

LE  MESSAGER. — Oui,  milord,  et  ils  annoncent  que  le 
dauphin  marche  vers  Bordeaux  avec  son  armée  pour 
combattre  Talbot.  Ils  ont  vu  encore  deux  troupes  de  sol- 
dats plus  fortes  que  Tarmée  du  dauphin  le  joindre  sur 
son  passage  et  marcher  avec  lui  vers  Bordeaux. 

YORK. — Malédiction  sur  cet  odieux  Somerset,  qui  tarde 
si  longtemps  à  m'envoyer  le  renfort  promis  d'un  corps 
de  cavalerie,  levé  exprès  pour  ce  siège  !  L'illustre  Talbot 


1  Toujours  le  jeu  de  mots  entre  deer,  daim,  et  dear,  cher,  qu'oa 
rend  ici  par  un  équivalent  qui  s'y  adapte  presque  partout. 


ACTE   IV,    SCÈNE   III.  305 

attend  mes  secours,  et  je  suis  joué  par  un  traître,  et  ne 
puis  secourir  ce  brave  chevalier  ;  que  Dieu  l'assiste  dans 
sa  détresse  !  S'il  échoue,  adieu  les  guerres  en  France. 

(Entre  sir  William  Lucy.) 

LUCY. — 0  VOUS,  le  premier  commandant  des  forces  de 
l'Angleterre,  jamais  vous  ne  fûtes  si  nécessaire  sur  le 
territoire  de  France  I  volez  au  secours  du  noble  Talbot, 
qui  en  ce  moment  est  environné  d'une  ceinture  de  fer  et 
assiégé  de  toutes  parts  parla  hideuse  destruction.  A  Bor- 
deaux, vaillant  duc  ;  à  Bordeaux,  York  !  ou  c'en  est  fait 
de  Talbot,  de  la  France  et  de  l'honneur  de  l'Angleterre. 

YORK. — 0  Dieu!  Si  Somerset,  dont  l'orgueil  jaloux  re- 
tient ma  cavalerie,  était  à  la  place  de  Talbot  !  Nous  sau- 
verions un  brave  guerrier,  au  prix  de  la  perte  d'un  lâche 
et  d'un  traître.  Oui,  je  pleure  de  rage  et  de  désespoir, 
de  voir  que  nous  périssons,  tandis  que  des  traîtres  dor- 
ment en  repos*  ♦ 

LUCY. — Oh  !  envoyez  quelque  secours  à  ce  brave  lord 
en  danger. 

YORK.— Talbot  périt!  Nous  perdons  tout  :  je  manque 
à  ma  parole  de  soldat.  Nous  pleurons  ;  la  France  sourit  : 
et  chaque  jour  une  nouvelle  perte  pour  l'Angleterre  ;  le 
tout  par  la  faute  du  traître  Somerset! 

LUCY.— Que  Dieu  prenne  donc  en  pitié  l'âme  du  brave 
Talbot  et  de  son  jeune  fils  Jean,  que  j'ai  rencontré  il  y  a 
deux  heures,  voyageant  pour  aller  joindre  son  glorieux 
père.  Depuis  sept  ans  entiers  Talbot  n'a  pas  vu  son  fils  ; 
et  ils  se  revoient  aujourd'hui  pour  mourir  tous  deux. 

YORK.— Hélas!  quelle  joie  le  noble  Talbot  aura-t-il  à 
revoir  son  jeune  fils  pour  lui  dire  adieu  au  bord  de  la 
tombe  !  Loin  de  moi  cette  idée  !  le  chagrin  étouffe  ma 
voix  :  deux  amis  séparés  qui  se  saluent  à  l'heure  de  la 
mort!  Adieu,  cher  Lucy  !  Ma  destinée  ne  me  permet  plus 
rien,  que  de  maudire  l'auteur  de  nos  maux;  mais  je  ne 
puis  secourir  ce  brave.  Le  Maine,  Blois,  Poitiers  et  Tours 
sont  déjà  perdus,  et  tout  cela  par  la  faute  de  Somerset 
et  de  ses  retards. 

(Il  sort.) 

LUCY.— Ainsi,  tandis  que  le  vautour  de  la  discorde  se 
T.  vu,  80 


306  HENRI   IV. 

repaît  du  cœur  de  ces  grands  du  royaume,  l'inaction  et 
la  négligence  perdent  les  conquêtes  de  notre  héros  dont 
les  cendres  sont  tièdes  encore,  de  cet  homme  d'éternelle 
mémoire,  Henri  V.  Tandis  qu'ils  se  traversent  l'un  l'au- 
tre, nos  vies,  nos  terres,  notre  honneur,  tout  se  perd  et 
s'abime. 

(Il  sort.) 

SCÈNE  IV 

Une  autre  partie  de  la  France. 
EiUre  SOMERSET  à  la  tête  de  son  armée. 

SOMERSET.— Il  est  trop  tard  :  je  ne  puis  les  envoyer  à 
présent  ;  cette  expédition  a  été  trop  témérah'ement  pro- 
jetée par  York  et  par  Talbot.  Toutes  nos  forces  rassem- 
blées pourraient  être  enveloppées  et  coupées  par  une 
sortie  de  la  seule  garnison  de  la  ville.  Le  présomptueux' 
Talbot  a  terni  l'éclat  de  sa  gloire  par  cette  entreprise  im- 
prudente et  désespérée,  où  il  a  mis  tout  au  hasard. 
York  l'a  envoyé  combattre  et  mourir  dans  la  honte,  afin 
que  Talbot  mort,  le  grand  York  puisse  avoir  l'honneur 
de  la  guerre. 

u.x  CAPITAINE. — Voici  sir  "William  Lucy,  qui  a  été  dé- 
puté avec  moi  par  nos  troupes  en  péril,  pour  réclamer 
votre  secours. 

(Entre  sir  William  Lucy.) 

SOMERSET. — Eh  bien,  sir  William,  de  la  part  de  qui 
venez-vous? 

LUCY. — De  la  part  de  qui,  milord?  de  la  part  du  lord 
Talbot,  dont  la  vie  est  vendue  et  achetée.  Assiégé  de 
tous  côtés  par  la  fière  adversité,  il  appelle  à  grands  cris 
York  et  Somerset,  pour  repousser  la  mort  qui  fond  snr 
ses  faibles  légions.  Et  tandis  que  ce  lu-ave  général  voit 
une  sueur  sanglante  couler  de  ses  membres  harassés 
par  les  combats,  et  profite  de  sa  position  pour  prolonger 
sa  résistance  en  attendant  du  secours;  vous  qui  trompez 
Bon  espérance,  vous,  dépositaires  de  Thonueur  de  l'An- 


ACTE    IV,   SCÈNE   V.  307 

gleterre,  vous  vous  tenez  oisifs  loin  de  lui,  livrés  à  vos 
honteuses  jalousies  !  que  vos  querelles  personnelles  ne 
retardent  pas  plus  longtemps  le  renfort  qui  devait  le 
secourir,  lorsque  ce  brave  et  glorieux  général  expose  sa 
vie  aux  chances  les  plus  inégales.  Le  bâtard  d'Orléans, 
Charles  et  le  duc  de  Bourgogne,  Alençon  et  René,  l'envi- 
ronnent ;  et  Talbot  périt  par  votre  faute. 

SOMERSET. — York  l'a  engagé  dans  ce  péril  ;  York  de- 
vrait le  secourir. 

LucY. — Et  York  se  déchaîne  aussi  contre  Votre  Sei- 
gneurie, et  jure  que  vous  lui  retenez  sa  cavalerie,  qui 
avait  été  levée  pour  cette  expédition, 

SOMERSET. — York  ment  :  il  pouvait  envoyer  demander 
ce  renfort,  et  il  l'eût  eu.  Je  lui  dois  peu  de  déférence  et 
encore  moins  d'amitié,  et  je  dédaigne  de  le  flatter  en  le 
prévenant. 

LUCY. — Ce  sont  les  fraudes  des  chefs  de  l'Angleterre, 
et  non  la  force  de  la  France,  qui  ont  précipité  dans  ce 
piège  le  généreux  Talbot.  Jamais  il  ne  reverra  vivant  sa 
patrie  :  il  meurt  livré  à  la  fortune  par  vos  dissensions. 

SOMERSET. — Allons;  je  vais  lui  envoyer  ce  détache- 
ment :  dans  six  heures  ils  seront  en  état  de  le  secourir. 

LUCY. — Le  secours  vient  trop  tard  :  il  est  déjà  pris  ou 
tué,  car  Talbot  ne  pourrait  fuir,  quand  il  le  voudrait;  et 
Talbot  ne  fuira  jamais,  quand  il  le  pourrait. 

SOMERSET.— S'il  est  mort,  disons  donc  adieu  au  brave 
Talbot. 

LUCY. — Sa  gloire  vit  dans  l'univers,  et  la  honte  de  sa 
défaite  s'attache  à  vous. 

(Ils  sortent.) 


SCÈNE  V 

Un  champ  de  bataille  près  de  Bordeaux. 

Entrent  TALBOT  et  SON  FILS. 

TALBOT. — Jeune  Jean  Talbot,  je  t'ai  mandé  pour  Ui 
servir  de  maître  dans  l'art  de  la  guerre,  alin  que  le  nom 


308  HENRI   VI. 

de  Talbot  pût  revivre  en  toi,  quand  l'épuisement  de  l'âge 
et  la  faiblesse  de  membres  impuissants  retiendraient 
sur  une  chaise  ton  père  immobile.  Mais,  ô  fatale  et  per- 
nicieuse étoile  !  tu  reviens  aujourd'hui  pour  une  fête  fu- 
nèbre, pour  un  teiTible  et  inévitable  péril.  Cher  enfant, 
remonte  donc  sur  le  plus  léger  de  mes  chevaux,  et  je 
t'enseignerai  le  moyen  d'échapper  par  une  fuite  préci- 
pitée. Allons,  ne  diffère  plus,  et  pars. 

JEAN  TALBOT. — Talbot  est-il  mon  nom?  suis-je  vo- 
tre fils?  et  fuirai-je?  Oh  !  si  vous  aimez  ma  mère,  ne  dés- 
honorez pas  son  honorable  nom,  en  faisant  de  moi  un 
bâtard  et  un  lâche.  L'univers  dira  :  «  Il  n'est  point  le 
fils  de  Talbot,  celui  qui  a  fui  lâchement  quand  le  noble 
Talbot  est  resté.  » 

TALBOT. — Fuis  pour  venger  ma  mort,  si  je  suis  tué. 

JEAN  TALBOT. — Qui  fuit  alusl  ne  reviendra  jamais  au 
combat. 

TALBOT. — Si  nous  restons  tous  deux,  nous  sommes 
tous  deux  sûrs  de  mourir. 

JEAN  TALBOT. — Eli  bien,  laissez-moi  rester,  et  vous, 
mon  père,  sauvez-vous.  Votre  mort  est  une  perte  im- 
mense, et  vous  devez  vous  conserver  :  mon  mérite  est 
inconnu  ;  en  me  perdant,  on  ignore  ce  qu'on  perd.  Les 
Français  tireront  peu  de  gloire  de  ma  mort  ;  ils  seraient 
fiers  de  la  vôtre  :  avec  vous  s'évanouissent  toutes  nos 
espérances.  La  fuite  ne  peut  ternir  la  gloire  que  vous 
avez  acquise  ;  mais  la  fuite  me  déshonorerait,  moi  qui 
n'ai  fait  aucun  exploit.  Tout  le  monde  fera  serment  que' 
vous  avez  fui  pour  vaincre  un  jour;  mais  moi,  si  je  re- 
cule, on  dira  que  c'était  de  peur.  Il  n'y  aura  plus  d'es- 
pérance que  je  reste  sur  le  champ  de  bataille,  si  à  la 
première  heure  je  fléchis  et  me  sauve.  Ici,  à  genoux, 
j'implore  la  mort  plutùtqu'unevieconservéepar  l'infamie. 

TALBOT. — Quoi  !  toutes  les  espérances  de  ta  mère  des- 
cendront dans  le  même  tombeau? 

JEAN  TALBOT. — Oui,  plutùt  que  de  déshonorer  le  sein 
de  ma  mère. 

TALBOT. ^Au  nom  de  ma  bénédiction,  je  t'ordonne  de 
partir. 


ACTE    IV,   SCÈNE   VI.  309 

JEAN  TALBOT.  —  PouF  Combattre  Tennemi,  mais  uou 
pour  le  fuir. 

TALBOT.  —  Tu  peux  sauver  en  toi  une  partie  de  ton 
père. 

JEAN  TALBOT. — Je  ne  sauverai  rien  de  mon  père  ;  il 
sera  déshonoré  en  moi. 

TALBOT. — Tu  n'as  pas  encore  eu  de  gloire  ;  tu  ne  peux 
pas  la  perdre. 

JEAN  TALBOT. — Oui,  et  votre  glorieux  nom,  irai-je  le 
flétrir? 

TALBOT. — L'ordre  de  ton  père  t'absoudra  du  reproche. 

JEAN  TALBOT. — Pourrez-vous  rendre  témoignage  pour 
moi  quand  vous  ne  serez  plus?  Si  la  mort  est  inévitable, 
fuyons  ensemble. 

TALBOT. — Que  je  laisse  ici  mes  soldats  combattre  et 
mourir  !.  Jamais  pareille  honte  n'a  souillé  ma  vie. 

JEAN  TALBOT. — Et  ma  jeuuesse  en  serait  souillée!  Il 
n'est  pas  plus  possible  de  séparer  votre  fils  de  vous,  que 
vous  ne  pouvez  vous-même  vous  partager  en  deux.  Res- 
tez, fuyez,  faites  ce  que  vous  voudrez,  je  le  ferai  aussi  ; 
si  mon  père  meurt,  je  ne  veux  plus  vivre. 

TALBOT. — Je  prends  donc  ici  congé  de  toi,  mon  noble 
fils  ;  tu  es  né  pour  voir  ta  vie  s'éteindre  avant  la  fin  de 
ce  jour.  Allons  vivre  et  mourir  l'un  à  côté  de  l'autre,  et 
que  nos  deux  âmes  unies  s'envolent  ensemble  de  France 
au  ciel. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  VI 

Une  alarme.  Sorties  dans  lesquelles  le  fils  de  TALBOT  est 
enveloppé;  il  est  sauvé  par  son  père. 

TALBOT.— Saint  George,  victoire  !  Combattons,  soldats, 
combattons.  Le  régent  a  violé  la  parole  qu'il  avait  donnée 
a  Talbot,  et  nous  a  laissés  exposés  à  la  furie  de  l'épée 
française. — Où  est  Jean  Talbot? — Repose-toi,  mon  fils, 
et  reprends  haleine  :  je  t'ai  donné  la  vie,  et  je  viens  de 
te  sauver  de  la  mort. 


310  HENRI   VI. 

JEAN  TALBOT.  — 0  VOUS,  deux  fois  moEL  père,  je  suis 
deux  fois  votre  fils.  La  première  vie  que  vous  m'aviez 
donnée  était  perdue;  c'en  était  fait;  et  votre  belliqueuse 
épée,  en  dépit  du  sort,  a  fait  recommencer  le  cours  des 
ans  qui  me  sont  assignés. 

TALBOT. — Quand  j'ai  vu  ton  épée  faire  jaillir  le  feu  du 
casque  du  dauphin,  cela  a  rallumé  dans  le  cœur  de  ton 
père  un  orgueilleux  désir  de  la  victoire  au  visage  hardi. 
Alors  la  pesante  vieillesse  s'est  sentie  animée  de  l'ardeur 
du  jeune  âge  et  d'une  fureur  guerrière  :  j'ai  repoussé 
Alençon,  Orléans,  le  duc  de  Bourgogne,  et  je  t'ai  délivré 
de  l'orgueil  de  la  Gaule.  Le  fougueux  Bâtard  qui  t'a  tiré 
du  sang,  ô  mon  fils  !  et  qui  a  eu  les  prémices  de  ton  pre- 
mier combat, — ^je  l'ai  attaqué  soudain, — et  dans  le  ra- 
pide échange  de  nos  coups,  j'ai  bientôt  fait  couler  son 
ignoble  sang  :  et  dans  mon  dédain,  je  lui  ai  adressé  ces 
mots  :  «  Je  fais  couler  ton  sang  impur,  vil  et  méprisable, 
«  faible  et  indigne  dédommagement  du  pur  sang  que 
«  tu  as  fait  jaillir  des  flancs  do  Talbot  mon  brave 
«  enfant;  »  et  ici,  brûlant  de  frapper  à  mort  le  Bâtard,  je 
t'ai  puissamment  secouru. — Dis-moi,  unique  souci  de 
ton  père,  n'es-tu  pas  fatigué,  Jean?  Comment  te  trouves- 
tu?  Mon  enfant,  veux-tu  maintenant  quitter  ce  champ 
de  bataille  et  te  sauver  ?  Maintenant  te  voilà  dignement 
reçu  chevalier.  Fuis,  pour  venger  ma  mort  quand  je  ne 
serai  plus  :  le  secours  d'un  homme  est  peu  de  chose 
pour  moi.  Oh  !  c'est  trop  de  folie  do  hasarder  tous  notre 
vie  dans  une  seule  petite  barque.  Moi,  si  je  ne  meurs  pas 
aujourd'hui  sous  les  coups  des  Français ,  je  mourrai 
demain  de  mon  grand  âge;  ils  ne  gagnent  rien  par  ma 
mort;  et  en  restant  ici,  je  n'abrège  ma  vie  que  d'un 
juur.  Mais  en  toi  mourront  ta  mère,  et  le  nom  de  notre 
famille,  et  ma  vengeance,  et  ta  jeunesse,  et  la  gloire  de 
l'Angleterre.  Si  tu  restes,  nous  exposons  tout  cola  et 
bien  plus  encore  :  et  si  tu  veux  fuir,  tout  cela  sera  sauvé. 

JKAN  TALBOT.  —  L'épôc  d'Orloaus  ne  m'a  fait  aucun 
mal  ;  mais  vos  paroles  font  couler  le  plus  pur  sang  de 
mon  cœur.  Oh  !  quel  avantage,  au  prix  d'une  telle  infa- 
mie, que  de  traîner  une  vie  misérable  et  de  sacrifier 


ACTE    IV,    SCÈNE   VII.  3H 

une  glorieuse  renommée!  Avanl  que  le  jeune  Talbof 
fuie  le  vieux  Talbot,  que  le  cheval  qui  me  porte  suc- 
combe et  meure,  et  me  laisse  à  pied  comme  les  vils 
paysans  de  France,  en  butte  au  mépris  et  objet  d'ou- 
trages! Oui,  par  toute  la  gloire  que  vous  avez  acquise, 
si  je  fuis  je  ne  suis  pas  le  fils  de  Talbot  :  ne  me  parlez 
donc  plus  de  fuir;  c'est  en  vain  :  si  je  suis  le  fils  de 
Talbot,  je  dois  mourir  aux  pieds  de  Talbot. 

TALBOT. — Allons,  suis-moi  donc,  et  sois  l'Icare  d'un 
Dédale  au  désespoir.  Ta  vie  m'est  bien  chère  ;  si  tu  veux 
combattre,  combats  à  côté  de  ton  père,  et  après  t'être 
illustré,  mourons  tous  deux  fièrement. 

(Ils  sortent.] 

SCÈNE  Vil 

Une  alarme  :  combats.  Entre  le  vieux   TALBOT  hlcssé, 
conduit  par  des  soldats  français. 

TALBOT. — Où  est  ma  seconde  vie?  —  C'est  fait  de  la 
mienne. — Oh!  où  est  le  jeune  Talbot?  où  est  le  vaillant 
Jean?  0  mort  glorieuse  ternie  par  la  captivité,  la  valeur 
du  jeune  Talbot  fait  que  je  te  reçois  en  souriant.  Lors- 
qu'il m'a  Vu  chanceler  et  tomber  sur  mes  genoux,  il  a 
brandi  au-dessus  de  ma  tête  son  épée  sanglante ,  et 
comme  un  lion  afTamé,  il  a  commencé  avec  furie  les 
plus  terribles  exploits.  Mais  lorsque  mon  défenseur  cour- 
roucé s'est  vu  seul,  ne  protégeant  plus  que  ma  vie  expi- 
rante, et  sans  ennemis  qui  le  vinssent  assaillir,  alors  les 
yeux  étincelants,  le  cœur  saisi  de  rage,  il  s'est  élancé 
soudain  de  mes  côtés  dans  le  plus  épais  des  bataillons 
français,  et  dans  cette  mer  de  sang  mon  enfant  a  éteint 
sa  vie  et  son  âme  sublime,  et  là  est  mort  dans  son  noble 
orgueil  mon  Icare,  ma  fleur. 

(On  apporte  Jean  Talbot  mort.j 

UN  DES  SERVITEURS  DE  TALBOT. — 0  mon  cher  maître  ! 
voyez  :  c'est  votre  fils  qu'ils  portent. 

TALBOT.— 0  mort  hideuse,  qui  te  fais  un  jeu  de  nous 
insulter  ici,  bientôt  affranchis  de  ton  insolente  tyrannie, 


312  HENRI   VI. 

et  unis  par  les  liens  de  l'immortalité,  les  deux  Talbot 
voleront  ensemble  au  travers  des  deux  légers,  et  en 
dépit  de  toi  échapperont  au  néant  de  l'oubli. — [A  son 
fils.) — 0  toi  dont  les  blessures  annoncent  une  mort  si 
dure,  parle  à  ton  père  avant  de  rendre  ton  dernier  sou- 
pir! brave  encore  la  mort  en  parlant,  qu'elle  veuille  ou 
ne  veuille  pas  t'écouter  ;  traite-la  comme  un  Français, 
comme  ton  ennemi. — Pauvre  enfant  !  il  me  semble  qu'il 
sourit,  comme  s'il  voulait  dire  :  «  Si  la  mort  avait  été  un 
Français,  la  mort  serait  morte  aujourd'hui  !  »  Approchez, 
approchez,  et  mettez-le  dans  les  bras  de  son  père.  Mon 
âme  ne  peut  plus  supporter  tant  de  douleurs.  Soldats  ! 
adieu  :  j'ai  ce  que  je  voulais  avoir,  et  mes  vieux  bras 
sont  le  tombeau  du  jeune  Jean  Talbot  ! 

(Il  meurt.) 


yiN    DU    QU.VTRIÈME    ACTB* 


ACTE    CINQUIÈME 


SCENE  I 

Toujours  devant  Bordeaax. 

Entrent  CHARLES.  ALENÇON,  LE  DUC  DE  BOURGO- 
GNE,  LE  BATARD  D'ORLÉANS  et  LA  PUCELLE. 

CHARLES.  —  Si  York  et  Somerset  avaient  envoyé  du 
renfort  ici,  nous  aurions  eu  une  journée  sanglante. 

LE  BATARD. — Avec  quelle  furie  le  jerne  nourrisson  de 
Talbot  abreuvait  de  sang  français  son  ?pée  novice  ! 

LA  PUCELLE. — Je  l'ai  attaqué  une  f o  s  en  lui  disant  : 
«  Toi,  jeune  homme,  sois  vaincu  par  jne  jeune  fille.  » 
Mais,  avec  un  fier  et  majestueux  dédain,  il  m'a  répondu  : 
«  Le  jeune  Talbot  n'est  pas  fait  pour  se  commettre  avec 
«  une  prostituée;  »  et,  s'élançant  dans  le  sein  des  ba- 
taillons français,  il  m'a  quittée  avec  mépris,  comme  un 
adversaire  indigne  de  lui. 

LE  DUC  DE  BOURGOGNE. — Certes,  il  aurait  fait  un  brave 
chevalier.  Tenez,  le  voici  enseveli  dans  les  bras  de  son 
père,  sanguinaire  auteur  de  ses  exploits  meurtriers. 

LE  BATARD. — Taillons-lcs  en  pièces,  hachons  les  cada- 
vres de  ces  deux  ennemis,  la  gloire  de  l'Angleterre  et  la 
terreur  de  la  France. 

CHARLES. — Oh  !  non  !  arrêtez  ;  n'outrageons  pas  morts 
ceux  que  nous  avons  fuis  vivants. 

(Entre  sir  William  Lucy  précédé  d'un  héraut.) 

LUCY. — Héraut,  conduis-moi  à  la  tente  du  Dauphin,  à 
jui  est  resté  l'avantage  de  cette  journée. 

CHARLES. — Quelle  soumission  est  l'objet  de  ton  mes- 
sage? 


314  HENRI   VI. 

LUCY. — Soumission,  Dauphin',  ce  mot  est  purement 
français;  nous  autres  soldats  anglais,  nous  ignorons  ce 
qu'il  signifie. — Je  viens  savoir  quels  prisonniers  vous 
avez  faits  et  reconnaître  nos  morts. 

CHARLES. — Tu  redemandes  des  prisonniers?  nos  pri- 
sons, c'est  Tenfer. — Mais  qui  cherches-tu? 

LUCY. — Où  est  le  grand  Hercule  du  champ  de  bataille, 
le  vaillant  lord  Talbot,  comte  de  Shrewsbury,  créé,  pour 
récompense  de  ses  rares  exploits,  grand  comte  de  Wash- 
ford,  de  Waterford  et  de  Valence,  lord  Talbot  de  Goodrig 
et  d'Urchinfield?  Où  sont  le  lord  Strange  de  Blachmore, 
le  lord  Vernon  d'Alton,  le  lord  Cromwell'de  Wingfield, 
le  lord  Furnival  de  Sheffield,  le  lord  Faulconbridge , 
illustre  par  trois  victoires,  chevalier  de  l'ordre  de  Saint- 
George,  de  Saint-Michel  et  de  la  Toison  d"Or,  grand  ma- 
réchal de  notre  roi  Henri  V  dans  toutes  ses  guerres  de 
France? 

LA  PucELLE. — Voilà  uu  Style  bien  impertinent  et  bien 
magnifique.  Le  grand  sultan,  qui  domine  sur  cinquante- 
deux  royaumes,  ne  s'exprime  pas  d'un  ton  si  fastueux. 
— Vois;  celui  que  tu  pares  de  tous  ces  titres  est  ici  gisant 
à  nos  pieds,  cadavre  impur  et  la  proie  des  vers! 

LUCY. — Talbot  est  donc  tué,  le  fléau  des  Français,  la 
terreur  et  la  sombre  Némésis  de  votre  nation  !  Oh  !  que 
mes  deux  yeux  ne  peuvent-ils  se  changer  en  balles! 
comme  je  les  lancerais  contre  vous  !  Que  ne  puis-je  rap- 
peler ces  morts  à  la  vie?  c'en  serait  assez  pour  effrayer 
toute  la  France.  Oui,  l'image  seule  de  Talbot  suffirait 
pour  épouvanter  le  plus  fier  d'entre  vous.— Cédez-moi 
leurs  corps,  que  je  les  emporte  de  ce  lieu,  et  que  je  leur 
ionne  la  sépulture  qui  convient  à  leur  mérite. 

LA  PUCELLE.— Je  crois  que  ce  fanfaron  est  l'ombre  du 
vieux  Talbot,  il  parle  d'un  ton  si  orgueilleux  et  si  hau- 
tain. Ail  nom  de  Dieu,  qu'il  prenne  ces  cadavres,  qu'il 
les  emporte  d'ici ,  ils  ne  serviraient  qu  a  infecter  l'air  de 
notre  patrie. 

CHARLES. — Tu  peux  eulcver  ces  corps. 

LUCY.— Oui,  je  vais  les  enlever  d'ici;  mais  de  Iciii-s 
cendres  renaîtra  \m  phénix  qui  fera  trembler  la  France. 


ACTE  V,    SCENE   II.  315 

CHARLES. — Délivre-nous  de  leur  vue,  et  fais  après  ce 
que  tu  voudras. — Marchons  vers  Paris  sans  délai,  et  sui- 
vons le  cours  de  nos  conquêtes  ;  tout  va  fléchir  devant 
nous,  à  prêt  ent  que  le  terrible  Talbot  est  mort. 

(Ils  sortent.) 


SCÈNE  II 

A  Londres. — Une  salle  du  palais. 
Entrent  LE  ROI  HENRI,  GLOCESTER  et  EXETER. 

LE  ROI. — Avez-vous  vu  les  lettres  du  pape,  de  l'empe- 
reur et  du  comte  d'Armagnac  ? 

GLOCESTER. — Oui,  mou  priuce,  et  voici  ce  qu'elles  con- 
tiennent :  ils  demandent  en  grâce  à  Votre  Majesté  qu'une 
bienheureuse  paix  soit  conclue  entre  la  France  et  l'An- 
gleterre. 

LE  ROI. — Et  que  pensez-vous  de  cette  demande? 

GLOCESTER. — Je  l'approuvo  ,  mon  prince,  comme  le 
moyen  d'arrêter  l'effusion  du  sang  chrétien  et  de  réta- 
blir la  tranquillité  dans  les  deux  royaumes. 

LE  ROI. — Allons,  j'y  consens,  mon  oncle;  car  j'ai  tou- 
jours pensé  que  c'était  une  chose  impie  et  contre  nature, 
que  d'entretenir  ces  barbares  et  sanglantes  querelles 
entre  des  nations  qui  professent  la  môme  foi. 

GLOCESTER. — De  plus,  sire,  pour  accélérer  et  affermir 
encore  plus  le  nœud  de  cette  alliance,  le  comte  d'Arma- 
gnac, proche  parent  de  Charles,  et  homme  d'un  grand 
poids  en  France,  propose  à  Votre  Majesté  sa  fille  en  ma- 
riage, avec  une  riche  et  magnifique  dot. 

LE  ROI. — En  mariage?  Hélas  !  mon  oncle,  je  suis  bien 
jeune  encore  :  mon  cabinet  et  mes  livres  vont  mieux  à 
mon  âge  que  l'amour  et  le  choix  d'une  femme.  Cepen- 
dant, qu'on  fasse  entrer  les  ambassadeurs,  et  que  chacun 
d'eux  reçoive  la  réponse  que  vous  jugerez  convenable; 
je  serai  satisfait  de  toute  résolution  qui  tendra  à  la  gloire 
de  Dieu  et  au  bien  de  mon  pays. 

(Entrent  un  légat  et  doux  ambassadeurs,  avec  Winche»- 
ter,  revêtu  du  chapeau  de  cardinal.) 


316  HENKI    VI. 

EXETER,  à  pari.— Quoi  !  voilà  donc  le  lord  Winchester 
élevé  à  la  dignité  de  cardinal  •  !  Ah!  je  commence  à  voir 
que  ce  qu'a  prédit  un  jour  Henri  V  pourra  bien  s'accom- 
plir :  «  Si  jamais,  disait-il,  Winchester  parvient  à  être  car- 
dinal, il  fera  de  son  chapeau  le  rival  de  la  couronne.  » 

LE  ROI. — Ambassadeurs,  vos  différentes  demandes  ont 
été  examinées  et  discutées.  Votre  proposition  est  juste 
et  sage  :  aussi  nous  sommes  décidément  résolus  à  dresser 
les  articles  d'une  paix  sincère  ;  et  ils  seront  incessam- 
ment présentés  à  la  France  par  milord  Winchester. 

GLOGESTER,  à  Vambassadcur  du  comte  d'Armagnac. — Et 
quant  à  l'offre  particulière  du  comte  votre  maître,  j'en 
ai  instruit  Sa  Majesté  en  détail  ;  et  le  roi,  satisfait  des 
vertus  de  la  princesse,  informé  de  sa  beauté,  et  content 
de  sa  dot,  a  le  dessein  de  la  faire  reine  de  l'Angleterre. 

LE  ROI. — Pour  preuve  de  mes  intentions  et  de  mon 
aveu,  portez-lui  ce  joyau,  gage  de  mon  affection.  (Il  lui 
remet  un  bijou.)  Et  vous,  lord  protecteur,  veillez  à  ce 
qu'ils  soient  escortés  et  conduits  en  sûreté  jusqu'à  Dou- 
vres; et  après  qu'ils  seront  embarqués,  remettez-les 
aux  chances  de  la  mer. 

(Le  roi  sort  avec  sa  suite.) 

WINCHESTER,  ttu  légat. — Arrêtez,  seigneur  légat;  vous 
recevrez  d'abord  la  somme  que  j'ai  promise  à  Sa  Sain- 
teté, en  échange  de  ces  ornements  vénérables  dont  elle 
m'a  revêtu. 

LE  LÉGAT. — J'attendrai  votre  convenance,  milord. 

M^iNCHESTER. — Maintenant  Winchester  ne  se  soumettra 
pas,  je  pense,  et  ne  le  cédera  pas  au  plus  fier  des  pairs. 
— Humfroy  de  Glocester,  tu  reconnaîtras  que  l'évêque 
n'est  ton  inférieur,  ni  en  naissance,  ni  en  autorité,  je  te 
ferai  plier  et  fléchir  le  genou,  ou  j'abîmerai  ce  royaume 
à  force  de  révoltes. 

(Ils  sortent.) 

1  Shakspeare  a  oublié  ici  que  dans  les  premières  scènes  de 
cette  tragédie  il  avait  déjà,  à  diverses  reprises,  qualifié  Win- 
chester de  cardinal  ;  du  reste,  c'est  en  lui  donnant  trop  tôt  ce 
titre  qu'il  s'est  trompé;  l'évêque  de  Winchester  ne  reçut  en  effet 
le  chapeau  de  cardinal  que  dans  la  cinquième  année  du  règne 
de  Henri  VL  • 


ACTE   V,    SCÈNE    III.  '  317 

SCÈNE  m 

En  France. 

Entrent  CHARLES,  LE  DUC  DE  BOURGOGNE,  ALEN- 
ÇON,  LE  BATARD,  RENÉ  et  LAPUCELLE. 

CHARLES. — Ces  nouvelles,  seigneur,  doivent  ranimer 
nos  esprits  abattus.  On  dit  que  les  fiers  Parisiens  se  ré- 
voltent et  reviennent  au  parti  des  Français. 

ALENÇON. — Marchons  donc  vers  Paris,  prince,  et  ne 
tenons  pas  ici  notre  armée  dans  l'inaction. 

LA  PUCELLE. — Que  la  paix  soit  avec  eux,  s'ils  revien- 
nent à  nous  !  Autrement,  que  la  ruine  s'attache  à  leurs 
palais  ! 

(Entre  un  éclaireur.) 

l'éclaireur. — Succès  à  notre  vaillant  général,  et  pros- 
périté à  ses  partisans  ! 

CHARLES. — Quelles  nouvelles  nous  envoient  nos  éclai- 
reurs?  Parle. 

l'éclaireur. — L'armée  anglaise,  qui  était  divisée  en 
deux  corps,  est  maintenant  réunie  en  un  seul,  et  se  pro- 
pose de  vous  livrer  bataille  à  lïnstant. 

CHARLES.— Cet  avis  est  un  peu  soudain  ;  mais  nous 
allons  nous  mettre  en  état  de  les  recevoir. 

le  duc  de  bourgogne. — J'ai  confiance  ;  l'ombre  de  Tal- 
bot  n'est  pas  au  milieu  d'eux  :  à  présent  que  Talbot 
n'est  plus,  seigneur,  vous  ne  devez  plus  vous  alarmer. 

LA  PUCELLE. — De  toutcs  Ics  passious  honteuses,  la  plus 
maudite  est  la  peur.  Commandez  à  la  victoire,  Charles, 
et  la  victoire  est  à  vous.  Que  Henri  écume  de  rage  ;  et 
que  l'univers  mui'mure  en  voyant  nos  triomphes. 

CHARLES. — Marchons,  mes  seigneurs.  Et  que  la  France 
soit  heureuse  I 

(Ils  sortent.^ 


318  HENRI    VI. 


SCÈNE  IV 

Une    alarme.    —    Attaques. 

Erdre  LA  PUCELLE. 

LA  PUCELLE.  — Le  régent  triomphe,  et  les  Français 
fuient  !  —  Venez  à  notre  secours  ,  paroles  n^agiques , 
charmes  puissants  '  ;  et  vous,  esprits  d'élite  qui  m'in- 
struisez de  l'avenir  et  me  faites  prévoir  les  événements. 
{Oîi  entend  U7i  coup  de  tonnerre.)  Vous,  génies  légers,  qui 
servez  sous  les  lois  du  souverain  monarque  du  Nord, 
paraissez,  et  secondez-moi  dans  cette  entreprise.  {Parais- 
sent des  démons.)  A  cette  prompte  apparition,  je  recon- 
nais votre  obéissance  ordinaire  à  ma  voix.  Maintenant, 
esprits  familiers,  qui  sortez  du  redoutable  empire  des 
régions  souterraines,  assistez-moi  aujourd'hui,  et  faites 
que  la  France,  ait  la  victoire  !  {Les  démons  se  promènent  en 
silence.)  Ah!  ne  gardez  pas  plus  longtemps  ce  morne 
silence. — Faut-il  vous  nourrir  de  mon  propre  sang?  Je 
vais  me  couper  un  membre  et  vous  le  donner  pour  gage 
d'un  plus  riche  salaire  ;  consentez  donc  à  m'assister.  {Les 
démons  baissent  la  tête.)  N'est-il  plus  d'espoir  de  secours? 
— Eh  bien,  si  vous  m'accordez  ma  prière,  mon  corps 
sera  le  prix  dont  je  payerai  votre  bienfait.  {Les  démons 
secouent  la  tête.)  Quoi?  le  sacrifice  de  mon  corps  et  de  mon 
sang  ne  peuvent  vous  toucher  et  obtenir  votre  assistance 
accoutumée?  Prenez  donc  mon  âme.  Oui,  mon  corps, 
mon  sang,  mon  âme,  tout,  i)lutôt  que  de  laisser  la 
France  succomber  sous  l'Anglelerre.  {Les  démons  s'éva- 
nouissent.) Eélasl  ils  m'abandonnent! — L'heure  est  donc 
venue  où  la  France  doit  couvrir  d'un  voile  son  superbe 
panache  et  laisser  tomber  sa  tête  dans  le  giron  de  l'An- 
gleterre. Mes  anciens  enchantements  sont  impuissants, 
et  l'enfer  est  trop  fort  pour  que  je  lutte  contre  lui.  C'en 

*  Periapts,  amu'ettes. 


ACTE   V,    SCÈNE    IV.  3l9 

est  fait,  ô  France;  ta  gloire  va  tomber  en   poussière. 

(Elle  sort.) 
(Escarmouches.  La  Pucelle  et  York  combattent  cor]is  à 
corps.  La  Pucelle  est  prise.  Les  Français  fuient.) 

YORK.— Damoiselle  de  France ,  je  crois  que  je  vous 
tiens. — Déchaînez  à  présent  vos  esprits  infernaux  par 
vos  sortilèges;  essayez  s'ils  peuvent  vous  remettre  en 
liberté  :  vous  êtes  une  précieuse  prise  et  qui  doit  tenter 
le  diable. — Voyez  comme  cette  sorcière  hideuse  fronce 
ses  sourcils;  on  dirait  que,  comme  une  autre  Gircé,  elle 
cherche  à  me  faire  changer  de  forme. 

LA  PUCELLE.  —  Tu  ne  peux  recevoir  une  forme  plus 
odieuse  que  la  tienne. 

YORK. — Oh  !  sans  doute,  le  dauphin  Charles  est  un  bel 
homme ,  nul  autre  que  lui  ne  peut  plaire  à  votre  œil 
difficile. 

L.\  PUCELLE. — Que  la  peste  tombe  sur  Charles  et  sur 
toi!  et  puissiez-vous  tous  deux  être  surpris  endormis 
dans  votre  lit  et  assaillis  par  des  mains  homicides  ! 

YORK. — Farouche  et  maudite  sorcière,  retiens  ta  lan- 
gue. 

LA  PUCELLE. — Je  t'en  conjure,  laisse-moi  maudire  à 
mon  gré. 

YORK. — Tu  maudiras  à  ton  gré,  mécréante,  quand  tu 
seras  attachée  au  poteau. 

(Ils  sortent.) 
(Une  alarme.  Entre  Suffolk  tenant  Marguerite  par  la  main.) 

suFFOLK. — Soyez  qui  vous  voudrez,  vous  êtes  ma  pri- 
sonnière. {Il  la  regarde.)  0  la  plus  belle  de  toutes  les 
belles,  ne  crains  rien,  ne  songe  pas  à  fuir  :  je  ne  te  tou- 
cherai que  d'une  main  respectueuse  ;  et  je  les  pose  dou- 
cement sur  ton  cœur.  Je  baise  ces  doigts  en  signe  d'une 
paix  éternelle.  Qui  es-tu?  dis-le-moi  afin  que  je  te  rende 
l'hommage  qui  t'est  dû. 

MARGUERriE. — Marguerite  est  mon  nom  :  je  suis  fille 
d'un  roi,  du  roi  de  Naples  ;  apprends- le,  qui  que  tu  sois 
toi-même. 

SUFFOLK. — Je  suis  comte,  et  je  m'appelle  Suffolk.  Mer- 
veille de  la  nature,  ne  t'offense  point  du  sort  qui  t'a  fait 


320  HENRI   VI. 

ma  captive  ;  c'est  ainsi  que  le  cygne  sauve  ses  petits  du 
danger  en  les  tenant  emprisonnés  sous  ses  ailes.  Mais  si 
ce  droit  de  la  guerre  t'offense,  va,  sois  libre  comme 
l'amie  de  Suffolk.  (Marguerite  va  pour  s'éloigner.) — Ah! 
reste. — Je  ne  me  sens  pas  le  pouvoir  de  la  laisser  partir: 
ma  main  voudrait  la  laisser  libre,  mais  mon  cœur  dit 
non.  Telle  que  l'image  du  soleil  dont  les  rayons  se  jouent 
dans  l'onde  pure,  telle  parait  à  mes  yeux  cette  beauté 
ravissante. — Je  voudrais  lui  faire  ma  cour,  mais  je  n'ose 
lui  parler.  Je  vais  demander  une  plume  et  de  l'encre  et 
lui  écrire  ma  pensée. — Allons  donc,  Suffolk,  aie  plus  de 
confiance  en  toi.  N'as-tu  pas  une  langue  ?  n'est-elle  pas 
ta  captive  ?  Seras-tu  dompté  par  la  vue  d'une  femme  ? — 
Oh  !  la  majesté  de  la  beauté  est  si  souveraine  qu'elle  en- 
chaîne la  langue  et  confond  tous  les  sens. 

MARGUERITE. — Dis,  couite  de  Suflblli,  si  tel  est  ton 
nom,  quelle  rançon  faudra-t-il  que  je  paye  pour  obtenir 
ma  liberté?  car  je  vois  que  je  suis  ta  prisonnière. 

SUFFOLK,  à  parL— Gomment  peux-tu  être  sûr  qu'elle 
dédaignera  tes  vœux  avant  d'avoir  essayé  de  gagner  son 
amour? 

MARGUERITE. — Pourquoi  HO  paiies-tu  pas?  Quelle  ran- 
çon dois-je  payer? 

SUFFOLK,  à  part. — Elle  est  belle,  et  dès  lors  faite  pour 
être  adorée;  elle  est  femme,  et  dès  lors  faite  pour  être 
conquise. 

MARGUERITE. — Vcux-tu  acccpter  une  rançon,  oui  ou 
non? 

SUFFOLK,  à  part. — Insensé,  souviens-toi  que  tu  as  une 
femme  :  comment  donc  Marguerite  pourrait -elle  être 
l'objet  de  ton  amour? 

MARGUERITE. — 11  vaut  micux  que  je  le  quitte  ;  car  il  ne 
veut  point  m'entendre. 

SUFFOLK,  à  part. — C'est  là  ce  qui  renverse  tous  mes 
projets  ;  il  n'y  faut  plus  songer. 

MARGUERITE.— Il  parle  au  hasard  :  sûrement  cet  homme 
est  fou. 

SUFFOLK,  à  part.  —  Mais  on  pourrait  obtenir  une  dis- 
pense. 


AKJIÊ   V,    SCENE     IV.  321 

MARGUERITE. — Et  Cependant  je  voudrais  bien  obtenir 
votre  réponse. 

suFFOLK,  toujours  à  part. — Je  veux  gagner  le  cœur  de 
cette  belle  Marguerite....  Pour  qui? — Quoi?  pour  mon 
roi. — Ah  !  c'est  une  créature  de  bois. 

MARGUERITE. — Il  parle  de  bois  :  c'est  quelque  charpen- 
tier. 

SUFFOLK,  à  part. — Mais  enfin  ce  moyen  satisferait  mon 
désir,  et  la  paix  serait  cimentée  entre  les  deux  royaumes. 
— Mais  à  cela  il  reste  encore  un  obstacle  :  car  quoique 
son  père  soit  roi  de  Naples,  duc  d'Anjou  et  du  Maine, 
cependant  il  est  pauvre,  et  notre  noblesse  dédaignerait 
cette  alliance. 

MARGUERITE.  —  M'eutendcz- VOUS  ,  capitaine?  —  N'en 
avez-vous  donc  pas  le  loisir? 

SUFFOLK.— Cela  sera,  en  dépit  de  tous  leurs  dédains. 
Henri  est  jeune,  il  cédera  facilement.  [En  se  rapprochant 
d'elle.)  Madame,  j'ai  un  secret  à  vous  révéler. 

MARGUERITE,  à  part. — Quoique  je  sois  prisonnière,  il 
me  paraît  un  chevalier,  et  je  ne  dois  craindre  aucune 
insulte. 

SUFFOLK. — Madame,  daignez  écouter  ce  que  je  vous 
dis. 

M.^RGUERiTE,  à  part. — Peut-être  serai-je  déUvrée  par 
les  Français,  et.  alors  je  n'ai  pas  besoin  de  mendier  ses 
égards. 

SUFFOLK. — Aimable  dame,  donnez-moi  votre  attention 
sur  un  objet  important. 

MARGUERITE. — Après  tout,  d'autrcs  femmes  ont  été 
captives  avant  moi. 

SUFFOLK. — Madame,  pourquoi  parlez-vous  ainsi? 

MARGUERITE. — Je  VOUS  demande  merci;  ce  n'est  qu'un 
prêté  rendu*. 

SUFFOLK. — Répondez,  aimable  princesse  ;  ne  regarde- 
riez-vous  pas  votre  f  sclavage  comme  un  heureux  événe- 
ment, s'il  vous  faisait  reine  ? 

*  A  quid  pro  quo,  c'est-à-dire  :  Quelque  chose,  pour  quelque  chose 
de  pareil. 

T.   VII.  îl 


322  HENRI   VI. 

MARGUERITE. — Une  reine  dans  l'esclavage  est  plus  avi- 
lie qu'un  esclave  dans  la  plus  basse  servitude  :  il  faut 
que  les  princes  soient  libres. 

suFFOLK. — Et  vous  le  serez,  si  le  roi  de  la  belle  Angle- 
terre l'est  lui-même. 

MARGUERITE. — Quoi?  que  me  fait  sa  liberté? 

SUFFOLK.  —  J'entreprendrai  de  te  faire  la  reine  de 
Henri,  de  placer  dans  ta  main  un  sceptre  d'or,  et  une 
riche  couronne  sur  ta  tête,  si  tu  veux  condescendre  à 
être  ma.... 

MARGUERITE. — Qaoi? 

SUFFOLK. — L'objet  de  son  amour. 

MARGUERITE. — Je  suis  indigne  d'être  l'épouse  de  Henri. 

SUFFOLK. — Non,  madame,  c'est  moi  qui  suis  indigne 
et  me  sens  incapable  de  faire  ma  cour  à  une  beauté  si 
céleste,  pour  la  rendre  la  femme  de  Henri,  sans  avoir 
moi-même  aucune  part  dans  ce  choix.  Eh  bien!  ma- 
dame, que  répondez-vous?  êtes-vous  satisfaite  ? 

MARGUERITE. — Oui,  je  le  suis,  si  mon  père  y  consent. 

SUFFOLK.  —  Allons ,  assemblons  nos  officiers  et  dé- 
ployons nos  enseignes  ;  et,  près  des  murs  du  château  de 
votre  père,  faisons  sonner  un  pourparler  pour  lui  de- 
mander à  conférer  avec  lui.  {Un  trompette  sonne  un  pour- 
parler.— René  paraît  sur  les  murs.)  Vois,  René,  vois  la 
fille  prisonnière. 

RENÉ. — De  qui? 

SUFFOLK. — La  mienne. 

RENÉ.— Eh  bien,  Suffolk,  quel  remède?  Je  suis  un  sol- 
dat, et  ne  sais  ni  pleurer,  ni  me  déchaîner  contre  l'in- 
constance de  la  fortune. 

SUFFOLK. — Il  est  un  remède,  seigneur.  Consentez  (et 
pour  votre  gloire  consente»-y)  que  votre  fille  soit  mariée 
à  mon  roi,  c'est  avec  peine  que  je  suis  parvenu  à  l'y  dé- 
terminer, et  cette  captivité  si  douce  aura  valu  à  voire 
fille  la  liberté  et  un  trône. 

RENÉ. — Suffolk  pense-t-il  comme  il  parle? 

SUFFOLK. — La  belle  Marguerite  sait  que  Suffolk  ne  sait 
ni  flatter,  ni  dissimuler,  ni  tromoer. 


ACTE   V,    SCÈNE    IV.  323 

RENÉ. — Sur  ta  parole  de  comte,  je  descends  pour  ré- 
pondre à  tes  gracieuses  offres. 
suFFOLK. — Et  moi,  je  vais  t'attendre  ici. 

(Les  trompettes  sonnent.  Entre  René.) 

RENÉ. — Brave  comte,  sois  le  bienvenu  sur  notre  ter- 
ritoire :  commande  dans  l'Anjou  selon  qu'il  te  plaira. 

SUFFOLK.  —  Je  te  rends  grâces,  René,  heureux  père 
d'une  si  belle  enfant,  faite  pour  devenir  la  compagm 
d'un  roi.  Quelle  réponse  fais-tu  à  ma  demande  ? 

RENÉ. — Puisque  tu  daignes  rechercher  le  faible  mérite 
de  ma  fille  pour  en  faire  la  royale  épouse  d'un  si  grand 
prince,  ma  fille  appartiendra  à  Henri  s'il  veut  bien  l'ac- 
cepter, à  condition  que  je  jouirai  tranquillement  de 
mes  duchés  du  Maine  et  de  l'Anjou,  exempt  des  troubles 
et  de  tous  les  maux  de  la  guerre. 

SUFFOLK. — Ton  consentement  est  sa  rançon;  je  lui 
rends  sa  liberté;  et  je  me  charge  d'obtenir  pour  toi  la 
jouissance  paisible  de  tes  deux  comtés. 

RENÉ. — Et  moi,  au  nom  de  l'auguste  .Henri,  voyant  en 
toi  le  représentant  et  l'envoyé  de  ce  puissant  roi,  je  te 
donne  sa  main  pour  gage  de  sa  foi. 

SUFFOLK. — Piené  de  France,  je  te  rends  grâces  au  nom 
du  roi  ;  car  c'est  ici  un  pacte  convenu  pour  les  intérêts 
du  roi.  {A  part.)  Et  cependant  il  me  semble  que  je  serais 
avec  plaisir,  dans  cet  accord,  mon  propre  mandataire. 
—Je  vais  partir  pour  l'Angleterre  avec  cette  nouvelle  et 
hâter  la  célébration  de  ce  mariage.  Adieu,  René  :  dépose 
ce  diamant  dans  un  palais,  ainsi  qu'il  convient. 

RENÉ. — Je  t'embrasse,  comme  j'embrasserais  le  pieux 
roi  Henri  s'il  était  ici. 

MARGUERITE,  À  Suffolk. — Adieu ,  milord.  Suffolk  peut 
compter  toute  sa  vie  sur  Içs  vœux,  les  prières  et  les 
louanges  de  Marguerite. 

(Elle  va  pour  se  retirer.) 

SUFFOLK. — Adieu,  ravissante  dame. — Eh  quoi!  Mar- 
guerite, ne  me  chargerez-vous  d'aucun  compliment  pour 
mon  roi? 

MARGUERITE. — Dites-lui  de  ma  part  tout  ce  que  ])eut  lui 
dire  ime  jeune  fille,  sa  servante. 


324  HENRI   VI. 

suFFOLK, — Douces  paroles,  pleines  de  grâce  et  de  mo- 
destie !  Mais,  madame,  il  faut  que  je  vous  importune  en- 
core :  quoi  !  nul  gage  d'amour  pour  Sa  Majesté  ? 

MARGUERITE.  —  Excusez-moi ,  mon  cher  lord:  je  lui 
envoie  un  cœur  pur  et  sans  tache,  que  n'a  jamais  pro- 
fané l'amour. 

SUFFOLK,  en  r embrassant. — Et  ce  baiser  aussi.... 

MARGUERITE.  —  Que  ceci  soit  pour  vous. — Je  n'aurais 
pas  la  présomption  d'envoyer  à  un  roi  des  gages  si  témé- 
raires. 

(Sortent  René  et  Marguerite.) 

SUFFOLK. — Oh!  si  tu  étais  pour  moi!....  Mais,  arrête, 
Suffolk  ;  ne  t'engage  pas  dans  ce  dangereux  lal)yrinthe  : 
là  sont  cachés  des  monstres  dévorants  et  d'horribles 
trahisons.  —  Eveille  plutôt  l'amour  de  Henri  par  les 
louanges  de  la  charmante  Marguerite  ;  grave  dans  ta 
mémoire  ses  ravissantes  vertus  et  ses  grâces  naturelles 
si  supérieures  à  l'art  :  retrace-toi  souvent  son  image  en 
traversant  les  mers,  afin  qu'arrivé  aux  pieds  de  Henri 
tu  puisses  troubler  sa  raison  et  l'enivrer  d'admiration. 

(Il  sort.) 

SCÈNE  V 

Camp  du  duc  d'York,  en  Anjou. 
EntrentYORK,  WARWICK,  UN  BERGER,  LAPUCELLE 

YORK. — Amenez  cette  sorcière,  qui  est  condamnée  au 
feu. 

LE  BERGER. — Ah  !  Jeanne,  ce  coup  donne  la  mort  au 
cœur  de  ton  père.  N'ai-je  donc  parcouru  tant  de  pays,  ot 
ne  te  retrouvé-je  à  présent  que  pour  être  témoin  de  ta 
mort  cruelle  et  prématurée?  Ah!  Jeanne,  ma  chère  fille, 
je  veux  mourir  avec  toi. 

LA  pucELLE. — Vieillard  décrépit,  ignoble  et  vil  men- 
diant, je  suis  sortie  d'un  plus  noble  sang  que  le  tien  : 
lu  n'es  point  mon  père,  ni  mon  ami. 

LE  BERGER. — Ah!  malheurcuse '....  Milord,  je  vous  en 


ACTE  V,    SCÈNE   V.  325 

conjure,  cela  n'est  pas.  Je  suis  son  père  :  toute  la  pa- 
roisse le  sait  ;  sa  mère  vit  encore  et  peut  attester  qu'elle 
fut  le  premier  fruit  de  ma  jeunesse. 

WARWicK. — Ingrate,  veux-tu  donc  renier  tes  parents? 

YORK. — On  peut  juger  par  là  quel  genre  de  vie  elle  a 
menée,  honteuse  et  criminelle;  sa  mort  répond  à  sa  vie. 

LE  BERGER. — C'est  uue  houte,  Jeanne,  de  vouloir  ainsi 
démentir  ton  père.  Dieu  sait  que  tu  es  formée  de  ma 
chair,  et  que  pour  toi  j'ai  versé  bien  des  larmes  :  ne  me 
méconnais  pas,  chère  fille,  je  t'en  conjure.  , 

LA  pucELLE.  —  Loiu  dc  moi,  paysan.  {Aux  Anglais.) 
Vous  avez  suborné  cet  homme  pour  flétrir  ma  noble 
origine. 

LE  BERGER. — Il  est  vrai  que  je  donnai  un  noble^  au 
prêtre  le  jour  où  j'épousai  sa  mère. — Mets-toi  à  genoux, 
ma  chère  fille,  et  reçois  ma  bénédiction.  Quoi,  tu  ne 
veux  pas?  Eh  bien,  maudit  soit  l'instant  de  ta  naissance! 
je  voudrais  que  le  lait  que  tu  suçais  sur  le  sein  de  ta 
mère  fût  devenu  un  poison  pour  toi  ;  ou  bien  je  voudrais 
que  dans  le  temps  où  tu  gardais  mes  moutons  dans  les 
champs,  quelque  loup  affamé  t'eût  dévorée  :  tu  renies 
ton  père,  infâme  prostituée?  Brùlez-la  !  brûlez-la!  le 
gibet  serait  un  supplice  trop  doux  pour  elle. 

(Il  sort.) 

YORK. — Qu'on  l'emmène  ;  elle  a  vécu  trop  longtemps 
pour  semer  dans  l'univers  ces  vices  odieux. 

LA  PUCELLE. — Laisscz-moi  d'abord  vous  dire  qui  vous 
condamnez.  Je  ne  suis  point  la  fille  d"un  obscur  berger  : 
je  suis  issue  de  la  race  des  rois;  vierge  chaste  et  sacrée, 
choisie  par  le  Ciel,  inspirée  par  sa  grâce,  et  appelée  à 
opérer  sur  la  terre  les  plus  grands  miracles.  Jamais  je 
n'eus  de  commerce  avec  les  esprits  infernaux.  Mais  vous, 
hommes  corrompus  par  la  débauche,  souillés  du  sano- 
des  innocents,  chargés  d'iniquités  et  de  vices,  parce  que 
vous  êtes  privés  de  la  grâce  dont  d'autres  ont  reçu  les 
dons,  vous  jugez  impossible  d'opérer  des  merveilles,  si 
ce  n'est  par  le  secours  des  démons.  Non  !  cette  Jeanne 

*  Jeu  de  mots  sur  noble,  noble,  et  un  noble,  monnaie  du  temps. 


326  HENRI  Vie 

d'Arc,  que  méconnaît  votre  ignorance,  naquit  et  vécut 
vierge  depuis  sa  tendre  enfance  :  elle  vécut  chaste  el 
sans  reproche  même  dans  ses  pensées;  et  son  sang  pur, 
que  vos  mains  barbares  versent  si  injustement,  criera 
vengeance  contre  vous  aux  portes  du  Ciel. 

YORK.— Oui,  oui;  allons,  qu'on  l'entraîne  au  supplice. 

WARwiCK,  aux  exécuteurs. — Ecoutez  ;  comme  elle  est 
fille,  allumez  un  grand  bûcher,  et  placez  au-dessus  des 
barils  de  poix,  afln  d'abréger  ses  tourments. 

LA  pucELLE. — Rien  ne  touchera-t-il  vos  cœurs  impi- 
toyables?—  Allons,  Jeanne,  puisqu'il  le  faut,  dévoile 
donc  ta  faiblesse  qui  t'assure  le  privilège  de  la  loi.  Je 
suis  enceinte,  homicides  sanguinaires  ;  si  vous  m'entraî- 
nez à  une  mort  violente,  ne  faites  pas  du  moins  périr  le 
fruit  qui  vit  dans  mon  sein. 

YORK. — Que  le  Ciel  ne  permette  pas....  La  sainte  Pu- 
celle  enceinte? 

WARWICK.— C'est  là  le  plus  grand  miracle  que  tu  aies 
jamais  fait.  Voilà  donc  où  aboutit  ta  scrupuleuse  vertu? 

YORK. — Sûrement  le  dauphin  et  elle  auront  eu  com- 
merce ensemble.  J'avais  prévu  que  ce  serait  là  son  der- 
nier refuge. 

WARWICK. — Allons,  pars  :  nous  ne  voulons  point  sau- 
ver la  vie  à  des  bâtards,  surtout  à  ceux  dont  Charles  est 
le  père. 

LA  PUCELLE. — Vous  VOUS  trouipez  ;  mon  enfant  n'est 
point  de  lui  :  c'est  Alençon  qui  a  eu  mon  amour. 

YORK. — Alençon,  cet  indigne  Machiavel'  !  Elle  mourra, 
eût-elle  mille  vies  à  perdre. 

LA  PUCELLE. — Oh  !  permettez.  Je  vous  ai  trompés  en- 
core :  ce  n'est  ni  Charles  ni  ce  duc  que  je  viens  de  nom- 
mer, c'est  René,  le  roi  de  Naples,  qui  a  triomphé  de  ma 
vertu. 

WARWICK.— Un  homme  marié  !  Ce  crime  est  intoléra- 
ble. 

'  Machiavel  est  postérieur  à  Henri  VI,  et  cela  a  fait  supposer 
à  quelques  critiques  que  ce  vers  avait  été  intercalé  par  quelque 
coinédien  ignorant;  mais  Shakspeare  commet  bien  souvent  de 
ttl.s  anachronismes. 


ACTE    Y,    SCÈNE   V.  327 

YORK. — Bon  ;  nous  avons  ici  une  vraie  fille  :  je  crois 
qu'elle  ne  sait  trop  lequel  accuser,  tant  elle  a  eu  d'a- 
mants ! 

WARwicK. — C'est  une  marque  qu'elle  a  été  facîxe  ei 
libérale. 

YORK. — Et  cependant  tout  à  Tneure  elle  était  vierge. — 
Vile  prostituée,  tes  paroles  te  condamnent,  toi  et  ton  in 
digne  fruit.  Cesse  tes  instances;  elles  sont  inutiles. 

LA  pucELLE.— Eh  bien!'  emmenez-moi,  vous  à  qui  je 
lègue  mes  malédictions.  Puisse  le  brillant  soleil  ne  ja- 
mais laisser  tombei  ses  rayons  sur  le  pays  que  vous 
habitez  !  que  la  nuit  et  les  funestes  ombres  de  la  mort 
vous  environnent,  jusqu'à  ce  que  le  malheur  et  le  dés- 
espoir vous  poussent  à  vous  égorger  ou  à  vous  étran- 
gler vous-mêmes  ! 

(Les  gardes  l'emmènent.) 

YORK. — Ya  tomber  en  lambeaux  et  te  réduire  en  cen- 
dres, ministre  maudit  de  l'enfer 

(Entre  l'évêque  de  Winchester,  cardinal  de  Beaufort.) 

LE  CARDINAL. — Lord  régent,  je  salue  Votre  Grâce,  et 
vous  remets  des  lettres  du  roi.  Apprenez,  milord,  que 
}es  puissances  de  la  chrétienté,  émues  de  pitié  à  la  vue 
de  ces  sanglantes  querelles,  ont  sollicité  avec  les  plus 
vives  instances  une  paix  générale  entre  nous  et  l'ambi- 
tieuse France.  —  Et  voyez  le  dauphin  et  sa  suite  qui 
s'avancent  pour  conférer  avec  nous  sur  les  articles. 

YORK.  — Est-ce  là  tout  le  fruit  de  notre  expédition? 
Après  le  meurtre  de  tant  d'illustres  lords,  de  tant  de 
braves  guerriers,  capitaines  et  soldats,  qui  ont  été  im- 
molés dans  cette  querelle  et  ont  vendu  leur  vie  pour 
leur  patrie,  finirons-nous  par  conclure  une  paix  hon- 
teuse? N'avons-nous  pas  perdu  par  trahison,  par  fraude, 
la  plupart  des  villes  qu'avaient  conquises  nos  illustres 
ancêtres?  0  Warwick,  Warwick,  je  prévois  avec  dou- 
leur la  perte  complète  de  tout  le  royaume  de  France. 
I  WARWICK.— Calmez-vous,  York  :  si  nous  signons  une 
paix,  ce  sera  à  des  conditions  si  rigoureuses  et  si  sévères, 
que  les  Français  en  retireront  peu  d'avantage. 

(Entrent  Charles,  Alençon,  le  Bàiard  et  René.) 


328  HENRI   VI. 

CHARLES. — Lords  d'Angleterre,  puisqu'il  est  arrêté  qu'il 
sera  proclamé  une  trêve  en  France,  nous  venons  savoir 
de  vous-mêmes  quelles  doivent  être  les  conditions  du 
traité. 

YORK. — Parlez,  Winchester  :  car  la  bouillante  colère 
me  suffoque  et  étoulTe  ma  voix  à  la  vue  de  nos  mortels 
ennemis. 

LE  CARDINAL. — Cliarles,  et  vous,  princes  de  France, 
voici  les  clauses  :  Qu'en  reconnaissance  de  ce  que  le  roi 
Henri,  ému  de  compassion,  et  par  pure  clémence,  con- 
sent à  soulager  votre  pays  des  calamités  de  la  guerre,  et 
à  vous  laisser  respirer  au  sein  d'une  heureuse  paix, 
vous  vous  reconnaîtrez  les  vassaux  fidèles  de  sa  cou- 
ronne. Et  vous,  Charles,  à  condition  que  vous  ferez  ser- 
ment de  lui  payer  tribut,  et  l'hommage  de  votre  sou- 
mission, vous  serez  établi  en  qualité  de  vice-roi  sons 
ses  ordres,  et  vous  n'en  jouirez  pas  moins  de  la  dignité 
royale. 

ALENÇON.  —  Quoi  !  faudra-t-il  qu'il  ne  soit  plus  que 
l'ombre  de  lui-même  ?  qu'il  orne  son  front  d'une  cou- 
ronne, et  qu'en  réalité  et  en  autorité  il  ne  conserve  que 
le  privilège  d'un  simple  sujet?  Cette  offre  est  absurde  et 
dénuée  de  toute  raison. 

cïLARLEs. — Il  est  notoire  que  je  suis  déjà  en  possession 
de  plus  de  la  moitié  du  territoire  de  la  France,  et  que 
j'y  suis  i-econnu  pour  légitime  souverain.  Irai-je,  pour 
gagner  le  reste  des  provinces  non  encore  conquises, 
ravaler  le  privilège  de  ma  royauté  au  point  de  n'avoir 
plus  que  le  titre  de  vice-roi?  Non,  non,  lord  ambassa- 
deur; j'aime  mieux  garder  ce  que  je  possède,  que  de  me 
voir,  par  un  désir  trop  pressé  d'acquérir  ce  que  je  n'ai 
pas  encore,  dépouillé  de  l'espoir  de  devenir  maître  de 
tout. 

YORK, — Présomptueux  Charles!  as-tu  donc,  par  de 
sourdes  intrigues,  imploré  l'intercession  de  l'Europe 
pour  obtenir  une  paix,  et  aujourd'hui  qu'on  en  vient  à 
la  conclure,  oses  tu  comparer  ton  état  présent  aux  con- 
ditions (]ue  nous  t'offrons?  Accepte  de  tenir  comme  un 
bienfait  de  notre  roi  le  titre  que  tu  usurpes,  et  non 


ACTE   V,    SCÈNE    VI.  329 

comme  un  droit  qui  t'appartienne,  ou  bien  nous  te  pour- 
suivrons d'une  guerre  éternelle. 

RENÉ,  bas  au  dauphin. — Seigneur,  vous  avez  tort  de 
vous  obstiner  à  chicaner  les  articles  du  traité  ;  si  vous 
laissez  échapper  cette  occasion,  je  gage  dix  contre  un 
que  vous  n'en  retrouverez  jamais  une  aussi  favorable. 

ALENÇON,  bas  au  dauphin. — Il  faut  convenir  qu'il  est  do. 
votre  prudence  de  sauver  vos  sujets  d'un  si  cruel  car- 
nage, et  de  tous  les  barbares  massacres  qui  s'exercent 
tous  les  jours  dans  le  cours  de  nos  licstilités.  Ainsi,  ac- 
ceptez cette  trêve,  vous  la  romprez  quand  votre  intérêt 
l'exigera. 

WARWicK. — Que  répondez-vous,  Charles?  nos  condi- 
tions tiennent-elles? 

CHARLES. — Elles  tiendront.  Je  demande  seulement  que 
vous  ne  conserviez  aucune  force  dans  nos  villes  de  gar- 
nison. 

YORK. — Jure  donc  foi  et  hommage  à  Sa  Majesté,  et, 
sur  l'honneur  d'un  chevaUer,  jure  de  ne  jamais  désobéir, 
de  n'être  jamais  rebelle  à  la  couronne  d'Angleterre,  ni 
toi  ni  ta  noblesse.  (Charles  et  sa  suite  font  acte  d'hommage.) 
A  présent,  licenciez  votre  armée  quand  il  vous  plaira  ; 
suspendez  vos  étendards,  et  que  vos  tambours  se  tai- 
sent, car  nous  promettons  ici  d'observer  une  paix  sacrée. 

SCÈNE  VI 

En  Angleterre. — Un  appartement  du  palais. 

Entrent  SUFFOLK  s" entretenant  avec  LE  ROI  HENRI, 
GLOCESTER  et  EXETER. 

LE  ROI. — Noble  comte,  votre  ravissant  portrait  de  la 
behe  Marguerite  m'a  saisi  d'étonnement.  Ses  vertus  pa- 
rées des  grâces  de  la  beauté  éveillent  dans  mon  cœur, 
auparavant  tranquille,  toutes  les  passions  de  l'amour. 
Tel  qu'un  ruisseau  dans  la  tempête,  que  la  fureur  des 
vents  soulève  et  pousse  contre  la  marée,  tel  mon  cœur 
agité  par  le  récit  de  son  rare  mérite  se  sent  invincible- 


330  HENRI   VI. 

ment  entraîné,  ou  vers  le  naufrage,  ou  vers  le  lieu  où 
je  pourrai  jouir  de  son  amour, 

suFFOLK. — Eh  bien,  mon  bon  prince,  ce  récit  superfi- 
ciel n'est  pour  ainsi  dire  que  T'exorde  des  louanges  dont 
elle  est  digne.  Toutes  les  perfections  de  cette  divine 
dame,  si  j'avais  assez  d'art  pour  les  décrire,  formeraient 
un  volume  de  pages  ravissantes  qui  plongeraient  dans 
l'extase  l'imagination  la  plus  insensible  ;  et  ce  qui  vaut 
mieux  encore,  c'est  qu'avec  cette  beauté  céleste,  avec 
tant  de  grâces  et  d'appas,  elle  proteste,  de  l'àmela  plus 
humble  et  la  pins  modeste,  qu'elle  est  satisfaite  d'être  à 
vos  ordres,  s'ils  sont  honnêtes  et  vertueux  ;  qu'elle  est 
prête  à  aimer  et  respecter  Henri  comme  son  seigneur. 

LE  ROI. — Et  jamais  Henri  n'osera  exiger  d'elle  autre 
chose;  ainsi,  milord  protecteur,  donnez  votre  consente- 
ment à  ce  que  Marguerite  soit  la  reine  de  l'Angleterre. 

GLOCESTER. — Je  consentirais  donc  à  flatter  le  crime  ? 
Vous  savez,  mon  prince,  que  Votre  Majesté  est  engagée 
à  une  autre  dame  du  mérite  le  plus  distingué.  Comment 
vous  dispenserez-vous  de  ce  contrat  sans  souiller  votre 
honneur  d'un  reproche  honteux? 

SUFFOLK.— Comme  un  souverain  se  dispense  d'accom- 
plir des  serments  illégitimes  ;  ou  comme  un  athlète  qui, 
dans  un  tournois,  ayant  fait  vœu  de  combattre,  aban- 
donne la  lice  à  cause  de  l'inégalité  de  son  adversaire.  La 
fille  d'un  pauvre  comte  est  un  parti  inégal  et  dont  on 
peut  se  dégager  sans  offense. 

GLOCESTER. — Eli  quoi,  je  vous  prie,  qu'est  de  plus  Mar- 
guerite? Son  père  n'est  rien  de  mieux  qu'un  comte,  mal- 
gré tous  les  titres  fastueux  dont  il  se  décore. 

SUFFOLK. — Milord,  son  père  est  un  roi,  roi  de  Naples 
et  de  Jérusalem  ;  et  il  a  une  si  grande  autorité  en  France, 
que  son  aUiance  affermira  notre  paix  et  tiendra  les 
Français  dans  l'obéissance. 

GLOCESTER. — Et  le  comte  d'Armagnac  aura  le  même 
pouvoir,  car  il  est  le  proche  parent  de  Charles. 

EXETER. — D'ailleurs  son  opulence  promet  une  riche 
dot ,  tandis  que  René  est  plus  prêt  à  recevoir  qu'à 
donner. 


ACTE   V,    SCÈNE   VI.  331 

suFFOLK.  —  Une  dot,  milords  ?  N'avilissez  pas  notre 
monarque  à  ce  point,  d'être  assez  abject,  assez  pauvre, 
pour  déterminer  son  choix  par  la  richesse  et  non  par 
l'amour.  Henri  est  eu  état  d'enrichir  une  reine,  au  lieu 
de  chercher  une  reine  qui  l'enrichisse.  C'est  ainsi  que 
les  vils  paysans  marchandent  leurs  femmes,  comme  ils 
marchandent  des  bœufs,  des  chevaux  ou  des  moutons, 
filais  le  mariage  est  une  affaire  trop  importante  pour 
être  ainsi  traitée  par  procureur.  Ce  n'est  pas  celle  que 
uos  intérêts  pourraient  nous  faire  préférer,  mais  celle 
qui  plaît  à  Sa  Majesté,  qui  doit  partager  sa  couche  nup- 
tiale. Ainsi,  lords,  puisque  c'est  Marguerite  que  Henri 
préfère,  c'est  là  un  motif  plus  puissant  que  tous  les  au- 
tres qui  nous  oblige  à  la  préférer  aussi.  Car  qu'est-ce 
qu'un  mariage  fcrcé,  sinon  un  enfer,  une  vie  de  discorde 
et  de  querelles  éternelles,  tandis  qu'une  union  libre  et 
volontaire  donne  le  bonheur  et  fait  goûter  ici-bas  la  paix 
des  cieux?  Pourrions-nous  faire  épouser  à  Henri,  qui  est 
roi,  une  autre  que  Marguerite  qui  est  la  fille  d'un  roi? 
Ses  incomparables  attraits,  joints  à  sa  naissance,  annon- 
cent qu'elle  n'est  faite  que  pour  épouser  un  roi.  Son 
vaillant  courage,  son  âme  intrépide  à  un  degré  bien 
au-dessus  du  courage  ordinaire  de  son  sexe,  nous  pro- 
mettent tout  ce  que  nos  espéran^-es  attendent  de  la  lignée 
d'un  roi.  Henri,  fils  d'un  conquérant,  ne  peut  manquer 
d'engendrer  des  conquérants,  si  l'amour  l'unit  avec  une 
femme  d'une  âme  aussi  élevée  que  l'est  celle  de  la  belle 
Marguerite.  Rendez-vous  donc,  milords,  et  convenez  ici 
avec  moi  que  Marguerite  sera  notre  reine,  et  nulle  autre 
qu'elle. 

LE  ROI. — Si  c'est  l'impression  puissante  que  m'a  faite 
votre  récit,  mon  noble  lord  Sufïoik,  ou  si  c'est  que  mon 
jeune  cœur  n'a  jamais  encore  senti  l'atteinte  des  flammes 
de  l'amour,  c'est  ce  que  je  ne  puis  expliquer  :  mais  il 
est  certain  que  je  sens  un  trouble  si  violent  dans  mon 
âme,  de  si  vives  alarmes  de  crainte  et  d'espérance,  que 
je  suis  fatigué  et  malade  du  tumulte  de  mes  pensées. 
Allez  donc  vous  embarquer  :  pressez  votre  arrivée  en 
France,  convenez  de  toutes  les  conditions,  et  faites  tout 


332  HENÎTI   VI. 

pour  que  la  belle  Marguerite  consente  à  traverser  les 
mers,  et  vienne  en  Angleterre  se  voir  couronner  la  reine 
fidèle  et  sacrée  du  roi  Henri.  Pour  fournir  aux  dépenses 
et  aux  honneurs  de  votre  ambassade,  levez  un  dixième 
sur  le  peuple,  et  partez  sans  délai,  car  jusqu'à  votre  re- 
tour je  vais  être  agité  de  mille  soucis. — Et  vous,  mon 
cher  oncle,  bannissez  tout  reproche  ;  si  vous  jugez  ma 
faiblesse  sur  ce  que  vous  fûtes  autrefois,  et  non  sur  ce 
que  vous  êtes  aujourd'hui,  je  suis  sûr  que  vous  pardon- 
nerez cette  soudaine  exécution  de  ma  volonté. — Allez, 
conduisez-moi  dans  un  lieu  où,  loin  de  tout  témoin,  je 
puisse  me  livrer  sans  contrainte  aux  pensées  qui  tour- 
mentent mon  âme. 

(Il  sort.) 

GLOCESTER. — Oui,  je  crains  bien  que  les  tourments  qui 
commencent  avec  ce  dessein  ne  cessent  plus  désormais. 

(Glocester  et  Exeter  sortent.) 

suFFOLK,  seul.  —  Ainsi,  Suffolk  l'emporte  :  et  comme 
autrefois  Paris  s'embarqua  pour  la  Grèce,  il  part  au- 
jourd'hui pour  la  France,  avec  l'espoir  de  rencontrer  la 
même  fortune  en  amour,  mais  de  prospérer  plus  heu- 
reusement que  ne  fit  le  Troyen.  Marguerite  sera  reine, 
et  gouvernera  le  roi  :  et  moi  je  gouvernerai  la  reine,  le 
"^oi  et  le  royaume. 

(Il  sort./ 


FIN    DU    CINQUIÈME    ET    DERNIER    ACTE. 


HENRI    VI 


TRAGÉDIE 


SECONDE     PARTIE, 


HENRI    VI 

TRAGÉDIE 

SECONDE     PARTIE. 


PERSONNAGES 


LE  ROI  HENRI  VI. 
HUMPHROY,  duc  de  Glocester,  son 

oncle. 
LE  CARDINAL  BEAUFORT,  évêque 

de  Winchester,  grand-oncle  du  roi 
RICHARD     PLANTAGENET,     duc 

d'York. 
EDOUARD,   1         g, 
RICHARD,   i  ^^^  °'^- 
LE  DUC  DE  BUCKINGHAM, 
LE  DUC  DE  SOMERSET, 
LEDUC  DESUFFOLK, 
LORDCLIFFORD. 
LE.IEUNECMFFORD, 
LE  CO.VITE  DE  SALIS- 

BURY, 
LE  CO.MTE  DE  WAR- 

WI(-K,  son  fils,  ; 

LELOKD  .S  A  Y. 
LE  LORD  SCALES,  gouverneur  de  la 

Tour. 
SIR  HT'MPHROY  STAFFORD. 
LE  JEUNE  .STAFFORD,  son  frère. 
SIR  JOHN  STANLEY. 
ALLXANDRE    IDEN,    gentilhomme 

du  comte  de  Kent. 
UN    CAPITAINE   de    vaisseau,    UN 


par- 
tisans 
du 
roi. 


delà  faction 
d'York. 


MAITRE,  UN  CONTRE-MAITRE, 
et  W.ALTER  WHITMORE,  pirates. 

UN  HERAUT. 

DEUX  GENTILSHOM.VIES,  prison^ 
niers  avec  .Suffolk. 

HUME  VAUX  et  SOUTHWELL, 
dfux  prêtres. 

BOLINGBROOK,  devin  :  esprit  évo- 
que par  lui. 

THOM.AS  HORNER,  armurier,  el 
PIERRE,  son  apprenti. 

UN  CLERC  de  Chatam. 

LE  MAIRE  de  Saint-Albans. 

SIMPCOX.  imposteur. 

DEUX  MEURTRIERS. 

J.ACQUES  CADE,  rebeUe. 

BEVLS, 

MICHEL, 

GEORGE,  (         partisans 

JEAN,  /  d'York. 

DK'K.  boucher, 

SMITH,  tisserand, 

LA  REINE  MARGUERITE,  femme 
de  Henri  VI. 

ELKONOR,  ducheiïse  de  Glocester. 

MARGERY  JOURDAIN,  sorcière. 

LA  FEMME  DE  SI.MPCOX. 


Seigneurs,  damks,  et  leur  s"3'"K,   pétitionnaires,   aldermen,    chapelain, 

SHÉRIK,    officiers,    CITOYSXJ  ,    APPRENTIS,    FAUCONNIERS  ,     GARDES,    SOLDATS, 
MESSAGERS,   KT  AUTRES. 

La  scène  se  passe  successivement  dans  les  différentes  parties 

de  l'Angleterre. 


ACTE    PREMIER 


SCÈNE  I 

Londres. — Une  salle  d'apparat  dans  le  palais. 

'î^arifares  et  trompettes ,  suivies  de  hautbois.  Entrent  d'un  côté 
LE  ROI  HENRI,  LE  DUC  DE  GLOCESTER,  SALIS- 
BURY,  WARWICK,  ET  LE  CARDINAL  BEAUFORT; 
de  l'autre,  LA  REINE  MARGUERITE,  conduite  par 
SUFFOLK  et  suivie  de  YORK,  SOMERSET,  BUCKIN- 
GHAM et  plusieurs  autres. 

SUFFOLK,  s'avançant  vers  le  roi. — Chargé,  à  mon  départ 


336  HENRI   VI. 

pour  la  France,  en  qualité  de  représentant  de  votre 
haute  et  souveraine  majesté,  d'épouser  pour  elle  et  en 
son  nom,  la  princesse  Marguerite,  c'est  dans  la  fameuse 
et  ancienne  ville  de  Tours,  qu'en  présence  des  rois  de 
France  et  de  Sicile,  des  ducs  d'Orléans,  de  Calabre,  de 
Bretagne  et  dUlençon,  de  sept  comtes,  de  douze  barons 
et  de  vingt  respectables  évêques,  j'ai  rempli  mon  office 
et  épousé  la  princesse  :  aujourd'hui,  je  viens  humble- 
ment le  genou  en  terre,  à  la  vue  de  l'Angleterre  et  des 
lords  ses  pairs,  remettre  le  titre  que  j'ai  acquis  sur  la 
reine  entre  les  mains  de  Votre  Majesté,  qui  est  la  réalité 
d'où  provient  cette  ombre  auguste  dont  je  n'ai  fait  qu'of- 
frir l'image.  Voici  le  plus  précieux  don  que  marquis  ait 
jamais  pu  faire,  la  plus  belle  reine  que  roi  ait  jamais  reçue. 

LE  ROI.— Suffolk,  levez-vous, — reine  Marguerite,  soyez 
la  bienvenue.  Je  ne  puis  vous  donner  de  mon  amour 
un  gage  plus  tendre  que  ce  tendre  baiser. — 0  toi,  mon 
Dieu,  qui  me  prêtes  la  vie,  prête-moi  aussi  un  cœur 
plein  de  reconnaissance  !  Car  tu  as  donné  à  mon  âme, 
dans  cet  objet  plein  de  charmes,  un  monde  de  félicités 
terrestres,  si  tu  permets  que  la  sympathie  unisse  nos 
pensées  dans  un  mutuel  amour. 

MARGUERITE.— Grand  roi  d'Angleterre,  et  mon  gracieux 
seigneur,  le  jour  ou  la  nuit,  éveillée,  ou  dans  mes  son- 
ges, au  milieu  de  la  cour,  ou  en  faisant  mes  prières,  je 
me  suis  si  souvent  entretefi  je  dans  ma  pensée  avec  vous, 
mon  souverain  chéri,  que  j  on  deviens  plus  hardie  à  sa- 
luer mon  roi  dans  un  langage  sans  art,  tel  qu'il  se  pré- 
sente à  mon  esprit,  et  que  me  l'inspire  la  joie  dont  dé- 
borde mon  cœur. 

LE  ROI. — Sa  beautii  ravit,  mais  la  grâce  de  ses  discours, 
ses  paroles  qu'enib<'llit  la  majesté  de  la  sagesse,  me  font 
passer  de  l'admira  lion  aux  larmes  de  la  joie,  tant  mon 
cœur  est  plein  de  s  ii  bonheur  ! — Lords,  que  vos  joyeuses 
voix  saluent  unai: 'moment  ma  bien- aimée. 

TOUS  LES  PAIRS. — Longuc  vie  à  la  reine  Marguerite,  la 
joie  de  l' Angle  ter  lo  ! 

MARGUERITE. — isous  VOUS  reudous  grâces  à  tous. 

iFaii  tares.) 


ACTE   I,   SCÈNE   I.  33Y 

SUFFOLK,  OU  duc  de  Glocesler. — Lord  protecteur,  per- 
mettez-moi de  présenter  à  Votre  Grâce  les  articles  de  la 
paix  contractée  entre  notre  souverain  et  Charles,  roi  de 
France,  et  conclue,  d'un  commun  accord,  pour  l'espace 
de  dix-huit  mois. 

GLocESTER/fï. — '^  Imprimis ,  il  est  convenu,  entre  le 
roi  français  Charles'  et  William  de  la  Pôle,  marquis  de 
Suffolk,  ambassadeur  de  Henri,  roi  d'Angleterre,  que  ledit 
Henri  épousera  la  princesse  Marguerite,  fille  de  René, 
roi  de  Naples,  de  Sicile  et  de  Jérusalem,  et  la  fera  cou- 
ronner reine  d'Angleterre,  avant  le  trente  de  mai  pro- 
chain. 

t  Item.  Que  le  duché  d'Anjou  et  le  comté  du  Maine 
seront  évacués  et  remis  au  roi  son  père.  » 

LE  ROI. — Mon  oncle,  qu'avez-vous? 

GLOCESTER. — Pardonucz,  mon  gracieux  seigneur.  Un 
saisissement  soudain  a  pressé  mon  cœur  et  obscurci  mes 
yeux  tellement  que  je  ne  puis  en  lire  davantage. 

LE  ROL — Mon  oncle  de  Winchester,  continuez,  je  vous 
prie. 

LE  CARDINAL. — "  Item.  Il  est  de  plus  convenu  entre  eux 
que  les  duchés  d'Anjou  et  du  Maine  seront  évacués  et 
remis  au  roi  son  père,  et  que  la  princesse  sera  envoyée 
à  Londres,  aux  frais  et  dépens  du  roi  d'Angleterre,  et 
sans  dot.  » 

LE  ROI.— Je  suis  satisfait  des  articles.  Lord  marquis, 
mets-toi  à  genoux.  Nous  te  créons  ici  premier  duc  de 
SulTolk,  et  te  ceignons  de  l'épée. — Mon  cousin  d'York, 
vos  fonctions  de  régent  dans  nos  provinces  de  France 
sont  suspendues  jusqu'à  la  complète  expiration  des  dix- 
huit  mois. — Je  vous  remercie,  mon  oncle  de  Winchester, 
Glocester,  York,  Buckingham,  et  vous,  Somerset,  Salis- 
bury  et  Warwick ,  des  marques  d'atTection  que  vous 
venez  de  me  donner  par  raccuuil  que  vous  avez  fait  à 
ma  noble  reine.  Venez,  rentrons  et  ordonnons   avec 


1  The  French  king.  Le  roi  d'Angleterre,  dans  ce  traité,  ne  recon- 
naît Charles  ni  pour  roi  de  France,  ni  pour  roi  des  Français, 
mais  simjilement  pour  roi  français. 

T.  vil.  23 


33?  HENRI   VI. 

toute  la  diligence  possible  les  apprêts  de  son  couronne- 
ment. (Sortent  le  roi,  la  reine  et  Suffolk.) 

GLOCESTER. — Brav.-^s  pairs  de  l'Angleterre,  piliers  de 
l'Etat,  c'est  dans  votre  sein  que  le  duc  Humphroy  doit 
déposer  le  fardeau  de  sa  douleur,  de  votre  douleur,  de 
la  douleur  commune  à  toute  notre  patrie.  Eh  quoi  !  mon 
frère  Henri  aura  donc  prodigué,  dans  les  guerres,  sa  jeu- 
nesse, sa  valeur,  son  peuple  ei  ses  trésors  ;  il  aura  si  sou- 
vent habité  en  plein  champ,  en  proie,  soit  au  froid  de  l'hi- 
ver, soit  aux  ardeurs  dévorantes  de  l'été  pour  conquérir 
la  France,  son  légitime  héritage;  et  mou  frère  Bedford 
aura  fatigué  son  esprit  à  conserver,  par  i?.  politique,  ce 
qu'avaitconquis  Henri;  vous-mêmes,  Somerset  Bucking- 
ham,  brave  York,  Salisbury,  et  vous,  victorieux  War- 
wick,  vous  aurez  reçu  de  profondes  blessures  en  France 
et  en  Normandie  ;  mon  oncle  Beaufort,  et  moi-même, 
avec  les  sages  assemblées  du  royaume ,  nous  aurons 
médité  si  longtemps,  tenu  conseil  durant  de  longues 
journées,  discutant  en  tous  seus  les  moyens  de  tenir 
dans  la  soumission  la  France  et  les  Français  ;  Sa  Majesté 
aura  été,  dans  son  enfance,  couronnée  dans  Paris,  en 
dépit  de  ses  ennends;  et  tant  de  travaux,  tant  d'hon- 
neurs vont  être  perdus!  La  conquête  de  Henri,  la  vigi- 
lance de  Bedford,  vos  exploits,  tous  nos  conseils  seront 
perdus!  0  pairs  d'Angleterre,  cette  alliance  est  honteuse, 
ce  mariage  fatal  !  Il  anéantit  votre  renommée,  efîace  vos 
noms  du  livre  de  mémoire,  détruit  les  titres  de  votre 
gloire,  renverse  les  monuments  de  la  France  asservie, 
et  défait  tout  ce  qui  a  jamais  été  fait. 

LE  CARDINAL. — Mou  ucvcu,  quo  signifient  ce  discours 
si  passionné  et  les  images  accumulées  dans  votre  péro- 
raison? La  France  est  à  nous,  et  nous  prétendons  bien 
la  conserver  toujours. 

GLOCESTER. — Oui,  sans  doute,  mon  oncle,  nous  la  con- 
serverons si  nous  le  pouvons  ;  mais  à  présent  il  est  im- 
possible que  nous  le  puissions.  Suffolk,  ce  duc  de  nou- 
velle fabrique  qui  fait  ici  la  pluie  et  le  beau  temps  ',  a 

»  That  rides  the  roast,  qui  gouverne  le  rôti. 


ACTE    I,    SCÈNE    I.  339 

donné  les  duchés  du  Maine  et  de  l'Anjou  à  ce  pauvre 
roi  René,  dont  le  style  boursouflé  s'accorde  mal  avec  la 
maic:reur  de  sa  bourse. 

s.\LisBURY. — Et  par  la  mort  de  celui  qui  mourut  pour 
tous,  ces  deux  comtés  étaient  les  clefs  de  la  Normandie... 
Mais  de  quoi  pleure  Warwick,  mon  valeureux  fils? 

WAiiu'icK. — De  la  douleur  de  les  voir  perdus  sans  re- 
tour :  car  s'il  y  avait  quelque  espoir  de  les  reconquérir, 
mon  épée  ferait  couler  un  sang  fuman  et  mes  yeux  ne 
verseraient  point  de  larmes.  Anjou  et  Maine,  c'est  moi 
qui  les  avais  conquis,  voilà  les  bras  qui  ont  assujetti  ces 
provinces  ;  et  ces  villes  que  j'ai  gagnées  par  mes  bles- 
sures, on  les  rend  pour  des  paroles  de  paix  !  Mort-Dieu*  ! 

YORK. — C'est  le  duc  de  Suffolk!  Puisse-t-il  être  étran- 
glé, lui  qui  ternit  l'honneur  de  cette  ile  belliqueuse  !  La 
France  eût  arraché  et  déchiré  mon  cœur,  avant  qu  on 
m'eut  vu  souscrire  à  ce  traité.  J'ai  vu  partout  dans  l'his- 
toire les  rois  d'Angleterre  recevant  avec  leurs  épouses 
de  fortes  sommes  d'or,  des  dots  considérables  :  et  notre 
roi  Henri  abandonne  ce  qui  lui  appartient  pour  épouser 
une  fille  qui  n'apporte  avec  elle  aucun  avantage. 

GLOCESTER. — C'est  uuc  Vraie  plaisanterie,  une  chose 
inouïe,  que  Suffolk  demande  un  quinzième  tout  entier 
pour  les  frais  de  son  transport.  Elle  eût  pu  rester  en 
France  ;  elle  eût  pu  mourir  de  faim  en  France  avant 
que  je.... 

LE  CARDINAL. — Milord  Glocestcr,  vous  vous  échaufTez 
trop  ;  cela  s'est  fait  par  le  bon  plaisir  de  notre  seigneur 
et  roi. 

GLOCESTER. — Milord  Winchester,  je  connais  vos  dispo- 
sitions :  ce  ne  sont  pas  mes  discours  qui  vous  déplai- 
sent, c'est  ma  présence  qui  vous  gêne. — Ta  haine  se  fait 
jour,  prélat  superbe  ;  je  vois  ta  fureur  sur  ton  visage.  Si 
je  restais  plus  longtemps,  nous  recommencerions  nos 
anciens  démêlés.  Adieu,  lords;  et,  quand  je  ne  serai 
plus,  dites  que  j'ai  été  prophète  :  avant  peu,  la  France 
sera  perdue  pour  nous. 

(Il  sorU) 
'  Warwick  prononce  ce  jurement  en  français. 


3i0  EENRI   VI. 

LE  CARDINAL. — Voilù  le  protecteur  qui  nous  quitte 
plein  de  rage.  Vous  savez  qu'il  est  mon  ennemi  ;  je  dirai 
plus,  il  est  votre  ennemi  à  tons,  et  je  le  crois  fort  peu 
ami  du  roi.  Failes-y  attention,  milords,  il  est  le  plus 
j)roche  du  trône  par  le  sang  et  l'héritier  présomptif  de 
la  couronne  d'Angleterre.  Quand  Henri,  par  son  ma- 
riage, auiait  acquis  un  empire  et  toutes  les  riches  mo- 
narchies de  rOccident,  Glocester  eût  encore  eu  des 
raisous  pour  en  être  mécontent.  Prenez-y  garde,  mi- 
lords ;  ne  laissez  pas  séduire  vos  cœurs  par  ses  paroles 
insidieuses  :  soyez  prudents  et  circonspects  ;  car  bien 
qu'il  ait  la  faveur  du  peuple,  qui  l'appelle  Humphroy,  le 
bon  duc  de  Gloccsler  !  frappe  des  mains  et  crie  à  haute 
voix  :  Que  Jésus  conserve  Votre  Altesse  Royale!  que  Dieu- 
garde  le  bon  duc  Humphroy  !  je  crains,  milords,  qu'avec 
tout  cet  éclat  flatteur  il  ne  devienne  un  protecteur  dan- 
gereux. 

BUCKKNGHAM. — Pourquoi  serait-il  le  protecteur  de  notre 
souverain,  maintenant  d'âge  à  se  gouverner  par  lui- 
même?  Mon  cousin  de  Somerset,  joignez-vous  à  moi,  et 
unissons-uovis  tous  deux  avec  le  duc  de  Suffolk,  et  nous 
aurons  bientôt  fait  sauter  de  son  poste  le  duc  Hum- 
phroy. 

LE  CARDINAL.  —  Cette  importante  affaire  ne  souffrira 
point  de  délais  :  je  me  rends  à  l'instant  chez  le  duc  de 
Suffolk. 

(Il  sort.) 

SOMERSET.— Cousin  de  Buckingham,  quoique  l'orgueil 
d'Humphroy  et  l'éclat  de  sa  place  ne  laissent  pas  de 
nous  être  pénibles,  crois-moi,  surveillons  avec  soin  ce 
hautain  cardinal  :  son  insolence  est  plus  insupportable 
que  ne  le  serait  celle  de  tous  les  autres  princes  de  l'An- 
gleterre. Si  Glocester  est  renversé,  c'est  lui  qui  sera  pro- 
tecteur. 

lîUCKiNGHAM.  —  Toi,  Somcrsct,  ou  moi,  nous  devons 
l'être,  en  dépit  du  duc  Humphroy  et  du  cardinal. 

(Sortent  Buckingham  et  Somerset.) 

SALISBURY. — L'orgueil  s'est  mis  le  premier  en  mouve- 
ment» l'ambition  le  suit.  Tandis  qu'ils  vont  LrAvailler 


ACTE   I,    SCÈNE   I.  3il 

pour  leur  fortune,  il  nous  convient  de  travailler  pour  le 
pays.  Je  n'ai  jamais  vu  Huraphroy,  duc  de  Glocester,  se 
conduire  autrement  qu'il  n'appartient  à  un  digne  gentil- 
homme; mais  j'ai  vu  souvent  cet  orgueilleux  cardinal, 
plus  semblable  à  un  soldat  qu'à  un  homme  d'église,  et 
aussi  fier,  aussi  hautain  que  s'il  eût  été  maître  de  tout, 
je  l'ai  vu  blasphémer  comme  un  brigand,  et  se  com 
porter  d'une  manière  bien  peu  convenable  au  régula- 
teur d'un  empire.  Warwick,  mon  fils,  l'appui  de  ma 
vieillesse,  tes  actions,  ta  franchise,  ton  hospitalité,  t'ont 
placé  dans  le  cœur  de  la  nation  plus  haut  qu'aucun  au- 
tre, si  ce  n'est  le  bon  duc  Humphroy .  Et  vous,  mon  frère 
York,  vos  soins  en  Irlande,  pour  soumettre  ses  habitants 
au  joug  régulier  des  lois  ',  et  vos  derniers  exploits  dans 
le  cœur  de  la  France,  tandis  que  vous  y  exerciez  la  ré- 
gence au  nom  de  notre  souverain,  vous  ont  fait  craindre 
et  respecter  des  peuples.  Unissons-nous  ensemble,  dans 
la  vue  du  bien  public,  pour  réprimer  et  contenir,  au- 
tant qu'il  nous  sera  possible,  l'orgueil  de  Suffolk  et  du 
cardinal,  ainsi  que  l'ambition  de  Somerset  et  de  Bucking- 
ham  ;  et  soutenons  de  tout  notre  pouvoir  la  marche  du 
duc  Humphroy,  puisqu'elle  tend  à  l'avantage  du  pays. 

WAmvicK. — Que  Dieu  seconde  Warwick,  comme  il 
aime  la  patrie  et  le  bien  général  de  son  pays  ! 

YORK. — York  en  dit  autant,  car  il  a  plus  que  personne 
sujet'de  le  désirer. 

SALisBURY. — Ne  perdons  pas  un  instant  ;  et  voyons  où 
ceci  nous  mène  *. 

WARWICK. — Où  ceci  nous  mène?  ô  mon  père  !  le  Maine 
est  perdu,  le  Plaine  que  Warwick  avait  conquis  avec  lo 


'  Le  duc  d'York  avait  épousé  une  sœur  consanguine  du  comte 
de  Salisbury.  Il  ne  fut  vice-roi  d'Irlande  que  quelques  années 
plus  tard,  comme  on  1^  verra  dans  la  suite  de  cette  pièce. 

*  Look  unto  the  main.  Unf.o  the  main!  0  father,  Maine  is  lost. 
Look  unto  the  main  signifie  :  songeons  au  plus  important.  Il  a 
fallu  passer  à  côté  du  sens  littéral,  pour  conserver  quelque 
chose  du  jeu  de  mois  entre  main  et  Maine,  et  de  mt^mc  dans  la 
ouite  du  discours  de  Warwick,  où  celui-ci  dit  avoir  conquis  le 
.Maine,  by  main  force  (par  une  très-grande  valeur,  e*.c.) 


3-42  HENRI   VI. 

courage  qui  le  mène,  et  qull  aurait  gardé  tant  qu'il  au 
rait  eu  un  souffle  de  vie  !  Mon  père,  vous  demandiez  où 
ceci  nous  mène,  et  moi,  je  ne  parle  que  du  Maine  que  je 
reprendj^ai  sur  la  France,  ou  j'y  périrai. 

(Sortent  Salisbury  et  Warwick.) 

YORK. — Le  Maine  et  TAnjou  sont  cédés  aux  Français! 
Paris  est  perdu;  le  sort  de  la  Normandie  ne  tient  plus 
qu'à  un  ûl  fragile  :  maintenant  que  nous  avons  perdu 
le  reste,  SufTolk  a  conclu  ce  traité,  les  pairs  y  ont  ac- 
cédé ,  et  Henri  s'est  trouvé  satisfait  d'échanger  deux 
duchés  contre  les  charmes  de  la  fille  d'un  duc.  Je  ne 
saurais  les  en  blâmer  ;  car  que  leur  importe  ?  C'est  de 
ton  bien,  York,  qu'ils  disposent,  et  non  du  leur.  Des 
pirates  peuvent  faire  bon  marché  de  leur  pillage,  en 
acheter  des  amis,  le  prodiguer  à  des  courtisanes,  et  se 
réjouir,  com.me  de  grands  seigneurs,  jusqu'à  ce  que 
tout  soit  dissipé,  tandis  que  l'impuissant  propriétaire  de 
ces  richesses  les  pleure,  tord  ses  faibles  mains,  et  trem- 
blant, secouant  la  tête,  demeure  à  regarder  de  loin  ceux 
qui  se  partagent  et  emportent  son  bien,  sans  oser,  dans 
la  faim  qui  le  presse,  y  porter  sa  main.  Gomme  lui,  il 
faut  qu'York  reste  assis,  enrageant  et  mordant  ses  lè- 
vres, tandis  que  les  pays  qui  lui  appartiennent  sont 
vendus  à  l'encan.— Il  me  semble  que  ces  trois  royaumes, 
d'Angleterre,  de  France^  d'Irlande,  sont  à  ma  chair  et  à 
mon  sang  ce  qu'était  au  prince  de  Calydon  ce  fatal,iiPon 
d'Althée,  qui  en  brûlant  consumait  son  cœur.  L'Anjou 
et  le  Maine,  tous  deux  abandonnés  aux  Français!  tristes 
nouvelles  pour  moi,  car  j'espérais  posséder  la  Franco, 
aussi  bien  que  les  champs  fertiles  de  l'Angleterre.  Un 
jour  viendra  où  York  pourra  réclamer  son  bien.  Dans 
cette  vue,  je  veux  m'associer  au  parti  des  Nevil,  et  faire 
montre  d'afïection  pour  l'orgueilleux  duc  Humphioy, 
et,  dès  (fue  je  pourrai  saisir  Foccasion  favorable,  reven- 
diquer la  couronne;  car  c'est  à  ce  but  brillant  que  je 
vise.  Et  il  ne  sera  pas  dit  que  l'orgueilleux  Lancastre 
usurpe  mes  droits,  retienne  le  sceptre  dans  une  main 
d'enfant,  et  porte  le  diadème  sur  cette  tête  dont  les  incli- 
nations do  i)rétre  conviennent  mal  à  la  cuuj'onue.  Sois 


ACTE   I,    SCÈNE   II.  3i3 

donc  patient  et  tranquille,  York,  jusqu'à  ce  que  l'occa- 
sion te  favorise  ;  épie  le  moment,  et  veille,  pendant  que 
les  autres  dorment,  pour  pénétrer  dans  les  secrets  de 
l'État, .jusqu'à  ce  que  Henri,  enivré  de  l'amour  de  cette 
nouvelle  épouse,  de  cette  reine  si  chèrement  achetée  par 
l'Angleterre,  et  Glocester  et  les  pairs  soient  tombés  dans 
la  discorde.  Alors  j'élèverai  dans  les  airs  la  rose  blanche 
comme  le  lait,  et  je  les  parfumerai  de  sa  douce  odeur; 
je  porterai  sur  mon  étendard  les  armes  d'York,  poui 
lutter  avec  la  maison  de  Lancastre;  et  je  le  forcerai  bien 
à  me  céder  la  couronne,  ce  roi,  dont  les  maximes  sco- 
lastiques  ont  battu  notre  belle  Angleterre.        (ii  sort.) 

SCÈNE   II 

Toujours  à  Londres ,  un  appartement  dans  le  palais  du  duc  de 

Glocester. 

Entrent  GLOCESTER  et  LA  DUCHESSE. 

L.v  DUCHESSE. — Pourquoi  mon  seigneur  semble-t-il 
ployer  comme  l'épi  mûr,  forcé  de  courber  sa  tête  sous 
le  poids  des  libéralités  de  Cérès?  Pourquoi  le  grand  duc 
Humphroy  fronce-t-il  le  sourcil  comme  irrité  à  l'aspect 
du  monde?  Pourquoi  tes  yeux  demeurent-ils  attachés 
sur  la  terre  insensible,  occupés  à  considérer  un  objet 
qui  semble  obscurcir  ta  vue?  Qu'y  aperçois-tu?  Le  dia- 
dème du  roi  Henri,  enrichi  de  tous  les  honneurs  de 
l'univers?  si  ta  pensée  est  là,  continue  à  y  fixer  tes 
yeux,  et  prosterne  ta  face  jusqu'à  ce  que  tu  en  aies  cou- 
ronné ta  tête.  Etends  ta  main  pour  atteindre  à  ce  glo- 
rieux métal.  Quoi  !  serait-elle  trop  courte?  je  l'allongerai 
de  la  mienne,  et  quand  à  nous  deux  nous  l'aurons  sou- 
levé, tous  deux  nous  élèverons  nos  têtes  vers  le  ciel,  et 
notre  vue  ne  s'abaissera  plus  jamais  jusqu'à  accorder  un 
coup  d'oeil  à  la  terre. 

GLOCESTER. — 0  Noll,  chèrc  Nell,  si  tu  aimes  ton  sei- 
gneur, chasse  le  ver  dévorant  do  ces  ambitieux  désirs, 
et  puisse  la  première  pensée  de  nuire  à  mon  roi  et  à 
mon  neveu,  le  vertueux  Henri,  être  mon  dernier  soupir 


344  HENRI    VI. 

îLins  ce  monde  périssable  !  Les  songes  inquiétants  de 
cotle  nuit  ont  jeté  la  tristesse  dans  mon  âme. 

LA  DUCHESSE.— Qu'a  rêvé  mon  seigneur?  Dis-le-moi,  et 
je  t'en  récompenserai  par  le  charmant  récit  du  songe 
que  j'ai  fait  ce  matin. 

GLOCESTER. — Il  m'a  semblé  que  le  bâton  de  comman- 
dement, signe  de  mon  office  à  la  cour,  avait  été  rompu 
en  deux.  Par  qui?  Je  l'ai  oublié;  mais  si  je  ne  me  trompe, 
C'était  par  le  cardinal  ;  et  sur  les  deux  bouts  de  ce  bâton 
brisé  étaient  placées  les  têtes  d'Edmond,  duc  de  Somer- 
set, et  de  Guillaume  de  la  Pôle,  premier  duc  de  Suffolk. 
Tel  a  été  mon  songe  :  ce  qu'il  présage,  Dieu  le  sait  ! 

LA  DUCHESSE. — Eli  quoi ,  la  seule  chose  que  cela  puisse 
nous  annoncer,  c'est  que  quiconque  rompra  un  rameau 
du  bocage  de  Glocester  payera  de  sa  tête  une  semblable 
audace.  Mais  écoute-moi,  maintenant,  monllumphroy, 
mon  cher  duc.  Il  m'a  semblé  que  j'étais  solennellement 
assise  sur  un  siège  royal,  dans  l'église  cathédrale  de 
Westminster,  et  dans  ce  fauteuil  où  les  rois  et  les  reines 
sont  couronnés.  Henri  et  dame  Marguerite  ont  plié  le 
genou  devant  moi,  et  sur  ma  tête  ils  ont  placé  le  dia- 
dème. 

GLOCESTER. — En  Vérité,  Eléonor,  tu  me  forces  à  te 
réprimander  sévèrement.  Présomptueuse  que  tu  es,  mal- 
apprise ,  Eléonor,  n'es -tu  pas  la  seconde  femme  du 
royaume,  la  femme  du  protecteur,  l'objet  chéri  de  sa 
tendresse?  N'as-tu  pas  à  ta  disposition  une  plus  grande 
al)ondance  des  joies  de  ce  monde  que  n'en  peut  atteindre 
ou  concevoir  ta  pensée?  Et  tu  veux  continuer  à  trouver 
des  trahisons,  pour  précipiter  ton  mari  et  toi-même,  du 
faîte  des  honneurs,  au  plus  bas  degré  de  la  honte! 
Laisse-moi,  je  ne  veux  plus  rien  entendre. 

LA  DUCHESSE. — Eh  quoi,  quoi  donc,  milord  !  tant  do 
colère  contre  Eléonor,  pour  vous  avoir  raconté  son  rêve! 
Dorénavant,  je  garderai  mes  rêves  pour  moi  seule,  et 
je  ne  m'exposerai  plus  à  ces  reproches. 

GLOCESTER. — Allons,  ne  te  fâche  pas,  me  voilà  de  nou- 
veau de  bonne  humeur. 

(Entre  un  messager.) 


ACTE   I,    SCÈNE   II.  3 io 

MESSAGER. — Miloi'd  protecteui',  le  bon  plaisir  de  Sa 
Majesté  est  que  vous  vous  disposiez  à  monter  à  cheval 
pour  Saint-Albans,  où  le  roi  et  la  reine  ont  l'intention 
d'aller  chasser  au  faucon. 

GLOCESTER. — Je  vais  m'y  rendre.  Allons,  Xell,  tu  vien- 
dras avec  nous. 

LA  DUCHESSE. — Oui,  mou  cher  lord,  je  vous  suis.  {Sor- 
tent Glocestcr  et  le  messager.)  Il  faut  bien  que  je  suive  ;  je 
ne  peux  marcher  devant,  tant  que  Glocester  portera  cette 
âme  abjecte  et  servile.  Si  j'étais  un  homme,  un  duc,  un 
prince  du  sang,  j'écarterais  bientôt  ces  incommodes 
obstacles;  j'aplanirais  mon  chemin  par-dessus  leurs 
troncs  mutilés  :  mais,  quoique  femme,  je  ne  négligerai 
pas  le  rôle  que  j'ai  à  jouer  dans  cette  cérémonie  de  la 
fortune.  Où  étes-vous,  sir  John?  Eh  non,  homme,  ne 
crains  lien ;  nous  sommes  seuls  ;  il  n'y  ici  que  toi  et 
moi. 

(Entre  Hume.) 

HUME. — Jésus  conserve  votre  royale  Majesté! 

LA  DUCHESSE. — Que  dis-tu,  Majesté?  je  n'ai  que  le  titre 
de  Grâce. 

HU.ME. — Mais  par  la  grâce  du  ciel  et  les  conseils  de 
Hume,  le  titre  de  Votre  Grâce  sera  bientôt  agrandi. 

LA  DUCHESSE.  —  Homme ,  qu'as-tu  à  médire?  As-tu 
conféré  avec  Margery  Jourdain,  cette  habile  sorcière, 
et  Roger  Bolingbrook,  qui  conjure  les  esprits  ?  Entre- 
prendronl-ils  de  me  servir? 

HUME. — Hs  m'ont  promis  de  faire  paraître  devant  Votre 
Grandeur  un  esprit  évoqué  des  profondeurs  de  la  terre, 
qui  répondra  à  toutes  les  questions  que  pourra  lui  faire 
Votre  Grâce. 

LA  DUCHESSE. — H  suffit.  Je  songerai  aux  questions.  U 
faut  qu'à  notre  retour  de  Saint-Albans,  ils  accomplissent 
entièrement  leurs  promesses.  Toi,  Hume,  prends  cette 
récompense,  et  va  te  réjouir  avec  tes  associés  dans  cette 
importante  opération. 

(Elle  sort.) 

HUME. — Hume  a  ordre  de  se  réjouir  avec  l'or  de  la 
duchesse  :  vraiment,  il  n'y  manquera  pas.  Mais  songez-y 


346  HENRI   VI. 

bien,  sir  John  Hume,  mettez  un  sceau  à  vos  lèvres,  et  ne 
prononcez  pas  un  mot,  si  ce  n'est,  chut.  Cette  affaire 
exige  un  profond  secret.  —  Dame  Eléonor  me  donne  de 
l'or,  pour  lui  amener  la  magicienne  !  Fût-ce  le  diable, 
son  or  ne  peut  venir  mal  à  propos  ;  et  Tor  m' arrive 
encore  d'un  autre  point  du  compas  ;  j'ose  à  peine  le  dire, 
du  riche  cardinal  et  de  ce  puissant  et  nouveau  duc  de 
SufTolk;  cependant,  cela  est  ainsi,  et  à  parler  franche- 
ment, connaissant  l'humeur  ambitieuse  de  dame  Eléo- 
nor, ils  me  payent  pour  tramer  secrètement  la  ruine  de 
la  duchesse,  et  lui  mettre  dans  la  tête  ces  idées  d'appa- 
ritions. On  dit  qu'habile  fripon  n'a  pas  besoin  de  cour- 
tier :  cependant  je  suis  le  courtier  de  Sulfolk  et  dt 
cardinal.  — Mais  prenez  donc  garde,  Hume,  il  ne  s'en 
faut  de  rien  que  vous  ne  parliez  d'eux  comme  d'une 
paire  d'habiles  fripons.  A  la  bonne  heure,  puisqu'il  en 
est  ainsi.  Je  crains  bien  qu'en  définitive,  la  friponnerie 
de  Hume  ne  soit  la  perte  de  la  duchesse ,  et  sa  disgrâce, 
la  chute  d'Humphroy.  Arrive  qui  pourra ,  j'aurai  de 
l'argent  de  tout  le  monde. 

(Il  sort.) 

SCÈNE  III 

Toujours  à  Londres. — Une  salle  du  palais. 
Entrent  PIERRE  et  plusieurs  autres  avec  des  pétitions. 
PREMIER   PÉTITIONNAIRE. — ReStOUS  là   tOUt   pi'èS  ,    mCs 

maîtres.  Milord  protecteur  va  bientôt  passer  par  ici,  nous 
pourrons  alors  lui  présenter  nos  suppliques  par  écrit. 

DEUXIEME  PÉTITIONNAIRE. — Ma  foi,  Dieu  le  conserve,  car 
c'est  un  brave  homme.  Jésus  le  bénisse  ! 

(Entrent  Suffolk  et  la  reine  Marguerite.) 

PREMIER  PÉTITIONNAIRE. — Je  ci'ois  (]ue  Ic  voilcà  qui  vient, 
et  la  reine  avec  lui.  Je  serai  le  premier,  c'est  sûr. 

DEUXIÈME  PÉTITIONNAIRE. — En  arrière,  imbécile.  C'est 
le  duc  de  Sulfolk,  et  non  pas  milord  protecteur. 

SUFFOLK. — Eh  bien,  qu'y  a-t-il?  me  vimix-Iu  quelque 
chose? 


ACTE    I,    SCÈNE    III.  O i" 

PRKMiER  PÉTITIONNAIRE. — Je  VOUS  prie,  miiord,  pardon- 
nez ;  je  vous  ai  pris  pour  miiord  protecteur. 

MARGUERITE,  Hsaut  le  dessus  des  pélitions. — Miiord  pro- 
tecteur! C'est  à  Sa  Seigneurie  que  vos  suppliques  s'adres- 
sent? Laissez-moi  les  voir. — Q^ielle  est  la  tienne  ? 

DEUXIÈME  PÉTITIONNAIRE. — La  mienne,  avec  la  permis- 
sion de  Votre  Grâce,  est  contre  John  Goodman,  un  des 
gens  de  miiord  cardinal,  qui  m'a  pris  ma  maison,  mes 
terres,  ma  femme  et  tout. 

SUFFOLK. — Ta  femme  aussi?  Cela  n'est  pas  trop  Lien, 
en  effet.  Et  vous,  la  vôtre? — Qu'est-ce  que  c'est?  (//  lit.) 
Contre  le  duc  de  Suffolk,  pour  avoir  fait  enclore  les  com- 
munes de  Melfort.  Comment,  monsieur  le  drôle  ! 

PREMIER  PÉTITIONNAIRE. — Hélas  !  monsicur  ;  je  ne  suis 
qu'un  pauvre  citoyen  chargé  des  plaintes  de  toute  notre 
ville. 

PIERRE,  présentant  sa  pétition.  — Contre  mon  maître 
Thomas  Horner,  pour  avoir  dit  que  le  duc  d'York  était  le 
légitime  héritier  de  la  couronne. 

MARGUERITE. — Quo  dis-tu  là?  Le  duc  d'York  a-t-il  dit 
qu'il  était  l'héritier  légitime  de  la  couronne? 

PIERRE. — Que  mon  maître  l'était?  non  vraiment.  Mais 
mon  maître  a  dit  qu'il  l'était,  et  que  le  roi  était  un  usur- 
pateur. 

(Entrent  des  domestiques.) 

SUFFOLK. — Y  a-t-il  quelqu'un  là?  Retenez  cet  homme 
et  envoyez  chercher  son  maître  par  un  huissier.  Nous 
nous  occuperons  de  votre  affaire  en  présence  du  roi. 

(Les  domestiques  sortent  avec  Pierre.) 

MARGUERITE.  —  Et  VOUS    qui    aimcz    à    être  protégé 
des  ailes  de  votre  duc  protecteur,  vous  pouvez  recoiii- 
mencer  vos  suppliques  et  vous  adresser  à  lui.  {Elle  do 
clvre  leurs  requêtes.)  Sortez,  canaille.  Suffolk,  renvoyez- 
les. 

TOUS. — Allons,  sortons. 

(Ils  sortent.) 

MARGUERITE. — Miloid  dc  Sullollv,  parlez.  Sont-ce  là  vos 
usages?  est-ce  là  la  mode  de  la  cour  d'Angleterre,  le  gou- 
vernement de  votre  île  britannique  ?  est-ce  là  la  royauté 


348  HENRI   YI. 

d'un  roi  d'Albion?  Eh  quoil  le  roi  Henri  demeurera-t-il 
éternellement  sous  la  domination  du  sombre  Humphroy  V 
Et  moi,  reine  seulement  de  nom  et  pour  la  forme,  faut- 
il  que  je  sois  la  sujette  d'un  duc?  Je  te  le  dis.  Pôle, 
quand  dans  la  ville  de  Tours,  tu  rompis  une  lance  pour 
l'amour  de  moi,  et  enlevas  les  cœurs  des  dames  de 
France,  je  crus  que  le  roi  Henri  te  ressemblerait  en  ga- 
lanterie, en  beauté,  en  courage  ;  mais  son  esprit  est  en- 
tièrement tourné  à  la  dévotion  :  tout  occupé  à  compter 
des  ave  Maria  sur  son  chapelet,  il  n'a  d'autres  cham- 
pions que  les  prophètes  et  les  apôtres,  d'autres  armes 
que  les  passages  sacrés  de  l'Ecriture  sainte ,  d'autre 
champ  clos  que  son  cabinet,  d'autres  amours  que  les 
images  en  bronze  des  saints  canonisés.  Je  voudrais  que 
le  collège  des  cardinaux  voulût  le  nommer  pape  et  l'em- 
mener à  Rome,  pour  y  placer  sur  sa  tête  la  triple  cou- 
ronne. Tels  sont  les  honneurs  qui  conviennent  à  sa 
piété, 

suFFOLK. — Madame,  prenez  patience.  C'est  moi  qui  ai 
fait  venir  Votre  Altesse  en  Angleterre,  et  je  travaillerai 
à  ce  qu'en  Angleterre  tous  les  désirs  de  Votre  Grâce 
soient  pleinement  satisfaits. 

MARGUERITE. — Oulre  cc  hautain  protecteur,  n'avous- 
nous  pas  encore  Beaufort,  ce  prêtre  impérieux,  et  Buck- 
ingliam,  et  Somerset,  et  York,  qui  se  plaint  toujours,  et 
le  moins  puissant  d'entre  eux  ne  l'est-il  pas  en  Angle- 
terre plus  que  le  roi? 

SUFFOLK. — Et  de  tous,  le  plus  puissant  ne  l'est  pas  en 
Angleterre  plus  que  les  Nevil.  Salisbury  et  Warwick  ne 
sont  point  de  simples  pairs, 

MARGUERITE. — Tous  CCS  lords  ensemble  ne  m'irritent 
pas  autant  que  cette  arrogante  Éléonor,  la  femme  du 
lord  protecteur.  On  la  voit,  suivie  d'un  cortège  de  dames, 
balayer  les  salles  du  palais,  plutôt  de  l'air  d'une  impéra- 
trice que  delà  femme  du  duc  llumphroy.  Les  personnes 
étrangères  à  la  cour  la  prennent  pour  la  reine.  Elle  porte 
sur  elle  le  revenu  d'un  duché,  et  dans  son  cœur  elle  in- 
sulte à  notre  indigence.  Ne  vivrai-je  point  assez  pour  me 
voir  vengée  d'elle?  L'autre  jour,  au  milieu  de  ses  favo- 


ACTE   I,    SCÈNE   III.  349 

ris,  cette  créature  de  rien  ne  disait-elle  pas  insolemment, 
méprisante  drôlesse  !  que  la  queue  de  sa  plus  mauvaise 
robe  de  tous  les  jours  valait  mieux  que  toutes  les  terres 
de  mon  père,  avant  que  Suffolk  lui  eût  donné  deux  du- 
chés en  échange  de  sa  fille. 

SUFFOLK. — Madame,  j'ai  moi-même  disposé  la  glu  sur 
le  buisson  où  elle  doit  venir  se  prendre,  et  j'y  ai  placé 
un  chœur  d'oiseaux  si  propres  à  l'attirer,  qu'elle  viendra 
s'y  abattre  pour  écouter  leurs  chants  et  ne  reprendra 
plus  le  vol  qui  vous  blesse.  Laissez-la  donc  en  paix,  et 
écoutez-moi,  madame,  car  j'ose  vous  donner  ici  quel- 
ques conseils.  Quoique  le  cardinal  nous  déplaise,  il  faut 
nous  unir  à  lui  et  au  reste  des  pairs,  jusqu'à  ce  que  nous 
ayons  fait  tomber  le  duc  Humphroy  dans  la  disgrâce. 
Quant  au  duc  d'York,  la  plainte  que  nous  venons  de  re- 
cevoir n'avancera  pas  ses  affaires  ;  ainsi,  nous  les  déraci- 
nerons tous  l'un  après  l'autre,  et  de  vous  seule  l'heu- 
reux gouvernail  recevra  sa  direction. 

(Entrent  le  roi  Henri,  York  et  Somerset  causant  avec  lui. 
le  duc  et  la  duchesse  de  Glocester,  le  cardinal, 
Buckingham,  Salisbury  et  Warwick.) 

.LE  ROI. — Quant  à  moi,  nobles  lords,  le  choix  m'est  in- 
différent :  ou  Somerset,  ou  York,  c'est  pour  moi  la 
même  chose. 

YORK.— Si  York  s'est  mal  conduit  en  France,  que  la 
régence  lui  soit  refusée. 

SOMERSET.  —  Si  Somerset  est  indigne  de  la  place , 
qu'York  soit  régent,  je  suis  prêt  à  la  lui  céder. 

WARWICK. — Que  Votre  Grâce  soit  digne  ou  non,  ce 
n'est  pas  là  la  question  :  Y'ork  en  est  le  plus  digne. 

LE  CARDINAL. — Ambiticux  Warwick,  laisse  parler  ceux 
qui  valent  mieux  que  toi. 

WARWICK. — Le  cardinal  ne  vaut  pas  mieux  que  moi 
sur  le  champ  de  bataille. 

BUCKi.NGHAM. — Tous  ccux  qui  sout  ici  présents  valent 
mieux  que  toi,  Warwick. 

WAuwicK. — Et  Warwick  pourra  vivre  assez  pour  être 
un  jour  le  meilleur  de  tous. 

SALibiiURY. — Paix!  mon  fiis. — Et  vous,  Buckingham, 


3o0  HENRI   VI. 

faites-nous  connaître,  par  quelques  raisons,  pourquoi 
Somerset  doit  être  préféré  en  ceci? 

MARGUERITE. — Eli!  Vraiment,  parce  que  cela  con\âent 
au  roi 

GLOCESTER. — Madame,  le  roi  est  en  âge  de  dire  lui- 
même  son  avis;  et  ce  n'est  point  ici  l'affaire  dés  femmes. 

MARGUERITE. — Si  Is  loi  est  en  âge,  qu'a-t-il  besoin, 
milord,  que  vous  demeuriez  protecteur  de  Sa  Majesté? 

GLOCESTER. — Je  suis  protecteur  du  royaume,  madame; 
et,  quand  il  le  voudra,  je  résignerai  mes  fonctions. 

suFFOLK. — Résigne-les  donc,  et  mets  un  terme  à  ton 
insolence.  Depuis  que  tu  es  roi  (car  qui  donc  est  roi  que 
toi?),  l'État  se  précipite  chaque  jour  vers  sa  ruine.  Le 
dauphin  a  triomphé  au  delà  des  mers  ;  les  pairs  et  les 
nobles  du  royaume  ne  sont  plus  autre  chose  que  les 
vassaux  de  ton  pouvoir. 

LE  CARDINAL. — Tu  as  écrasé  le  peuple,  appauvri,  exté- 
nué la  bourse  du  clergé  par  tes  extorsions. 

SOMERSET. — Tes  somptucux  palais,  les  parures  de  ta 
femme,  ont  absorbé  une  portion  des  richesses  publiques. 

BUCKiNGHAM. — La  CTuauté  de  tes  exécutions  a  excédé 
la  rigueur  des  lois,  et  te  livre  à  ton  tour  à  la  merci  des 
lois. 

MARGUERITE. — Tou  traflc  dcs  emplois,  et  la  vente  des 
villes  de  France,  si  on  pouvait  faire  connaître  tout  ce 
qu'on  soupçonne,  devraient  avant  peu  te  rapetisser  de 
la  tête^  (('•locester  sort. — La  reine  laisse  tomber  son  éven- 
tail.) Donnez-moi  mon  éventail. — Quoi  donc,  beau  sire, 
nesauriez-vous  faire  ce  que  je  vous  dis?  {Elle  donne  un 
soufflet  à  la  duchesse.)  Ah!  madame,  je  vous  demande 
pardon  :  quoi!  c'est  vous?.... 

LA  DUCHESSE. — Si  c'cst  moi  ?  Oui,  c'est  moi,  orgueil- 
leuse Française.  Si  mes  ongles  pouvaient  atteindre  votre 
beauté,  j'imprimerais  mus  dix  commandements  sur  vo- 
tre face. 

LE  ROI. — Ma  chère  tante,  calmez-vous;  c'est  contre  sa 
volonté. 

'  Would  malic  ihee  qidchly  hop  ivithoiit  thy  head.  Devraient  avant 
peu  te  rendre  boiteux  Je  la  tùte. 


ACTE   I,    SCÈNE   III.  331 

LA  DUCHESSE. — Contre  sa  volonté  !  Bon  roi,  prends-y 
garde  à  temps  ;  elle  t'eramailloltera  et  te  bercera  comme 
un  enfant.  Quoiqu'il  y  ait  ici  plus  d'un  homme  qui  ne 
sache  pas  porter  le  haut.-de-chausses,  elle  n'aura  pas 
impunément  frappé  dame  Eléonor. 

BucKiNGHAM. — Lord  Cardinal,  je  vais  suivre  Eléonor,  et 
m'informer  de  Glocester,  de  tous  ses  mouvements. — La 
voilà  lancée,  elle  n'a  pas  besoin  maintenant  d'éperons 
pour  réchauffer,  elle  va  galoper  assez  vite  à  sa  perte. 

(Buckingham  sort.) 
(Rentre  Glocester.) 

GLOCESTER. — Maintenant,  milords,  qu'un  tour  de  ter- 
rasse a  dissipé  ma  colère,  je  reviens  délibérer  sur  les 
affaires  de  l'État.  Quant  à  vos  odieuses  et  fausses  impu- 
tations, prouvez-les,  soumettez-les  au  jugement  de  la 
loi.  Puisse  Dieu  dans  sa  miséricorde  traiter  mon  âme 
selon  la  mesure  de  mon  affectueuse  fidélité  envers  mon 
pays  et  mon  roi!  Mais  venons  à  l'objet  qui  nous  occupe. 
Dans  mon  opinion,  mon  souverain,  York  est  l'homme 
le  plus  propre  à  remplir  en  France  l'office  de  régent. 

suFFOLK.  —  Avant  qu'on  choisisse,  permettez-moi  de 
vous  faire  comprendre,  par  quelques  raisons  qui  ne 
sont  pas  de  peu  d'importance,  qu'York  est  de  tous  les 
hommes  le  moins  propre  à  cet  emploi. 

YORK. — Je  te  le  dirai,  Suffolk  ,  pourquoi  j'y  suis  le 
moins  propre.  D'abord,  c'est  parce  que  je  ne  sais  point 
flatter  ton  orgueil;  ensuite  si  le  choix  tombe  sur  moi, 
milord  de  Somerset  me  laissera  encore  sans  munitions, 
sans  argent  et  sans  secours,  jusqu'à  ce  que  la  France 
soit  retombée  entre  les  mains  du  dauphin.  Dernièrement 
il  m'a  fallu  attendre  ,  tantôt  sur  un  pied  tantôt  sur 
l'autre  \  son  bon  plaisir,  jusqu'à  ce  que  Paris  fût  as- 
siégé, affamé  et  perdu. 

w.ARWicK. — J'en  puis  rendre  témoignage,  et  jamais 
traître  n'a  commis  envers  son  pays  une  action  plus  cri- 
minelle. 

SUFFOLK. — Paix  donc,  impétueux  Warwick. 

1  I  danc'd  attendance  on  his  wiil. 


3o2  HENRI  VI. 

WARWicK. — Emblème  d'orgueil,  pourquoi  me  tai- 
rais-je? 

(Entrent  les  domestiques  de  Suffolk  amenant  Horncr  et 
Pierre.) 

SUFFOLK. — Parce  qu'il  y  a  ici  un  homme  accusé  de 
trahison.  Dieu  veuille  que  le  duc  d'York  réussisse  :.  se 
justifier  ! 

YORK, — Quelqu'un  accuse-t-il  Yoik  de  trahison? 

LE  ROI. — Que  signifie  tout  ceci,  Suffolk?  Dis-moi  qui 
sont  ces  hommes? 

SUFFOLK. — Avec  la  permission  de  Votre  Majesté,  cet 
homme  est  celui  qui  accuse  son  maître  de  haute  trahi- 
son. Il  assure  lui  avoir  entendu  dire  que  Richard,  duc 
d'York ,  était  le  légitime  héritier  de  la  couronne  d'An- 
gleterre, et  que  Votre  Majesté  était  un  usurpateur. 

LE  ROI,  à  Horner. — Dis,  as-tu  tenu  ce  discours? 

HORNER. — Avec  la  permission  de  Votre  Majesté,  je  n'ai 
jamais  rien  dit  ni  pensé  de  semblable.  Dieu  m'est  témoin 
que  je  suis  faussement  accusé  par  ce  coquin. 

PIERRE,  levant  les  mains  en  haut. — Par  ces  dix  os,  mi- 
lords,  il  m'a  dit  cela  un  soir  que  nous  étions  dans  le 
grenier  à  nettoyer  l'armure  du  duc  d'York. 

YORK. — Infâme  misérable,  vil  artisan,  ta  tête  me  payera 
tes  criminelles  paroles.  Je  conjure  Votre  Royale  Majesté 
de  le  livrer  à  toute  la  rigueur  de  la  loi. 

(York  sort.) 

HORNER. — Hélas,  milord,  que  je  sois  pendu  si  jamais 
j'ai  prononcé  ces  mots.  Mon  accusateur  est  mon  apprenti. 
L'autre  jour,  comme  je  l'avais  corrigé  pour  une  faute,  il 
a  fait  serment  à  genoux  qu'il  me  le  revaudrait  :  j'ai  de 
bons  témoins  du  fait.  Je  conjure  donc  Votre  Majesté  de 
ne  pas  perdre  un  honnête  homme  sur  l'accusation  d'un 
coquin. 

LE  ROI.— Glocester ,  que  pouvons-nous  légalement  or- 
donner sur  ceci? 

GLOCESTER. — Voici  mou  jugement,  seigneur,  s'il  m'ap- 
partient de  décider  :  donnez  à  Somerset  la  régence  de  îa 
France  ,  parce  que  ceci  a  élevé  des  soupçons  contre 
York,  et  indiquez  un  jour,  un  lieu  convenable  pour  le 


ACTE   I,    SCÈNE   IV.  353 

combat  singulier  entre  ces  deux  hommes.  Telle  est  la 
loi,  telle  est  la  sentence  du  duc  Humphroy. 

LE  ROI. — Qu'il  en  soit  ainsi.  Milordde  Somerset,  nous 
vous  Dommons  lord  régent  de  France. 

SOMERSET.  —  Je  remercie  humblement  Votre  Royale 
Majesté. 

BORNER. — Et  moi,  j'accepte  volontiers  le  combat. 

PIERRE. — Hélas  !  milord,  je  ne  saurais  combattre.  Pour 
l'amour  de  Dieu,  prenez  en  pitié  ce  qui  m'arrive;  c'est 
la  méchanceté  des  hommes  qui  m'a  conduit  là.  0  sei- 
gneur, ayez  pitié  de  moi  !  Jamais  je  ne  serai  en  état  de 
porter  un  coup.  0  Dieu!  ô  mon  cœur  ! 

GLocESTER.— Il  faut  quo  tu  te  battes  ou  que  tu  sois 
pendu. 

LE  ROI. — Conduisez-les  en  prison.  Le  dernier  jour  du 
mois  prochain  sera  celui  du  combat. — Viens,  Somerset  : 
nous  allons  pourvoir  à  ton  départ. 

SCÈNE  IV 

Toujours  à  Londres. — Dans  les  jardins  du  duc  de  Glocester. 

Entrent  MARGERY,  JOURDAIN,  HUME,  SOUTH WELL 
ET  BOLINGBROOK. 

HUME. — Venez,  mes  maîtres  :  la  duchesse,  je  vous  l'ai 
dit,  attend  l'accomplissement  de  vos  promesses. 

BOLINGBROOK. — Nous  sommes  tout  prêts,  maître  Hume, 
Mais  la  duchesse  veut-elle  entendre  et  voir  nos  mystères? 

HUME. — Oui,  pourquoi  pas?  comptez  sur  son  courage, 

BOLINGBROOK. — J'ai  entendu  dire  que  c'était  une  femme 
d'une  fermeté  inébranlable.  Cependant,  il  sera  bon  , 
maître  Hume,  que  vous  soyez  là-haut  près  d'elle,  tandis 
que  nous  travaillerons  ici  en  bas.  Ainsi,  je  vous  prie, 
sortez,  au  nom  de  Dieu,  et  laissez-nous.  [Hume  sort.) 
Mère  Jourdain,  prosternez- vous  la  face  contre  terre. 
Southwsll,  lisez,  et  commençons  notre  œuvre. 

(La  duchesse  paraît  à  une  fenêtre.) 

LA  DUCHESSE. — Bien  dit,  mes  maîtres;  soyez  tous  les 
bienvenus.  A  la  besogne  ;  le  plus  tôt  sera  le  mieux. 
T.  vu.  33 


Soi  EENEI  ^' 

BOLiNGBROOK. — Patience,  ma  bonne  dame,  les  magi- 
ciens connaissent  leur  temps  ;  la  profonde  nuit,  la  sombre 
nuit,  le  silence  de  la  nuit,  l'heure  de  la  nuit  où  Ton  mit 
le  feu  à  Troie  ;  le  temps  oii  errent  les  oiseaux  funèbres, 
où  hurlent  les  chiens  de  garde,  où  les  esprits  se  promè- 
nent, où  les  fantômes  brisent  leurs  tombeaux  :  tel  est  le 
temps  propre  à  l'œuvre  qui  nous  tient  occupés.  Asseyez- 
vous,  madame,  et  ne  craignez  rien  ;  ce  que  nous  allons 
faire  paraître  ne  pourra  sortir  de  l'enceinte  sacrée. 

(Ils  exécutent  les  cérémonies  d'usage,  et  tracent  le 
cercle.  Bolingbrook  ou  Southwell  lit  la  formule.  Con- 
jura te,  etc.  Éclairs  et  tonnerres  effroyables,  l'Esprit 
sort  de  terre.) 

l'esprit. — Adsum. 

MARGERY. — Asmath,  par  le  Dieu  éternel,  dont  le  nom  et 
le  pouvoir  te  font  trembler,  réponds  à  mes  demandes; 
car  jusqu'à  ce  que  tu  m'aies  satisfait,  tu  ne  passeras 
point  cette  enceinte. 

l'esprit. — Demande  ce  que  tu  voudras  :  que  n'ai-je 
déjà  dit  et  fini! 

BOLINGBROOK ,  Usant  les  questions  contenues  dans  un  pa- 
pier.— D'abord  le  roi^  qu'en  doit-il  advenir? 

l'esprit. — Le  duc  qui  déposera  Henri  est  vivant;  mais 
il  lui  survivra  et  mourra  d'une  mort  violente. 

(A  mesure  que  l'Esprit  parle,  Southwell  écrit  laréponse.) 

BOLINGBROOK. — Quel  est  le  sort  qui  attend  le  duc  de  Suffolk? 

l'esprit. — Par  l'eau  il  mourra  et  trouvera  sa  fin. 

BOLINGBROOK.  — Qu'arrivera-t-il  au  duc  de  Somerset? 

l'esprit. — Qu'il  évite  les  châteaux  ;  il  sera  plus  en 
sûreté  dans  les  plaines  sablonneuses  qu'aux  lieux  où  les 
châteaux  se  tiennent  en  haut.  Finis  ;  à  peine  pourrais-je 
endurer  plus  longtemps. 

BOLINGBROOK. — Desceuds  dans  les  ténèbres  et  dans  le 
lac  brûlant,  esprit  pervers  :  en  fuite! 

(Tonnerre  et  éclairs.   L'Esprit  descend  sous  terre.) 
(Entrent  précipitamment  York  et  Buckingham,  suivis  de 
gardes,  et  autres  personnages.) 

YORK. — Saisissez-vous  de  ces  traîtres  et  de  tout  leur 
bagage.  Sorcière,  nous  vous  suivions,  je  crois,  de  bien 
près.  Quoi  !  madame,  vous  ici?  le  roi  et  l'État  vous  de- 


I 


ACTE  I,    SCÈNE   IV.  3uo 

vront  beaucoup  pour  les  peines  que  vous  avez  prises,  et 
milord  prolecteur  désirera  sans  doute  vous  voir  bien 
récompensée  de  cette  bonne  œuvre. 

LA  DUCHESSE. — Elle  u'est  pas  la  moitié  aussi  coupable 
que  les  tiennes  envers  le  roi  d'Angleterre,  duc  outra- 
geant qui  meuaces  sans  cause. 

BUCKiNGHAM. — En  effet,  sans  la  moindre  cause,  ma- 
dame. Comment  appelez- vous  ceci?  (Lui  montrant  le 
papier  qu'il  a  saisi.)  Emmenez-les,  qu'on  les  tienne  bien 
renfermés  et  séparés. — Vous,  madame,  vous  allez  nous 
suivre.  Stafford,  prends-la  sous  ta  garde.  {La  duchesse 
quitte  la  fenêtre.)  Nous  allons  mettre  au  jour  toutes  ces 
bagatelles.  Sortez  tous. 

(Les  gardes  sortent,  emmenant  Margery,  SouthwelU  etc.) 

YORK. — Je  vois,  lord  Buckingbam,  que  vous  l'aviez 
bien  surveillée.  C'est  une  petite  intrigue  bien  imaginée, 
et  sur  laquelle  on  peut  bâtir  bien  des  choses.  Mainte- 
nant je  vous  prie,  milord,  voyons  ce  qu'a  écrit  le  diable. 
(7/  lit.)  Le  duc  qui  doit  déposer  Henri  est  vivant,  mais  il  lui 
survivra  et  mourra  d\me  mort  violente.  C'est  tout  juste- 
ment   Aio  te,  /Eneïda,  Romanos  vincere  passe. — Dites- 
moi  quel  sort  attend  le  duc  de  Suffolk? — Il  mourra  par  l'eau 
et  y  trouvera  sa  fin. — Qu'arrivera-t-il  au  duc  de  Somerset  ? 
— Qu'il  évite  les  châteaux,  il  sera  plus  en  sûreté  dans  les 
plaines  sablonneuses  que  la  où  les  châteaux  se  tiennent  en 
haut.  Allons,  allons,  milord,  ce  sont  là  des  oracles  dan- 
gereux à  obtenir,  et  difficiles  à  comprendre.  Le  roi  est 
sur  la  route  de  Saint-Albans,  et  l'époux  de  cette  aimable 
dame  l'accompagne.  Que  cette  nouvelle  leur  arrive  aussi 
promptement  qu'un  cheval  pourra  la  leur  porter.  Triste 
déjeuner  pour  milord  protecteur  ! 

BUCK.INGHAM. — Que  Votrc  Grâce  me  permette  ,  milord 
d'York ,  de  porter  moi-même  ce  message,  dans  rcspoir 
d'en  obtenir  la  récompense. 

YORK. — Comme  il  vous  plaira,  mon  cher  lord. — Y  a-t-il 
quelqu'un  iciï  {Entre  un  domestique).  Invitez  de  ma  part 
les  lords  Salisbury  et  Warwick  à  souper  chez  moi  ce 
soir.  Allons-nous-en.  (ils  sortent.; 

FIN    DU    PREMIER   ACTE. 


ACTE  DEUXIÈME 


SCÈNE  I 

Saint-Albans. 

Entrent  LE  ROI  HENRI  et  LA  REINE  MARGUERITE, 
GLOCESTER,  LE  CARDINAL,  et  SUFFOLK  suivis  de 
fauconniers  rappelant  des  oiseaux. 

MARGUERITE. — En  vérité,  milords,  depuis  sept  ans  je 
n'ai  pas  vu  de  plus  belle  chasse  aux  oiseaux  d'eau,  et 
cependant  vous  conviendrez  que  le  vent  était  très-fort, 
et  qu'il  y  avait  dix  contre  un  à  parier  que  le  vieux  Jean 
ne  par  lirait  pas. 

LE  ROI,  à  Glocester. — Mais  quelle  pointe  a  fait  votre 
faucon,  milord!  A  quelle  hauteur  il  s'est  élevé  au-dessus 
de  tous  les  autres!  Comme  on  reconnaît  l'œuvre  de  Dieu 
dans  toutes  ses  créatures  !  Vraiment  oui ,  l'homme  et 
l'oiseau  aspirent  à  monter. 

SUFFOLK. — Il  n'est  pas  étonnant,  si  Votre  Majesté  me 
permet  de  le  dire,  que  les  oiseaux  de  milord  protecteur 
sachent  si  bien  s'élever;  ils  n'ignorent  pas  que  leur  maî- 
tre aime  les  hautes  régions  et  porte  ses  pensées  bien 
au  delà  du  vol  de  son  faucon. 

GLOCESTER. — C'cst  uu  esprit  ignoble  et  vulgaire,  mi- 
lord, que  celui  qui  ne  s'élève  pas  plus  haut  qu'un  oiseau 
ne  peut  voler. 

LE  CARDL\AL. — Jo  lo  savais  bien;  il  voudrait  se  voir  au- 
dessus  des  nuages. 

GLOCESTER. — Saus  doute.  Milord  cardinal,  qu'entendez- 
vous  par  là?  Ne  siérait-il  pas  à  Voire  Grâce  de  prendre 
«»£>n  essor  vers  le  ciel? 


ACTE  II,    SCÈNE   I.  357 

LE  ROI. — Trésor  d'éternelle  félicité! 

LE  CARDINAL. — Ton  ciel  est  sur  la  terre.  Tes  yeux  et  tes 
pensées  demeurent  attachés  sur  la  couronne,  trésor  de 
ton  cœur.  Pernicieux  protecteur,  dangereux  pair,  flat- 
teur du  roi  et  du  peuple  ! 

GLOCESTER. — Eh  quoi  !  cardinal,  cela  me  paraît  bien 
violent  pour  un  prêtre,  Tanlssne  animis  cœleslibus  irœ? 
Les  ecclésiastiques  sont-ils  donc  si  colères?  Mon  cher 
oncle,  cachez  mieux  votre  haine.  Convient-elle  à  votre 
caractère  sacré  ? 

suFFOLK. — Il  n'y  a  point  là  de  haine,  milord,  pas  plus 
qu'il  ne  convient  dans  une  si  juste  querelle  contre  un 
pair  si  odieux. 

GLOCESTER. — Oue....  quî ,  milord? 

suFFOLK. — Qui?  vous,  milord,  n'en  déplaise  à  Sa  Sei- 
gneurie milord  protecteur. 

GLOCESTER.  —  SufTolk,  l'Angleterre  connaît  ton  inso- 
lence. 

MARGUERITE. — Et  ton  ambition,  Glocester. 

LE  ROI.  —  Tais-toi,  de  grâce,  chère  reine  ;  n'aigris 
point  la  haine  de  ces  pairs  furieux;  bienheureux  sont 
ceux  qui  procurent  la  paix  sur  la  terre  ! 

LE  CARDINAL. — Que  jo  sois  douc  béni  pour  la  paix  que 
j'établirai  entre  ce  hautain  protecteur  et  moi,  au  moyen 
de  mon  épée  ! 

GLOCESTER,  CL  part  du  cavcUnal. — Sur  ma  foi,  mon  saint 
oncle,  j'aimerais  fort  que  nous  en  fussions  déjà  là. 

LE  CARDINAL,  à  part. — Nous  y  serons  vraiment,  dès  que 
tu  en  auras  le  cœur. 

GLOCESTER,  à  part. — Ne  va  pas  ameuter  pour  cela  un 
parti  de  factieux;  charge-toi  de  répondre  seul  de  tes  in- 
sultes. 

LE  CARDINAL,  à  part, — Oui,  pour  que  tu  n'oses  pas 
montrer  ton  nez  ;  mais  si  tu  l'oses,  ce  soir  même,  à  l'est 
du  bosquet. 

LE  ROI. — Qu'est-ce  que  c'est  donc,  milords? 

LE  CARDINAL,  /ifluL  — Croycz-m'cn  sur  ma  parole,  cou- 
sin Glocester  :  si  votre  écuyer  n'avait  pas  si  soudaine- 
ment rappelé  l'oiseau,  nous  aurions  poussé  plus  loin  la 


3oS  HENRI   VI. 

chasse.  (A  part.)  Viens  avec  ton   épée  '  à  denx  maina 

GLOCESTER,  à  part. — Yousypouvezcompter,mouoncle. 

LE  CARDINAL,  à  part. — Entendez- VOUS ?... .  à  Test  du 
bosquet, 

GLOCESTER,  à  parL—rj  serai,  cardinal. 

LE  ROI.  — Gomment?  Qu'est-ce  que  c'est,  oncle  Glo- 
cester? 

GLOCESTER. — Nous  parlons  de  chasse  :  rien  de  plus, 
mon  prince.  [A  part.)  Par  la  mère  de  Dieu,  prêtre,  je 
vous  élargirai  la  tonsure  du  crâne,  ou  tous  mes  coups 
porteront  à  faux. 

LE  CARDINAL,  à  part. — Mcdîca  tcipsum,  protecteur;  son- 
gez-y, songez  à  vous  protéger  vous-même. 

LE  ROI. — Les  vents  augmentent,  et  votre  colère  aussi, 
milords.  Quelle  aigre  musique  vous  faites  entendre  à 
mon  cœur!  Quand  de  pareilles  cordes  détonnent,  com- 
ment espérer  la  moindre  harmonie?  Je  vous  en  prie, 
milords,  laissez-moi  arranger  ce  dillérend. 

(Entre  un  habitant  de  Saint-Albans  criant:  Miracle:) 

GLOCESTER. — Que  signifiG  ce  bruit?  Ami,  quel  miracle 
proclames-tu  là? 

l'habitant. — Un  miracle  !  un  miracle  ! 

suFFOLK. — Avance  vers  le  roi,  et  dis-lui  quel  est  ce 
miracle. 

l'h.abitant. — Eh  !  vraiment  :  un  aveugle  qui  a  recou- 
vré la  vue  à  la  châsse  de  saint  Alban ,  il  n'y  a  pas  une 
demi-heure  ;  un  homme  qui  n'avait  vu  de  sa  vie. 

LE  ROI. — Gloire  à  Dieu,  qui  donne  aux  âmes  croyantes 
la  lumière  dans  les  ténèbres  et  les  consolations  dans  le 
désespoir  ! 

(Entrent  le  maire  de  Saint-Albans  et  des  compagnons, 
Simpcos,  porté  par  deux  personnes  dans  une  chaise, 
et  suivi  de  sa  femme  et  d'une  grande  foule  de  peuple.) 

LE  CARDINAL.— Voici  Ic  pcuplc  qui  vicut  en  procession 
présenter  cet  homme  à  Votre  Majesté. 
LK  1^01. — Grande  est  sa  consolation  dans  celte  vallée 


1  Two  hand-sword.  Cette  sorte  d'épée  s'appelait  aussi  long-tword 
ilonyue  épée). 


ACTE    II,    SCÈNE    I.  359 


terrestre,  quoique  la  vue  doive  augmenter  pour  lui  le 
nombre  des  péchés  ! 

GLOCESTER. — Arrêtez,  mes  maîtres,  portez-le  près  du 
roi.  Sa  Majesté  veut  l'entretenir. 

LE  ROI. — Bonhomme,  raconte-nous  la  chose  en  détail, 
afin  que  nous  puissions  glorifier  en  toi  le  Seigneur.  Est- 
il  vrai  que  tu  sois  depuis  longtemps  aveugle,  et  que  tu 
aies  été  guéri  tout  à  l'heure? 

siMPCox. — Je  suis  né  aveugle,  n'en  dépiaise  à  Votre 
Grâce. 

LA  FEMME. — Oui,  en  vérité,  il  est  né  aveugle. 

suFFOLK. — Quelle  est  cette  femme? 

LA  FEMME. — Sa  femme,  sauf  le  hon  plaisir  de  Votre 
Seigneurie. 

GLOCESTER. — Tu  eii  ^ATiùr'  plus  Certaine  si  tu  eusses 
été  sa  mère. 

LE  ROI. — Où  es-tu  né? 

SIMPCOX. — A  Berwick,  dans  le  nord,  n'en  déplaise  à 
Votre  Grâce. 

LE  ROI. — Pauvre  créature  !  la  bonté  de  Dieu  a  été  grande 
envers  toi.  Ne  laisse  passer  ni  jour  ni  nuit  sans  le  célé- 
brer, et  conserve  éternellement  la  mémoire  de  ce  que  le 
Seigneur  a  fait  pour  toi. 

MARGUEniTE. — Dis-uioi,  mou  ami,  est-ce  par  hasard  ou 
par  dévotion  que  tu  es  venu  à  cette  sainte  chassa? 

SIMPCOX. — Dieu  sait  que  c'est  par  pure  dévotion,  parce 
que  j'avais  été  appelé  cent  fois  et  plus  pendant  mon 
sommeil  par  le  bon  saint  Alban,  qui  me  disait  :  «  Simp- 
cox,  va  te  présenter  à  ma  châsse,  et  je  viendrai  à  ton 
secours.  » 

LA  FEMME. — Cela  est  bien  vrai,  sur  ma  parole.  Moi- 
même  j'ai  entendu  plusieurs  fois,  très-souvent,  une  voix 
qui  l'appelait  comme  cela. 

GLOCESTER. — Mais  quoi!  es-lu  donc  boileux? 

SIMPCOX. — Oui  ;  que  le  Dieu  toul-puissant  aie  pitié  de 
moi! 

GLOCESTER. — Par  quel  accident? 

SIMPCOX. — Je  suis  tombé  d'un  arbre. 

I.A  FEMME. — ")\m  prunier,  monsieur. 


360  HENRI   VI. 

GLOGESTER.— Combien  y  a-t-il  que  tu  es  aveugle? 

siMPCOx. — Oh  !  je  suis  né  comme  cela,  milord. 

GLOGESTER. — Et  tu  voulais  monter  au  haut  d'un  arbre? 

siMPCOî. — Cette  seulefoisdema  vie, quand  j'étaisjeune. 

LA  FEMME. — C'est  eucore  la  vérité  :  il  lui  en  a  coûté 
cher  pour  y  avoir  monté. 

GLOGESTER. — Par  la  messe  !  il  fallait  que  tu  aimasses 
bien  les  prunes  pour  t'exposer  ainsi. 

SIMPCOX.— Hélas  !  mon  bon  monsieur,  c'était  ma  femme 
qui  eut  envie  de  quelques  prunes  de  Damas,  et  cela  me 
fit  monter  au  péril  de  ma  vie. 

GLOGESTER. — Tu  es  uu  rusé  coquin!  mais  cela  ne  te 
servira  de  rien. — Laisse-moi  voir  tes  yeux. — Ferme -les. 
— Ouvre-les,  à  présent .  Il  me  semble  que  tu  ne  vois  pasbien. 

SIMPCOX. — Si  fait,  monsieur,  aussi  clair  que  le  jour, 
grâce  à  Dieu  et  à  saint  Al  ban. 

GLOGESTER. — Vraiment?  De  quelle  couleur  est  cethabit? 

SIMPCOX. — Rouge,  monsieur,  rouge  comme  du  sang. 

GLOGESTER. — Ta  répouse  est  juste.  De  quelle  couleur 
est  le  mien  ? 

SIMPCOX. — Il  est  noir,  vraiment,  comme  du  charbon, 
comme  jais. 

LEROi. — Quoi  !  tusais  donc  de  quelle  couleur  estlejais? 

SUFFOLK. — Et  pourtant  je  m'imagine  qu'il  n'a  jamais 
vu  de  jais. 

GLOGESTER. — Mais  il  a  vu  bien  des  manteaux  et  des 
habits  avant  ce  jour. 

LA  FE.MME. — Jamais  de  la  vie  :  pas  un  avant  aujourd'hui. 

GLOGESTER. — Dls-uioi,  l'ami,  quel  est  mon  nom? 

siMPGOx. — Hélas!  monsieur,  je  ne  le  sais  pas. 

GLOGESTER. — Quel ost sou  nom? 

(Montrant  un  autre  lord.) 

SIMPGOX. — Je  ne  le  sais  pas. 
GLOGESTER. — Ni  le  sicu? 

(En  montrant  un  autre.) 

SIMPCOX. — Non,  en  vérité,  monsieur. 
GLOGESTER. — Et  ton  uoiu,  qucl  est-il? 
SIMPCOX. — Saunder  Simpcox,  ne  vous  en  déplaise,  mon- 
sieur. 


ACTE   II,    SCÈNE    I.  361 

GLOCESTER.— Je  te  déclare  donc,  Saunder,  ici  présent, 
le  plus  menteur  coquin  de  toute  la  chrétienté.  Si  tu  avais 
été  en  effet  aveugle  de  naissance,  il  ne  t'aurait  pas  été 
plus  difficile  de  connaître  ainsi  nos  noms,  que  de  nom- 
mer les  différentes  couleurs  de  nos  habits.  La  vue  peut, 
il  est  vrai,  distinguer  les  couleurs;  mais  leur  donner 
leurs  noms  divers  la  première  fois  qu'on  les  voit,  cela 
est  impossible.  jNIilords,  saint  Alban  a  fait  ici  un  miracle  ; 
mais  ne  pensez-vous  pas  que  ce  serait  une  grande  habi- 
leté que  de  rendre  à  cet  estropié  l'usage  de  ses  jambes? 

siMPCox. — Ah  !  plût  à  Dieu  ,  monsieur ,  que  vous  le 
pussiez. 

GLOCESTER. — Mcs  amis  de  Saint-Albans,n'avez-vous  pas 
d'officier  de  justice  dans  votre  ville,  et  de  ces  choses 
qu'on  appelle  des  fouets  ? 

LE  MAIRE. — Oui,  milord,  si  c'est  votre  bon  plaisir. 

GLOCESTER. — Envoyez-cu  chercher  un  à  l'instant. 

LE  MAIRE. — Allez,  et  amenez  ici  sans  délai  un  exécuteur. 

(Sort  un  homme  de  la  suite.) 

GLOCESTER. — Maintenant  mettez-moi  là  un  escabeau 
tout  près. — Maintenant ,  l'ami ,  si  vous  voulez  éviter  les 
coups  de  fouet,  sautez-moi  par-dessus  cet  escabeau  et 
sauvez- vous. 

SIMPCOX. — Hélas  !  monsieur,  je  ne  suis  pas  en  état  de 
me  soutenir  seul  ;  vous  allez  me  tourmenter  en  vain. 

(Entre  l'homme  de  la  suite  avec  l'exécuteur.) 

GLOCESTER. — C'csthon,  mou  ami,  il  faut  que  nous  vous 
fassions  retrouver  vos  jambes.  Exécuteur,  frappez  jusqu'à 
ce  qu'il  saute  par-dessus  l'escabeau. 

l'exécuteur. — Je  vais  obéir,  milord. — Allons,  l'ami, 
ôtez  votre  pourpoint. 

SIMPCOX. — Hélas!  monsieur,  que  ferais-je?  Je  ne  suis 
pas  en  état  de  me  soutenir. 

(Au  premier  coup  de  fouet,  il  saute  par-dessus  l'escabeau 
et  s'enfuit.  Le  peuple  le  suit  en  criant:  Miracle^!) 


i  L'anecdote  du  miracle  de  Saint-Albans  est  rapportée  par  sir 
Thomas  More  qui  l'avait  entendu  raconter  à  son  père.  (V.  ses 
Œuvres,  p.  VA,  édit.  1557.) 


362  HENRI   VI. 

LE  ROI.— 0  Dieu,  tu  vois  de  telles  choses,  et  tu  retiens 
si  longtemps  ta  colère  ! 

MARGUERITE. — J'ai  bien  ri  de  voir  courir  ce  misérable. 

GLOCESTER. — Poursuivez  le  drôle,  et  emmenez-moi 
tette  malheureuse. 

LA  FEMME. — Hélas  !  monsieur,  c'est  la  misère  qui  nous 
l'a  fait  faire. 

GLOCESTER. — Qu'ils  soicnt  fouettés  le  long  de  toutes  les 
villes  de  marché,  jusqu'à  Berwick,  d'où  ils  sont  venus. 

(Sortent  l'exécuteur,  le  maire,  la  femme,  etc.) 

LE  CARDINAL. — Le  duc  Humplirov  a  fait  un  miracle 
aujourd'hui  ! 

suFFOLK. — Il  est  vrai,  il  a  fait  sauter  et  s'enfuir  les 
boiteux. 

GLOCESTER ,  à  Suffolli. — Vous  avez  fait  de  plus  grands 
miracles  que  moi ,  roilord  :  en  un  seul  jour  vous  avez 
fait  échapper  de  nos  mains  des  villes  entières. 

(Entre  Buckingham.) 

LE  ROI. — Quelles  nouvelles  nous  apporte  notre  cousin 
Buckingham? 

BUCKINGHAM. — Dcs  choscs  que  mon  cœur  frémit  de 
vous  apprendre.  Une  bande  de  méchants,  adonnés  à  des 
œuvres  maudites  sous  les  auspices  et  dans  la  compagnie 
de  la  femme  du  protecteur,  d'Eléonor,  chef  et  auteur  de 
cette  odieuse  réunion  ,  se  sont  livrés  à  des  pratiques 
criminelles  contre  Votre  Majesté,  de  concert  avec  des 
sorcières  et  des  magiciens,  que  nous  avons  pris  sur  le 
fait,  faisant  sortir  de  terre  des  esprits  pervers,  et  les 
interrogeant  sur  la  vie  et  la  mort  d'Henri,  et  d'autres 
personnages  du  conseil  privé  de  Votre  Majesté,  comme 
on  le  mettra  plus  en  détail  sous  les  yeux  de  Votre  Grâce. 

LE  CARDINAL,  hus  à  Gloccstcr. — Eh  bien,  lord  protecteur, 
par  ce  moyen  votre  épouse  va  figurer  encore  dans  Lon- 
dres. Cette  nouvelle,  je  crois,  aura  un  peu  émoussé  le  fil 
de  votre  épée.  Il  n'y  a  pas  d'apparence,  milord,  que 
notre  rendez-vous  tienne. 

GLOCESTER. — Prùlrc  ambitieux,  cesse  d'affliger  mon 
cœur.  L'accablement  et  la  douleur  ont  vaincu  mon  cou- 


ACTE  II,    SCENE   II.  3Ga 

rage  ;  et  vaincu  que  je  suis,  je  te  cède  comme  je  céderais 
au  dernier  valet. 

LE  ROI. — 0  Providence  !  quels  crimes  trament  les  mé- 
chants  !  et  toujours  pour  amener  la  destruction  sur  leur 
propre  tète  ! 

MARGUERITE. — Glocestcr,  tou  nid  est  déshonoré  ;  et  toi- 
même,  prends  bien  garde  d'être  irréprochatle,  je  te  le 
conseille. 

GLOCESTER. — Madame,  pour  moi  j'en  appelle  au  Ciel 
de  l'amour  que  j'ai  porté  à  mon  roi  et  à  l'Etat.  Quant  à 
ma  femme,  j'ignore  comment  sont  les  choses.  Je  suis 
affligé  d'avoir  appris  ce  que  je  viens  d'apprendre.  Elle 
est  noble  ;  mais  si  elle  a  mis  en  oubli  l'honneur  et  la 
vertu,  et  qu'elle  ait  eu  commerce  avec  gens  dont  le  con- 
tact, semblable  à  la  poix,  entache  toute  noblesse,  je  la 
bannis  de  mon  lit  et  de  ma  compagnie,  et  j'abandonne 
aux  lois  et  à  l'opprobre  celle  qui  déshonore  l'honnête 
nom  de  Glocester. 

LE  ROI. — Allons,  nous  coucherons  ici  cette  nuit.  De- 
main nous  retournerons  à  Londres  pour  examiner  cette 
affaire  à  fond,  interroger  ces  odieux  coupables,  et  peser 
leur  cause  dans  les  équitables  balances  de  la  justice , 
dont  le  fléau  ne  sait  point  fléchir,  et  d'où  le  droit  sort 
triomphant. 

(Fanfares.  Ils  sortent.) 

SCÈNE  II 

Londres. — Jardins  du  duc  d'York. 
Entrent  YORK,  SALISBURY  et  WARWICK. 

YORK. — Maintenant,  mes  chers  lords  de  Salisbury  et  de 
Warwick,  souffrez  qu'après  notre  modeste  souper,  et 
dans  cette  promenade  solitaire,  je  me  donne  la  satisfac- 
tion de  chercher  à  vous  prouver  mon  titre  incontestable 
à  la  couronne  d'Angleterre. 

SALISBURY. — J'attends  avec  impatience,  milord,  que 
vous  nous  l'exposiez  pleinement. 


364  HENRI   YI. 

WARWicK. — Parle,  cher  York;  et  si  ta  réclaraation  est 
fondée,  lesNevil  n'attendent  plus  que  tes  ordres. 

YORK. — Ecoutez  donc. — Edouard  III,  milords,  eut  sept 
fils.  Le  premier  fut  Edouard,  le  prince  Noir,  prince  de 
Galles  ;  le  second,  William  de  Hatfield,  et  le  troisième, 
Lionel ,  duc  de  Glarence ,  que  suivait  immédiatement 
Jean  de  Gaunt,  duc  de  Lancastre  ;  le  cinquième  fut  Ed- 
mond Langley,  duc  d'York;  le  sixième  fut  Thomas  de 
Woodstock,  duc  de  Glocester  ;  Guillaume  de  Windsor 
fut  le  septième  et  le  dernier.  Edouard,  le  prince  Noir, 
mourut  avant  son  père,  et  laissa  pour  lignée  Richard, 
son  fils  unique,  qui,  après  la  mort  d'Edouard  III,  régna 
en  qualité  de  roi,  jusqu'au  jour  où  Henri  Bolinghroke, 
duc  de  Lancastre,  fils  aîné  et  héritier  de  Jean  de  Gaunt, 
couronné  sous  le  nom  d'Henri  IV,  s'empara  du  royaume, 
déposa  le  roi  légitime,  envoya  la  pauvre  reine  en  France, 
sa  patrie,  et  le  roi  au  château  de  Pomfret,  où,  comme 
vous  le  savez  tous,  l'inofFensif  Richard  fut  traîtreusement 
assassiné. 

WARWICK. — Mon  père,  c'est  la  vérité  que  le  duc  vient 
de  nous  dire  :  ce  fut  ainsi  que  la  maison  de  Lancastre 
obtint  la  couronne. 

YORK. — Qu'aujourd'hui  elle  retient  par  force,  et  non 
par  son  droit  :  car  après  la  mort  de  Richard,  héritier  de 
l'aîné,  la  postérité  de  son  cadet  immédiat  devait  succéder 
au  trône. 

SALisBURY. — Mais  ce  cadet  William  Hatfield  mourut, 
comme  vous  en  convenez,  sans  laisser  d'héritier. 

YORK. — Le  duc  de  Glarence,  troisième  des  fils  et  de 
qui  je  tiens  mes  prétentions  au  trône,  laissa  une  fille, 
Philippe,  qui  épousa  Edmond  Mortimer,  comte  des  Mar- 
ches; Edmond  eut  un  fils,  Roger,  comte  des  Marches  ; 
Roger  eut  des  enfants,  Edmond,  Anne  et  Elèonor. 

SALisnuRY. — Cet  Edmond,  sous  le  règne  de  Boling- 
hroke, fit  valoir,  ainsi  que  je  l'ai  lu,  ses  prétentions  à  la 
couronne,  et  eût  été  roi  sans  Owen  Glendower,  qui  le 
tint  prisonnier  jusqu'à  sa  mort  *. — Mais  voyons  le  reste. 

*  Jt(4iju'à  ta   mort.    Le  poète    entend    probablement   la    mort 


ACTE   II,    SCÈNE   IL  36o 

YORK. — Anne,  sa  sœur  aînée  et  ma  mère,  héritière  de 
la  couronne,  épousa  Richard,  comte  de  Camhridge,  fils 
d'Edmond  Langley,  cinquième  fils  d'Edouard  III;  et  c'est 
de  son  chef  que  je  réclame  la  couronne,  car  elle  était 
héritière  de  Roger,  comte  des  Marches,  et  d'Edmond 
Morlimer,  qui  avait  épousé  Philippe ,  fille  unique  de 
Lionel,  duc  de  Clarence.  Ainsi,  si  la  postérité  de  l'aîné 
doit  succéder  avant  celle  du  cadet,  c'est  moi  qui  suis  roi. 

\v.A.RwiGK. — Quelle  filiation  directe  est  plus  simple  que 
celle-ci?  Henri  tire  ses  j)rôtentions  au  trône  de  Jean  de 
Gaunt,  quatrième  fils  d'Edouard  :  York  tire  les  siennes 
du  troisième.  Jusqu'à  ce  que  la  branche  de  Lionel  s'é- 
teigne, l'autre  ne  doit  point  régner,  et  cette  branche  n'a 
point  encore  manqué  :  elle  fleurit  en  vous  et  dans  vos 
fils,  dignes  rejetons  d'une  telle  souche.  Ainsi,  Salisbury, 
fléchissons  tous  deux  le  genou  devant  lui,  et  dans  ce 
pacte  formé  en  secret,  soyons  les  premiers  à  rendre  à 
notre  roi  légitime  les  honneurs  souverains  qui  appar- 
tiennent à  son  droit  héréditaire  ! 

TOUS  DEUX. — Longue  vie  à  notre  souverain  Richard 
roi  d'Angleterre  ! 

YORK. — Nous  vous  rcmercious,  milords;  mais  je  ne 
suis  point  votre  roi  tant  que  je  ne  serai  pas  couronné 
que  mon  épée  ne  sera  pas  rougie  du  sang  sorti  du  cœur 
de  la  maison  de  Lancastre  ;  et  cela  ne  peut  s'exécuter  par 
une  entreprise  soudaine,  mais  par  la  prudence  et  un 
profond  secret  ;  sachez  comme  moi,  dans  ces  temps  dan- 
gereux, fermer  les  yeux  sur  l'insolence  de  SufFolk  sur 
l'orgueil  de  Beaufort ,  sur  l'ambition  de  Somerset,  sur 
Buckingham,  et  sur  toute  la  bande  jusqu'à  ce  qu'ils  aient 
envelo|)pé  dans  leurs  pièges  le  gardien  du  troupeau  ce 
prince  vertueux,  le  bon  duc  îlumphroy  :  c'est  à  cela 
qu'ils  travaillent,  et  en  y  travaillant,  ils  trouveront  la 
mort  si  York  a  l'art  de  prédire. 

s.\LisBURY.— C'en  est  assez,  milord;  nous  voilà  parfai- 
tement instruits  de  vos  intentions. 

d'Owen  Glondower,  car  on  a  vu  dans  la  pièce  précédente  mourir 
Edmond  Mortimer  à  la  Tour  de  Londres,  où  cependant  ij  paraît 
qu'il  ne  fut  jamais  renfermé. 


366  HENRI   VI. 

WARWiCK. — Mon  cœur  m'assure  que  le  comte  de  AVar- 
wick  fera  un  jour  du  duc  d'York  un  roi. 

YORK. — Et  moi,  je  m'assure,  Nevil,  que  Richard  vivra 
pour  faire  du  comte  de  Warwick  le  plus  grand  person- 
nage de  l'Angleterre  après  le  roi. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  III 

Londres. — Salle  du  tribunal. 

Les  trompettes  sonnent.  Entrent  LE  ROI  HENRI,  LA  REINE 
MARGUERITE,  GLOCESTER,  YORK,  SUFFOLK, 
SALISBURY;  LA  DUCHESSE  DE  GLOCESTER,  MAR- 
GERYJOURDAIN,SOUTH"VVELL,HUME  et  BOLING- 
BROOK,  gardes. 

LF.  ROI. — Avancez,  dame  Eléonor  Cobham  ,  femme  de 
Glocester.  Aux  yeux  de  Dieu  et  aux  nôtres,  votre  crime 
est  grand.  Recevez  la  sentence  de  laJoi,  pour  des  of- 
fenses que  le  livre  de  Dieu  a  condamnées  à  la  mort. 
{A  3Iargery.)  Vous  allez  tous  les  quatre  retourner  en  pri- 
son, et  de  là  au  lieu  de  l'exécution.  La  sorcière  sera 
brûlée  et  réduite  en  cendres  à  Smithfield,  et  les  trois 
autres  étranglés  sur  un  gibet.  {A  la  duchesse.)  Vous,  ma- 
dame, en  considération  de  votre  naissance,  dépouillée 
d'honneurs  pendant  votre  vie,  après  trois  jours  d'une 
'jénitence  publique,  vous  vivrez  dans  votre  pays,  mais 
dans  un  bannissement  perpétuel  à  l'île  de  Man,  sous  la 
garde  de  sir  John  Stanley. 

LA  DUCHESSE. — Jaccopte  volontiers  l'exil  :  j'eusse  de 
même  accepté  la  mort  \ 

GLOCESTER. — Tu  le  vois,  Éléonor,  la  loi  t'a  jugée  ;  je  ne 
saurais  justifier  celle  que  la  loi  condamne.  [La  duchesse  et 
les  autres  prisonniers  sortent  environnés  de  gardes.)  Mes 
yeux  sont  pleins  de  larmes,  et  mon  cœur  de  douleur.  Ah! 

1  Le  procès  et  la  condamnation  de  la  duchesse  de  Glocester 
eurent  lieu  en  1441,  trois  ans  avant  le  mariage  du  roi;  ainsi  Je 
personnage  d'Éléonor  est  un  pur  anacbronismnc. 


ACTE   II,    SCÈNE   III.  367 

Hnmphroy,  cet  opprobre  de  ta  vieillesse  va  incliner  vers 
la  tombe  ta  tête  chargée  de  douleur.  Je  demande  à  Votre 
Majesté  la  liberté  de  me  retirer,  ma  douleur  a  besoin  de 
soulagement,  et  mon  âge  de  repos. 

LE  ROI. — Demeure  un  instant,  Humphroy,  duc  de  Glo- 
cester.  Avant  de  te  retirer,  remets-moi  ton  bâton  de 
commandement  :  Henri  veut  être  son  protecteur  à  lui- 
même,  et  Dieu  sera  mon  espoir,  mon  appui,  mon  guide, 
et  le  flambeau  de  mes  pas  ;  fet  toi,  va  en  paix,  Humphroy, 
non  moins  chéri  de  ton  roi  que  lorsque  tu  étais  son  pro- 
tecteur. 

M.\RGUERiTE. — Eu  efTct,  je  ne  vois  pas  pourquoi  un  roi 
en  âge  de  régner  aurait,  comme  un  enfant,  besoin  d'un 
protecteur.  Que  Dieu  et  le  roi  Henri  tiennent  le  gouver- 
nail de  l'Angleterre.  Remettez  ici  votre  bâton,  monsieur, 
et  au  roi  son  royaume. 

GLOCESTER. — Mou  bâtou?  Le  voilà,  noble  Henri,  mon 
bâton  de  commandement;  je  vous  le  remets  d'aussi  bon 
cœur  que  me  le  confia  Henri  votre  père  :  je  le  dépose  à 
vos  pieds  avec  autant  de  satisfaction  que  l'ambition  de 
quelques  autres  en  auraient  à  le  recevoir.  Adieu,  bon 
roi  :  quand  je  serai  mort  et  disparu  de  ce  monde,  puis- 
sent l'honneur  et  la  paix  environner  ton  trône  ! 

(Il  sort.) 

MARGUERITE. — Enfin  Henri  est  roi,  et  Marguerite  est 
reine,  et  Humphroy,  duc  de  Glocester,  si  rudement  mu- 
tilé qu'il  demeure  à  peine  lui-même.  Deux  secousses  à  la 
fois  :  sa  femme  bannie,  et  un  de  ses  membres  enlevé, 
ce  bâton  de  commandement  ressaisi.  Qu'il  reste  où  il 
est,  où  il  lui  convient  d'être,  dans  la  main  d'Henri. 

suFFOLK. — Ainsi  ce  pin  orgueilleux  laisse  tomber  sa 
tête  et  pendre  ses  branches  flétries,  ainsi  meurt  l'orgueil 
naissant  d'Elconor. 

YORK. — N'en  parlons  plus ,  milords. — Avec  la  permis- 
sion de  Votre  Majesté,  voici  le  jour  désigné  pour  le 
combat.  Déjà  l'appelant  et  le  défendant,  l'armurier  et; 
son  apprenti,  sont  prêts  à  entrer  dans  la  lice;  que  Vos 
Majestés  veuillent  donc  bien  venir  assister  à  cette  lutte, 

MARGUERITE. — Oiii,  Certainement,  mon  cher  lord,  car 


368  HENRI   VI. 

j'ai  quitté  la  cour  exprès  pour  être  témoin  de  cette 
épreuve. 

LE  ROI. — Au  nom  de  Dieu,  ayez  soin  que  toutes  choses 
soient  bien  ordonnées  selon  les  règles  ;  qu'ils  décident 
ici  leur  différend,  et  Dieu  garde  le  droit! 

voRK. — Je  n'ai  jamais  vu,  milord,  un  drôle  de  plus 
mauvaise  mine,  ni  plus  effrayé  de  combattre  que  l'appe- 
lant, le  valet  de  cet  armurier. 

(Entrent  d'un  côté  Horner  et  ses  voisins  qui  boivent  à  sa 
santé,  et  de  telle  sorte  qu'il  est  ivre.  Il  s'avance, 
précédé  d'un  tambour,  avec  son  bâton  auquel  est 
attaché  un  sac  plein  de  sable  i  ;  de  l'autre  côté  Pierre, 
aussi  avec  un  tambour  et  un  bâton  pareil,  accompagné 
d'apprentis  qui  boivent  à  sa  santé.) 

PREMIER  VOISIN,  à  Horner. — Allons,  voisin  Horner,  je 
bois  à  votre  santé  un  verre  de  vin  d'Espagne  :  n'ayez 
pas  peur,  voisin,  vous  irez  bien. 

SECOND  VOISIN. — Et  voilà,  voisin,  un  verre  de  malvoi- 
sie. 

TROISIÈME  VOISIN. — Et  voilà  un  pot  de  bonne  double 
bière;  voisin,  buvez,  et  n'ayez  pas  peur  de  votre  ap- 
prenti. 

HORNER. — Tout  comme  on  voudra,  par  ma  foi;  je 
VOUS  fais  raison  à  tous,  et  je  me  moque  de  Pierre. 

PREMIER  APPRENTI. — Allous,  PieiTC,  je  bois  à  toi  ;  n'aie 
pas  peur. 

SECOND  APPRENTI. — AUous,  ami  Pierre,  ne  crains  pas 
ton  maître;  combats  pour  l'honneur  des  apprentis. 

PIERRE. — Je  vous  remercie  tous  :  buvez,  et  priez  pour 
moi,  je  vous  en  prie;  car  je  crois  bien  que  j'ai  bu  mon 
dernier  coup  en  ce  monde. — Tiens,  Robin,  si  je  meurs, 
je  te  donne  mon  tablier.— Et  toi,  William,  tu  auras  mon 
marteau. — Et  toi,  Tom,  lions,  in-cnds  tout  l'argent  que 
j'ai.  0  Seigneur!  a?sistez-moi,  mon  Dieu,  je  vous  en  prie, 
car  je  ne  serai  jamais  en  état  de  tenir  tête  à  mon  maître, 
lui  qui  apprend  l'escrime  depuis  si  longtemps. 


'  Dans  ces  sortes  d'épreuves,  les  chevaliers  combatfaieni  avec 
la  lance  et  l'épée,  les  gens  du  commun  avec  un  bdton  noirci  au 
bout  duquel  était  attaché  un  sac    rempli  de  sable  très-pressé. 


ACTE    II,    SCKN'E   ÏII.  3G9 

SALisBURY. — Allons,  cessGz  de  boire  et  venez  aux  coups 
Toi,  quel  est  ton  nom? 

PIERRE. — Pierre,  vraiment. 

SALISBURY. — Pierre  !  Et  encore? 

PIERRE. — Tap  *. 

s.^LiSBURY. — Tap  !  Songe  donc  à  bien  taper  ton  maître. 

HORNER. — Messieurs,  je  suis  venu  ici  comme  qui  di- 
rait à  l'instigation  de  mon  apprenti,  pour  prouver  qu'il 
est  un  coquin  et  moi  un  honnête  homme. — Et  quant  au 
duc  d'York,  je  jurerai  sur  ma  mort  que  jamais  je  ne  lui 
ai  voulu  aucun  mal,  ni  au  roi,  ni  à  la  reine.  En  consé- 
quence, Pierre,  prends  garde  à  ce  coup  que  je  t'assène 
avec  la  fureur  dont  Bevis  de  Southampton  tomba  sur 
.Ascapart  *. 

YORK. — Allons,  dépêchez. — La  langue  de  ce  drôle  com- 
mence à  bégayer.  Sonnez,  trompettes,  donnez  le  signal 
aux  combattants. 

(Signal.  Ils  se  battent:  Pierre,  d'un  coup,  renverse  son 
maître  sur  le  sable.) 

HORNER. — Assez,  Pierre,  assez;  je  confesse,  je  con- 
fesse.... ma  trahison. 

(Il  meurt.) 

YORK. — Emporte  son  arme.  Ami,  remercie  Dieu,  et  le 
bon  vin  qui  s'est  trouvé  dans  le  chemin  de  ton  maître. 

PIERRE. — 0  Dieu  !  j'ai  triomphé  de  mes  ennemis  en 
présence  de  cette  assemblée  !  0  Pierre  !  tu  as  triomphé 
dans  la  bonne  cause  ! 

LE  ROI. — Allons,  qu'on  emporte  d'ici  le  corps  de  ce 
traître,  car  sa  mort  nous  a  manifesté  son  crime;  et 
Dieu,  dans  sa  justice,  nous  a  révélé  l'innocence  et  la 
sincérité  de  ce  pauvre  garçon,  qu'il  espérait  faire  périr 

1  Dans  l'original,  Thump,  qui  signifie  coup  pesant.  Il  a  fallu  y 
substituer  un  nom  qui  permit  de  conserver  dans  la  traduction  la 
plaisanterie  de  Salisbury. — Cet  homme  se  nommait  en  réalité 
John  D  ivy,  et  son  maître  William  Calour.  La  chose  se  passa 
comme  elle  est  représentée  ici,  à  cela  près  que  l'armurier  no 
fut  pas  tué  dans  le  combat,  mais  seulement  vaincu,  et  pendu 
ensuite;  il  ne  s'était  cependant  pas  déclaré  coupable,  et,  selon 
Hollinshed,  l'accusation  était  fausse. 

«  Ascapart,  nom  d'un  géant  fameux  dans  les  récits  populaires, 
T.  VU.  24 


370  HENRI   VT, 

injustement.  Viens,  suis-nous,  pour  recevoir  ta  récom- 
pense. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE   IV 

Toujours  à  Londres.  —  Une  rue. 

Entrent  GLOCESTER  et  SES  DOMESTIQUES, 
tous  vêtus  de  deuil. 

GLOCESTER. — Ainsi  quelquefois  le  jour  le  plus  brillant 
se  couvre  de  nuages;  et,  après  l'été,  suit  invariablement 
le  stérile  hiver,  avec  les  rigueurs  de  son  amère  froidure  ; 
comme  les  saisons  se  succèdent,  ainsi  se  précipitent  les 
joies  et  les  peines.  Quelle  heure  est-il,  messieurs? 
UN  SERVITEUR. — Dix  licures,  milord. 
GLOCESTER. — C'est  l'hcure  qui  m'a  été  marquée  pour 
attendre  le  passage  de  la  duchesse  subissant  sa  punition. 
On  la  traîne  sans  pitié  dans  les  rues  :  ses  pieds  délicats 
ne  posent  qu'avec  une  douleur  presque  insupportable 
sur  le  pavé  de  ces  rues.  Chère  Nell,  ton  âme  noble  a 
peine  à  supporter  l'aspect  de  ce  vil  peuple,  les  yeux 
fixés  sur  ton  visage,  et  du  rire  de  l'envie  insultant  à  ta 
honte  ;  lui  qui  naguère  suivait  les  roues  orgueilleuses 
de  ta  voiture,  lorsque  tu  passais  en  triomphe  à  travers 
les  rues!....  Mais  paix,  je  crois  qu'elle  approche,  et  je 
veux  préparer  mes  yeux  troublés  de  larmes  à  voir  ses 
misères. 

(Entrent  la  duchesse  de  Glocester,  couverte  d'une  pièce 
de  toile  blanche,  plusieurs  papiers  attachés  derrière 
elle,  les  pieds  nus  et  un  flambeau  allumé  à  la  main;  sir 
John  Stanley,  un  shérif  et  des  officiers  de  justice.) 

UN  DES  DOMESTIQUES. — Si  Votrc  Grâcc  le  permet,  nous 
allons  l'enlever  au  shérif. 

GLOCESTER. — Nou  ;  tcuez-vous  tranquiUcs  ;  sous  peine 
de  la  vie,  laissez-la  passer. 

LA  DUCHESSE. — Vcncz-vous,  milord,  pour  être  témoin 
de  ma  honte  publique?  En  ce  moment,  tu  fais  aussi  pé- 
nitence. Vois  comme  ils  nous  contemplent,  comme  cette 
folle  multitude  te  montre  au  doigt,  comme  ils  balancent 


ACTE   II,    SCÈNE   IV.  371 

leurs  têtes  et  tournent  les  yeux  sur  toi.  Ah  !  Glocester, 
cache-toi  à  leurs  regards  odieux,  et,  enfermé  dans  ton 
cabinet,  vas-y  pleurer  ma  honte,  et  maudire  tes  enne- 
mis, à  la  fois  les  miens  et  les  tiens  ! 

GLOCESTER. — Prends  patience,  chère  Nell  :  cesse  de  te 
rappeler  tes  douleurs. 

LA  DUCHESSE. — Ah  !  Glocestcr,  fais  donc  que  je  ne  me 
rappelle  plus  qui  je  suis.  Car  quand  je  pense  que  je  suis 
ta  femme  par  mariage,  et  toi  un  prince,  le  protecteur 
de  ce  royaume,  il  me  semble  que  je  ne  devrais  pas  être 
ainsi  conduite  à  travers  les  rues,  revêtue  d'infamie,  des 
écriteaux  sur  mon  dos,  et  suivie  par  une  vile  populace 
qui  se  réjouit  de  voir  mes  pleurs  et  d'entendre  mes  pro- 
fonds gémissements.  La  pierre  impitoyable  déchire  mes 
pieds  sensibles;  et  quand  je  tressaille  de  douleur,  ce 
peuple  envieux  rit  de  ma  peine  et  m'avertit  de  prendre 
garde  où  je  marche.  Ah!  Humphroy,  puis-je  supporter 
ce  poids  accablant  de  honte  ?  Cro:s-tu  que  je  veuille  ja- 
mais jeter  un  regard  sur  ce  monde,  ou  nommer  heu- 
reux ceux  qui  jouissent  de  la  lumière  du  soleil?  Non  : 
les  ténèbres  seront  ma  lumière,  et  la  nuit  sera  pour 
moi  le  jour;  le  souvenir  de  ma  grandeur  passée  sera 
mon  enfer.  Quelquefois  je  me  dirai  que  je  suis  la  femme 
du  duc  Humphroy,  et  lui  un  prince  tout -puissant, 
maître  dans  ce  pays  :  et  que  cependant  tel  a  été  l'exer- 
cice de  sa  puissance,  telle  a  été  sa  dignité  de  prince, 
qu'il  était  là  tandis  que  je  passais,  moi  sa  femme,  aban- 
donnée, livrée  en  spectacle  à  leur  curiosité,  et  montrée 
au  doigt  par  cette  canaille  fainéante  rassemblée  à  ma 
suite.  Mais  continue  à  te  montrer  patient,  ne  rougis  pas 
do  ma  honte,  demeure  inactif  jusqu'à  ce  que  la  hache 
de  la  mort  se  lève  sur  ta  tête,  comme,  sois-en  assuré, 
elle  se  lèvera  bientôt  ;  car  Suffolk,  lui  qui  peut  tout  ob- 
tenir, sur  tous  les  points,  de  celle  qui  te  hait  et  qui  nous 
hait  tous,  et  York,  et  l'impie  Beaufort,  ce  prêtre  sans 
foi ,  ont  englué  le  buisson  où  doivent  se  prendre  tes 
ailes;  et,  de  quelque  côté  que  tu  diriges  ton  vol,  ils  t'en- 
velopperont dans  leurs  trames;  mais  continue  de  ne 
rien  craindre,  et  ne  prends  aucune  précaution  contre 


372  HENR/   VI. 

tes  ennemis,  jusqu'à  ce  que  ton  pied  soit  retenu  dans  le 
piège. 

GLOCESTER. — Ah!  cesse,  Nell,  tes  conjectures  t'égarent. 
Il  faut  que  je  sois  coupable  avant  de  pouvoir  être  con- 
damné. Eussé-je  vingt  fois  autant  d'ennemis,  et  chacun 
d'eux  eût-il  vingt  fois  leur  pouvoir,  tons  ensemble  se- 
raient hors  d'état  de  me  causer  le  moindre  mal  aussi 
longtemps  que  je  serai  loyal,  fidèle  et  exempt  de  repro- 
che. Voudrais-tu  donc  que  je  t'eusse  enlevée  de  force  à 
l'humiliation  que  tu  subis?  Crois-moi,  ta  honte  n'eût 
point  été  lavée  parla,  et  je  me  serais  mis  en  danger  par 
l'infraction  de  la  loi.  C'est  du  calme,  chère  Nell,  que  tu 
pourras  recevoir  le  plus  de  secours.  Je  t'en  prie,  formo 
ton  âme  à  la  patience  ;  ces  quelques  jours  de  confusion 
seront  bientôt  passés. 

(Entre  un  héraut.) 

LE  HÉRAUT. — Je  sommc  Votre  Grâce  de  se  rendre  au 
parlement  de  Sa  Majesté,  qui  sera  tenu  le  premier  du 
mois  prochain, 

GLOCESTER. — Jamais  ma  présence  n'y  a  été  requise 
jusqu'à  ce  jour.  Il  y  a  quelque  chose  de  caché  là-des- 
sous.— Il  suffit,  je  m'y  rendrai.  (Le  héraut  sort.)  Mon 
Éléonor....  il  faut  nous  séparer.  Maître  shérif,  n'ajoutez 
point  à  la  peine  à  laquelle  le  roi  l'a  condamnée. 

LE  SHÉRIF.— Avec  la  permission  de  Votre  Grâce,  mes 
fonctions  ne  vont  pas  plus  loin,  et  sir  John  Stanley  est 
chargé  maintenant  de  l'emmener  avec  lui  dans  l'ile  de 
Man. 

GLOCESTER. — Me  promet*ez-vous,  Stanley,  de  protéger 
mon  épouse  dans  son  exil? 

STANLEY.— Ce  sont  là  mes  ordres,  avec  le  bon  plaisir 
de  Votre  Grâce. 

GLOCESTER.— Ne  la  traitez  pas  plus  mal  parce  que  je 
vous  sollicite  en  sa  faveur.  Le  monde  peut  me  montrtT 
encore  un  visage  riant,  et  je  puis  vivre  assez  pour  vous 
bien  traiter  si  vous  en  usez  bien  avec  elle.  Sur  ce,  adieu, 
sir  John. 

LA  DUCHESSE. — Quoi  !  partir,  milord,  et  sans  me  dire 
adieu  ! 


ACTE    II,    SCÈNE    IV.  373 

GLOCESTER. — Mes  pleurs  te  disent  que  je  ne  puis  m'ar- 
rêter  à  parler. 

(Sortent  Glocester  et  ses  domestiques.) 
LA  DUCHESSE. — Es-tu  douc  parti,  et  toute  consolaticn 
avec  toi,  car  aucune  ne  m'accompagne?  Ma  joie  est  la 
mort,  la  mort  dont  le  nom  seul  m'a  fait  frémir  tant  de 
fois,  parce  que  je  souhaitais  l'éternité  de  ce  monde. 
Stanley,  je  t'en  prie,  allons,  emmène-moi  d'ici;  peu 
m'importe  où  tu  me  mèneras,  car  je  ne  te  demande 
point  d'autre  faveur  que  de  me  conduire  où  on  te  l'a 
ordonné. 

ST.\NLEY. — Vous  le  savez,  madame;  c'est  à  l'Ile  de  Man, 
pour  y  être  traitée  selon  votre  condition. 

LA  DUCHESSE. — Je  le  serai  donc  bien  mal,  car  ma  con- 
dition, c'est  la  honte.  Serai-je  donc  traitée  honteuse- 
ment? 

STANLEY. — Vous  le  screz  comme  une  duchesse,  comme 
la  femme  du  duc  Humphroy  ;  tel  est  le  traitement  qui 
vous  attend. 

LA  DUCHESSE. — Shérif,  sois  heureux,  et  plus  que  je  ne 
le  suis,  quoique  tu  aies  dirigé  les  opprobres  que  je  viens 
de  subir, 

LE  SHÉRIF. — C'était  mon  office,  madame,  et  je  vous  en 
demande  pardon. 

LA  DUCHESSE. — Oui,  oui,  adieu,  ton  office  est  rempli. 
Allons,  Stanley,  partons-nous? 

STANLEY. — Madame,  votre  pénitence  est  finie;  quittez 
cette  toile  qui  vous  couvre,  et  venez  vous  habiller  pour 
notre  voyage. 

LA  DUCHESSE. — Je  uc  dépouillerai  point  ma  honte  avec 
cette  toile  :  non,  elle  couvrira  mes  plus  riches  vête- 
ments, et  se  montrera,  quelque  parure  que  je  prenne- 
Allons,  conduisez-moi,  je  languis  de  voir  ma  prison. 

(Ils  sortent.) 


FIN   DU  SECOND   ACTE, 


ACTE    TROISIEME 


SCÈNE  1 

L'abbaye  de  Bury. 

Entrent  au  parlement  LE  ROI  HENRI,  LA  REINE  MAR- 
GUERITE,  SUFFOLK,  LE  CARDINAL,  YORK,  BUC- 
KINGHAM ,  et  d'autres  personnages. 

LE  ROI. — Je  m'étonne  que  milorcl  de  Glocester  ne  soit 
pas  arrivé  encore  ;  je  ne  sais  quelle  raison  peut  le  rete- 
vir  aujourd'hui  ;  mais  il  n'a  pas  coutume  de  venir  le 
dernier. 

MARGUERITE. — Ne  pouvez-vous  donc  voir,  ou  ne  vou- 
lez-vous pas  observer  l'étrange  changement  qui  s'est  fait 
dans  toutes  ses  manières,  quel  air  de  majesté  il  affecte, 
comme  il  est  devenu  depuis  peu  insolent,  impérieux, 
différent  de  lui-même?  Nous  avons  vu  le  temps  où  il 
était  doux  et  affable.  Si  de  loin  seulement  nous  jetions 
Mn  regard  sur  lui,  aussitôt  son  genou  fléchi  faisait  ad- 
mirer à  toute  la  cour  sa  soumission.  Mais  aujourd'hui  si 
nous  venons  à  le  rencontrer,  et  que  ce  soit  le  matin,  au 
moment  où  chacun  attache  un  souhait  à  llicurc  du  jour, 
il  fronce  le  sourcil  et,  montrant  un  œil  de  colère,  il 
passe  fièrement  avec  un  genou  inflexible,  dédaignant  de 
nous  rendre  le  respect  qui  nous  appartient.  Un  petit 
roquet  peut  grogner  sans  qu'on  y  fasse  attention;  mnis 
les  hommes  puissants  tremblent  lorsque  le  lion  rugit; 
et  Humphroy  n'est  pas  en  Angleterre  un  homme  de  peu 
de  chose.  Considérez  d'abord  qu'il  est  après  vous  le  pre- 
mier dans  l'ordre  de  la  naissance,  et  que  si  vous  tombiez, 


ACTE   III,    SCÈNE   I.  375 

c'est  à  lui  de  monter  le  premier.  Il  me  semble  donc  que, 
considérant  le  ressentiment  qu'il  nourrit  dans  son  cœur 
et  les  avantages  qu'aurait  pour  lui  votre  mort ,  il  serait 
contraire  à  la  politique  de  le  laisser  approcher  de  trop 
près  votre  royale  personne  on  de  l'admettre  plus  long- 
temps dans  les  conseils  de  Vo^re  Majesté.  Il  a  gagné  par 
ses  flatteries  le  cœur  du  peuple,  et  lorsqu'il  lui  plaira  de 
le  soulever  ,  il  est  à  craindre  que  tous  ne  le  suivent.  Le 
printemps  commence  ;  les  mauvaises  herbes  ne  sont 
pas  encore  profondément  enracinées  :  si  nous  les  lais- 
sons maintenant  sur  pied,  elles  envahiront  le  jardin  tout 
entier  et  étoufieront  les  plantes  utiles,  privées  de  la  cul- 
ture dont  elles  ont  besoin.  Ma  rehgieuse  sollicitude  pour 
mon  seigneur  m'a  conduite  à  recueillir  tous  les  sujets 
de  crainte  qui  nous  viennent  de  la  part  du  duc.  Si  elle 
m'a  rendue  trop  pusillanime,  nommez  ma  frayeur  une 
vaine  frayeur  de  femme.  Cédant  à  de  meilleures  raisons, 
je  souscrirai  moi-même  à  ce  jugement,  et  je  dirai  :  j'ai 
fait  injure  au  duc.  Milords  de  SufTolk,  de  Buckingham  et 
d'York,  repoussez,  si  vous  le  pouvez,  mes  allégations, 
ou  concluez  que  mes  paroles  sont  un  fait. 

suFFOLK. — Votre  Grandeur  a  très-bien  pénétré  le  duc, 
et  si  j'avais  été  le  premier  appelé  à  exprimer  mon  opi- 
nion, je  crois  que  j'aurais  dit  absolument  la  même  chose 
que  Votre  Grâce.  C'est,  j'en  jurerais  sur  ma  vie,  à  son 
instigation  que  la  duchesse  s'est  livrée  à  ses  pratiques 
diaboliques,  ou,  s'il  n'a  pas  pris  part  à  ce  forfait,  du 
moins  son  afîèctalion  à  rappeler  sa  haute  origine  (étant 
en  effet,  comme  le  plus  proche  parent  du  roi,  son  suc- 
cesseur immédiat),  toutes  ses  orgueilleuses  vanteries  sur 
sa  noblesse  auront  excité  l'esprit  malade  de  la  folle 
duchesse  à  tramer,  par  des  moyens  maudits,  la  chute  de 
notre  souverain.  L'eau  coule  paisiblement  là  où  son  lit 
est  profond  ;  sous  un  extérieur  simple  il  recèle  la  trahi- 
son. Le  renard  se  tait  quand  il  médite  de  surprendre 
l'agneau.  Non,  non,  mon  souverain;  Gloccster  est  un 
homme  qu'on  n'a  point  encore  pénétré,  et  il  est  rempli 
d'une  profonde  dissimulation. 

LE  CARDINAL. — N'a-t-il  pas,  contre  toutes  les  formes  de 


376  UENRI   VI. 

la  loi,  inventé  des  genres  de  mort  cruels  pour  de  légères 
offenses  ? 

YORK. — Et  n'a-t-il  pas,  durant  le  cours  de  son  protec- 
torat, levé  dans  le  royaume  de  grosses  sommes  d'argent 
pour  la  solde  de  l'armée  de  France,  sans  jamais  les  en- 
voyer, d'où  il  arrivait  que  les  villes  se  révoltaient  chaque 
jour  ? 

BucKiNGHAM. — Bon,  Ce  ne  sont  là  que  de  bien  petits 
délits  auprès  de  ceux  que  le  temps  dévoilera  dans  la 
conduite  du  doucereux  duc  Humphroy. 

LE  ROI. — Pour  vous  répondre  à  tous  ,  milords,  le  soin 
que  vous  prenez  d'arracher  les  épines  qui  pourraient 
otrenser  mes  pieds,  est  digne  de  louange.  Mais  vous  par- 
lerai-je  selon  ma  conscience?  Noire  cousin  Glocester  est 
aussi  innocent  de  toute  intention  de  trahison  contre 
notre  royale  personne,  que  l'agneau  qui  tette  oul'inno- 
cente  colombe.  Le  duc  est  né  vertueux,  et  il  est  trop 
adonné  au  bien  pour  songer  au  mal,  et  travailler  à  ma 
ruine . 

MARGUERITE. — Ah!  qu'y  a-t-il  de  plus  dangereux  que 
cette  aimable  confiance?  S'il  ressemble  à  la  colombe, 
son  plumage  est  emprunté,  car  ses  sentiments  sont  ceux 
de  l'odieux  corbeau.  Le  prenez-vous  pour  un  agneau? 
c'est  qu'on  lui  aura  prêté  une  peau  qui  n'est  pas  la 
sienne,  car  ses  inclinations  sont  celles  des  loups  dévo- 
rants. Quel  est  celui  qui,  pour  tromper,  ne  sait  pas 
revêtir  une  forme  traîtresse?  Prenez-y  garde,  seigneur; 
il  y  va  de  notre  sûreté  à  tous  si  l'on  ne  coupe  court  aux 
projets  de  cet  homme  artificieux. 

(Entre  Somerset.) 

SOMERSET. — Santé  à  mon  gracieux  souverain  ! 

LE  ROI. — Vous  êtes  le  bienvenu,  lord  Somerset.  Quelles 
nouvelles  de  France  ? 

SOMERSET. — Que  toutcs  vospossessionsdans  ce  royaume 
vous  sont  entièrement  enlevées  :  tout  est  perdu. 

LE  ROI. — Tristes  nouvelles,  lord  Somerset;  mais  que  la 
volonté  de  Dieu  soit  faite. 

YORK,  à  part. — Tristes  nouvelles  pour  moi,  car  j'espé- 
rais la  France  aussi  fermement  que  j'espère  la  fertile 


ACTE   III,    SCÈNE    1.  377 

Angleterre.  Ainsi  la  fleur  de  mes  espérances  périt  dans 
son  bouton,  et  les  chenilles  en  dévorent  les  feuilles. 
Mais  avant  peu  je  remédierai  à  tout  cela,  ou  je  vendrai 
mon  titre  pour  un  glorieux  tombeau. 

(Entre  Glocester.) 

GLOCESTER. — Toutes  sortes  de  bonheur  à  mon  seigneur 
et  roi;  pardon,  mon  souverain,  d'avoir  tant  tardé. 

suFFOLK. — Non,  Glocester,  apprends  que  tu  es  venu 
encore  trop  tôt  pour  un  déloyal  tel  que  toi.  Je  t'arrête 
ici  pour  haute  trahison. 

GLOCESTER. — Comme  tu  voudras,  Suffolk,  tu  ne  me 
verras  point  rougir  ni  changer  de  contenance  à  cet  arrêt. 
Un  cœur  irréprochable  n'est  pas  facile  à  intimider.  La 
source  la  plus  pure  n'est  pas  si  exempte  de  limon  que  je 
suis  innocent  de  trahison  envers  mon  souverain.  Qui 
peut  m'accuser?  de  quoi  suis-je  coupable? 

YORK. — On  croit,  milord,  que  vous  vous  êtes  laissé 
payer  par  la  France,  et  que  durant  votre  protectorat  vous 
avez  retenu  la  solde  des  troupes,  ce  qui  fait  que  Sa  Ma- 
jesté a  perdu  la  France. 

GLOCESTER. — On  ne  fait  que  le  croire?  Qui  sont  ceux 
qui  le  croient?  je  n'ai  jamais  dérobé  aux  soldats  leur 
paye  ;  je  n'ai  jamais  reçu  le  moindre  argent  de  la  France. 
Que  Dieu  me  protège,  comme  j'ai  veillé  la  nuit,  oui,  une 
nuit  après  l'autre,  occupé  de  faire  le  bien  de  l'Angleterre. 
Puisse  l'obole  ,  dont  j'ai  jamais  fait  tort  au  roi ,  la  pièce 
de  monnaie  que  j'ai  détournée  à  mon  profit,  être  pro- 
duite contre  moi  au  jour  de  mon  jugement  1  bien  plus, 
pour  ne  pas  taxer  les  communes,  j'ai  déboursé  sur  mon 
propre  bien,  pour  payer  les  garnisons,  plus  d'une  somme 
dont  je  n'ai  jamais  demandé  restitution. 

LE  CARDINAL. — Cela  VOUS  cst  très-bon  à  dire,  milord. 

GLOCESTER. — Je  ne  dis  que  la  vérité  ,  Dieu  me  soit  en 
aide. 

YORK. — Durant  votre  protectorat,  vous  avez  inventé, 
pour  les  coupables,  des  supplices  cruels  et  inouïs  jus- 
qu'alors, et  vous  avez  déshonoré  l'Angleterre  par  votre 
tyrannie. 

GLOCESTER. — Eh  quoi  !  l'on  sait  bien  que  tant  que  j'ai 


378  HENRI  TT. 

été  protecteur,  l'indulgence  a  été  mon  seul  tort,  car  je 
me  laissais  attendrir  par  les  larmes  des  coupables.  Ua 
aveu  et  quelques  mots  d'humilité  suffisaient  pour  le 
rachat  de  leurs  fautes.  A  l'exception  du  meurtrier  san- 
guinaire, et  du  brigand  félon  qui  dépouillait  les  pauvres 
voyageurs,  jamais  je  n'ai  mesuré  la  punition  à  l'offense. 
Le  meurtre,  à  la  vérité,  ce  crime  sanglant,  je  l'ai  puni 
par  des  tourments  plus  cruels  que  la  félonie  ou  tout 
autre  crime. 

suFFOLK. — Milord,  il  est  bientôt  fait  de  répondre  à  ces 
accusations  ;  mais  vous  avez  à  votre  charge  des  crimes 
d'une  plus  haute  importance  et  dont  il  ne  sera  pas  si 
facile  de  vous  disculper.  Je  vous  arrête  au  nom  de  Sa 
Majesté,  et  je  vous  remets  entre  les  mains  de  milord 
cardinal,  pour  vous  tenir  en  sa  garde  jusqu'au  jour  de 
votre  procès. 

LE  ROI.— Milord  de  Glocester,  j'ai,  quanta  moi,  l'espé- 
rance que  vous  vous  laverez  de  tout  soupçon  :  ma  con- 
science me  dit  que  vous  êtes  innocent. 

GLOCESTER. — Ah!  mon  gracieux  seigneur,  ces  jours 
sont  des  jours  de  danger  !  la  vertu  est  étouffée  par  la 
criminelle  ambition,  la  charité  chassée  de  cette  cour  par 
la  main  de  la  rancune.  L'odieuse  subornation  est  en 
possession  du  pouvoir,  et  l'équité  est  exilée  de  la  terre 
où  règne  Votre  Majesté.  Je  sais  que  l'objet  de  leur  com- 
plot est  d'avoir  ma  vie;  et  si  ma  mort  pouvait  ramener 
le  bonheur  dans  cette  île,  et  devenir  le  terme  de  leur 
tyrannie,  je  la  recevrais  en  toute  satisfaction.  Mais  ma 
mort  n'est  que  le  prologue  de  la  pièce  ;  et  mille  autres 
qui  sont  bien  loin  de  soupçonner  le  péril,  no  cloront  pas 
encore  la  sanglante  tragédie  qu'ils  méditent.  Les  yeu:? 
rouges  et  étincelants  de  Beaufort  racontent  le  fiel  de  son 
cœur;  et  le  front  chargé  de  nuages  de  Snffolk  présaga 
les  tempêtes  de  sa  haine.  Buckingham  ,  par  l'âpi  été  de 
ses  discours  se  soulage  du  poids  de  l'envie  dont  son  sein 
est  surchargé;  et  le  sombre  York, qui  voudrait  atteindre 
la  lune,  et  dont  j'ai  retenu  le  bras  présomptueux,  dirige 
contre  ma  vie  de  fausses  accusations;  et  vous,  ma  souve- 
raine dame,  ainsi  que  les  autres,  vous  avez,  sans  que  je 


ACTE   III,    SCÈNE   I.  379 

vous  en  aie  donné  sujet,  appelé  les  disgrâces  sur  ma 
tête,  et  employé  tout  ce  que  vous  avez  de  moyens  pour 
exciter  contre  moi  linimitié  de  mon  cher  seigneur.  Que 
dis-je  !  vous  avez  tous  tenu  conseil  ensemble  ;  j'ai  su  vos 
secrètes  assemblées,  et  tout  a  été  convenu  pour  vous 
délivrer  de  mon  innocente  vie.  Je  ne  manquerai  point 
de  faux  témoins  qui  déposeront  contre  moi ,  ni  de  tra- 
hisons accumulées  pour  grossir  la  liste  de  mes  crimes, 
et  l'ancien  proverbe  sera  j  astifié  :  On  a  bientôt  trouvé  un 
bâton  pour  battre  un  chien. 

LE  CARDINAL. — Seigueur,  ses  invectives  sont  intoléra- 
bles. Si  ceux  qui  veillent  pour  garantir  vos  jours  du  poi- 
gnard caché  de  la  trahison  et  de  la  rage  des  traîtres 
sont  ainsi  en  butte  aux  personnalités,  aux  reproches  et 
à  l'injure,  et  que  toute  liberté  de  parole  soit  ainsi  accor- 
dée au  coupable,  cela  refroidira  leur  zèle  pour  Votre 
Grâce. 

suFFOLK. — N'a-t-il  pas  insulté  notre  souveraine  dame 
par  des  paroles  ignominieuses ,  bien  que  savamment 
tournées,  comme  si  elle  eût  suborné  des  gens  pour  por- 
ter contre  lui,  avec  serment,  de  faux  témoignages  et 
causer  ainsi  sa  ruine  ? 

MARGUERITE. — Je  puis  permettre  les  reproches  à  celui 
qui  perd. 

GLOGESTER. — Yous  parlez  beaucoup  plus  juste  que 
vous  n'en  aviez  l'intention.  Je  perds  en  effet,  et  mal- 
ieur  à  ceux  qui  gagnent,  car  ils  ont  été  envers  moi 
des  joueurs  infidèles,  et  qui  perd  ainsi  a  bien  le  droit 
de  parler. 

BucKiNGHAM. — Il  détouxuera  le  sens  de  nos  paroles,  et 
.1  nous  tiendra  ici  tout  le  jour.  Lord  cardinal,  il  est  votre 
prisonnier. 

LE  CARDINAL,  à  sa  suUe. — Vous,  emmenez  le  duc,  et 
gardez-le  avec  soin. 

GLOCESTER.  —  Ainsi,  le  roi  Henri  rejette  sa  béquille 
avant  que  ses  jambes  soient  assez  fermes  pour  soutenir 
son  corps.  Ainsi  est  chassé  à  grands  coups  le  berger 
qui  veillait  à  tes  côtés,  tandis  qu'autour  de  loi  hurlent 
déjà  les  loups,  qui  te  dévorent  le  premier.  Ah  !  que  ne 


380  IIENKI    YI. 

peuvent  mes  craintes  être  vaines!  Plût  à  Dieu!  car, 
mon  bon  roi  Henri,  je  crains  ta  chute. 

(Des  gens  de  la  suite  emmènent  Glocester.) 

LE  ROI. — Milords,  agissez  selon  que  dans  votre  sagesse 
vous  le  jugerez  le  plus  convenable  ;  faites  ou  défaites 
comme  si  nous  étions  présent. 

MARGUERITE  — Quoi,  Votre  Majesté  veut-elle  quitter  le 
parlement  ? 

LE  ROI. — Oui,  Marguerite,  mon  cœur  est  inondé  d'une 
douleur  dont  les  flots  commencent  à  couler  dans  mes 
yeux.  Mon  corps  est  tout  entouré  de  misère  ;  car 
quel  homme  plus  misérable  que  celui  qui  a  perdu  le 
contentement?  Ah!  mon  oncle  Humphroy,  je  vois  sur 
ton.  visage  tous  les  traits  de  la  fidélité,  de  l'honneur,  de 
la  loyauté  ;  et  l'heure  est  encore  à  venir,  bon  Humphroy, 
où  j'aie  jamais  éprouvé  de  toi  une  perfidie,  où  j'aie  rien 
eu  à  craindre  de  ta  foi.  Quelle  étoile  conli-aire  à  ta  for- 
tune, lui  jetant  un  regard  d'envie,  a  donc  pu  engager 
ces  nobles  lords  et  Marguerite,  mon  épouse,  à  s'armer 
ainsi  contre  ta  vieinofTensive?  Tu  ne  leur  as  jamais  fait 
aucun  tort,  tu  n'as  fait  tort  à  personne.  Comme  le  bou- 
cher emmène  le  jeune  veau,  lie  le  malheureux,  et  le  bat 
s'il  s'écarte  du  chemin  qui  le  conduit  à  la  sanglante 
maison  du  meurtre,  de  même,  et  sans  remords,  ils  t'ont 
amené  en  ce  lieu;  et  moi,  comme  la  mère  qui  court  cà 
et  là  en  mugissant,  et  regardant  le  chemin  par  où  lui  a 
été  emmenée  son  innocente  progéniture  ,  et  ne  pouvant 
rien  pour  lui,  que  gémir  sur  la  perte  de  son  enfant  chéri, 
je  déplore  le  sort  du  bon  Glocester,  avec  d'amères  et 
d'inutiles  larmes.  Mes  yeux  obscurcis  de  pleurs  suivent 
sa  trace  et  ne  peuvent  le  secourir,  tant  sont  puissants 
ses  ennemis  conjurés  !  Je  pleur(Mai  ses  malheurs,  et  en- 
tre chaque  gémissement  je  répéterai  :  Qui  que  ce  soHqm 
puisse  être  un  traître,  ce  n'est  pas  Glocester. 

(Il  sort.) 

MARGUERITE. — Miloixls,  VOUS  qui  êtes  libres  de  scru- 
pules, songez  que  la  chaleur  des  rayons  du  soleil  fond 
la  neige  la  plus  glacée.  Henri,  mon  seigneur,  est  froid 
dans  les  grandes  affaires.  Trop  plein  d'uue  puérile  pitié, 


ACTE    m,    SCKNE    I.  o81 

Tapparente  vertu  de  Glocester  le  trompe ,  comme  la 
plainte  du  crocodile  attire  dans  le  piope  de  sa  fausse 
iouleurle  voyageur  compatissant,  ou  comme  le  serpent 
qui,  sur  un  sentier  fleuri,  et  paré  des  brillantes  couleurs 
de  sa  peau,  blesse  l'enfant  à  qui  sa  beauté  l'avait  fail 
juger  excellent  en  toutes  choses.  Croyez-moi,  milords,  si 
personne  ici  n'.jtait  plus  sag(^  que  moi,  et  cependant  je 
ne  crois  pas  mon  jugement  mauvais,  ce  Glocester  serait 
bientôt  délivré  des  soins  du  monde,  pour  nous  délivrer 
de  la  peur  qu'il  nous  fait. 

LE  CARDINAL.— Il  cst  d'uue  sage  politique  de  le  l'aire 
périr  :  mais  nous  manquons  de  couleurs  pour  sa  mort  ; 
il  convient  qu'il  soit  jugé  dans  la  forme  régulière  des 
lois. 

suFFOLK. — C'est  lace  qui,  dans  mon  opinion,  serait 
contre  la  politique.  Le  roi  travaillera  sans  relâche  à  lui 
sauver  la  vie.  Le  peuple  peut  aussi  très-bien  se  soulever 
pour  le  défendre.  Et  cependant  nous  n'avons,  pour  prou- 
ver qu'il  a  mérité  la  mort,  rien  autre  chose  que  le  pré- 
texte banal  du  soupçon. 

YOUK. — En  sorte  que,  par  celte  raison,  vous  ne  voulez 
pas  qu'il  meure? 

SUFFOLK.— Ah!  York,  nul  homme  vivant  ne  le  désire 
autant  que  moi. 

YORK.— C'est  York  qui  a  le  plus  grand  intérêt  à  sa 
mort.  Mais  parlez,  milord  cardinal,  et  vous,  milord 
SutTulk,  dites  ce  que  vous  pensez,  et  parlez  dans  toute  la 
sincérité  de  vos  âmes.  Ne  vaudrait-il  pas  autant  charger 
un  aigle  à  jeun  de  garder  les  poulets  conlre  un  vaul(jur 
aflamô,  que  de  faire  du  duc  Humphroy  le  protecteur  du 
roi? 

MARGUERITE. — Lcs  pauvrcs  poulets  seraient  bien  sûrs 
de  leur  mort. 

SUFFOLK. — Il  est  bien  vrai,  madame.  Pourrait-on,  sans 
folie,  établir  le  renard  pour  gardien  de  la  bergerie,  et, 
tout  accusé  qu'il  est  de  donner  la  mort  en  trahison,  at- 
tendre sottement  à  le  déclarer  coupable,  sous  le  pré- 
texte qu'il  n'a  point  encore  exécuté  son  crime?  Non, 
qu'il  rueure.  parce  que  c'est  un  renard,  connu  par  sa 


382  HENRI   VI. 

nature  pour  ennemi  des  troupeaux ,  et  avant  que  sa 
gueule  soit  rougio  de  sang  :  nous  avons  prouvé,  par  de 
fortes  raisons,  qu'Huinphroy  agirait  ainsi  à  l'égard  de 
notre  souverain.  N'allons  donc  point  perdre  le  temps  en 
subtils  débats  sur  le  genre  de  sa  mort;  par  embûche, 
piège  ou  surprise,  éveillé  ou  endormi,  peu  importe, 
pourvu  qu'il  meure.  La  fraude  est  permise  quand  elle 
prévient  celui  qui  le  premier  a  médité  la  fraude. 

MARGUERITE.  —  Trois  fois  uoble  Sulîblk,  c'est  parler 
avec  courage. 

suFFOLK. — Il  n'y  a  point  de  courage  si  l'action  ne  suit 
les  paroles  ;  car  souvent  on  dit  ce  qu'on  n'a  pas  l'inten- 
tion d'exéculer  :  mais  en  ceci  mon  cœur  s'accorde  avec 
ma  langue.  Considérant  que  l'acte  est  méritoire,  et  va  à 
défendre  mon  roi  de  son  ennemi,  vous  n'avez  qu'à  dire 
un  mot,  et  je  lui  servirai  de  prêtre. 

LE  CARDINAL. — Mais  je  voudrais  qu'il  mourût,  milord 
de  SufTolk,  un  peu  plus  tôt  que  vous  ne  pouvez  avoir 
reçu  les  ordres  ;  l'action  bien  examinée,  prononcez  que 
vous  en  êtes  d'accord;  et  je  me  charge  de  l'exécution, 
tant  je  chéris  le  salut  de  mon  souverain  ! 

SUFFOLK. — Voilà  ma  main,  l'action  est  légitime. 

MARGUERITE. — J"en  dis  autant. 

YORK. — Et  moi  aussi;  et  maintenant  que  nous  l'avons 
prononcé  tous  trois, il  importe  peu  qui  attaque  notre  arrêt. 

(Entre  un  messager.) 

LE  MESSAGER. — Nobles  pairs,  je  suis  venu  d'Irlande  en 
grande  diligence  pour  vous  informer  que  les  peuples  se 
sont  révoltés,  et  ont  passé  les  Anglais  au  fil  de  l'épée. 
Envoyez  un  prompt  secours,  milords,  et  hâtez-vous  d'ar- 
rêter leur  furie  avant  que  le  mal  devienne  incurable, 
car,  tandis  qu'il  est  dans  sa  nouveauté,  on  peut  espérer 
d'y  porter  remède. 

LE  CARDINAL. — C'est  Une  brèche  qui  demande  qu'on  la 
répare  prompiement.  Quel  conseil  donnez-vous  dans  cet 
urgent  péril  ? 

YORK. — Que  Somerset  y  soit  envoyé  comme  régent.  Il 
est  à  propos  d'employer  vm  heureux  administrateur;  il 
a  eu  tant  de  succès  en  France  ! 


ACTE   III,    SCÈNE   I.  383 

SOMERSET. — Si  York,  avec  sa  politique  tortueuse,  avait 
été  régent  à  ma  place,  il  n'eût  jamais  tenu  en  France 
aussi  longtemps. 

YORK.  —  Non  pas,  certes,  pour  la  perdre  tout  entière 
comme  tu  Tas  fait.  J'aurais  plutôt  perdu  la  vie  à  propos 
que  de  rapporter  dans  ma  patrie  ce  fardeau  de  déshon- 
neur, en  m'arrêtant  si  longtemps  jusqu'à  ce  que  tout 
fût  perdu.  Montre-moi  sur  ta  peau  la  marque  d'une 
blessure.  Une  chair  si  bien  conservée  remporte  rare- 
ment la  victoire. 

MARGUEPxiTE. — Eh  quoi  !  cette  étincelle  va  devenir  un 
incendie  violent,  si  on  s'accorde  à  l'exciter  et  à  l'entre- 
tenir. York,  cher  Somerset,  contenez-vous. — Si  on  t'eût 
chargé  de  la  régence,  ta  fortune,  York,  eût  peut-être  été 
pire  encore  que  la  sienne. 

YORK. — Quoi?  pire  que  rien?  Mais  que  la  honte  les  en- 
gloutisse ! 

SOMERSET. — Et  toi  avcc,  qui  nous  désires  la  honte. 

LE  CARDINAL. — Milord  York,  éprouvez  votre  fortune  : 
les  sauvages  Kernes  d'Irlande  sont  en  armes,  et  trem- 
pent la  terre  avec  le  sang  des  Anglais.  Voulez-vous  con- 
duire en  Irlande  une  troupe  d'hommes  d'élite  choisis 
séparément  sur  chaque  comté,  et  essayer  votre  bonheur 
contre  les  Irlandais? 

YORK. — Je  le  veux  bien,  milord,  si  c'est  le  bon  plaisir 
de  Sa  Majesté. 

suFFOLK. — Notre  autorité  dirige  son  consentement.  Ce 
que  nous  établissons,  il  le  confirme  toujours.  Allez  donc, 
noble  York,  et  chargez-vous  de  cette  tâche. 

YORK.  —Je  l'accepte.  Ayez  soin  de  me  fournir  des  sol- 
dats, milord,  tandis  que  je  mettrai  ordre  à  mes  affaires 
particulières. 

SUFFOLK. — C'est  un  soin  dont  je  me  charge,  lord  York. 
Revenons  à  présent  au  perfide  duc  Humphroy. 

LE  CARDINAL. — N'en  parlons  plus.  Je  ferai  ses  affaires 
de  telle  sorte,  que  dorénavant  nous  n'aurons  plus  à 
nous  en  inquiéter  :  ainsi,  brisons  là.  Le  jour  baisse; 
lord  Sufiblk,  vous  et  moi,  nous  avons  quelque  chose  à 
régler  ensemble  sur  cet  événement. 


384  HENRI   VI. 

YORK. — Milord  de  Suffolk,  dans  quinze  jours  j'attendrai 
mes  soldats  à  Bristol;  c'est  là  que  je  les  embarquerai 
pour  l'Irlande. 

SUFFOLK.— J'aurai  soin  que  tout  soit  bien  préparé,  mi- 
iOrd  d'York. 

(Tous  sortent  excepté  York.) 

YORK. — A  présent,  York, ou  jamais,  donne  à  tes  timides 
pensées  la  trempe  de  l'acier  ,  et  change  enfin  tes  doutes 
en  résolutions.  Sois  ce  que  tu  espères  être,  ou  cède  à  la 
mort  ce  que  tu  es,  et  qui  ne  mérite  pas  d'être  conservé. 
Laisse  la  pâle  crainte  à  l'homme  né  dans  la  bassesse  ; 
elle  ne  doit  point  trouver  asile  dans  un  cœur  de  race 
royale.  Pressées  comme  les  gouttes  d'une  ondée  de  prin- 
temps, les  pensées  succèdent  dans  mon  âme  aux  pensées, 
et  pas  une  qui  ne  tende  au  pouvoir.  Mon  cerveau  plus 
actif  que  l'araignée  laborieuse,  ourdit  de  pénibles  trames 
pour  envelopper  mes  ennemis.  — A  merveille,  nobles,  à 
merveille,  c'est  un  trait  de  votre  haute  prudence  de 
m'envoyer  avec  un  corps  de  soldats.  Je  crains  bien  que 
vous  ne  fassiez  que  réchauffer  le  serpent  affamé  qui, 
ranimé  dans  votre  sein,  vous  percera  le  cœur.  Il  me 
manquait  des  hommes  et  vous  allez  me  les  donner.  Je 
vous  en  sais  bon  gré,  mais  soyez  sûrs  que  vous  placez 
des  épées  tranchantes  dans  les  mains  d'uu  furieux.  Tan- 
dis qu'en  Irlande  j'entretiendrai  des  forces  redoutables, 
je  veux  susciter  en  Angleterre  quelque  noire  tempête, 
dont  le  souffle  envoie  dix  mille  âmes  au  ciel  ou  en  enfer; 
et  cet  ouragan  terrible  ne  s'apaisera  que  lorsque,  placé 
sur  ma  tête,  le  cercle  d'or ,  semblable  aux  rayons  per- 
çants du  soleil,  calmera  la  violence  de  ce  tourbillon 
furieux.  J'ai  déjà  séduit,  pour  me  servir  d'instrument^ 
un  habitant  de  Kent,  le  fougueux  Jean  Cade  d'Ashford; 
il  doit,  sous  le  nom  de  Jean  Mortimer,  exciter  un  soulè- 
vement aussi  étendu  qu'il  lui  sera  possible.  J'ai  vu  en 
Irlande  cet  indomptable  Cade  combattre  seul  une  troupe 
de  Kernes  ,  et  se  défendre  si  longtem[)S  que  ses  cuisses 
hérissées  de  traits  offraient  presque  l'aspect  d'un  porc- 
épic  redressant  ses  dards,  et  lorsque  enfin  il  eut  été  se- 
couru ,  je  le  vis  sauter  en  se  relevant  sur  ses  pieds 


ACTE   III,    SCÈNE   II.  58o 

comme  un  danseur  moresque ,  et  secouant  les  dards 
sanglants  comme  celui-ci  agite  ses  sonnettes.  Souvent, 
sous  l'apparence  d'un  rusé  Kerne  aux  cheveux  ébouriffés 
il  s'est  introduit  parmi  les  ennemis,  et  sans  être  décou- 
vert il  est  revenu  vers  moi  me  rendre  compte  de  leurs 
perfides  projets.  Ce  démon  sera  mon  substitut  dans  ces 
lieux  ;  car  dans  son  port,  dans  ses  traits,  dans  le  son  de 
sa  voix,  il  ressemble  en  tout  à  Jean  Mortimer  qui  n'est 
plus.  Par  là  je  sonderai  les  dispositions  du  peuple,  et  je 
connaîtrai  s'il  est  disposé  en  faveur  de  la  maison  et  des 
prétentions  d'York.  Supposons  qu'il  soit  pris,  martyrisé, 
mis  à  la  torture  :  parmi  les  tourments  qu'on  lui  peut 
infliger  je  n'en  connais  pas  un  qui  soit  capable  de  lui 
arracher  l'aveu  que  c'est  à  mon  instigation  qu'il  a  pris 
les  armes.  Supposons  qu'il  prospère,  comme  cela  est 
vraisemblable,  j'arriverai  d'Irlande  à  la  tête  de  mes 
troupes  et  recueillerai  la  moisson  qu'aura  semée  ce 
coquin  ;  car  Humphroy  mort,  comme  il  va  l'être,  et 
Henri  mis  de  côté,  le  reste  est  à  moi. 

(Il  aort.) 


SCENE   II 

A  Bury. — Un  appartement  dans  le  palais. 

Entrent  précipitamment  quelques  ASSASSINS. 

PREMIER  ASSASSIN. — Cours  vers  milord  de  Suffolk  :  ap- 
prends-lui que  nous  venons  d'expédier  le  duc  comme  il 
l'a  commandé. 

SECOND  ASSASSIN. —  Ah!  quB  cela  fût  encore  à  faire! 
Qu'avons-nous  fait?  — As-tu  jamais  entendu  un  homme 
si  pénitent? 

(Entre  Suffolk.) 

PREMIER  ASSASSIN. — Voici  milord. 
SUFFOLK. — Eh  bien,  vous  autres,  avez-vous  expédié 
notre  aifaire  ? 
PREMIER  ASSASSIN. — Oui,  mou  bou  seigueur. 
SUFFOLK. — Voila  une  bonne  parole  ;  allez  chez  moi,  je 
1.  VII.  25 


386  HENRI   Vî. 

récompenserai  ce  périlleux  service.  Le  roi  et  tous  les 
pairs  sont  sur  mes  pas;  disparaissez.  Avez-vons  remis  le 
lit  en  ordre,  et  tout  disposé  suivant  les  instructions  que 
je  vous  avais  données? 

PREMIER  ASSASSIN. — Oui,  mou  bou  seigueur. 

SUFFOLK. — Allez,  partez. 

(Les  assassins  sortent.) 
(Entrent  le  roi  Henri,  la  reine  Marguerite,  le  cardinal, 
Somerset,  lords  et  autres  personnages.) 

LE  ROI. — Allez,  avertissez  le  duc  de  Glocester  de  com- 
paraître sur-le-champ  en  noire  présence  :  dites  à  Sa 
Grâce  que  j'ai  résolu  d'examiner  aujourd'hui  s'il  est  cou 
pable,  comme  on  le  publie. 

SUFFOLK. — Je  vais  le  chercher,  mon  noble  seigneur. 

(Suffolk  sort.) 

LE  ROI. — Milords,  prenez  vos  places,  et,  je  vous  en  prie, 
ne  procédez  point  avec  rigueur  contre  mon  oncle  Glo- 
cester, à  moins  que  des  témoins  sincères,  et  d'une  bonne 
réputation,  ne  l'aient  convaincu  de  pratiques  coupables. 

MARGUERITE. — A  Dieu  ne  plaise  que  la  haine  puisse 
réussir  à  faire  condamner  un  noble  qui  ne  serait  pas 
coupable!  Je  prie  le  Ciel  que  Glocester  parvienne  à  se 
laver  de  tout  soupçon. 

LE  ROI. — Je  te  remercie,  Marguerite  ;  ces  paroles  me 
donuentunegrandesatisfaction.(7î(?)ii7'e5(///b//c.)  Ou  est-ce, 
SufTolk?  D'où  vient  cette  pâleur?  Pourquoi  trembles-tu 
ainsi  ?. . .  Où  est  notre  oncle?  Que  lui  est-il  arrivé,  Suffolk  ? 

SUFFOLK.  —Mort  dans  son  lit,  seigneur  !  Glocester  est 
mort  ! 

MARGUERITE. — Dieu  nous  en  préserve  ! 

LE  CARDINAL.— Un  sccret  jugement  de  Dieu  !  J'ai  rêvé 
cette  nuit  que  le  duc  était  muet  et  ne  pouvait  prononcer 
une  parole. 

(Le  roi  s'f^vanouit.) 

MARGUERITE. — Qu'arrivc-t-il  à  mou  seigneur? — Au  se- 
cours, milords  ! — Le  roi  est  mort  ! 

SOMERSET. — Relevez-le  ;  tordez-lui  le  nez. 

MARGUERITE. — Courez,  allez...  Au  secours  I  au  secours I 
Ohl  Henri,  ouvre  les  yeux! 

SUFFOLK. — Il  se  ranime,  madame  ;  calmez-vous. 


ACTE    TII,    SCÈNE   II.  387 

LE  ROI. — 0  Dieu  du  ciel  !... 

MARGUERITE. — Comment  se  trouve  mon  gracieux  sei' 
gneur  ? 

suFFOLK. — Prenez  courage,  mon  souverain;  gracieux 
Henri,  prenez  courage. 

LE  ROI. — Quoi!  c'est  milord  de  SufFolk  qui  me  conseille 
de  prendre  courage  ,  lui  qui  vient  de  me  faire  entendre 
un  chant  de  corbeau  dont  les  sons  funèbres  ont  arrêté 
en  moi  les  forces  vitales;  croit-il  que  la  voix  joyeuse 
d'un  roitelet  qui,  au  fond  d'un  sein  perfide,  viendra  me 
crier  courage,  pourra  chasser  le  souvenir  du  son  que  j'ai 
d'abord  entendu?  —  Ne  cache  point  ton  venin  sous  des 
paroles  emmiellées.  —  Ne  porte  pas  tes  mains  sur  moi  ; 
éloigne-toi,  te  dis-je  :  leur  toucher  m'épouvante  comme 
le  dard  du  serpent.  Sinistre  messager,  ôte-toi  de  ma  vue; 
sous  tes  prunelles  s'assied  la  tyrannie  sanguinaire,  ef- 
fi-ayant  le  monde  de  sa  hideuse  majesté.  Ne  porte  point 
tes  regards  sur  moi  ;  tes  regards  assassinent...  Mais  non, 
ne  t' éloigne  pas  ;  viens,  basihc,  et  tue  de  tes  regards 
l'innocent  qui  te  contemple,  car  dans  les  ombres  de  la 
mort  je  trouverai  la  joie;  et  vivre,  c'est  pour  moi  une 
double  mort,  puisque  Glocester  ne  vit  plus. 

MARGUERITE. — Pourquoi  maltraiter  ainsi  milord  Suf- 
folk?  Quoique  le  duc  fût  son  ennemi,  il  déplore  chré- 
tiennement sa  mort  :  et  moi-même,  quelque  inimitié 
qu'il  m'ait  montrée,  si  d'humides  larmes,  des  gémisse- 
ments qtii  déchirent  le  cœur,  et  si  les  soupirs  qui  con- 
sument le  sang  pouvaient  le  rappeler  à  la  vie,  je  serais 
aveuglée  par  mes  pleurs,  malade  à  force  de  gémissements; 
mon  sang,  dévoré  par  les  soupirs,  laisserait  mes  joues 
pâles  comme  la  primevère,  et  tout  cela  poiu-  rendre  la 
vie  au  noble  duc.  Kt  que  sais-je  de  l'opinion  que  va 
prendre  de  moi  le  monde?  On  a  ajjpris  qu'il  y  avait 
entre  nous  peu  d'amitié.  On  pourra  soupçonner  que  c'est 
moi  qui  me  suis  débarrassée  du  duc  .*  ainsi  la  calomnie 
flétrira  mon  nom,  et  les  cours  des  princes  seront  rem- 
plies de  mon  déshonneur.  Voilà  ce  qui  me  revient  de  sa 
mort  :  malheureuse  que  }e  ?uis!  être  reine  et  se  voir 
couronnée  d'infamie  ! 


388  HENKI   VI. 

LE  ROI. — Ah!  malheur  à  moi  d'avoh'  perdu  Glocester! 
Pauvre  infortuné  ! 

MARGUERITE. — Malheur  à  moi,  bien  plus  à  plaindre  que 
lui!  Quoi!  tu  te  détournes  et  caches  ton  visage!  Je  ne 
suis  point  dégoûtante  de  lèpre,  regarde-moi.  Quoi  !  es-tu 
donc  devenu  sourd  comme  le  serpent  '  ?  Deviens  donc 
venimeux  comme  lui ,  et  tue  ta  reine  abandonnée.  Tout 
ton  bonheur  est-il  donc  renfermé  dans  la  tombe  de  Glo- 
cester? S'il  en  est  ainsi,  Marguerite  ne  lit  jamais  ta  joie. 
Elève  une  statue  au  duc,  adore-le,  et  fais  de  mon  image 
l'enseigne  d'un  cabaret.  Est-ce  donc  pour  cela  que  j'ai 
failli  périr  sur  la  mer,  deux  fois  repoussée,  par  les  vents 
contraires,  des  rivages  de  l'Angleterre  sur  ma  terre  na- 
tale ?  Que  signifiait  ce  présage,  si  ce  n'est  un  avertisse- 
ment des  vents  bienveillants,  qui  semblaient  me  dire  : 
Ne  va  point  chercher  un  nid  de  scorpions,  ne  pose  point 
ton  pied  sur  ce  rivage  ennemi.  Et  moi,  que  faisais-je 
alors  que  maudire  les  vents  propices,    et  celui  qui  les 
avait  déchaînés  de  leurs  antres  d'airain?  Je  les  conjurais 
de  souffler  vers  les  bords  chéris  de  l'Angleterre,  ou  de 
jeter  la  quille  de  notre  bâtiment  sur  quelque  rocher 
épouvantable.  Cependant  Éole  ne  voulut  point  devenir 
meurtrier;  il  te  laissa  cet  odieux  emploi.  La  mer  bondis- 
sant avec  ménagement  refusa  de  m'engloutir,  sachant 
que,  sur  le  rivage,  ta  dureté  devait  me  noyer  dans  des 
larmes  aussi  amères  que  ses  eaux.  Les  rochers  aigus 
s'enfoncèrent  dans  les  sables  affaissés,  et  ne  voulurent 
point  me  briser  sur  leurs  flancs  raboteux,  afin  que  ton 
cœur  de  pierre,  plus  insensible  qu'eux,  fît  dans  ton  pa- 
lais périr  Marguerite.  Tandis  que  l'orage  nous  repous- 
sait de  tes  bords,  d'aussi  loin  que  je  pus  apercevoir  tes 
promontoires  blanchâtres,  je  demeurai  sur  le  tillac  au 
milieu  de  la  tempête  :  et  lorsqu'un  ciel  ténébreux  vint 
dérober  à  mes  yeux  avides  la  vue  de  ton  pays ,  j'ôtai  de 
mon  cou  un  joyau  précieux  (c'était  un  cœur  enchâssé 
dans  le  diamant),  et  je  le  jetai  du  côté  de  la  terre.  La  mer 


*  Le  serpent  qui  se  bouche  les  oreilles  pour  ne  pas  entendre 
1a  Toix  de  l'enchanteur. 


ACTE   III,    SCÈNE   If.  389 

le  reçut,  et  je  formai  le  vœu  que  ton  sein  pût  de  même 
recevoir  mon  cœur.  C'est  alors  que,  perdant  de  vue  la 
belle  Angleterre,  j'aurais  voulu  que  mes  yeux  pussent  me 
quitter  avec  mon  cœur  ;  c'est  alors  que  je  les  traitai  de 
verres  troubles  et  aveugles,  pour  n'avoir  pas  su  me 
conserver  la  vue  des  rives  désirées  d'Albion.  Combien 
de  fois  ai-je  excité  Suffolk,  l'agent  de  ta  coupable  incon- 
stance, à  venir,  assis  près  de  moi ,  m'encbanter  de  ses 
récits,  comme  Ascagne  égara  Tâme  de  Didon  en  lui 
racontant  les  actions  de  son  père,  à  partir  de  l'incendie 
de  Troie?  N'ai-je  pas  été  séduite  comme  elle?  N'es-tu 
pas  perfide  comme  lui?  Hélas!  je  succombe.  Meurs, 
Marguerite,  car  Henri  déplore  que  tu  vives  si  longtemps. 

(Bruit  derrière  le  théâtre.  Entrent  Salisbury  et  Warwick 
Le  peuple  se  presse  à  la  porte.) 

WARWICK. — Puissant  souverain,  un  bruit  se  répand 
que  le  bon  duc  Humphroy  a  été  assassiné  en  trahison, 
par  l'ordre  de  Suffolk  et  du  cardinal  Beaufort.  Le  peuple, 
semblable  à  un  essaim  irrité  qui  a  perdu  son  cbef,  se 
répand  de  côté  et  d'autre,  sans  s'inquiéter  où  tombe 
l'aiguillon.  J'ai  obtenu  qu'ils  suspendissent  la  fureur  de 
leur  révolte,  jusqu'à  ce  qu'ils  fussent  instruits  des  cir- 
constances de  sa  mort. 

LE  ROI. — Que  le  duc  est  mort,  bon  Warwick,  il  n'est 
que  trop  vrai  ;  mais  comment  il  est  mort,  Dieu  le  sait, 
et  non  pas  Henri.  Entrez  dans  sa  chambre,  voyez  son 
corps  inanimé,  et  faites  alors  vos  conjectures  sur  sa  mort 
soudaine. 

WARWICK. — Oui,  je  vais  y  entrer,  seigneur.  Salisbury, 
demeure  jusqu'à  mon  retour  près  de  cette  multitude 
emportée. 

(Warwick  entre  dans  une  chambre  intérieure,  et  Salisbury 
se  retire.) 

LE  ROI. — 0  toi  qui  juges  toutes  choses,  arrête  mes  pen- 
sées, mes  pensées  qui  s'évertuent  à  convaincre  mon  âme 
que  la  violence  a  terminé  la  vie  de  Glocester.  Si  mon 
soupçon  est  injuste,  pardonne-moi,  grand  Dieu  !  car  le 
jugement  n'appartient  qu'à  toi  seul.  —  Mon  désir  serait 
d'aller,  par  vingt  mille  baisers,  réchauffer  ses  lèvres 


390 


HENRI   VI. 


pâlies,  verser  sur  son  visage  un  océan  de  larmes  amères, 
dire  ma  tendresse  à  ce  corps  muet  et  sourd,  presser  de 
ma  main  sa  main  insensible.  Mais  de  quoi  lui  serviraient 
ces  misérables  honneurs?  et ,  en  tournant  mes  yeux  sur 
sa  froide  et  terrestre  dépouille,  que  ferais-je  qu'augmen- 
ter ma  douleur? 

(On  ouvre  les  deux  battants  d'une  porte  conduisant  à  une 
chambre  intérieure,  où  l'on  voit  Glocester  mort  dans 
son  lit.  Warwick  et  plusieurs  autres  l'entourent.) 

WARWiCK. — Approchez,  gracieux  souverain  ;  jetez  les 
yeux  sur  ce  corps. 

LE  ROI.— C'est  donc  pour  y  contempler  à  quelle  pro- 
fondeur on  a  creusé  ma  tombe  ;  car  avec  son  âme  se 
sont  envolées  toutes  mes  joies  en  ce  monde  ;  en  le  re- 
gardant, je  vois  dans  sa  mort  le  destin  de  ma  vie. 

w^ARWiCK. — Aussi  certainement  que  mon  âme  espère 
vivre  avec  ce  roi  redoutable  qui,  pour  nous  racheter  de 
la  malédiction  de  son  père  irrité,  a  pris  sur  lui  notre 
état,  aussi  certainement  je  crois  que  la  violence  a  ter- 
miné les  jours  de  ce  duc  trois  fois  renommé. 

suFFOLK. — C'est  là  un  serment  terrible,  prononcé  d'un 
ton  bien  solennel  !  Et  quelle  preuve  donne  lord  Warwick 
de  ce  qu'il  atteste  ? 

v^''ARWiCK,  au  roi. — Observez  comme  son  sang  est  arrêté 
sur  son  visage.  J'ai  vu  plus  d'une  fois  un  corps  que  venait 
d'abandonner  la  vie,  mais  je  l'ai  vu  de  couleur  terreuse, 
amaigri,  pâle,  vide  de  son  sang,  tout  entier  descendu 
vers  le  cœur  qui,  dans  les  assauts  que  lui  livre  la  mort, 
attire  le  sang  pour  s'en  aider  contre  son  ennemie.  Il  s'y 
glace  au  même  instant  que  le  cœur,  et  ne  retourne  ja- 
mais animer  et  embellir  la  face  des  morts.  Mais  voyez  ; 
son  visage  est  noir,  gonflé  de  sang,  le  globe  de  Tœil  bien 
plus  saillant  que  pendant  sa  vie ,  ses  yeux  ouverts  et 
hagards  comme  ceux  d" un  homme  étranglé  ;  ses  cheveux 
dressés,  ses  narines  dilatées  par  de  violents  efforts,  ses 
mains  ouvertes  et  écartées,  comme  celles  d'un  homme 
qui  a  cherché  à  saisir,  qui  a  défendu  sa  vie,  et  a  été 
vaincu  par  la  force.  Voyez  sur  ses  draps  l'empreinte  de 
su  cliovelurc,  et  sa  barbe,  ordinairement  si  bien  rangée, 


ACTE  III,    SCENE   II.  39i 

inégale  et  en  désordre,  comme  le  blé  renversé  par  la 
tempête.  Il  est  impossible,  seigneur,  que  Glocester  n'ait 
pas  été  étouffé  à  cette  place  :  le  moindre  de  ces  signes 
fournirait  à  lui  seul  une  probabilité. 

suFFOLK. — Qnoï,  Warwick  !  Eh  !  qui  donc  aurait  assas- 
siné le  duc?  Beaafort  et  moi  l'avions  sous  notre  protec- 
tion-, et  ni  Tun  ni  l'autre,  j'espère,  milords,  nous  ne 
sommes  des  assassins. 

WARWICK. — "Mais  tous  deux  vous  étiez  les  ennemis 
jurés  du  duc  Humphroy,  et  tous  deux,  en  effet,  vous 
aviez  le  bon  duc  à  votre  garde.  Il  y  avait  lieu  de  juger 
que  votre  dessein  n'était  pas  de  le  traiter  en  ami,  et  il 
est  bien  manifeste  qu'il  a  trouvé  un  ennemi. 

MARGUERITE. — Aiusi ,  VOUS  paraissez  soupçonner  ces 
deux  nobles  seigneurs  d'être  coupables  de  la  mort  préci- 
pitée d'Humphroy  ? 

WARWICK. — Qui  peut  trouver  la  génisse  sans  vie  et 
saignant  encore,  et  voir  auprès  d'elle  le  boucher,  la 
hache  à  la  main ,  et  ne  pas  soupçonner  que  c'est  lui  qui 
a  porté  le  coup  mortel  ?  Qui  peut  trouver  la  perdrix  dans 
le  nid  du  vautour,  et  ne  pas  imaginer  comment  est 
mort  l'oiseau ,  quoique  sur  le  bec  du  vautour  qui  s'en- 
vole ne  paraisse  aucune  trace  de  sang?  Ce  tragique 
spectacle  fait  naître  des  soupçons  tout  pareils. 

MARGUERITE. — Êtes-vous  le  bouclier,  Suffolk?  où  est 
votre  couteau?  Beaufort  est-il  désigné  pour  le  vautour? 
où  sont  ses  serres? 

suFFOLK. — Je  n'ai  point  de  couteau  pour  poignarder 
un  homme  endormi;  mais  voici  une  épée  vengeresse 
qui,  rouillée  par  le  repos,  va  s'éclaircir  dans  ce  cœur 
rempli  de  fiel ,  qui  veut  me  marquer  ignominieusement 
des  signes  sanglants  du  meurtre.  Dis,  si  tu  l'oses,  or- 
gueilleux lord  du  comté  de  Warwick,  que  j'ai  eu  une 
coupable  part  à  la  mort  du  duc  Humphroy. 

WARWICK. — One  n'osera  pas  Warwick,  si  le  perfide 
Suffolk  ose  le  défier? 

MARGUERITE.— Il  cmindrait ,  quand  Suffolk  l'en  défie- 
rait vingt  fois,  de  contenir  son  caractère  outrageant, 
d'imposer  silence  à  son  arrogante  censure. 


392  HENRI   VI. 

WARWiCK. — Madame,  tenez-vous  en  repos,  j'ose  vous 
le  demander  avec  respect,  car  chaque  mot  que  vous 
prononcez  en  sa  faveur  est  un  afTront  fait  à  votre  royale 
dignité. 

suFFOLK. — Lord  stupide  et  brutal,  ignoble  dans  ta 
conduite,  si  jamais  femme  outragea  son  époux  à  cet 
excès,  il  est  sûr  que  ta  mère  admit  dans  son  lit  désho- 
noré quelque  paysan  farouche  et  mal-appris,  et  qu'elle 
enta  sur  une  noble  tige  un  vil  sauvageon  dont  tu  es  le 
fruit,  et  non  celui  de  la  noble  race  des  Nevil. 

WARWICK. — Si  le  crime  de  ton  meurtre  ne  te  servait 
de  boucher,  si  je  consentais  à  frustrer  le  bourreau  de  ses 
profits  ,  et  à  t  affranchir  ainsi  de  dix  mille  opprobres,  et 
si  la  présence  de  mon  roi  ne  contenait  ma  colère,  je 
voudrais,  traître  et  lâche  meurtrier,  te  faire  demander 
pardon  à  genoux,  pour  la  parole  qui  vient  de  t'échapper, 
et  te  contraindre  à  confesser  que  c'est  de  ta  mère  que  tu 
voulais  parler,  et  que  c'est  toi  qui  es  né  dans  l'adultère  ; 
et,  après  avoir  reçu  de  toi  cet  hommage  de  ta  peur,  je 
te  donnerais  ton  salaire,  et  j'enverrais  ton  âme  aux  en- 
fers, pernicieux  vampire  des  hommes  endormis. 

SUFFOLK. — Tu  seras  éveillé  quand  je  verserai  le  tien, 
si  tu  as  le  courage  de  me  suivre  hors  de  cette  assemblée. 

WARWICK. — Sortons  tout  à  l'heure,  ou  je  t'en  vais  ar- 
racher. Quoique  tu  en  sois  indigne,  je  veux  bien  me 
mesurer  avec  toi,  et  rendre  ainsi  un  hommage  funèbre 
aux  mânes  du  duc  Humphroy. 

(Warwick  et  Suffolk  sortent.) 

LE  ROI. — Quelle  cuirasse  plus  impénétrable  qu'un  cœur 
irréprochable  !  il  porte  une  triple  armure,  l'homme  dont 
la  querelle  est  juste  :  mais,  fût-il  enfermé  dans  l'acier, 
celui  dont  la  conscience  est  souillée  par  l'injustice  reste 
nu  et  sans  défense  I 

(Bruit  derrière  le  théâtre.) 

MARGUERITE.— Quel  bruit  est-ce  Ira? 

(Rentrent  Suffolk  et  Warwick  l'épée  nue.) 

LE  ROI. — Que  vois-je,  lords?  quoi!  vos  épées  mena- 
çantes hors  du  fourreau,  en  noire  présence  !  osez- vous 


ACTE  III,    SCÈNE    II.  393 

VOUS  permettre  une  telle  audace?  Eh  quoi!  quelle  cla- 
meur tumultueuse  s'élève  près  d'ici? 

suFFOLK. — Le  traître  Warwick  et  les  hommes  de  Burv. 
puissant  souverain,  se  sont  tous  réunis  contre  moi. 
(Bruit  tumultueux  derrière  le  théâtre.) 
(Rentre  Salisbury.) 

SALiSBURY,  parlant  à  la  foule  derrière  le  théâtre. — Écar- 
tez-vous, mes  amis  ;  le  roi  connaîtra  vos  sentiments. 
Redoutable  seigneur,  les  communes  vous  déclarent  par 
ma  voix  que,  si  le  traître  Suffolk  n'est  pas  sur-le-champ 
mis  à  mort,  ou  banni  du  territoire  de  la  belle  Angleterre, 
on  viendra  Tarracher  de  force  de  votre  palais,  et  on  lui 
fera  souffrir  les  tourments  d'une  mort  lente  et  cruelle. 
Le  peuple  dit  que  c'est  par  lui  qu'a  péri  le  bon  duc  Hum- 
phroy,  qu'il  y  a  tout  à  craindre  de  lui  pour  la  vie  de 
Votre  Majesté  ;  et  qu'un  pur  mouvement  d'attachement 
et  de  zèle,  exempt  de  toute  espèce  d'intention  de  révolte, 
telle  que  serait  la  pensée  de  contredire  votre  royale  vo- 
lonté ,  a  seul  excité  la  hardiesse  avec  laquelle  vos  sujets 
demandent  son  bannissement.  Ils  sont,  disent-ils,  pleins 
de  sollicitude  pour  votre  royale  personne  ;  si  Votre  Ma- 
jesté voulait  se  livrer  au  sommeil,  et  eût  défendu  sous 
peine  de  disgrâce,  ou  même  de  la  mort,  que  l'on  osât 
troubler  votre  repos,  et  que,  cependant,  on  vît  un  ser- 
pent, avec  sa  langue  à  double  dard,  se  glisser  en  silence 
vers  Votre  Majesté,  malgré  cet  édit  rigoureux  il  serait 
nécessaire  que  l'on  vous  réveillât,  de  peur  que,  si  on 
vous  laissait  à  ce  dangereux  assoupissement,  l'animal 
meurtrier  ne  le  changeât  en  un  sommeil  éternel.  Tel  est 
le  motif,  seigneur,  qui  porte  vos  peuples  à  vous  crier, 
bien  que  vous  l'ayez  défendu,  qu'avec  ou  sans  votre 
consentement,  ils  veulent  vous  garder  d'un  serpent  aussi 
dangereux  que  le  traître  Suffolk,  dont  le  dard  fatal  et 
empoisonné  a  déjà,  disent-ils,  lâchement  ôté  la  vie  à 
votre  cher  et  digne  oncle  qui  valait  vingt  fois  mieux  que 
lui. 

LE  PEUPLE,  derrière  le  théâtre.— Vue  réponse  du  roi, 
milord  de  Salisbury. 
SUFFOLK.— On  conçoit  que  le  peuple,  canaille  inso- 


394  HENRI  VI. 

lente  et  grossière,  eût  pu  adresser  un  pareil  message 
à  son  souverain  :  mais  vous,  milord,  vous  vous  êtes 
chargé  avec  joie  de  le  porter,  pour  montrer  l'élégance 
de  votre  talent  d'orateur.  Cependant  tout  l'honneur 
qu'y  aura  gagné  Salisbury,  c'est  d'avoir  été  auprès 
du  roi  le  lord  ambassadeur  d'une  compagnie  de  chau- 
dronniers. 

LE  PEUPLE,  derrière  le  théâtre.— Une  réponse  du  roi,  ou 
nous  allons  forcer  l'entrée. 

LE  ROI. — Retournez,  Salisbury;  dites-leur  à  tous,  de 
ma  part,  que  je  leur  sais  gré  de  leur  tendre  sollicitude, 
et  que,  n'en  eussé-je  pas  été  pressé  par  eux,  j"avais  des- 
sehi  de  faire  ce  qu'ils  demandent;  car  j'ai  dans  l'esprit 
la  continuelle  et  ferme  pensée  que  l'État  est  menacé  de 
quelque  malheur  par  le  fait  de  Suffolk.  C'est  pourquoi 
je  jure,  par  la  majesté  suprême  dont  je  suis  le  très-indi- 
gne représentant,  que  dans  trois  jours  SufFolk  aura, 
sous  peine  de  mort,  cessé  de  souiller  de  son  haleine  l'air 
de  ce  pays. 

MARGUERITE. — 0  Henri  !  laissez-moi  vous  toucher  en 
faveur  du  noble  Suffolk. 

LE  ROI. — Reine  sans  noblesse,  quand  tu  l'appelles  le 
noble  Suffolk,  pas  un  mot  de  plus,  je  te  le  dis  ;  en  me 
parlant  pour  lui  tu  ne  feras  qu'ajouter  à  ma  colère. 
N'eussé-je  fait  que  le  dire,  j'aurais  voulu  tenir  ma  pa- 
role; mais,  quand  je  l'ai  juré,  mon  arrêt  est  irrévocable. 
(A  Suffolk.)  Si,  passé  le  terme  de  trois  jours,  on  te  trouve 
sur  aucune  terre  de  ma  domination,  le  monde  entier  ne 
rachètera  pas  ta  vie.  Viens,  Warwick,  viens,  bon  War- 
wick,  suis-moi  ;  j'ai  des  choses  importantes  à  te  commu- 
niquer. 

(Sortent  le  roi  Henri,  Warwick,  loids,  etc.) 

MARGUERITE. — Puisscut  la  fatalité  et  la  douleur  vous 
suivre  en  tous  lieux!  Que  la  désolation  du  cœur  et  l'in- 
consolable affliction  soient  les  compagnes  et  la  société 
de  vos  loisirs  !  QLi'avec  vous  deux  le  diable  fasse  le  troi- 
sième, et  qu'une  triple  vengeance  s'attache  à  vos  pas! 

SUFFOLK. — Cesse,  aimable  reine,  ces  imprécations,  et 
laisse  ton  cher  Suffolk  te  dire  un  douloureux  adieu. 


ACTE   III,    SCÈNE   II.  395 

MARGUKRiTE.— Honte  à  toi,  lâche  femmelette  !  malheu- 
reux au  cœur  faible,  n'as-tu  donc  pas  le  courage  de  mau- 
dire tes  ennemis? 

suFFOLK. — La  peste  les  étoulTe  ! — Et  pourquoi  les  mau- 
dirais-je?  Si,  comme  le  gémissement  de  la  mandragore, 
les  malédictions  avaient  le  pouvoir  de  tuer,  je  voudrais 
inventer  des  paroles  aussi  poignantes,  aussi  maudites, 
aussi  acerbes,  aussi  horribles  à  entendre,  et  les  faire 
sortir  énergiquement  de  ma  bouche  à  travers  mes  dents 
serrées,  avec  autant  de  signes  d'une  haine  mortelle 
qu'en  peut  manifester  dans  son  antre  détestable  le  vi- 
sage décharné  de  l'Envie.  Ma  langue  s'embarrasserait 
dans  la  rapidité  de  mes  paroles,  mes  yeux  étincelleraient 
comme  le  caillou  sous  l'acier,  mes  cheveux  se  dresse- 
raient sur  leurs  racines,  comme  ceux  d'un  frénétique , 
oui,  chacun  de  mes  muscles  semblerait  exécrer  et  mau- 
dire; et  même  dans  ce  mom.ent  je  sens  que  mon  cœur 
surchargé  se  briserait  si  je  ne  les  maudissais.  Poison, 
sois  leur  breuvage  ;  fiel,  pis  que  le  Sel  leur  plus  doux 
aliment;  que  leur  plus  gracieux  ombrage  soit  un  bo- 
cage  de  cyprès,  que  pour  leur  plus  charmant  aspect 
ils  n'aperçoivent  que  des  basilics  meurtriers ,  que  ce 
qu'ils  touchent  de  plus  doux  leur  soit  aussi  âpre  que  la 
dent  du  lézard,  qu'ils  aient  pour  toute  musique  des  sons 
effrayants  comme  ie  sifUement  des  serpents,  et  que  les 
lugubres  cris  du  hibou,  précurseur  de  la  mort,  viennent 
compléter  le  concert  !  puissent  toutes  les  noires  terreurs 
de  Tenfer,  siège  de  ténèbres.... 

MARGUERITE. — Arrête,  cher  SufTolk,  tu  ne  fais  que  te 
tourmenter  toi-même;  et  c'est  contre  toi  seul  que  ces 
terribles  malédictions  tournent  toute  leur  force,  comme 
une  arme  trop  chargée,  ou  le  rayon  du  soleil  répercuté 
par  une  glace, 

SUFFOLK.— C'est  vous  qui  m'avez  demandé  ces  impré- 
cations, et  c'est  vous  qui  voulez  les  arrêter  !  Par  celte 
terre  dont  je  suis  banni,  je  pourrais  maintenant  passer 
à  maudire  toute  une  nuit  d'hiver,  dussé-je  la  passer  nu, 
sur  le  sommet  d'une  montagne,  où  l'âpreté  du  froid 
n'aurait  jamais  laissé  croître  un  seul  brin  d'herbe  ;  et  ce 


a9H 


HENRI   Vï. 


ne  serait  pour  moi  qu'uneminute  écoulée  dans  les  plaisirs. 

MARGUERITE. — Oh!  je  t'en  conjure,  cesse.  Donne-moi 
ta  main,  que  je  l'arrose  de  mes  douloureuses  larmes  ; 
ne  laisse  jamais  la  pluie  du  ciel  la  mouiller  et  en  effacer 
ce  monument  de  ma  douleur.  {Elle  lui  baise  la  main.) 
Oh!  je  voudrais  que  ce  baiser  pût  s'imprimer  sur  ta 
main,  comme  un  cachet  qui  te  rappelât  ces  lèvres  d'où 
s'exhalent  pour  toi  mille  soupirs.  Allons,  va-t'en  pour 
que  je  connaisse  tout  mon  malheur  ;  tant  que  tu  es  là 
près  de  moi,  je  ne  fais  que  me  le  représenter,  comme  on 
peut  penser  au  besoin  au  milieu  des  excès  d'un  repas, 
— J'obtiendrai  ton  rappel,  ou,  sois-en  bien  assuré,  je 
m'exposerai  à  être  bannie  moi-même.  Je  le  suis  bannie, 
puisque  je  le  suis  de  toi  ;  va,  ne  me  parle  pas,  va-t'en 
tout  de  suite.  Oh!  ne  t'en  va  pas  encore!...,  ainsi  deux 
amis  condamnés  à  la  mort  se  pressent  et  s'embrassent, 
et  se  disent  mille  fois  adieu,  ayant  bien  j)lus  de  peine  à 
se  séparer  qu'à  mourir....  Et  cependant  adieu  enfin,  et 
avec  toi,  adieu  la  vie  ! 

SUFFOLK. — Ainsi  le  pauvre  SufFolk  souffre  dix  exils,  un 
par  le  roi,  et  par  toi  trois  fois  un  triple  exil.  Ce  n'est 
point  mon  pays  que  je  regrette.  Si  lu  en  sortais  avec 
moi  !  Un  désert  serait  assez  peuplé  pour  Suffolk,  s'il  y 
jouissait  du  charme  céleste  de  ta  présence  ;  car  où  tu 
es,  là  est  mon  univers,  accompagné  de  tous  les  plaisirs 
qui  le  remplissent,  et  où  tu  n'es  pas,  il  n'y  a  rien  que 
désolation.  Je  n'en  puis  plus;  vis,  pour  vivre  heureuse  : 
moi,  pour  ne  sentir  qu'une  seule  joie,  c'est  que  tu  vives. 

(Entre  Vaux.) 

MARGUERITE. — Où  court  Vaux  avec  tant  de  précipita- 
tion? Quelles  nouvelles,  je  t'en  prie? 

VAUX.— Annoncer  au  roi,  madame,  que  le  cardinal 
Beaufort  touche  à  l'heure  de  sa  mort  ;  il  a  été  tout  à  coup 
saisi  d'un  mal  effrayant  qui  le  fait  haleter,  rouler  les 
yeux,  et  aspirer  Tair  avec  avidité,  Ijlasphcmant  Dieu,  et 
maudissant  tous  les  hommes  de  la  terre.  Tantôt  il  parle 
comme  si  l'ombre  du  duc  Humphroy  était  à  ses  côtés  ; 
tantôt  il  appelle  le  roi,  puis  confie  tout  bas  à  son  oreiller, 
comme  s'il  parlait  au  roi,  les  secrets  de  son  âme  sur- 


ACTE   III,    SCÈNE   II.  397 

chargée  ;  et  dans  ce  moment  je  suis  envoyé  pour  informer 
Sa  Majesté  qu'il  l'appelle  à  grands  cris. 

MARGUERITE. — Allez,  faitcs  votre  triste  message  au  roi. 
(Vaux  sort.)  Hélas!  qu'est-ce  que  ce  monde,  et  quelle 
nouvelle?  mais  quoi,  irai-je  donc  m'alïliger  d'une  misé- 
rable perte  à  déplorer  une  heure,  et  oublier  l'exil  de 
SufTolk,  trésor  de  mon  âme  !  Comment  se  fait-il,  Sufîolk, 
que  je  ne  pleure  pas  uniquement  sur  toi,  le  disputant 
aux  nuages  du  midi  par  l'abondance  de  mes  larmes  qui 
nourriraient  mon  chagrin  comme  les  leurs  nourrissent 
la  terre?  Mais  hâte-toi  de  partir;  le  roi,  tu  le  sais,  va 
venir  ;  et  s'il  te  trouve  avec  moi,  tu  es  mort. 

SUFFOLK.— Si  je  me  sépare  de  toi,  je  ne  puis  plus  vi- 
vre. Mourir  en  ta  présence,  serait-ce  autre  chose  que 
m'endormir  avec  joie  dans  tes  bras?  J'exhalerais  mon 
âme  dans  les  airs  aussi  doucement,  aussi  paisiblement 
que  l'enfant  au  berceau  qui  meurt  la  mamelle  de  sa 
mère  entre  les  lèvres.  Mais  mourant  loin  de  toi,  je 
mourrai  dans  les  accès  de  la  rage  ;  je  t'appellerai  à 
grands  cris  pour  clore  mes  yeux,  pour  fermer  ma  bou- 
che de  tes  lèvres,  et  retenir  mon  âme  prête  à  fuir,  ou  la 
recevoir  dans  ton  cœur  avec  mon  dernier  soupir,  et  la 
faire  vivre  ainsi  dans  un  doux  Elysée.  Mourir  près  de 
toi  n'est  qu'un  jeu  ;  mourir  loin  de  toi  serait  un  tour- 
ment pire  que  la  mort.  Oh!  laisse-moi  rester  ici,  arrive 
qui  pourra. 

MARGUERITE. — Ah  !  pars  :  la  séparation  est  un  doulou- 
reux corrosif,  mais  qu'il  faut  appliquer  à  une  blessure 
mortelle.  En  France,  cher  SuffoLk.!  Instruis-moi  de  ton 
sort,  et,  quelque  part  que  tu  t'arrêtes  sur  ce  vaste  globe, 
je  saurai  trouver  une  Iris  pour  t'y  découvrir. 

SUFFOLK. — Je  pars  ! 

MARGUERITE.— Et  emporte  mon  cœur  avec  toi. 

SUFFOLK. — Joyau  gardé  dans  la  plus  lugubre  cassette 
qui  ait  jamais  renfermé  une  chose  de  prix!  Nous  nous 
séparons  en  deux  comme  une  barque  brisée  sur  le  ro- 
cher ;  c'est  de  ce  côté  que  la  mort  va  m'engloutir. 

MARGUERITE. — Et  moi  de  ce  côté. 

(Ils  sortent  de  deux  côtés  différents.) 


398  HENRI    VI. 

SCÈNE  III 

Londres. — La  chambre  à  coucher  du  cardinal  Beaufort. 

Entrent  LE  ROI  HENRI,  SALISBURY,  WARWICK,  et 
phisieurs  autres.  LE  CARDINAL  est  dans  son  lit  entouré  de 
plusieurs  personnes. 

LE  ROI. — Comment  vous  portez-vous,  milord?  Parle, 
Beaufort,  à  ton  souverain. 

LE  CARDINAL. — Si  tu  es  la  mort,  je  te  donnerai,  des  tré- 
sors de  TAngleterre,  assez  pour  acheter  une  autre  île 
pareille,  afin  que  tu  me  laisses  vivre  et  cesser  de  souf- 
frir. 

LE  ROI. — Ah!  quel  signe  d'une  mauvaise  vie,  lorsque 
l'approche  de  la  mort  se  montre  si  terrible  ! 

WARWICK. — Beaufort,  c'est  ton  souverain  qui  te  parle. 

LE  CARDINAL. — Faites-moi  mon  procès  quand  vous  vou- 
drez.—N'est-il  pas  mort  dtms  son  lit?  Où  devait-il  mou- 
rir? Puis-jè  faire  vivre  les  hommes  bon  gré  mal  gré? — 
Oh!  ne  me  torturez  pas  davantage,  je  confesserai..-. 
Quoi,  encore  en  vie?  Montrez-moi  donc  où  il  est.  Je  don- 
nerai mille  livres  pour  le  voir....  Il  n'a  point  d'yeux,  la 
poussière  les  a  éteints.  Peignez  donc  ses  cheveux.  Voyez, 
voyez,  ils  sont  hérissés  et  droits  comme  des  rameaux 
englués,  pour  arrêter  les  ailes  de  mou  âme  !  Donnez- 
moi  quelque  chose  à  boire,  et  dites  à  l'apotliicaire  d'ap- 
porter le  violent  poison  que  je  lui  ai  acheté. 

LE  ROI. — 0  toi,  éternel  moteur  des  cieux,  jette  un  re- 
gard de  miséricorde  sur  ce  misérable  !  repousse  le  dé- 
mon actif  et  vigilant  qui  assiège  de  toutes  parts  cette 
âme  malheureuse,  et  délivre  son  sein  de  ce  noir  déses- 
poir! 

WARWICK. — Voyez,  comme  les  angoisses  de  la  mort  lui 
font  grincer  les  dents. 

SALISBURY. — Ne  le  troublons  point;  laissons-le  passer 
paisiblement. 

LE  ROI. — (Jue  la  paix  soit  à  son  âme,  si  c'est  la  volonté 


ACTE    III,    SCÈNE    III.  399 

de  Dieu!  Milord  cardinal,  si  tu  espères  en  la  félicité  du 
ciel,  lève  ta  main,  donne-nous  quelque  signe  d'espé- 
rance.... Il  meurt,  et  ne  fait  aucun  signe  ! — 0  Dieu,  par- 
donne-lui ! 

WARWiCK. — Une  mort  si  terrible  atteste  une  vie  mons- 
trueuse. 

LE  ROI. — Abstenez-vous  de  juger,  car  nous  sommes 
tous  pécheurs.  Fermez  ses  yeux,  tirez  les  rideaux  sur  son 
■:orps,  et  allons  tous  méditer. 


F]?i  DL'  T :::);;•;! ;::.!;•:  .v-'il;. 


ACTE   QUATRIÈME 


SCÈNE  I 

Le  bord  de  la  mer  près  de  Douvres. 

On  entend  sur  la  mer  des  coups  de  feu.  puis  on  voit  desren'Jre 
d'un  bâtiment  UN  CAPITAINE  de  navire.  UN  PILOTE, 
UN  CONTRE -MAITRE,  WALTER  WHITMORE,  et 
leurs  gens,  amenant  SUFFOLK,  et  d'autres  gentilshommes 
de  sa  suite ,  prisonniers . 

LE  CAPITAINE. — Enfin  le  jour  indiscret,  joyeux,  ouvert 
à  la  pitié,  est  rentré  dans  le  sein  profond  de  la  mer. 
Maintenant  les  loups  et  leurs  bruyants  hurlements 
éveillent  les  coursiers  qui  tirent  le  char  funeste  de  la 
nuit  mélancolique,  et  de  leurs  ailes  endormies,  lentes  et 
molles,  enveloppent  les  tombeaux  des  morts,  tandis  que 
de  leur  gueule  humide  s'exhalent,  dans  l'air  épaissi,  les 
ténèbres  contagieuses.  Amenez  donc  les  guerriers  que 
nous  venons  de  prendre  ;  tandis  que  notre  pinasse  va 
rester  à  l'ancre  dans  les  dunes,  ils  vont  ici,  sur  la  plage, 
traiter  de  leur  rançon,  où  ils  teindront  de  leur  sang  ce 
sable  décoloré.  Pilote,  je  te  cède  de  bon  cœur  ce  captif, 
et  toi,  contre-maître,  fais  ton  profit  de  son  compagnon. 
{Désignant  Suffolk.)  Withmore,  celui-ci  est  ton  partage. 

PREMIER  GENTILHOMME. — A  quoi  suis-je  taxé,  maître? 
fais-le-moi  savoir. 

LE  PILOTE. — A  mille  couronnes;  faute  de  quoi,  à  baa 

la  tête. 

LE  contre-maItre.— Et  vous,  vous  m'en  donnerez  au- 
tant, ou  la  vôtre  sautera. 

LE  capitaine. — Quoi!  pensez-vous  donc  que  deux  mille 


ACTE   IV,   SCÈNE  I.  401 

couronnes  ce  soit  payer  bien  cher  pour  des  gens  qui 
portent  le  nom  et  la  mine  de  gentilshommes  ?  Coupez- 
moi  la  gorge  à  ces  coquins-là  :  vous  mourrez  ;  de  si 
faibles  rançons  ne  compensent  point  la  perte  de  nos 
compagnons  tués  dans  le  combat. 

PREMIER  GENTILHOMME.— Je  VOUS  los  donnerai ,  mon- 
sieur, épargnez  ma  vie. 

SECOND  GENTILHOMME. — Et  moi  aussi  ;  et  je  vais  écrire 
sur-le-champ  pour  les  avoir. 

WHiTMORE,  à  Suffolk.  J'ai  perdu  un  œil  à  l'abordage  de 
cette  prise  ;  et  pour  ma  vengeance  tu  mourras,  toi  ;  il  en 
arriverait  autant  aux  autres,  si  je  faisais  ma  volonté. 

LE  CAPITAINE. — Ne  sois  pas  si  fou;  prends  une  rançon 
et  laisse-le  vivre. 

SUFFOLK. — Vois  ma  croix  de  Saint-George  ;  je  suis  gen- 
tilhomme ;  taxe  moi  au  prix  que  tu  voudras,  tu  seras 
payé. 

WHITMORE. — Je  suis  gentilhomme  aussi ,  mon  nom  est 
Walter  Whitmore...  Gomment!  qui  te  fait  tressailhr v 
Quoi  !  la  mort  te  fait  peur  ? 

suFFOLK. — C'est  ton  nom  qui  me  fait  peur  ;  il  renferme 
pour  moi  le  son  de  la  mort.  Un  habile  homme,  d'après 
des  calculs  sur  ma  naissance,  m'a  dit  que  je  périrais  par 
l'eau;  et  c'est  là  ce  que  signifie  ton  nom  ^  Cependant 
que  cela  ne  t'inspire  pas  des  idées  sanguinaires.  Ton 
nom  bien  prononcé  est  Gauthier. 

WHITMORE. — Que  ce  soit  Gauthier  ou  Walter,  peu 
m'importe  :  jamais  l'ignoble  déshonneur  n'a  terni  notre 
nom,  que  ce  fer  n'en  ait  aussitôt  effacé  la  tache.  Aussi, 
quand  je  me  résoudrai  à  vendre  la  vengeance  comme 
une  marchandise,  que  mon  épée  soit  brisée ,  mes  armes 
déchirées  et  effacées,  et  que  je  sois  proclamé  lâche  dans 
tout  l'univers. 

(Il  saisit  Suffolk.) 

1  C'est  là  ce  que  signifie  ton  nom.  Il  a  fallu  ajouter  ces  paroles, 
pour  rendre  la  chose  intelligible.  Walter  se  prononce  à  peu  près 
comme  Water  (eau),  ce  qui,  dans  l'anglais,  fait  comprendre  sur- 
le-champ  le  sujet  de  la  crainte  de  Suffolk,  et  ne  peut  se  remplacer 
en  français. 

T.  VII.  36 


402  HENRI   VI. 

suFFOLK. — Arrête ,  Whilmore ,  ton  prisonnier  est  un 
prince,  le  duc  de  Suffolk,  William  de  la  Pôle. 

WHiTxMORE. — Le  duc  de  Suffolk ,  caché  sous  des  haillons  ! 

SUFFOLK. — Oui  :  mais  ces  vêtements  ne  font  pas  partie 
du  duc,  Jupiter  s'est  quelquefois  travesti  :  pourquoi  n'en 
ferais-je  pas  autant? 

LE  CAPITAINE. — Mais  Jupitcr  n'a  jamais  été  tué,  et  toi, 
tu  vas  l'être. 

SUFFOLK. — Ignoble  et  vil  paysan,  le  sang  du  roi  Henri, 
le  noble  sang  de  Lancastre  ne  doit  point  être  versé  par 
un  vil  valet  comme  toi.  Ne  t'ai-je  pas  vu,  baisant  ta 
main,  me  tenir  l'étrier,  tête  nue,  et  soutenant  la  housse 
de  ma  mule,  heureux  d'obtenir  de  moi  un  signe  de  tête? 
Combien  de  fois  as-tu  attendu  pour  recevoir  mon  verre, 
t'es-tu  nourri  des  restes  de  mon  buffet,  t'es-tu  agenouillé 
près  de  la  table,  lorsque  je  m'y  asseyais  avec  la  reine 
Marguerite?  Souviens-t'en,  et  q^e  cela  te  fasse  un  peu 
baisser  le  ton,  et  que  cela  adoucisse  ton  orgueil  préma- 
turé. Combien  de  fois  ne  t'es-tu  pas  tenu  dans  mes  vesti- 
bules, pour  attendre  respectueusement  ma  sortie?  Cette 
main  a  écrit  en  ta  faveur  :  elle  pourra  donc  charmer  ta 
langue  téméraire. 

WHiTMor.E. — Parlez,  capitaine  :  poignarderai-je  ce 
rustre  abandonné? 

LE  CAPITAINE. — Laissc-moi  auparavant  poignarder  son 
cœur  de  mes  paroles,  comme  il  a  fait  le  mien. 

SUFFOLK. — Bas  esclave,  tes  paroles  sont  sans  vigueur 
comme  toi. 

LE  CAPITAINE.  — Emmcucz-le  d'ici,  et  tranchez-lui  la 
tête  sur  notre  chaloupe. 

SUFFOLK. — Sur  ta  vie,  tu  ne  l'oseras  pas. 

LE  CAPITAINE. — Si  fait,  Poole  *. 

SUFFOLK. — Poolo  ? 

LE  CAPiT.\iNE. — Polo,  sir  Polc ,  loi'd  Poole,  ruisseau 
boueu.x,  mare,  marais,  dont  le  limon  et  la  fange  trou- 
blent les  sources  pures  où  s'abreuve  l'Angleterre  ;  je  vais 

*  Le  capitaine  travestit  ici  le  nom  de  Pôle  en  poole  ou  pool, 
qui  signifie  eau  stagnante. 


ACTE   IV,    SCÈNE   I.  403 

combler  ta  Louche  toujours  ouverte  pour  dévorer  les 
trésors  de  l'État.^Tes  lèvres ,  qui  ont  baisé  celles  de  la 
reine,  balayeront  la  poussière.  Toi,  qu'on  vit  sourire  à 
la  mort  du  bon  duc  Humphroy,  tu  montreras  en  vain 
tes  dents  aux  vents  insensibles,  qui  te  répondront  avec 
mépris  par  leurs  silïlemerîts.  Sois  marié  aux  furies  de 
l'enfer,  pour  avoir  eu  l'audace  de  fiancer  un  puissant 
prince  à  la  fille  d'un  misérable  roi,  sans  sujets,  trésors, 
ni  diadème.  Tu  t'es  agrandi  par  une  politique  infernale, 
et,  comme  l'ambitieux  Sylla,  tu  t'es  gorgé  du  sang  tiré  à 
plaisir  du  cœur  de  ta  mère.  Par  toi  l'Anjou  et  le  Maine 
ont  été  vendus  aux  Français.  Par  ta  faute,  les  perfides 
Normands  révoltés  dédaignent  de  nous  rendre  hommage; 
la  Picardie  a  massacré  ses  gouverneurs,  surpris  nos 
forteresses,  et  renvoyé,  en  Angleterre,  les  débris  de  nos 
soldats  sanglants.  C'est  en  haine  de  toi  que  le  généreux 
Warwick  et  tous  les  Nevil,  dont  Tépée  redoutable  ne  fut 
jamais  tirée  en  vain,  courent  aux  armes  ;  et  que  la  mai- 
son d'York,  précipitée  du  trône  par  le  honteux  assassinat 
d'un  roi  innocent  et  les  envahissements  d'un  tyran  or- 
gueilleux ,  brûle  des  feux  de  la  vengeance.  Déjà  ses 
drapeaux  pleins  d'espoir  marchent  en  avant  sous  l'em- 
blème d  un  soleil  à  demi  voilé,  et  aspirent  à  briller  avec 
cette  devise  :  Invitis  mibibus.  Le  peuple  de  Kent  a  pris 
les  armes  ;  et,  pour  conclure  enfin,  la  honte  et  la  misère 
sont  entrées  dans  le  palais  de  notre  roi,  et  tous  ces  maux 
sont  ton  ouvrage.  Allons,  emmenez-le. 

suFFOLK. — Oh  !  que  ne  suis-je  un  dieu  pour  lancer  la 
foudre  sur  cette  misérable,  cette  abjecte  et  vile  canaille  ! 
Il  faut  bien  peu  de  chose  pour  enivrer  des  hommes  de 
rien.  Ce  malheureux,  parce  qu'il  commande  une  pinasse, 
menace  plus  haut  que  Bargulus,  le  puissant  pirate  de 
rillyrie.  Des  frelons  ne  sucent  point  le  sang  des  aigles; 
c'est  assez  pour  eux  de  piller  la  ruche  de  l'abeille.  Il  est 
impossible  que  je  meure  par  la  main  'd'un  vassal  aussi 
abject  que  toi.  Tes  discours  émeuvent  en  moi  la  rage  et 
non  pas  la  crainte.  La  reine  m'a  chargé  d'un  message 
pour  la  France.  Je  te  commande  de  me  transporter  sur 
ton  bord  de  l'autre  côté  du  canal. 


404  HENEÎ  Vh 

LE  CAPITAINE.— Wal ter... 

WHiTMORE. — Viens,  SulTolk,  je  vais  te  transporter  à  la 
mort. 

iiVFFOL.K.  —  Gelidus  tîmor  occupât  artiis  :  c'est  toi  que  je 
crains. 

WHITMORE. — Je  t'en  donnerai  sujet  avant  de  nous  sé- 
parer. Quoi!  étes-vous  dompté  à  présent  ?  ne  consentez- 
vous  pas  à  vous  humilier  ? 

PREMIER  GENTILHOMME.— Mon  gracicux  seigncuT,  inter- 
cédez pour  voire  vie  :  donnez-lui  de  bonnes  paroles. 

suFFOLK. — La  voix  souveraine  de  Suffolk  est  sévère  et 
inflexible.  Accoutumée  à  commander,  elle  ne  sait  point 
demander  grâce.  Loin  de  moi  la  faiblesse  d'honorer  ces 
brigands  d'une  humble  prière  !  Non;  que  ma  tête  s'a- 
baisse sur  le  billot  fatal,  plutôt  qu'on  voie  mes  genoux 
fléchir  devant  personne,  que  devant  le  Dieu  du  ciel,  ou 
devant  mon  roi  ;  qu'on  la  voie  plutôt  danser  en  cadence 
sur  un  pieu  sanglant,  que  se  découvrir  devant  cette 
ignoble  valetaille.  La  vraie  noblesse  est  exempte  de  peur. 
{A  Whitmorc.)  J'en  puis  souffrir  plus  que  vous  n'en  osez 
exécuter. 

LE  CAPiTAiNK. — Arrachez-le  d'ici,  et  qu'il  n'en  dise  pas 
davantage. 

SUFFOLK. — Allons,  soldats,  montrez-vous  aussi  cruels 
que  vous  pourrez,  afin  que  ma  mort  ne  soit  jamais  ou- 
bliée !  plus  d'un  grand  homme  fut  immolé  par  de  vils 
brigands.  Un  estafier  romain  et  un  misérable  bandit 
massacrèrent  l'éloquent  Cicéron  :  la  main  bâtarde  de 
Brulus  poignarda  Jutes  César;  de  sauvages  insulaires 
égorgèrent  le  grand  Pompée,  et  Suffolk  meurt  par  la 
main  des  pirates. 

(Sortent  Suffolk,  Withmore,  et  plusieurs  autres.) 

LE  CAPITAINE. — A  l'égard  de  ceux  dont  nous  avons  fixé 
la  rançon,  ma  volonté  est  que  l'un  d'eux  soit  relâché  sur 
sa  parole  :  ainsi  donc  venez  avec  nous  et  laissez-le  partir. 

(Tous  sortent  exceijté  le  premier  gentilhoniree.) 
(Rentre  Whitmors,  portant  le  corps  de  Suffolk.) 

WHITMORE, — Que  cette  tête  et  ce  corps  sans  vie  restent 


ACTE  IV,    SCÈNE   II.  405 

gisants  ici  {il  les  jette  sur  la  terre),  jusqu'à  ce  que  la  reine, 
sa  maîtresse,  lui  donne  la  sépulture. 

(Il  sort. 1 

PREMIER  GENTILHOMME.  —  0  barbare  et  sanglant  spec- 
tacle! je  veux  porter  son  corps  au  roi  ;  et  s'il  laisse  sa 
mort  impunie ,  ses  amis  la  vengeront.  La  reine  la  ven- 
gera, elle  à  qui  SutTolk  vivant  était  si  cher. 

(Il  sort  en  emportant  le  corps.) 


SCÈNE  II 

Une  autre  partie  du  comté  de  Kent. 
BEVIS,  laloureur;  JOHN  HOLLAND. 

BEVis. — Viens,  et  procure-toi  une  épée,  ne  fùt-elle  que 
de  latte.  Ils  sont  sur  pied  depuis  deux  jours. 

HOLLAND. — Ils  u'ou  out  que  plus  besoin  de  dormir  au- 
jourd'hui. 

DEVIS. — Je  te  dis  que  Jacques  Cade,  le  drapier,  se  pro- 
pose de  rhabiller  l'Etat,  de  le  retourner  et  de  le  mettre 
à  neuf. 

HOLLAND. — lien  a  bien  besoin,  car  on  voit  la  corde. 
Oui,  je  le  répète,  il  n'y  a  pas  eu  un  moment  de  bon 
temps  en  Angleterre,  depuis  que  les  nobles  ont  pris  le 
dessus. 

BEVis. — 0  malheureux  âge  !  on  ne  fait  aucun  cas  de  la 
vertu  dans  les  gens  de  métier. 

HOLLAND. — La  noblesse  croit  que  c'est  une  honte  que 
de  porter  un  tablier  de  cuir. 

BEVIS. — Bien  plus,  il  n'y  a  dans  le  conseil  du  roi  que 
de  mauvais  ouvriers. 

HOLLAND. —  C'est  la  vérité;  et  cependant  il  est  dit  : 
Travaille  dans  ta  vocation.  C'est  comme  qui  dirait  :  Que  le.s 
magistrats  soient  des  travailleurs,  et  dès  lors  nous  de- 
vrions être  magistrats. 

DEVIS. — Tu  as  touché  juste,  car  il  n'y  a  point  de  sign(/ 
plus  certain  d'un  bon  courage  qu'une  main  durcie. 


400 


HENRI  YI. 


HOLLAKD. — Oh  !  je  les  vois ,  je  les  vois  ;  je  reconnais  le 
fils  de  Best,  tanneur  de  Wingham. 

BEvis. — II  prendra  la  peau  de  nos  ennemis  pour  faire 
du  cuir  de  chien. 

HOLLAND. — Et  voilà  aussi  Dick,  le  houcher. 

BEvis. — Allons,  le  péché  sera  assommé  comme  unbœuf, 
et  l'iniquité  égorgée  comme  un  veau. 

HOLLAND. — Et  Smith,  le  tisserand, 

BEVIS. — Argo,  le  fil  de  leur  vie  lire  à  sa  fin. 

HOLLAND. — Allons,  vicus  :  mêlons-nous  avec  eux. 

(Tambour.     Entrent    Cade,   Dick  le  boucher,  Smith  le 
tisserand,  et  d'autres  en  grand  nombre.) 

CADE. — Nous,  Jean  Cade,  ainsi  appelé  du  nom  de  notre 
père  putatif. 

DICK. — Ou  plutôt  pour  avoir  volé  ime  caque  *  de  ha- 
rengs. 

CADE. — Et  parce  que  nos  ennemis  tomberont  devant 
nous  ^,  qui  sommes  inspirés  de  l'esprit  de  renversement 
contre  les  rois  et  les  princes.... — Commande  le  silence. 

DICK,— Silence! 

CADE, — Mon  père  était  un  Mortimer. 

DICK,  à  parL  — C'était  un  fort  honnête  homme,  un  fort 
hon  maçon. 

CADE. — Ma  mère,  une  Plantagenet.  ' 

DICK,  à  part. — Je  l'ai  bien  connue  :  elle  était  sage* 
femme. 

CADE. — Ma  femme  descendait  desLacy. 

DICK,  à  part. — En  effet,  elle  était  fille  d'un  porte-balle, 
«t  elle  a  vendu  force  lacets. 

SMITH,  à  part. — Mais  depuis  quelque  temps,  n'étant 
plus  en  état  de  voyager  chargée  de  sa  malle,  elle  est 
blanchisseuse  ici  dans  le  canton. 

CADE. — Je  suis  donc  sorti  d'une  honorable  maison. 

DICK,  à  part. — Oui,  sur  ma  foi.  Les  champs  sont  un 
honorable  domicile,  et  c'est  là  qu'il  est  né,  sous  une 
haie;  car  jamais  son  père  n'a  eu  d'autre  maison  que  la 
prison. 

'  En  vieil  anglais  cade  signifie  cague» 
*  De  cado. 


ACTE   IV,    SCÈNE   II.  407 

CADE. — Je  suis  vaillant. 

SMITH,  à  part. — Il  le  faut  bien  :  la  misère  est  brave. 

CADE. — Je  sais  soufî'rir  la  peine. 

DiCK,  à  pari. — Oh!  cela  n'est  pas  douteux;  car  je  l'ai 
vu  fouetter  pendant  trois  jours  de  marché  consécutifs. 

CADE. — Je  ne  crains  ni  le  fer  ni  le  feu. 

SMITH. — Une  doit  pas  craindre  le  fer,  car  son  habit  est 
à  l'épreuve  de  tout. 

DicK,  à  part. — Mais  il  me  semble  qu'il  devrait  craindre 
un  peu  le  feu,  après  avoir  eu  la  main  brûlée  pour  un 
vol  de  moutons. 

CADE. — Soyez  donc  braves,  car  votre  chef  est  brave  et 
fait  vœu  de  réformer  l'État.  Les  sept  pains  d'un  demi- 
penny  seront  vendus,  en  Angleterre,  pour  un  penny  ;  la 
mesure  de  trois  pots  en  contiendra  dix,  et  sous  mes  lois 
ce  sera  félonie  que  de  boire  de  la  petite  bière.  Tout  le 
royaume  sera  en  communes,  et  mon  palefroi  ira  paître 
l'herbe  de  Cheapside,  Et  lorsque  je  serai  roi....  (car  je 
serai  roi  !) 
TOUT  LE  PEUPLE. — Dieu  couservc  Votre  Majesté! 
CADE. — Je  vous  remercie,  bon  peuple.  Il  n'y  aura 
plus  d'argent  ;  tous  boiront  et  mangeront  à  mes  frais,  et 
je  les  habillerai  tous  d'un  même  uniforme,  afin  qu'ils 
puissent  être  unis  comme  des  frères  et  me  révérer 
comme  leur  souverain. 

DICK.— La  première  chose  à  faire,  c'est  d'aller  tuer 
tous  les  gens  de  loi. 

CADE. — Oui,  c'est  bien  mon  dessein.  N'est-ce  pas  une 
chose  déplorable  que  la  peau  d'un  innocent  agneau 
serve  à  faire  du  parchemin,  et  que  le  parchemin,  lors- 
qu'il aura  été  griffonné,  puisse  perdre  un  homme?  On 
dit  que  Tabeille  fait  mal  avec  son  aiguillon,  et  moi  je  dis 
que  c'est  la  cire  de  l'abeille.  Je  n'ai  usé  du  sceau  qu'une 
l'ois,  et  je  n'ai  jamais  été  mon  maître  depuis. —  Qu'y 
a-t-il?  Qui  vient  à  nous? 

(Entrent  quelques  hommes,  conduisant  le  clerc  de  Chatham.) 

SMITH.— C'est  le  clerc  de  Chatham  :  il  sait  écrire  et 
lire,  et  dresser  un  compte. 
CADE, — Chose  horrible  ! 


408  HENRI  VI. 

SMITH. — Nous  Tavons  pris  faisant  des  exemples  pour 
les  enfants. 

CADE. — C'est  un  infâme. 

SMITH. — Il  a  dans  sa  poche  un  livre  écrit  en  lettres 
rouges. 

CADE. — C'est  de  plus  un  sorcier. 

DicK. — Il  sait  encore  faire  des  contrats,  et  écrire  par 
abréviation. 

CADE. — J'en  suis  fâché  pour  lui.  C'est  un  homme  de 
bonne  façon,  sur  mon  honneur  :  et  si  je  ne  le  trouve 
pas  coupable,  il  ne  mourra  pas. — Approche  ici,  je  veux 
l'examiner.  Quel  est  ton  nom  ? 

LE  CLERC. — Emmanuel. 

DicK. — C'est  le  nom  que  les  nobles  ont  coutume  d'é- 
crire en  tête  de  leurs  lettres. — Vos  affaires  vont  mal. 

CADE. — Laisse-moi  lui  parler. — As-tu  coutume  d'écrire 
ton  nom?  Ou  as-tu  une  marque  pour  désigner  ta  signa- 
ture, comme  il  convient  à  un  honnête  homme  qui  y  va 
tout  bonnement? 

LE  CLERC.: — Monsieur,  j'ai  été,  Dieu  merci,  assez  bien 
élevé  pour  savoir  écrire  mon  nom. 

LE  PEUPLE. — Il  a  avoué.  Emmenez-le  :  c'est  un  scélé- 
rat, un  traître. 

CADE. — Emmenez-le,  dis-je,  et  qu'on  le  pende  avec  sa 
plume  et  son  cornet  au  cou. 

(Quelques-uns  des  assistants  sortent  emmenant  le  clerc.) 
(Entre  Michel.) 

MICHEL. — Où  est  notre  général? 

CADE. — Me  voici.  Que  me  veux-tu  si  particulièrement? 

MICHEL. — Fuyez,  fuyez,  fuyez!  Milord  StafTord  et  son 
frère  sont  ici  près  avec  les  troupes  du  roi. 

CADE. — Arrête,  misérable,  arrête,  ou  je  te  jette  à  bas. 
— Il  aura  affaire  à  aussi  bon  que  lui.  Ce  n'est  qu'un 
chevalier,  n'est-ce  pas? 

MICHEL. — Non. 

CADE. — Pour  être  son  égal,  je  vais  me  faire  chevalier  à 
l'instant.  Relève-toi,  sir  Jean  Morlimer.  A  présent,  mar- 
chons à  lui. 

(Entrent  sir  Ilumpliroy  Statl'ord  et  \^'illiam   son   frère, 
«vec  des  tambours  «l  des  soldats.) 


I 


ACTE   YI,    SCÈNE   II.  409 

STAFFORD. — Populace  rebelle,  l'écume  et  la  fange  du 
comté  de  Kent,  marqués  pour  la  potence,  jetez  vos  ar- 
mes, regagnez  vos  chaumières,  et  abandonnez  ce  drôle. 
Le  roi  sera  miséricordieux,  si  vous  abjurez  la  révolte. 

WILLIAM  STAFFORD. — Mais  11  Sera  furieux,  inexorable 
et  sanguinaire,  si  vous  y  persévérez  :  ainsi,  l'obéissance 
ou  la  mort. 

CADE. — Pour  ces  esclaves  vêtus  de  soie,  je  n'y  fais  pas 
attention.  C'est  à  vous  que  je  m'adresse,  bon  peuple, 
sur  qui  j'espère  régner  un  jour  ;  car  je  suis  l'héritier  lé- 
gitime de  la  couronne. 

STAFFORD. — Misérable  !  ton  père  était  un  maçon  ;  et 
toi-même,  qu'est-ce  que  tu  es,  un  tondeur  de  draps, 
n'est-ce  pas? 

CADE. — Et  Adam  était  un  jardinier. 

WILLIAM  STAFFORD. — Eh  bien,  quelle  conséquence? 

CADE. — Vraiment,  la  voici.  Edmond  Mortimer,  comte 
des  Marches,  épousa  la  fille  du  duc  de  Clarence.  Gela 
n'est-il  pas  vrai  ? 

STAFFORD. — Eh  bien,  après? 

CADE. — Elle  accoucha,  à  la  fois,  de  deux  enfants  mâles. 

WILLIAM  STAFFORD. — Cela  est  faux. 

CADE. — Oui,  c'est  là  la  question  ;  mais  je  dis,  moi,  que 
cela  est  vrai.  Le  premier  né  des  deux  ayant  été  mis  en 
aourrice,  fut  enlevé  par  une  mendiante  ;  et  ignorant  sa 
naissance  et  son  parentage,  se  fit  maçon  quand  il  fut  en 
âge.  Je  suis  son  fils.  Niez-le,  si  vous  pouvez. 

DicK. — Oui,  c'est  encore  vrai;  en  conséquence,  il  sera 
roi. 

SMITH. — Oui,  monsieur,  il  a  fait  une  cheminée  chez 
mon  père,  et  les  briques  en  sont  encore  sur  pied  pour 
rendre  témoignage  ;  ainsi,  n'allez  pas  dire  le  contraire. 

STAFFORD. — Ajouterez- VOUS  donc  foi  aux  paroles  de  ce 
vil  coquin  qui  parle  de  ce  qu'il  ne  sait  pas? 

LE  PKrPLE. — Oui,  nous  le  croyons  ;  allez-vous-en  donc. 

WILLIAM  STAFFORD. — Jack  Cade,  c'est  le  duc  d'York  qui 
vous  fait  la  leçon. 

CADE,  à  part. — Il  ment,  car  c'est  moi  qui  l'ai  inventée. 
(Haul.)  Va,  mon  cher,  dis  au  roi  de  ma  part,  que  pour 


410 


HENRI    VI. 


Tamoar  de  son  père,  Henri  V,  au  temps  de  qui  les  en- 
fants jouaient  au  petit  palet  avec  des  écus  de  France,  je 
consens  à  le  laisser  régner,  à  condition  que  je  serai  son 
protecteur. 

UN  CHEF  DU  PEUPLE.— Et  de  plus,  que  nous  voulons 
avoir  la  tête  du  lord  Say,  qui  a  vendu  le  duché  du 
Maine. 

CADE.~ Et  cela  est  juste  ;  car  par  là  l'Angleterre  a  été 
estropiée,  et  marcherait  bientôt  avec  \in  bâton,  si  ma 
puissance  ne  la  soutenait.  Camarades  rois,  je  vous  dis 
que  le  lord  Say  a  mutilé  l'Etat,  et  Ta  fait  eunuque;  et 
pis  que  tout  cela,  il  sait  parler  français,  et  par  consé- 
quent c'est  un  traître, 

STAFFORD. — 0  grossière  et  déplorable  ignorance  ! 

CADE. — Eh  bien,  répondez  si  vous  pouvez.  Les  Fran- 
çais sont  nos  ennemis  ;  cela  posé,  je  dis  seulement  :  celui 
qui  parle  avec  la  langue  d'un  ennemi,  peut-il  être  un 
bon  conseiller  ou  non? 

TOUT  LE  PEUPLE. — Nou ,  uon,  ct  uous  voulons  avoir  sa 
tête. 

wiLLLAM  STAFFORD. — Allons,  puisquc  Ics  parolcs  de 
douceur  n'y  peuvent  rien,  fondons  sur  eux  avec  l'armée 
du  roi. 

STAFFORD. — Allcz  ,  héraut,  et  proclamez  traîtres,  dans 
toutes  les  villes  ,  tous  ceux  qui  s'armeront  en  faveur  de 
Cade  :  annoncez  que  ceux  qui  fuiront  de  nos  rangs  avant 
la  fm  de  la  bataille  seront,  pour  l'exemple,  pendus  à 
leur  porte,  sous  les  yeux  de  leurs  femmes  et  de  leurs 
enfants.  Que  ceux  qui  tiennent  pour  le  roi  me  suivent. 

(Les  deux  Stafford  sortent  avec  leurs  troupes.) 

CADE. — Et  que  ceux  qui  aiment  le  peuple  me  suivent  : 
voici  le  moment  de  montrer  que  vous  êtes  des  hommes; 
c'est  pour  la  liberté.  Xous  ne  laisserons  pas  sur  pied  un 
seul  lord,  un  seul  noble.  N'épargnons  que  ceux  qui  se- 
ront mal  vêtus  ;  car  ce  sont  de  pauvres  et  honnêtes  gens, 
qui  prendraient  bien  notre  parti  s'ils  l'osaient. 

DicK. — Les  voilà  qui  viennent  en  bon  ordre,  et  qui 
s'avancent  contre  nous. 


ACTE    IV,    SCÈNE   IV.  41t 


CADE. — Et  notre  ordre,  à  nous,  c'est  d'être  bien  en 
désordre.  En  avant,  marche! 

SCÈNE  m 

Une  autre  partie  de  la  plaine  de  Blackheath. 

Alarmes.  Les  deux  partis  entrent  et  comhattent  :  les  DEUX 
STAFFORD  sont  tués. 

CADE. — Où  est  Dick,  le  boucher  d'Ashford  ? 

DiCK. — Me  voilà,  monsieur. 

cade: — Ils  tombaient  devant  toi  comme  des  bœufs  et 
des  brebis ,  et  tu  y  allais  comme  si  tu  avais  été  dans  ta 
boucherie.  Yoici  donc  ta  récompense  :  le  carême  sera 
deux  fois  aussi  long  qu'il  l'est  à  présent  ;  et  d'ici  à  cent 
ans  moins  un,  tu  auras  tout  ce  temps-là  le  privilège 
exclusif  de  tuer. 

DICK. — Je  n'en  demande  pas  davantage. 

CADE. — Et  pour  dire  vrai,  tu  ne  mérites  pas  moins,  ye 
veux  porter  ce  monument  de  ma  victoire  %  et  les  corps 
seront  traînés  aux  jarrets  de  mon  cheval  jusqu'à  ce  que 
j'arrive  à  Londres,  où  nous  ferons  porter  devant  nous 
l'épée  du  maire. 

UN  CHEF  DU  PEUPLE. — Si  nous  voulons  prospérer  et 
faire  le  bien,  forçons  les  portes  des  prisons,  et  délivrons 
les  prisonniers. 

CADE. — Ah!  n'aie  pas  peur,  tu  peux  y  compter.  Allons, 
marchons  sur  Londres. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  IV 

Londres. — Un  appartement  dans  le  palais. 

Entre  LE  ROI  HENRI  lisant  une  requête  II  est  suivi  du  duc 
de  BUCKINGHAM  et  du  lord  SAY.  Vient  à  quelque  distance 
LA  REINE  MARGUERITE,  p/eurani  sur  la  tête  de  Suf- 
folk. 

MARfiUERiTE. — J'ai  souvent  ouï  dire  que  la  douleur 

1  Cade,  après  cette  bataille,  se  revêtit  en  effet  de  l'armure  do 
Stafford. 


412 


HENRI   Vf. 


\ 


amollit  l'âme,  et  la  remplit  de  crainte,  d'alDattement. 
Pense  donc  à  la  vengeance  et  cesse  de  pleurer. — Mais 
qui  peut  cesser  de  pleurer  en  voyant  cet  objet?  Sa  tête 
peut  bien  reposer  ici  sur  mon  sein  palpitant  ;  mais  où 
est  le  corps  que  je  serrerais  dans  mes  bras? 

BUCKiNGHAM. — Quelle  réponse  fait  Votre  Majesté  à  la 
requête  des  rebelles? 

LE  ROI. — Je  vais  députer  quelque  saint  évêque  pour 
tâcher  de  les  ramener  ;  car  à  Dieu  ne  plaise  que  tant  de 
pauvres  simples  créatures  périssent  par  l'épée  !  Et  plutôt 
que  de  souffrir  qu'elles  soient  exterminées  par  une  guerre 
sanglante,  je  veux  avoir  moi-même  une  entrevue  avec 
leur  général  Cade.  Mais  attendez,  je  veux  lire  encore  une 
fois  leur  requête. 

MARGUERITE. — Scélérats  barbares  !  Ce  visage  enchan- 
teur qui,  comme  une  planète,  dominait  ma  destinée, 
n'a-t-il  donc  pu  vous  obliger  à  la  pitié,  vous  qui  n'étiez 
pas  dignes  de  le  regarder? 

LE  ROI. — Lord  Say,  Jack  Cade  a  juré  d'avoir  ta  tête. 

S.A.Y. — Oui,  mais  j'espère  que  Votre  Majesté  aura  la 
sienne. 

LE  ROI. — Eh  quoi ,  madame,  toujours  vous  lamentant, 
toujours  pleurant  la  mort  de  Suffolk  !  Ah  !  je  crains,  ma 
bien-aimée,  que,  si  j'étais  mort  à  sa  place,  vous  ne 
m'eussiez  pas  tant  pleuré. 

«MARGUERITE. — Non,  mou  bien-aimé,  je  ne  pleurerais 
pas,  mais  je  mourrais  pour  toi. 

(Entre  un  messager.) 

LE  ROI. — Quoi?  Quelles  nouvelles  apportes-tu?  Pour- 
quoi arrives-tu  eu  si  graude  hâte? 

LE  MESSAGER. — Lcs  rebelles  sont  dans  Southwark. 
Fuyez,  seigneur;  Cade  se  proclame  lord  Moriimer,  des- 
cendant de  la  maison  du  duc  de  Clarence.  11  traite  hau- 
tement Votre  Majesté  d'usurpateur,  et  il  jure  de  se 
couronner  lui-même  dans  Westminster.  Il  a  pour  armée 
une  multitude  déguenillée  de  paysans,  d'ouvriers,  gens 
grossiers  et  sans  pitié.  La  mort  de  sir  Ilumphroy  Staf- 
ford  et  de  son  frère  leur  a  donné  cœur  et  courage  pour 
marclier  en  avant.  Tout  homme  sachant  lire  et  écrire, 


ACTE   IV,    SCENE   V.  4Î3 

homme  de  loi,  courtisan,  gentilhomme,  est,  selon  eux, 
une  vilaine  chenille,  et  quïl  faut  mettre  à  mort. 

LE  ROI. — 0  les  malheureux  !  Ils  ne  savent  ce  qu'ils  font. 

cucKiNGHAM. — MoH  giacieux  seigneur,  retirez-vous  à 
Kenel-Worth,  jusqu'à  ce  qu'on  ait  levé  des  troupes  pour 
faire  main-hasse  sur  eux. 

MARGUERITE. — Oh  !  si  le  duc  de  Suffolk  vivait  encore, 
les  rebelles  de  Kent  seraient  bientôt  soumis. 

LE  ROI. — Lord  Say,  ces  traîtres  te  haïssent  :  viens 
donc  avec  nous  à  Kenel-Worth. 

SAY.— Cela  pourrait  exposer  la  personne  de  Votre 
Grâce.  Ma  vue  leur  serait  odieuse  :  je  demeurerai  donc 
dans  la  ville,  et  je  m'y  tiendrai  aussi  caché  que  je  le 
pourrai . 

(Entre  un  autre  messager.)         ' 

LE  MESSAGER. — Jack  Cade  s'est  rendu  maître  du  pont 
de  Londres.  Les  bourgeois  fuient  et  abandonnent  leurs 
maisons.  La  mauvaise  populace,  toujours  avide  de  pil- 
lage, court  se  joindre  au  traître,  et  tousjurent  de  concert 
de  dévaster  la  ville  et  votre  palais. 

BucKiNGHAM. — Ne  pei'dez  pas  un  moment,  seigneur, 
montez  à  cheval. 

LE  ROI. — Venez,  Marguerite;  Dieu,  notre  espérance, 
viendra  a  notre  secours. 

MARGUERITE. — Mon  cspérauce  est  morte  avec  Sufîblk. 

LE  ROI,  à  Say. — Adieu,  milord,  ne  vous  fiez  pas  aux 
^tbelles  de  Kent. 

BUCKINGHAM.— Ne  VOUS  ficz  à  pcrsouno ,  de  peur  d'être 
trahi. 

SAY. — Ma  confiance  est  dans  mon  innocence  :  aussi 
»uis-je  fier  et  résolu. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  V 

Toujours  à  Londres. — La  Tour. 

Le  lord  SCALES  et  d'autres  paraissent  sur  les  murs. 
Au  pied  arrivent  quelques  CITOYENS. 

SCALES. — Quelles  nouvelles?  Jack  Cade  est-il  tué? 


414  *       EENRI   YI. 

PREMIER  CITOYEN. — XoD,  milorfl,  et  il  n'y  a  point  d'ap- 
parence que  cela  lui  arrive.  Ils  se  sont  emparés  du  pont, 
et  ils  tuent  tout  ce  qui  leur  résiste.  Le  lord  maire  vous 
demande  quelque  renfort  des  troupes  de  la  Tour,  pour 
défendre  la  ville  contre  les  rebelles. 

scALEs. — Tout  ce  que  je  pourrai  en  détacher  sans  in- 
convénient sera  à  vos  ordres.  Mais  je  suis  moi-même  ici 
dans  les  alarmes.  Les  rebelles  ont  déjà  tenté  d'emporter 
la  Tour.  Mais  gagnez  la  plaine  de  Smithfield,  formez  un 
corps  de  troupes,  et  je  vais  y  envoyer  Matthieu  Gough. 
i^llez,  combattez  pour  votre  roi,  pour  votre  pays  et  pour 
votre  vie.  Adieu,  il  faut  que  je  m'en  retourne. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  VI 

Londres. — Cannon  street. 

Entrent  JACK  CADE  et  sa  troupe;  il  frappe  de  son  bâton 
de  commandement  la  pierre  de  Londres. 

CADE. —  A  présent,  Mortimer  est  seigneur  de  Londres  ; 
et,  ici  i)lacé  sur  la  pierre  de  Londres,  j'entends  et  j'or- 
donne, qu'aux  frais  de  la  ville,  la  fontaine  ne  verse  que 
du  vin  de  Bordeaux  pendant  la  première  année  de  mon 
règne.  Dorénavant  il  y  aura  crime  de  trahison  pour  qui- 
conque m'appellera  autrement  que  Morlimcr. 

(Entre  un  soldat.) 

LE  SOLDAT,  couraut. — Jack  Cade!  Jack  Gade  f 
CADE. — Tuez-le  sur  la  place. 

(Ils  le  tuent.) 

SMITH. — Pour  peu  que  cet  homme  ait  raison,  il  ne  lui 
arrivera  jamais  de  vous  appeler  Jack  Gade.  Je  crois 
qu'il  est  content  de  la  leçon. 

DicK. — Milord,  il  se  rassemble  une  armée  à  Smithfield. 

CADE.  —  Marchons  donc;  allons  les  combattre.  Mais 
auparavant  allez  mettre  le  feu  au  pont  de  Londres  ;  et, 
si  vous  pouvez,  brûlez  la  Tour  aussi. — Allons,  marchons. 

(Ils  sortent.) 


ACTE    IV,    SCÈNE    VII.  415 

SCÈNE   VII 

SmithBeld. 

Une  alarme.  Entrent  d'un  côté  CADE  et  sa  troupe;  de  l'autre, 
lesciioyens  et  îestroupes  du  roi ,  commandée  par  M  ATIKIEU 
GOUGH.  Ils  combattent  '  les  citoyens  sont  mis  en  dérouie, 
Mathieu  Gough  est  tué. 

CADE. — Voilà  ce  que  c'est,  mes  amis. — Allez  quelques- 
ans  de  vous  abattre  leur  palais  de  Savoie,  d'autres  les 
collèges  de  droit  :  abattez  tout. 

DiCK. — J'ai  une  requête  à  présentera  Votre  Seigneurie. 

CADE. — Fût-ce  le  titre  de  lord,  tu  es  sûr  de  l'obtenir 
pour  ce  mot. 

DicK. — La  grâce  que  je  vous  demande,  c'est  que  toutes 
les  lois  de  l'Angleterre  émanent  de  votre  bouche. 

JEAN  ,  à  part. — Par  la  messe  !  ce  seront  de  sanglantes 
lois;  car  il  a  reçu  dans  la  mâchoire  un  coup  de  lance,  et 
ia  plaie  n'est  pas  encore  guérie. 

SMITH,  à  part. — Et  de  plus,  Jean,  ce  seront  des  lois  qui 
ne  sentiront  pas  bon;  car  son  haleine  sent  furieusement 
le  iromage  grillé. 

CADE. — J'y  ai  pensé,  cela  sera  ainsi.  Allez,  brûlez  tous 
les  registres  du  royaume  ;  ma  bouche  sera  le  parlement 
d'Angleterre. 

JEAN. — Gela  a  tout  l'air  de  vouloir  nous  donner  des 
statuts  qui  mordront  ferme,  à  moins  qu'on  ne  lui  arrache 
les  dents. 

CADE.— Et  désormais  tout  sera  en  commun. 

(Entre  un  messager.) 

LE  MESSAGER. — Milord,  Une  capture  !  une  capture  !  le 
lord  Say  !  qui  vendait,  les  villes  en  France,  et  qui  nous  a 
fait  payer  vingt-un  quinzièmes  et  un  schelling  par  livre 
dans  le  dernier  subside. 

(Entre  George  Bevis  avec  le  lord  Say.) 

CADE.— Eh  bien,  pour  cela  il  sera  décapité  dix  fois.  Te 


416  HENRI   VI. 

voilà  donc  ,  lord  Say  S  lord  de  serge  ,  lord  de  bougran. 
Te  voilà  dans  le  domaine  de  notre  juridiction  souve- 
raine !  Qu'as-tu  à  répondre  à  ma  majesté,  pour  te  dis- 
culper d'avoir  livré  la  Normandie  à  monsieur  Basimecu-, 
le  dauphin  de  France?  Qu'il  te  soit  donc  déclaré  par- 
devant  cette  assemblée,  et  par-devant  lord  Mortimer, 
que  je  suis  le  balai  destiné  à  nettoyer  la  cour  d'immon- 
dices telles  que  toi.  Tu  as  traîtreusement  corrompu  la 
jeunesse  du  royaume,  en  érigeant  une  école  de  gram- 
maire ;  et  tandis  que  ,  jusqu'à  présent ,  nos  ancêtres 
n'avaient  eu  d'autres  livres  que  la  mesure  et  la  tailler 
c'est  toi  qui  es  cause  qu'on  s'est  servi  de  Timprimerie.. 
Contre  les  intérêts  du  roi,  de  sa  couronne  et  de  sa  di 
gnité,  tu  as  bâti  un  mouliu  à  papier.  Il  te  sera  prouvé 
en  fait  que  tu  as  autour  de  toi  des  hommes  qui  parlent 
habituellement  de  noms ,  de  verbes,  et  autres  mots 
abominables,  cjue  ne  peut  supporter  une  oreille  chré- 
tienne. Tu  as  établi  des  juges  de  paix,  pour  citer  devant 
eux  les  pauvres  gens,  pour  des  choses  sur  lesquelles  ils 
ne  sont  pas  en  état  de  répondre  :  de  plus,  tu  les  as  fait 
mettre  en  prison,  et  parce  qu'ils  ne  savaient  pas  lire,  tu 
les  as  fait  pendre;  tandis  que  seulement,  pour  cela,  ils 
auraient  mérité  de  vivre.  Tu  montes  un  cheval  couvert 
d'une  housse  :  cela  est-il  vrai  ou  non? 

SAY. — Qu'importe  ? 

CADE. — Ce  qu'il  importe?  Tu  ne  dois  pas  souffrir  que 
ton  cheval  porte  un  manteau,  tandis  que  de  plus  hon- 
nêtes gens  que  toi  vont  en  chausses  et  en  pourpoint. 

DiCK. — Et  souvent  travaillent  en  chemise,  comme  moi, 
par  exemple,  qui  suis  boucher! 

SAY. — Peuple  de  Kent,... 

DICK. — Que  voulez-vous  dire  de  Kent? 

SAY.— Rien  de  plus  que  ceci  :  Bona  gens,  mala  gens. 

CADE.— Emmenez-le,  emmenez-le,  il  parle  latin. 

SAY. — Écoutez  seulement  ce  que  j'ai  à  dire,  puis,  pre- 


1  Say,  en  vieux  langage,  signifiait  Sire. 

'  DasimecUjpa.v  corrupiion,  pour  iiaxcniycu;  grossier  sobriquet, 
qu'apparemment  la  populace  de  Londres  donnait  au  dauphin. 


ACTE    IV,    SCÈNE   VII.  417 

nez-le  comme  vous  voudrez.  «- Kent,  dans  les  Commen- 
taires écrits  par  César,  est  nommé  le  canton  le  plus 
policé  de  notre  île.  Le  pays  est  agréable,  parce  qu'il  est 
rempli  de  richesses;  le  peuple  libéral,  vaillant,  actif, 
opulent;  ce  qui  me  fait  espérer  que  vous  n'êtes  pas  dé- 
nués de  pitié.— Je  n'ai  point  vendu  le  Maine,  je  n'ai 
point  perdu  la  Normandie  ;  mais  pour  les  recouvrer,  je 
perdrais  volontiers  la  vie.  J'ai  toujours  rendu  la  justice 
avec  indulgence  ;  les  prières  et  les  larmes  ont  touché 
mon  cœur,  et  jamais  les  présents.  Quand  ai-je  exigé  une 
seule  imposition  de  vous,  si  ce  n'est  pour  l'utilité  du 
Kent,  du  roi,  du  royaume  et  de  vous?  j'ai  répandu  de 
grandes  largesses  sur  les  savants  clercs,  parce  que  c'était 
à  mes  livres  que  j'avais  dû  mon  avancement  auprès  du 
roi.  Et  voyant  que  l'ignorance  est  la  malédiction  de 
Dieu,  et  la  science  l'aile  avec  laquelle  nous  nous  élevons 
au  ciel,  à  moins  que  vous  ne  soyez  possédés  de  l'esprit 
du  démon,  vous  vous  garderez  certainement  de  me  tuer. 
Cette  langue  a  négocié  avec  les  rois  étrangers,  pour 
votre  avantage. 

CADE. — Bah  !  Quand  as-tu  frappé  un  seul  coup  sur  le 
champ  de  bataille? 

SAY. — Les  hommes  en  place  ont  le  bras  long.  J'ai 
frappé  souvent  ceux  que  je  ne  vis  jamais,  et  je  les  ai 
frappes  à  mort. 

GEORGE. — Oh  !  l'infâme  lâche  !  venir  comme  cela  par 
derrière  le  monde  ! 

SAV. — Ces  joues  sont  pâlies  par  mes  veilles  pour  votre 
bien. 

CADE.— Frappez-le  au  visage,  et  cela  lui  fera  revenir 
les  couleurs. 

SAY. — Les  longues  séances  que  j'ai  données  pour  juger 
les  causes  des  pauvres  m'ont  accablé  d'infirmités  et  do 
maladies. 

CADE.  — On  vous  fournira,  pour  les  guérir,  ime  chan- 
delle de  chanvre  et  l'assistance  d'une  hache. 

DiCK. — Comment!  est-ce  que  tu  trembles? 

SAY. — C'est  la  paralysie,  et  non  la  peur,  qui  me  fait 
trembler. 

T.  vu.  Î7 


418  HENRI   VI. 

CADE. — Voyez,  il  remue  la  tête,  comme  s'il  nous  disait: 
Je  vous  le  revaudrai.  Je  veux  voir  si  elle  sera  plus  ferme 
sur  un  pieu.  Emmenez-le,  et  coupez-lui  la  tête. 

SAY. — Dites-moi  donc  quel  grand  crime  j'ai  commis. 
Ai-je  affecté  l'opulence  ou  la  grandeur?  Répondez.  Mes 
coffres  sont-ils  remplis  d'un  or  extorqué?  Mes  vêtements 
sont-ils  somptueux  a  voir?  A  qui  de  vous  ai-je  fait  tort 
pour  que  vous  vouliez  me  faire  mourir?  Ces  mains  sont 
pures  du  sang  innocent  :  ce  sein  est  exempt  de  toutes 
pensées  de  crimes  et  de  perfidie.  Oh  !  laissez-moi  vivre. 

CADE. — Je  sens  que  ses  paroles  me  touchent  le  cceui-, 
mais  j'y  mettrai  ordre;  il  mourra,  ne  fût-ce  que  pour 
avoir  si  bien  plaidé  pour  sa  vie.  Emmenez-le.  Il  a  un 
démon  familier  sous  sa  langue  ;  il  ne  parle  pas  au  nom 
de  Diea.  Emmenez-le,  vous  dis-je,  et  abattez-lui  la  tête 
sur  l'heure.  Ensuite  allez  enfoncer  les  portes  de  la  mai- 
son de  son  gendre,  sir  James  Gromer;  tranchez-lui  la 
tête  aussi,  et  rapportez-les  ici  toutes  deux,  fichées  sur 
des  pieux. 

LE  PEUPLE. — Cela  va  être  fait. 

SAY. — 0  compatriotes!  si,  quand  vous  faites  vos  priè- 
res, Dieu  était  aussi  endurci  que  vous  l'êtes,  comment 
s'en  trouveraient  vos  âmes  après  la  mort?  Laissez-vous 
fléchir,  et  épargnez  ma  vie. 

CADE. — Emmenez-le,  et  faites  ce  que  je  vous  ordonne. 
{Quelques-uns  sortent  emmenant  lord  Say.)  Le  plus  magni- 
fique pair  du  royaume  ne  pourra  porter  sa  tête  sur  ses 
épaules  sans  me  payer  tribut.  Pas  une  fille  ne  sera  ma- 
riée qu'elle  ne  paye  un  tribut  pour  sa  virginité  avant 
qu'on  en  jouisse.  Les  hommes  relèveront  de  moi  in  ca- 
vité, et  nous  voulons  et  prétendons  que  lem-s  femmes 
soient  aussi  libres  que  le  cœur  peut  le  désirer,  ou  la 
langue  l'exprimer. 

DiCK. — Milord,  quand  irons-nous  à  Cheapside  prendre 
des  marchandises  sur  nos  bons? 

CADE. — Eh  vraiment,  sur-le-champ. 

LE  PEUPLE. — bravo. 

(On  apporte  la  tête  du  lord  Say,  et  celle  de  son  gendre.) 

CADE. — Ceci  ne  vaut-il  pas  encore  plus  de  bravos? — 


ACTE   IV,   SCÈNE  YIII.  419 

Faites-les  se  baiser  l'un  l'autre,  car  ils  s'aimaient  beau- 
coup quand  ils  étaient  en  vie.  A  présent  séparez-les,  de 
peur  qu'ils  ne  consultent  ensemble  sur  le  moyen  de  li- 
vrer quelques  villes  de  plus  aux  Français.  Soldats,  diffé- 
rons jusqu'à  la  nuit  qui  approche  le  pillage  de  la  ville, 
et  promenons-nous  dans  les  rues  avec  ces  têtes  portées 
devant  nous  en  guise  de  masses  d'armes,  et  à  chaque 
coin  de  rue  faites-les  se  baiser.  Allons. 

(Ils  se  retirent.) 


SCÈNE  VIII 

Southwark. 
Une  alarme.  Entre  CADE  ,  suivi  de  toute  la  populace 

c.\DE. — Montez  par  Fish-Street,  descendez  par  l'angle 
de  Saint-Magnus ;  tuez,  assommez  :  jetez-les  dans  la 
Tamise.  [Une  trompeltc  sonne  un  pourparlcr  etune  retraite.) 
Quel  bruit  est-ce  là?  Qui  donc  est  assez  hardi  pour  sonner 
la  retraite  ou  un  pourparler  quand  je  commande  qu'on 
tue? 

(Entrent  Buckingham    et   le    vieux   Clifford,    avec    des 
troiapes.) 

BrcKLNGHAsr.  —  C'est  nous  vraiment  qui  avons  cette 
hardiesse,  et  qui  venons  te  déranger.  Sache,  Cade,  que 
nous  venons  comme  ambassadeurs  de  la  part  du  roi 
vers  le  peuple  que  tu  as  égaré,  pour  annoncer  un  pardon 
absolu  à  tous  ceux  qui  t'abandonneront  et  retourneront 
tranquillement  chez  eux. 

CLIFFORD. — Que  dites-vous,  compatriotes?  "^'oulez-vous 
vous  rendre  au  pardon  qui  vous  est  encore  oliert,  ou  at- 
tendez-vous que  votre  révolte  vous  conduise  à  la  mort? 
Qui  aime  le  roi  et  accepte  son  pardon,  qu'il  jette  son 
chaperon  en  l'air  et  crie  :  Dieu  garde  le  roi!  Que  celui  qui 
le  hait  et  n'honore  pas  son  père  Henri  V,  qui  fit  trembler 
laFi-ance,  secoue  son  arme  contre  nous  et  continue  son 
chemin. 

LE  PEUPLE. — Dieu  garde  le  roi  1  Dieu  garde  le  roil 


420  HENRI  VI. 

CADE.  —  Quoi!  Buckiiigliara  et  Clifford,  êtes-vous  si 
braves?  et  vous,  stupides  paysans,  croyez-vous  à  leurs 
paroles?  Avez-vous  donc  envie  d'être  pendus  avec  vos 
lettres  de  grâce  attachées  au  cou?  Mon  épée  s'est-elle 
donc  fait  jour  à  travers  les  portes  de  Londres  pour  que 
vous  m'abandonniez  au  White-HartdansSoulhwark?  Je 
pensais  que  jamais  vous  ne  poseriez  les  armes  avant 
d'avoir  recouvré  vos  anciennes  libertés;  mais  vous  êtes 
tous  des  misérables,  des  lâches,  qui  vous  plaisez  à  vivre 
esclaves  de  la  noblesse.  Laissez-les  vous  briser  les  reins 
à  force  de  fardeaux,  vous  chasser  de  dessous  vos  toits, 
ravir  devant  vos  yeux  vos  femmes  et  vos  filles.  Il  y  en  a 
toujours  un  que  je  saurai  bien  tirer  d'affaire.  Que  la 
malédiction  de  Dieu  vous  éclaire  tous  ! 

LE  PEUPLE. — Nous  voulous  suivre  Gade,  nous  voulons 
suivre  Gade  ! 

CLIFFORD.— Gade  est-il  le  fils  de  Henri  V  pour  crier 
ainsi  que  vous  voulez  le  suivre';'  Vous  conduira-t-il  dans 
le  cœur  de  la  France  pour  y  faire,  des  derniers  d'entre 
vous,  des  comtes  ou  des  ducs?  Hélas  !  il  n'a  pas  seule- 
ment une  maison,  un  asile  pour  se  réfugier;  il  ne  sait 
comment  se  procurer  de  quoi  vivre,  si  ce  n'est  par  le 
pillage,  en  nous  volant,  nous  qui  sommes  vos  amis.  Ne 
serait-ce  pas  une  honte,  si,  tandis  que  vous  êtes  ici  à 
vous  chamailler,  le  timide  Français,  naguère  vaincu 
par  vous,  faisait  une  subite  incursion  sur  la  mer,  et  ve- 
nait vous  vaincre?  H  me  semble  déjà  le  voir,  au  milieu 
de  nos  discordes  civiles,  parcourir  en  maître  les  rues  de 
Londres,  en  appelant  villageois  tous  ceux  qu'il  rencon- 
tre. Ah  !  périssent  plutôt  dix  mille  canailles  de  Gades, 
que  de  vous  voir  demander  grâce  à  un  Français  !  Eu 
.  France  !  en  France  !  et  regagnez  ce  que  vous  avez  perdu; 
épargnez  l'Angleterre,  c'est  votre  rivage  natal.  Henri  a 
de  l'argent  ;  vous  êtes  forts  et  courageux;  Dieu  est  avec 
nous  :  ne  doutez  pas  de  la  victoire. 

TOUT  LE  PEUPLE. — A  Gliilord  !  à  Glifibrd  !  nous  suivons 
le  roi  etGliiîord. 

CADE. — Vit-on  jamais  plume  aussi  facile  à  souiller  çà 
cl  là  que  celte  multitude?  Le  nom  de  Henri  V  les  en- 


ACTE    IV,    SCÈNE    IX.  421 

traîne  à  cent  mauvaises  actions,  et  ils  me  laissent  là  seul 
et  abandonné.  Je  les  vois  se  consulter  ensemble  pour  me 
saisir  par  surprise.  Mon  épée  m'ouvrira  un  chemin,  car 
il  n'y  a  plus  moyen  de  rester  ici.  En  dépit  des  diables  et 
de  l'enfer,  je  passerai  au  milieu  de  vous.  Le  ciel  et  Thon- 
neur  me  sont  témoins  que  ce  n'est  pas  défaut  de  courage 
en  moi,  mais  seulement  la  basse,  l'ignominieuse  trahison 
de  ceux  qui  me  suivent ,  qui  me  force  de  tourner  les  ta- 
lons et  de  fuir, 

BL'CKiNGHAM.— Quoi  !  il  s'cst  écliappé?  Que  quelques- 
uns  de  vous  aillent  après  lui.  Celui  qui  apportera  sa  tête 
au  roi  recevra  mille  couronnes  pour  sa  récompense. 
{Quelques-uns  sortent.)  Suivez-moi,  soldats;  nous  allons 
chercher  un  moyen  de  vous  réconcilier  tous  avec  le  roi. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  IX 

Château  de  Kenilworth. 

LE  ROI  HENRI ,  LA  REINE  MARGUERITE 
ET   SOMERSET  paraissent  sur  la  terrasse  dic  château. 

LE  ROI. — Fut-il  jamais  un  roi,  possesseur  d'un  trône 
terrestre,  qui  fut  aussi  peu  maître  de  se  procurer  quel- 
que satisfaction?  Je  commençais  à  peiue  à  ramper  hors 
de  mon  berceau,  qu'on  fit  de  moi  un  roi,  à  l'âge  de  neuf 
mois.  Hélas!  jamais  sujet  ne  souhaita  de  devenir  roi, 
comme  je  souhaite  et  languis  du  désir  d'être  sujet. 

(Entrent  Buckingham  et  Clifford.; 

BUCKiNGHAM. — Salut  et  bouues  nuuvelles  à  Votre  Ma- 
jesté ! 

LE  ROI. — Gomment  !  Buckingham,  le  rebelle  Cade  est-il 
surpris?  ou  ne  s'est-il  retiré  que  pour  attendre  de  nou- 
velles forces? 

CLIFFORD. — Il  est  en  fuite,  seigneur,  et  tout  son  monde 
se  soumet.  {Entrent  un  grand  nombre  des  partisans  de 
Cade,  la  corde  au  cou.)  Ils  viennent  humblement,  la  corde 
au  cou,  recevoir  de  Voire  Majesté  leur  sentence  de  vie 
ou  de  mort. 


422  HENRI   YI 

LE  ROI, — Ouvre  donc,  ô  ciel,  tes  portes  éternelles,  pour 
donner  passage  à  mes  remercîments  et  à  mes  actions  de 
grâces.  Soldats,  vous  avez,  dans  ce  jour,  racheté  votre 
vie,  et  montré  combien  vous  chérissiez  votre  roi  et  votre 
pays.  Persévérez  toujours  dans  de  si  bons  sentiments,  et 
Henri ,  fût-il  malheureux,  vous  assure  qu'il  ne  sera  ja- 
mais dur  pour  vous.  Recevez  donc  tous,  tant  que  vous 
êtes,  mes  remercîments  et  mon  pardon,  et  retournez 
dans  vos  différents  pays. 

TOUTE  LA  MULTITUDE. — Dicu  couservc  Ic  Toi  !  Dieu  con- 
serve le  roi  ! 

(Entre  un  messager.) 

LE  MESSAGER. — Votre  Grâce,  avec  sa  permission,  doit 
être  avertie  que  le  duc  d'York  est  récemment  arrivé 
d'Irlande,  avec  un  corps  nombreux  et  puissant  de  Gal- 
lowglasses  déterminés  ;  il  s'avance  vers  ces  lieux  en 
belle  ordonnance,  et  proclame,  sur  la  route,  que  le  seul 
objet  de  son  armement  est  d'éloigner  de  la  cour  le  duc 
de  Somerset,  qu'il  appelle  un  traître. 

LE  ROI. — Ainsi,  entre  Cade  et  York,  mon  pouvoir  flotte 
dans  la  détresse,  comme  un  vaisseau  qui,  sortant' de  la 
tempête,  est  surpris  par  un  calme  et  abordé  par  un  pi- 
rate. Cade  vient  seulement  d'être  réprimé,  et  ses  forces 
dispersées  ,  et  voilà  qu'York  s'élève  en  armes  et  lui  suc- 
cède. Va,  je  te  prie,  à  sa  rencontre,  Buckingham;  de- 
mande-lui le  motif  de  cette  prise  d'armes.  Dis-lui  que 
j'enverrai  le  duc  Edmond  à  la  Tour;  et  en  eiîet,  Somerset, 
nous  l'y  ferons  renfermer  jusqu'à  ce  qu'il  ait  congédié 
son  armée. 

SOMERSET, — Seigneur,  je  me  rendrai  de  moi-même  à 
la  prison  ;  j'irai,  s'il  le  faut,  à  la  mort,  pour  le  bien  de 
mon  pays. 

LE  ROI,  à  Buckingham.-— Qno'i  qu'il  arrive,  n'employez 
pas  des  termes  trop  durs;  vous  savez  qu'il  est  violent,  et 
ne  supporte  pas  un  langage  trop  sévère, 

BUCKINGHAM, — Je  prendrai  soin,  seigneur,  et  j'agirai, 
n'en  doutez  pas,  de  telle  sorte,  que  toutes  choses  voua 
tournei'ont  à  bien. 

(Il  sort.) 


ACTE   IV,    SCÈNE   X.  423 

LE  noi. — ^^'^enez,  ma  femme,  rentrons;  et  apprenons  à 
mieux  gouverner;  car  jusquïci  l'Angleterre  peut  mau- 
dire mon  malheureux  règne. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  X 

Kent. — Le  jardin  d'Iden. 

Entre  CADE. 

Gade. —  Peste  soit  de  l'ambition  !  et  peste  soit  de  moi^ 
qui  porte  une  épée,  et  cependant  suis  près  de  mourir  de 
Jaim  I  Cinq  jours  entiers  je  suis  resté  caché  dans  ces  hois 
sans  oser  mettre  le  nez  dehors,  car  tout  le  pays  est  après 
moi  ;  mais  à  présent  je  suis  si  afïamé,  que,  quand  on  me 
ferait  un  bail  de  mille  ans  de  vie,  je  ne  pourrais  y  tenir 
plus  longtemps.  J'ai  donc  escaladé  ce  mur  de  briques,  et 
pénétré  dans  ce  jardin  pour  tenter  si  je  n'y  pourrais  pas 
trouver  de  Therbe  à  manger,  ou  bien  arracher  une  fois 
ou  l'autre  une  salade,  ce  qui  n'est  pas  mauvais  pour 
rafraîchir  Testomac  dans  cette  extrême  chaleur;  et  je 
pense  que  les  saUides  de  toute  espèce  ont  été  créées  pour 
mon  bien  :  car  i)lus  d'une  fois,  sans  ma  salade  ^  j'aurais 
bien  pu  avoir  le  crâne  fendu  d'un  coup  de  liache  d'armes: 
et  plus  d'une  fois  aussi,  lorsque  j'étais  pressé  de  la  soif, 
et  marchant  sans  relâche,  elle  m'a  servi  de  pot  pour  y 
boire,  et  aujourd'hui  c'est  encore  une  salade  qui  va  me 
rassasier. 

(Entre  Iden  avec  des  domestiques.) 

mEN.— 0  Dieu!  qui  voudrait  vivre  dans  le  tumulte 
d'une  cour  lorsqu'il  peut  jouir  de  promenades  aussi  pai- 
sibles que  colles-ci?  Ce  modique  héritage  que  m'a  laissé 
mon  père,  suffit  à  mes  désirs ,  et  vaut  une  monarchie. 
Je  ne  cherche  point  à  m'agrandir  par  la  ruine  des  autres, 
non  plus  qu'à  accumuler  des  richesses,  quitte  à  attirer  sur 
moi  je  ne  sais  combien  d'envie;  il  me  suffit  d'avoir  de 

'  Sallet,  salade,  dans  la  double  signification  de  casque   et  de 
ialade  à  manger. 


424.  HENRI   VI. 

quoi  soutenir  mon  état,  et  renvoyer  toujours  de  ma 
porte  le  pauvre  satisfait. 

CADE. — J'aperçois  le  maître  du  terrain  qui  vient  me 
saisir  comme  un  vagabond,  pour  être  entré  dans  son 
domaine  sans  sa  permission.  Ah  !  misérable  ,  tu  me 
livrerais  et  recevrais  du  roi  mille  couronnes  pour  lui 
avoir  porté  ma  tête  ;  mais  avant  que  nous  nous  séparions 
je  veux  te  faire  manger  du  fer  comme  une  autruche,  et 
avaler  une  épée  comme  une  grande  épingle. 

iDEN. — A  qui  en  as-tu  ,  brutal  que  tu  es  ?  Qui  que  tu 
sois,  je  ne  te  connais  pas.  Pourquoi  donc  te  livrerais-jo  ? 
N'est-ce  pas  assez  d'être  entré  dans  mon  jardin,  contre 
ma  volonté,  à  moi  qui  en  suis  le  propriétaire,  et  d'y 
venir  comme  un  voleur  par-dessus  les  murs  dérober  les 
fruits  de  ma  terre?  il  faut  que  tu  me  braves  encors  par 
tes  propos  insolents! 

CADE. — Te  braver?  oui,  par  le  meilleur  sang  qui  ait 
jamais  été  tiré,  et  te  faire  la  barbe  encore.  Regarde-moi 
bien  ;  je  n'ai  pas  mangé  depuis  cinq  jours  :  viens  cepen- 
dant avec  tes  cinq  hommes,  et  si  je  ne  vous  étends  pas 
là,  roides  comme  un  clou  de  porte,  je  prie  Dieu  qu'il  ne 
me  soit  plus  permis  de  manger  un  seul  brin  d'herbe. 

IDEN. — Non,  il  ne  sera  jamais  dit,  tant  que  l'Angleterre 
subsistera,  qu'Alexandre  Iden,  écuyer  de  Kent,  ait  com- 
battu, en  nombre  inégal,  un  pauvre  homme  épuisé  par 
la  faim.  Fixe  sur  mes  yeux  tes  yeux  assurés,  et  vois  si  tu 
peux  m'intimider  de  tes  regards;  mesure  tes  membres 
contre  mes  membres,  et  vois  si  tu  n'es  pas  le  plus  petit 
de  beaucoup.  Ta  main  n'est  qu'un  doigt  comparée  à 
mon  poing ,  ta  jambe  qu'un  bâton  auprès  de  celte  mas- 
sue, mon  pied  soutiendrait  le  combat  contre  toute  la 
force  que  t'a  donnée  le  ciel.  Si  mon  bras  s'élève  en  l'air, 
ta  fosse  est  déjà  creusée  en  terre  ;  et  au  lieu  de  paroles 
supérieures  aux  tiennes  et  dont  la  grandeur  puisse  ré- 
pondre au  reste  de  mes  discours,  je  charge  mon  épée  de 
te  dire  ce  que  t'épargne  ma  langue. 

CADE. — Par  ma  valeur,  c'est  bien  le  champion  le  plus 
accompli  dont  j'aie  jamais  ouï  parler!  Toi,  fer,  si  tu  flé- 
chis, et  si,  avant  de  t'cndormir  dans  le  fourreau,  tu  ne 


ACTE   IV,    SCÈNE   X.  42Î 


fais  pas  une  émincée  de  bœuf  de  cette  énorme  charpente 
de  paysan,  je  prie  Dieu  à  genoux  que  tu  serves  à  faire 
des  clous  de  fer  à  cheval.  [Ils  se  battent,  Cade  tombe.)  Oh  ! 
je  suis  mort.  C'est  la  famine ,  pas  autre  chose  qui  m'a 
tué.  Envoie  dix  mille  démons  contre  moi  ;  pourvu  que 
tu  me  donnes  seulement  les  dix  repas  que  j'ai  perdus,  je 
les  défie  tous.  Sèche,  jardin,  et  sois  désormais  la  sépul- 
ture de  tous  ceux  qui  vivent  dans  cette  maison,  puis- 
qu'ici  l'âme  indomptée  de  Cade  s'est  évanouie. 

iDExN.  —  Est-ce  donc  Cade  que  j'ai  tué?  Cet  horrible 
traître?  0  mon  épée  !  je  veux  te  consacrer  pour  cet  ex- 
ploit ,  et  quand  je  serai  mort,  te  faire  suspendre  sur  ma 
tombe.  Jamais  ce  sang  ne  sera  essuyé  de  ta  pointe  :  tu 
le  porteras  comme  un  écusson  glorieux,  emblème  de 
l'honneur  que  s'est  acquis  ton  maître. 

CADE. — Iden,  adieu,  et  sois  fier  de  ta  victoire;  dis  au 
pays  de  Kent,  de  ma  part,  qu'il  a  perdu  son  meilleur 
soldat,  et  exhorte  tous  les  hommes  à  être  des  lâches  ;  car 
moi  je  ne  rédoutai  jamais  personne,  je  suis  vaincu  par 
la  famine,  et  non  par  la  valeur. 

(Il  meurt.) 

IDEN. — Tu  me  fais  injure.  Que  le  ciel  soit  mon  juge! 
Meurs ,  scélérat  maudit ,  malédiction  sur  celle  qui  t'a 
porté  dans  son  sein!  Et  comme  j'enfonce  mon  épée  dans 
ton  corps  ,  puissé-je  enfoncer  ton  âme  dans  l'enfer  !  Je 
veux  te  traîner  par  les  pieds  dans  un  fumier  qui  te  ser- 
vira de  tombeau.  Là,  je  couperai  ta  tête  proscrite,  et  je 
la  porterai  en  triomphe  au  roi,  laissant  ton  corps  pour 
pâture  aux  corbeaux  des  champs. 

(Il  sort  en  traînant  le  corps.) 


FIN    DU   QUATRIÈME   ACTE- 


ACTE    CINQUIÈME 


SCENE  I 

Plaines  entre  Dartford  et  Blackhealh. 

D'un  côté  le  camp  du  roi.  de  l'autre  entre  YORK  avec  sa  swîa, 
des  tambours  et  des  drapeaux; ses  troupes  à  quelque  distance. 

YORK. — Ainsi,  York  revient  de  l'Iiiande  pour  revendi- 
quer ses  droits  et  arracher  la  couronne  de  la  tète  du 
faible  Henri.  Cloches,  sonnez  à  grand  bruit;  feux  de  joie, 
brûlez  d'une  flamme  claire  et  brillante,  pour  fêter  le 
monarque  légitime  de  l'illustre  Angleterre. — Ah!  sancta 
majesias ,  qui  ne  voudrait  t'acheter  au  plus  haut  prix! 
Qu'ils  obéissent,  ceux  qui  ne  savent  pas  gouverner.  Cette 
main  fut  faite  pour  ne  manier  que  l'or.  Je  ne  puis  don- 
ner à  mes  paroles  l'influence  qui  leur  appartient,  si  cette 
main  ne  balance  une  épée  ou  un  sceptre.  S"il  est  vrai 
que  j'aie  une  âme,  elle  aura  un  sceptre,  sur  lequel  s'agi- 
teront les  fleurs  de  lis  de  la  France.  {Entre  Buckingham.) 
Qui  vois-je  s'avancer?  Buckingham,  qui  vient  me  gêner 
par  sa  présence.  Sûrement  c'est  le  roi  qui  l'envoie  :  dis- 
simulons. 

BUCKINGHAM. — York,  si  tes  intentions  sont  lionnes,  je 
te  salue  de  bon  cœur. 

YORK. — Ilumphroy  de  Buckingham  ,  je  reçois  ton  sa- 
hit.  p]s-tu  envoyé,  ou  viens-tu  de  ton  propre  mouve- 
ment? 

BUCKINGHAM. — Euvoyé  par  Henri,  notre  redouté  sou- 
verain, pour  savoir  la  raison  de  cette  prise  d'armes  en 
temps  de  paix,  ou  pour  que  tu  me  dises  à  quel  titre,  toi. 


ACTE   V,    SCÈNE    I.  427 


sujet  comme  moi,  et  contre  ton  serment  d'obéissance  et 
de  fidélité,  tu  assembles,  sans  l'ordre  du  roi,  ce  grand 
nombre  de  soldats ,  et  oses  conduire  tes  troupes  si  près 
de  sa  cour. 

YORK,  à  part. — A  peine  puis-je  parler  tant  est  grande 
ma  colère.  Oh  !  dans  Tindignation  que  m'inspirent  ces 
paroles  avilissantes,  que  ne  puis-je  déraciner  les  rochers 
et  me  battre  contre  la  pierre  !  et  que  n'ai-je  en  ce  mo- 
ment, comme  Ajax,  le  fils  de  Télamon,  le  pouvoir  de 
décharger  ma  furie  sur  des  bœufs  et  des  brebis  !  Je  suis 
né  bien  plus  haut  que  ce  roi,  bien  plus  semblable  à  un 
roi,  bien  plus  roi  par  mes  pensées...  Mais  je  dois  encore 
un  peu  de  temps  affecter  la  sérénité,  jusqu'à  ce  que 
Henri  soit  plus  faible  et  moi  plus  fort.  {Haut.)  Oh!  Bue- 
kingham,  pardonne-moi ,  je  te  prie,  d'avoir  été  si  long- 
temps sans  te  répondre;  mon  esprit  était  absorbé  par 
une  profonde  mélancolie. — Mon  but,  en  amenant  cette 
armée,  est...  d'éloigner  du  roi  l'orgueilleux  Somerset, 
traître  envers  Sa  Grâce  et  envers  l'État. 

BUCKiNGHAM. — Cela  est  trop  présomptueux  de  ta  part. 
Cependant,  si  cet  armement  n'a  point  d'autre  but,  le  roi 
a  cédé  à  ta  demande  :  le  duc  de  Somerset  est  à  la  Tour. 

YORK. — Sur  ton  honneur,  est-il  en  prison? 

BUCKiNGHAM. — Sur  uiou  houneur,  il  est  en  prison. 

YORK.  —  En  ce  cas,  Buckingham ,  je  congédie  mon 
armée.  Soldats,  je  vous  remercie  tous  :  dispersez-vous, 
et  venez  demain  me  trouver  aux  prés  de  Saint-George  ; 
vous  y  recevrez  votre  paye,  et  tout  ce  que  vous  pourrez 
désirer.  Que  mon  souverain,  le  vertueux  Henri,  me  de- 
mande mon  fils  aîné  ;  que  dis-je  !  tous  mes  fils,  comme 
otages  de  ma  fidélité  et  de  mon  attachement  :  je  les  lui 
remettrai  tous  avec  autant  de  satisfaction  que  j'en  ai  à 
vivre.  Terres,  biens,  cheval,  armure,  tout  ce  que  je 
possède  est  à  ses  ordres,  comme  il  est  vrai  que  je  désire 
que  Somerset  périsse. 

BUCKINGHAM. — York,  je  loue  cette  affectueuse  soumis- 
sion, et  nous  allons  nous  rendre  ensemble  à  la  tente  du 
roi. 

;Entre  le  roi  avec  sa  suite.) 


428  HENRI    VI. 

LE  ROI. — Bucldngham,  York  n'a-t-il  donc  point  des- 
sein de  nous  nuire,  que  je  le  vois  s'avancer  ainsi  son 
bras  passé  dans  le  tien? 

YORK. — York  vient,  rempli  de  soumission  et  de  res- 
pect, se  présenter  à  Votre  ^lajesté. 

LE  ROI. — Dans  quelle  intention  as-tu  donc  amené  toutes 
ces  troupes? 

YORK. — Pour  enlever  d'auprès  de  vous  le  traître  So- 
merset, et  pour  marcher  contre  Cade,  cet  abominable 
rebelle,  que  je  viens  d'apprendre  avoir  été  défait. 

(Entre  Iden  avec  la  tête  de  Cade.) 

mEN. — Si  un  homme  grossier  comme  moi  et  d'une 
aussi  basse  condition  peut  paraître  en  la  présence  d'un 
roi,  je  viens  oifrir  à  Votre  Grâce  la  tête  d'un  traître,  la 
tête  de  Cade  que  j'ai  tué  en  combat. 

LE  ROI. — La  tête  de  Cade  !  Grand  Dieu,  quelle  est  ta 
justice  !  Oh  !  laisse-moi  regarder  mort  le  visage  de  celui 
qui  vivant  m'a  suscité  de  si  cruels  embarras.  Dis-moi. 
mon  ami;  est-ce  toi  qui  l'as  tué? 

IDEN. — C'est  moi-même,  n'en  déplaise  à  Votre  Ma- 
jesté. 

LE  ROI. — Comment  t'appelles-tu?  quelle  est  ta  condi- 
tion? 

IDEN.  —  Alexandre  Iden  est  mon  nom,  un  pauvre 
écuyer  de  Kent,  qui  aime  son  roi. 

BucKiNGHAM. — Avcc  votie  pcrmissiou,  seigneur,  il  ne 
serait  pas  mal  d'e  le  créer  chevalier  pour  un  pareil  ser- 
vice. 

LE  ROI. — Iden,  mets-toi  à  genoux  {il  se  met  à  genoux), 
et  relève-toi  chevalier.  Je  te  donne  mille  marcs  pour  ré- 
compense, et  je  veux  que  désormais  tu  demeures  atta- 
ché à  notre  suite. 

iDE.N. — Puisse  Iden  vivre  pour  mériter  tant  de  bonté! 
et  ne  vivre  jamais  que  pour  être  fidèle  à  son  souverain  ! 

(Entrent  la  reine  Marguerite,  Somerset.) 

LE  Roi.-^Voyez,  Buckingham,  voilà  Somerset  qui  s'ap- 
proche avec  la  reine  ;  allez  la  prier  de  le  cacher  promp- 
tement  aux  regards  du  duc. 

MARGUERITE.— Pour  mille  York,  il  ne  cachera  pas  sa 


ACTE  y,    SCÈNE  î.  429 

tête  ;  mais  il  demeurera  hardiment  pour  l'affronter  en 
face. 

YORK.— Quoi  donc  !  Somerset  en  liberté  !  S'il  en  est 
ainsi,  York,  laisse  donc  un  libre  cours  à  tes  pensées 
emprisonnées  trop  longtemps,  et  que  ta  langue  parle 
comme  ton  cœur?  Endurerai-je  la  vue  de  Somerset? 
Perfide  roi,  pourquoi  as-tu  rompu  ta  foi  avec  moi,  toi 
qui  sais  combien  je  souffre  peu  qu'on  m'outrage?  T'ap- 
pellerai-je  donc  roi?  Non,  tu  n'es  point  un  roi,  tu  n'es 
point  propre  à  gouverner  ni  à  régir  des  peuples,  toi  qui 
n'oses  pas,  qui  ne  peux  pas  maîtriser  un  traître.  Ta  tête 
ne  sait  point  porter  une  couronne.  Ta  main  est  faite 
pour  serrer  le  bâton  de  palmier,  non  pour  soutenir  le 
sceptre  imposant  d'un  souverain.  C'est  mon  front  qui 
doit  ceindre  l'or  de  la  couronne  ;  ce  front  dont  la  séré- 
nité ou  la  colère  peut,  comme  la  lance  d'Achille,  tuer 
ou  guérir  par  ses  divers  mouvements.  Voilà  la  main  qui 
saura  tenir  un  sceptre,  qui  saura  établir  ses  lois  su- 
prêmes. Cède-moi  la  place.  Par  le  ciel,  tu  ne  régneras 
pas  plus  longtemps  sur  celui  que  le  ciel  a  créé  pour  ré- 
gner sur  toi. 

SOMERSET. — 0  épouvantable  traître  !  je  t'arrête,  York, 
pour  crime  de  haute  trahison  contre  le  roi  et  la  cou- 
ronne. Obéis,  traître  audacieux.  A  genoux,  pour  de- 
mander  grâce. 

YORK. — Moi,  me  mettre  à  genoux!  demande  d'abord 
à  mes  genoux  s'ils  souffriront  que  je  plie  devant  un 
homme.  Qu'on  appelle  mes  fils  pour  me  servir  de  cau- 
tion. {Sort  un  homme  de  la  suite.)  Je  suis  bien  sûr  qu'a- 
vant qu'ils  me  laissent  conduire  en  prison,  leurs  épées 
se  rendront  caution  de  mon  affranchissement. 

MARGUERITE.  —  Qu'on  cherchc  ChlTord  :  priez-le  de 
venir  promptement,  et  qu'il  nous  dise  si  les  bâtards 
d'York  peuvent  servir  de  caution  à  leur  traître  de  père. 

YORK. — 0  Napolitaine  teinte  de  sang,  rebut  proscrit  de 
Naples,  fléau  sanguinaire  de  l'Angleterre  !  Les  fils  d'York, 
bien  meilleurs  que  toi  par  la  naissance,  seront  la  cau- 
tion de  leur  père  :  malheur  à  ceux  qui  la  refuseraient  i 
Entrent  d'un  côté  Edouard  et  Richard  Plantagenet  avec  des 


430  HENRI    VI. 

soldais  ;  et  de  Vautre  aussi  avec  des  soldais,  le  vieux  CUfford 
et  son  fds.)  Vois  s'ils  viennent;  je  réponds  qu'ils  tiendront 
ma  parole. 

MARGUERITE. — Et  voilà  Clifford  qui  arrive  pour  rejeter 
leur  caution. 

CLIFFORD. — Salut  et  Lonlieur  à  mon  seigneur  roi  ! 

YORK.  — Je  te  rends  grâces,  Clill'ord  :  dis  quel  sujet 
f  amène.  Ne  nous  chagrine  pas  par  un  regard  ennemi, 
c'est  nous  qui  sommes  ton  souverain,  Clifford;  fléchis 
de  nouveau  le  genou,  nous  te  pardonnerons  de  t'étre 
mépris. 

CLIFFORD. — Voici  mou  roi,  York;  je  ne  me  méprends 
point,  ilais,  toi,  tu  te  méprends  fort  de  m'imputerune 
méprise.  Il  le  faut  envoyer  à  Bedlam  :  cet  homme  est-il 
devenu  fou? 

LE  ROI.— Oui,  Cliflord,  une  folie  ambitieuse  le  porte  à 
s'élever  contre  son  roi. 

CLIFFORD.  —  C'est  un  traître.  Faites-le  conduire  à  la 
Tour,  et  qu'on  vous  mette  à  bas  sa  tête  séditieuse. 

MARGUERITE. — Il  cst  arrêté  ;  mais  il  ne  veut  j)as  obéir. 
Ses  fils,  dit-il,  donneront  pour  lui  leur  parole. 

YORK. — N'y  consentez-vous  pas,  mes  enfants? 

EDOUARD  PLANTAGENET. — Oui,  mon  noblc  père,  si  nos 
paroles  peuvent  vous  servir. 

RICHARD  PLANTAGENET. — Et  si  nos  parolcs  ne  le  peu- 
vent, ce  sera  nos  épées. 

CLIFFORD. — Quoi?  qucllc  race  de  traîtres  avons-nous 
donc  ici? 

YORK. — Regarde  dans  un  miroir,  et  donne  ce  nom  à 
ton  image.  Je  suis  ton  roi,  et  tui  un  traître  au  cœur 
faux.  Appelez  ici,  pour  se  placer  au  poteau  ',  mes  deux 
braves  ours  ;  que  du  seul  bruit  de  leurs  chaînes  ils  fas- 
sent trembler  ces  chiens  félons  qui  tournent  timide- 

1  Call  hilher  fo  the  slake. 

Cette  allusion  de  l'ours  qu'on  enchaînait  à  un  poteau,  et  qu'on 
faisait  harceler  par  une  meute  de  chiens,  est  familière  cà  iSliak- 
speare  pour  désigner  un  guerrier  redoutable.  Un  ours  rampaut 
était  l'écusson  des  Nevils. 


ACTE   V,    SCÈNE   T.  431 


ment  autour  a''eux.  Priez  Salisbury  et  Warwick  de  se 
rendre  près  de  moi. 

(Tambou?s.    Entrent    Salisbury    et   Warwick    avec    aes 
soldats.) 

CLiFFORD. — Sont-ce  là  tes  ours?  Eh  bien  !  je  harcèlerai 
tes  ours  jusqu'à  la  mort,  et  de  leurs  chaînes  j'attacherai 
le  gardien  d'ours  lui-même,  s'il  se  hasarde  à  les  con- 
duire dans  la  lice. 

RICHARD  PLANTAGENET. — J'ai  VU  souveut  uu  dogue  ar- 
dent et  présomptueux  se  retourner  et  mordre  celui  qui 
l'empêchait  de  s'élancer;  puis  aussitôt  qae,  laissé  en  li- 
berté, il  sentait  la  patte  cruelle  de  l'ours,  je  l'ai  vu  serrer 
la  queue  entre  ses  jambes  en  poussant  des  cris  ;  tel  est 
le  rôle  que  vous  jouerez,  si  vous  vous  mesurez  en  en- 
nemi avec  le  lord  Warwick. 

CLIFFORD. — Loin  d'ici,  amas  de  disgrâces ,  liideuse  et 
grossière  ébauche,  aussi  difforme  par  ton  âme  que  par 
ta  figure  ! 

YORK, — Nous  allons  dans  peu  vous  échauffer  autrement. 

CLIFFORD. — Prenez  garde  que  cette  chaleur  ne  vous 
brûle  vous-même. 

LE  ROI. — Quoi,  Warwick  1  Tes  genoux  ont-ils  désappris 
à  fléchir?...  Et  toi,  Sahsbury,  honte  sur  tes  cheveux 
blancs!  Toi,  guide  insensé,  qui  égares  le  cœur  malade 
de  ton  fils,  veux-tu,  sur  ton  lit  de  mort,  jouer  le  rôle 
d'un  brigand,  et  chercher  ton  malheur  avec  tes  lunettes! 
Oh!  où  est  la  foi,  où  est  la  loyauté  ?  Si  elles  sont  bannies 
d'une  tête  glacée  par  les  ans,  où  trouveront-elles  un 
refuge  sur  la  terre  ?  Veux-tu  donc  creuser  ton  tombeau 
pour  y  trouver  encore  la  guerre,  et  souiller  de  sang  ton 
âge  honorable?  Quoi  !  vieux  comme  tu  l'es,  tu  manques 
d'expérience;  ou,  si  tu  en  as,  pourquoi  lui  fais-tu  un  tel 
outrage?  Pour  ton  honneur,  rends-toi  au  devoir,  fléchis 
devant  moi  ces  genoux  que  ton  âge  avancé  fait  déjà  plier 
vers  la  tombe. 

SALISBURY. — Seigneur,  j'ai  examiné  avec  moi-même  le 
titre  de  ce  très-renommé  duc,  et,  dans  ma  conscience, 
je  crois  que  c'est  à  Sa  Grâce  qu'appartient  par  droit  de 
succession  le  trône  d'Angleterre. 


432  HENRI   VI. 

LK  ROI. — Ne  m  as-tu  pas  juré  fidélité  et  obéissance? 

SALISBURY. — Oui. 

LE  ROI.  —Peux-tu  te  dégager  envers  le  ciel  de  la  néces 
site  d'acquitter  ton  serment? 

SALisBL'RY.— C'est  uu  grand  péclié  de  jurer  le  péché; 
mais  c'en  est  un  plus  grand  encore  de  tenir  un  serment 
coupable.  Quel  vœu  assez  solennel  peut  contraindre  à 
commettre  un  meurtre,  à  dépouiller  autrui,  à  outrager 
la  pudeur  d'une  vierge  sans  tache,  à  ravir  le  patrimoine 
de  l'orphelin,  à  priver  la  veuve  de  ses  droits  légitimes, 
sans  autre  raison  de  cette  injustice  que  le  lien  d'un  ser- 
ment solennel  ? 

MARGUERITE.' — Uu  traître  subtil  n'a  pas  besoin  de  so- 
phiste. 

LE  ROI. — Appelez  Buckingham  ;  dites-lui  de  s'armer. 

YORK. — Appelle  Buckingham,  Henri,  et  tout  ce  que  tu 
as  d'amis.  Je  suis  résolu  à  mourir  ou  à  régner. 

CLIFFORD. — Je  te  garantis  le  premier,  si  les  songes 
prédisent  la  vérité. 

WARWicK. — Tu  ferais  mieux  de  regagner  ton  lit  et  d'y 
aller  rêver  encore  ,  pour  te  mettre  à  l'abri  de  la  tempête 
du  champ  de  bataille. 

CLIFFORD. — Je  suis  résolu  à  soutenir  une  tempête  plus 
terrible  que  celle  qu'il  est  en  ton  pouvoir  de  susciter 
aujourd'hui;  et  je  compte  écrire  cette  résolution  sur  ton 
cimier,  si  je  puis  seulement  te  reconnaître  aux  armes  de 
ta  maison. 

WARWICK. — Oui,  j'en  jure  par  les  armoiries  de  mon 
père,  par  l'ancien  écu  des  Nevil,  l'ours  rampant  enchaîné 
à  un  poteau  tortueux,  je  veux  porter  aujourd'hui  mon 
panache  élevé,  comme  le  cèdre  qui  se  déploie  sur  le 
sommet  d'une  montagne  et  conserve  son  feuillage  en 
dépit  de  la  tempête,  pour  te  faire  trembler  seulement  à 
le  voir. 

CLIFFORD. — Et  moi,  je  t'arracherai  ton  ours  de  dessus 
ton  casque,  et  le  foulerai  sous  mes  pieds  avec  tout  le 
mépris  dont  je  suis  capable,  en  haine  du  gardeur  d'ours 
par  qui  l'ours  sera  défendu. 

LE  JEUNE  CLIFFORD. — Aux  armcs  donc,  mon  victorieux 


ACTE  V,    SCÈNE  II.  433 


père,  pour  réprimer  ces  rebelles  et  leurs  complices. 

RICHARD  PLANTAGENET. — Fi  douc  !  pour  votre  honneur 
un  peu  plus  de  charité  ,  ne  proférez  point  de  paroles  de 
haine,  car  vous  souperez  ce  soir  avec  Jésus-Christ. 

LE  JEUNE  CLiFFORD. — Odieux  siguc  de  colère,  c'est  plus 
que  tu  n'en  peux  dire. 

RICHARD  PLANTAGENET. — Si  Ce  n'cst  pas  dans  le  ciel  que 
vous  souperez,  ce  sera  donc  sûrement  en  enfer. 

(Ils  sortent  de  différents  cotés.) 

SCÈNE  II 

Saint- Albans. 

Alarmes,  combattants  qui  passent  et  repassent 
Entre  WARWICK. 

WARWiCK. — Clifîord  de  Gumberland, c'est  Warwick  qui 
Rappelle  ;  et  si  tu  ne  te  caches  pas  devant  l'ours,  main- 
tenant que  les  trompettes  furieuses  sonnent  l'alarme  et 
que  les  cris  des  mourants  remplissent  le  vide  des  airs, 
Chfford,  je  t'appelle.  Viens  et  combats  contre  moi, 
orgueilleux  lord  du  nord.  Clifford  de  Gumberland , 
Warwick  s'enroue  à  force  de  t'appeler  aux  armes. 
(Entre  York.)  Quoi!  mon  noble  lord,  comment,  à  pied? 

YORK. — Clifford,  dont  la  mort  arme  le  bras,  vient  de 
tuer  mon  cheval;  mais  coup  pour  coup,  et  au  même 
moment,  j'ai  fait  de  cette  excellente  bête  qu'il  aimait 
tant  un  repas  pour  les  vautours  et  les  corbeaux. 

Entre  Clifford.) 

WARWICK. — L'heure  de  l'un  de  nous  ou  de  tous  deu3 
est  arrivée. 

YORK. — Arrête,  Warwick,  et  cherche  ailleurs  quelque 
autre  proie  ;  car  c'est  moi  qui  dois  poursuivre  celle-ci 
jusqu'à  la  mort. 

WARWICK. — En  ce  cas,  fais  vaillamment,  York;  c'est 
pour  une  couronne  que  tu  combats  Clifford  ;  comme  il 
est  vrai  que  je  compte  réussir  aujourd'hui,  j'ai  du  cha- 
grin au  cœui'  de  te  quitter  sans  te  combattre. 

(Warwick  sort.) 
r.   Vil.  28 


434  HENRI   VI. 

CLIFFORD. — Que  vois-tu  donc  en  moi,  York?  Pourquoi 
l'arrêter  ainsi  ? 

YORK. — J'aimerais  ta  contenance  guerrière  si  tu  ne 
m'étais  pas  si  profondément  ennemi. 

CLIFFORD. — Et  Ton  ne  refuserait  paL  à  ta  valeur  la 
louange  et  l'estime,  si  tu  ne  l'employais  honteuse- 
ment et  pour  le  crime. 

YORK.  —  Puisse-t-elle  me  défendre  contre  ton  épée, 
comme  il  est  vrai  qu'elle  soutient  la  justice  et  la  bonne 
cause! 

CLIFFORD. — Mon  âme  et  mon  corps  ensemble  sur  cette 
affaire-ci. 

YORK. — Voilà  un  terrible  gage.  En  garde  sur-le-champ. 

(Ils  combattent,  Clifford  tombe.} 

CLIFFORD. — La  fin  couronne  les  œuvres  K 

(Il  meurt.) 

YORK. — Ainsi  la  guerre  t'a  donné  la  paix,  car  te  voilà 
tranquille.  Que  le  repos  soit  avec  son  âme,  si  c'est  la 
volonté  du  ciel  ! 

(Il  sort.) 
(Entre  le  jeune  Clifford.) 

LE  JEUNE  CLIFFORD.— Honte  et  confusion  !  Tout  est  en 
déroute.  La  peur  crée  le  désordre,  et  le  désordre  frappe 
ceux  qu'il  faudrait  défendre.  0  guerre  !  fille  des  enfers, 
dont  le  ciel  irrité  a  fait  l'instrument  de  sa  colère,  jette 
dans  les  cœurs  glacés  des  nôtres  les  charbons  brûlants 
de  la  vengeance  !  Ne  laisse  pas  fuir  un  soldat.  L'homme 
qui  s'est  vraiment  consacré  à  la  guerre  ne  connaît  pas 
l'amour  de  soi.  Quiconque  s'aime  soi-même  n'a  point 
essentiellement,  mais  seulement  par  le  hasard  des  cir- 
constances, les  caractères  de  la  valeur (Voyant  son 

père  mort.)  0  que  ce  vil  monde  prenne  fin,  et  que  les 
llammes  du  dernier  jour  confondent,  avant  le  temps,  la 
terre  et  le  ciel  embrasés  ensemble  !  Que  le  souffle  de  la 

*  Clifford  dit  ces  paroles  en  français:  il  ne  mourut  point  de  la 

Dain  du  duc  d'York,  mais  fut  tue  dans  la  môlée.  Sa  mort  est  ainsi 

acontée  dans   la   troisième   partie    de  Henri  VI,   et    la   môme 

incohérence  se  remarque  dans  les  pièces  originales.   C'est  une 

inadvertance  comme  on  en  rencontre  souvent  dans  yliakspeare. 


ACTE   V,    SCÈNE    II.  435 

trompette  universelle  se  fasse  entendre  et  impose  si- 
lence au  son  mesquin  des  divers  bruits  du  monde  !  Père 
chéri,  étais-tu  donc  destiné  à  perdre  ta  jeunesse  dans  la 
paix,  et  à  revêtir  les  couleurs  argentées  de  l'âge,  de  la 
prudence ,  pour  venir,  aux  jours  vénérables  où  l'on 
garde  la  maison,  périr  dans  une  mêlée  de  brigands.  A 
cette  vue,  mon  cœur  se  change  en  pierre,  et  tant  qu'il 
m'appartiendra  il  demeurera  dur  comme  elle. — York 
n'épargne  point  nos  vieillards,  je  n'épargnerai  pas  da- 
vantage leurs  enfants.  Les  larmes  des  jeunes  vierges  fe- 
ront sur  mon  cœur  l'effet  de  la  rosée  sur  la  flamme  ;  et 
la  beauté,  qui  si  souvent  a  rappelé  les  tyrans  à  la  clé- 
mence, ne  fera,  comme  l'huile  et  la  cire,  qu'animer 
l'ardeur  de  ma  colère.  Dès  ce  moment,  la  pitié  ne  m'est 
plus  rien.  Si  je  trouve  un  enfant  de  la  maison  d'York, 
je  le  couperai  en  autant  de  bouchées  que  la  farouche 
Médée  fit  du  jeune  Absyrte,  et  je  chercherai  ma  gloire 
dans  la  cruauté.  [Il  prend  sur  ses  épaules  le  corps  de  son 
père.)  Viens,  toi,  ruine  récente  de  l'antique  maison  de 
Glifford;  comme  Énée  emporta  le  vieil  Anchise,  je  vais 
te  charger  sur  mes  robustes  épaules.  Mais  Enée  portait 
une  charge  vivante,  elle  ne  lui  pesait  pas  ce  que  me 
pèsent  mes  douleurs. 

(Il  sort.) 
'EntrentRichardPlantagenetetSomerset  :  ils  combattent, 
Somerset  est  tué.) 

.RICHARD  PLANTAGENET. — Te  voilà  douc  là  gisaut  !  Par 
sa  mort  sous  une  misérable  enseigne  du  château  de 
Saint-Albans,  mise  à  la  porte  d'un  cabaret,  Somerset  va 
rendre  fameuse  la  sorcière  qui  l'a  prédite  '.  Fer,  con- 
serve ta  trempe  ;  cœur,  continue  d'être  impitoyable.  Les 
prêtres  prient  pour  leurs  ennemis,  mais  les  princes 
tuent. 

(Il  sort.) 
(Alarmes.  Différentes  excursions  des  deux,  partis.  Entrent 
le  roi  Henri  et  la  reine  Marguerite  et  quelques  autre» 
faisant  retraite.) 

1  La  sorcière  avait  prédit  à  Somerset  qu'il  aurait  à  se  garder 
des  châteaux  qui  se  tiennent  en  haut,  that  mounted  stand^  et  il 
meurt  sous  l'enseigne  du  château  de  Saint-Albans,  à  la  porte  d'un 
cabaret. 


436  HENRI  VI. 

MARGUERITE. — Fuyez,  seigneur.  Que  vous  êtes  lent! 
N'avez-vous  pas  de  honte?  fuyez. 

LE  ROI. —  Pouvons -nous  fuir  les  volontés  du  ciel? 
Chère  Marguerite,  arrêtez. 

MARGUERITE. — De  quello  nature  êtes-vous  donc?  Vous 
ne  voulez  ni  combattre  ni  fuir.  Maintenant  c'est  force 
l'esprit,  sagesse  et  sûreté,  de  céder  le  champ  aux  enne- 
mis, et  de  garantir  notre  vie  par  tous  les  moyens  possi- 
bles, puisque  tout  ce  que  nous  pouvons  c'est  de  fuir. 
{On  entend  au  loin  une  alarme.)  Si  vous  êtes  pris,  nous 
sommes  au  bout  de  nos  ressources  ;  mais  si  nous  avons 
le  bonheur  d'échapper,  comme  le  temps  nous  en  reste, 
si  nous  ne  le  perdons  pas  par  votre  négligence,  nous 
pourrons  gagner  Londres  où  vous  êtes  aimé,  et  où  Té- 
chec  de  cette  journée  pourra  être  promptement  réparé. 

(Entre  le  jeune  Clifford.) 

CLiFFORD. — Si  je  n'avais  attaché  toute  mon  âme  à  l'es- 
poir de  leur  nuire  un  jour,  vous  m'entendriez  blas- 
phémer, plutôt  que  de  vous  engager  à  fuir.  Mais  fuyez, 
il  le  faut.  L'incurable  découragement  règne  dans  le 
cœur  de  notre  parti.  Fuyez  pour  votre  salut,  et  nous 
vivrons  pour  voir  arriver  leur  tour,  et  leur  transmettre 
notre  fortune.  Hâtez-vous,  seigneur;  fuyez. 

SCÈNE  111 

Plaines  près  de  Saint-Albans. 

Une  alarme,  retraite,  fanfare.  Puis  entrent  YORK,  RICHARD 
PLANTAGENET,  WARWICK  et  des  soldats  avec  des  tam- 
bours et  des  drapeaux. 

YORK. — Qui  peut  raconter  les  exploits  de  Salisbury,  ce 
ion  d'hiver,  qui  dans  sa  colère  oubliant  les  contusions 
de  l'âge  et  les  coups  du  temps,  semblable  à  un  guerrier 
paré  des  traits  de  la  jeunesse,  se  ranime  par  le  danger? 
cet  heureux  jour  perd  tout  son  mérite,  et  nous  n'avons 
rien  gagné,  si  nous  avons  perdu  Salisbury. 

RICHARD  PLANTAGENET. — Moii  noblc  père,  ti'ois  fois  au- 


ACTE   V,    SCÈNE   III.  ^37 

jourd'hui  je  l'ai  aidé  à  remonter  sur  son  cheval  ;  trois 
fois  je  l'ai  défendu  renversé  à  terre ,  trois  fois  je  l'ai 
conduit  hors  de  la  mêlée,  et  l'ai  voulu  engager  à  quitter 
le  champ  de  bataille,  et  je  l'ai  toujours  retrouvé  au 
sein  du  danger  :  telle  qu'une  riche  tenture  dans  une 
simple  demeure,  telle  était  sa  volonté  dans  son  vieux 
et  faible  corps.  Mais  voyez ,  le  voilà  qui  s'approche,  ce 
noble  guerrier. 

(Entre  Salisbury.) 

SALisBURY,  à  Richard. — Par  mon  épée  !  tu  as  bien  com- 
battu aujourd'hui;  par  la  messe!  nous  en  avons  tous 
fait  autant. — Je  vous  remercie,  Richard.  Dieu  sait  com- 
bien j'ai  encore  de  temps  à  vivre,  et  il  a  permis  que 
trois  fois,  aujourd'hui,  vous  m'ayez  sauvé  d'une  mort 
imminente.  Mais,  lords,  ce  que  nous  tenons  n'est 
pas  encore  à  nous  :  ce  n'est  pas  assez  que  nos  ennemis 
aient  fui  cette  fois  :  ils  sont  en  situation  de  réparer 
bientôt  cet  échec. 

YORK. — Je  sais  que  notre  sûreté  est  de  les  poursuivre; 
car  j'apprends  que  le  roi  a  fui  vers  Londres,  pour  y 
convoquer  sans  délai  le  parlement.  Marchons  sur  ses 
pas  avant  que  les  lettres  de  convocation  aient  eu  le 
temps  de  partir.  Qu'en  dit  lord  Warwick?  Irons-nous 
après  eux? 

WARWICK. — Après  eux  !  avant  eux  srnous  le  pouvons. 
— Par  ma  foi,  milords,  c'a  été  une  glorieuse  journée  !  la 
bataille  de  Saint-Albans,  gagnée  par  l'illustre  York,  vi- 
vra éternellement  dans  la  mémoire  des  siècles  futurs. 
Résonnez,  tambours  et  trompettes,  et  marchons  tous 
vers  Londres.  Et  puissions-nous  avoir  encore  d'autres 
jours  semblables  à  celui-ci  I 

(Tous  sortent.) 


FIN    DU    CINQUIÈME    ET    DERNIER    ACTE. 


HENRI    VI 


TRAGÉDIE 


TROISIEME    PARTIE 


HENRI  VI 

TRAGÉDIE 

TROISIÈME     PARTIE 


PERSONNAGES 


lords  Hu 


LE  ROI  HENRI  VI. 
EDOUARD,  prince  de  Galles,  son  fils 
LOUIS  XI,  roi  de  France. 
LE  DUC   DE   SOMER 

SET. 
LE  DUC  D'EXETER. 
LE   COMTE  DE  NOR- 

THUMBERLAND.  /„,,,„,„• 
LE  COMTE  D'0XF0RD(P"''  ^"  ^°' 
LE  COMTE  DE  WEST- 

MORELAND, 
LE  LORD  CLIFFORD. 
RICHARD    PLANTAGENET,     duc 
.  d'York. 
EDOUARD ,  comte  des 

Marches,  depuis  le  roi 

Edouard  IV, 
GEORGE,  depuis  duc  de 

Clarence, 
RICHARD,  depuis  duc 

de  Glocester, 
EDMOND,  comte  de  Rut- 

land  , 


fll.<;  du  duc 
d'York. 


LE  DUC  DE  NORFOLK. 
LE    MARQUIS    MON -| 

TAIGU, 
LE  COMTE  DE  WAR- 

LE  COMTE  DE  SALIS-^5!î!;''5*v*  1" 
BURY, 

LE  COMTE  DE  PEM- 
BROKE, 

LE  LORD  HASTINGS, 

LE  LORD  STAFFORD, 

SIR  JEAN  MORTIMER, 

SIR  HUGUES  MORTI- 
MER, 

SIR  GUILLAUME  STANLEY. 

LORD  RIVERS,  frère  de  ladv  Grey. 

SIR  JEAN  DE  MONTGOMERY. 

SIR  JEAN  SOMERVILLE. 

LE  GOUVERNEUR  DE  RUTLAND. 

LE  MAIRE  DYORK. 

LE  LIEUTENANT  DE  LA   TOUR. 

UN  NOBLE. 


duc  d'York. 


oncles  du 
duc  d'York. 


,DEUX  GARDES-CHASSE. 
UN  FILS  qui  a  tué  son  père.— UN  V^ÈRE  qui  a  tué  son  fils.  —  LA  REINE 
MARGUERITE.— LA  PRINCESSE  BONNE,   sœur  du  roi  de  France.— 
LADY  GREY,^depuis  reine  et  ieir.me  d'Edouard  IV. — Soldats  et  suite  dd 

BOI  HENRI   ET  DU   ROI   EDOUARD,  MESSAGERS,   HOMMES    DU    GUET. 

Dans  une  partie  du  troisième  acte  la  scène  se  passe  en   France, 
et  dans  tout  le  reste  de  la  pièce  elle  est  en  Angleterre. 


ACTE    PREMIER 


SCÈNE  I 

A  Londres,  dans  la  salle  du  parlement. 

Tambours.  Quelques  soldats  du  parti  de  York  se  précipitent  dans 
la  salle:  entrent  ensuite  LE  DUC  D'YORK,  EDOUARD, 
RICHARD.  NORFOLK,  MONTAIGU,  WARWICK  et 
autres,    avec  dex   roses    blanches    à  leurs  chapeaux. 

WAR'wiCK. — Je  ne  conçois  pas  comment  le  roi  nous  est 
échappé. 


442  HENRI   VI. 

YORK. — Tandis  que  nous  poursuivions  la  cavalerie  dn 
Nord,  il  s'est  évadé  adroitement,  abandonnant  son  infan- 
terie; et  cependant  le  grand  Northumberland ,  dont 
Toreille  guerrière  ne  put  jamais  souffrir  le  son  de  la  re- 
traite, animait  encore  son  armée  découragée  :  et  lui- 
même  avec  les  lords  Clifford  et  Stafford,  tous  unis  et  de 
front,  ont  chargé  notre  corps  de  bataille,  mais  en  l'en- 
fonçant ils  ont  péri  sous  Tépée  de  nos  soldats. 

EDOUARD. — Le  père  de  lord  Stafford,  le  duc  deBucking- 
ham,  est  ou  tué  ou  dangereusement  blessé,  j'ai  fendu 
son  casque  d'un  coup  vigoureux  ;  cela  est  vrai,  mon  père, 
voilà  son  sang. 

(Montrant  son  épée  sanglante.) 

MONTAiGU,  montrant  la  sienne. — Et  voilà,  mon  frère, 
celui  du  comte  de  Wiltshire,  que  j'ai  joint  dès  le  com- 
mencement de  la  mêlée. 

RICHARD,  jetant  sur  le  théâtre  la  tête  de  Somerset. —  Et 
ioi,  parle  pour  moi,  et  dis  ce  que  j'ai  fait. 

YORK. — Richard  a  surpassé  tous  mes  autres  enfants  ! 
C'est  à  lui  que  je  dois  le  plus.  Quoi,  Votre  Grâce,  vous 
êtes  mort?  lord  de  Somerset! 

NORFOLK. — Puisse  toute  la  postérité  de  Jean  de  Gaunt 
avoir  pareille  espérance  ! 

RICHARD. — J'espère  abattre  de  même  la  tête  du  roi 
Henri  ! 

WARWicK. — Je  l'espère  aussi.  Victorieux  prince  d'York, 
je  jure  par  le  ciel  de  ne  point  fermer  les  yeux  que  je  ne 
f  aie  vu  assis  sur  le  trône  qu'usurpe  aujourd'hui  la  mai- 
son de  Lancastre.  Voici  le  palais  de  ce  roi  timide  ;  voilà 
son  trône  royal.  Possède-le,  York;  car  il  est  à  toi,  et  non 
pas  aux  héritiers  de  Henri. 

YORK. — Seconde-moi  donc,  cher  Warwick,  et  j'en  vais 
prendre  possession  ;  car  nous  ne  sommes  entrés  ici  que 
par  la  force. 

NORFOLK. — Nous  VOUS  scconderons  tous.  — Périsse  le 
premier  qui  recule  ! 

YORK. — Je  vous  remercie,  noble  Norfolk! — Ne  vous 
éloignez  point,  milords.— Et  vous,  soldats,  demeurez,  et 
passez  ici  la  nuit. 


ACTE   I,    SCÈNE  I.  443 

WARWiCK. — Quand  le  roi  paraîtra,  ne  lui  faites  aucune 
violence,  à  moins  qu'il  n'essaye  de  vous  chasser  par  la 
force. 

(Les  soldats  se  retirent.) 

YORK. — La  reine  doit  tenir  ici  aujourd'hui  son  parle- 
ment :  elle  ne  s'attend  guère  à  nous  voir  de  son  conseil  : 
par  les  paroles  ou  parles  coups,  il  faut  ici  même  faire 
reconnaître  nos  droits. 

RICHARD. — Occupons,  aimés  comme  nous  le  sommes, 
.'intérieur  du  palais. 

WARWICK.— Ce  parlement  s'appellera  le  parlement  de 
sang,  à  moins  que  Plantagenet,  duc  d'York,  ne  soit  roi; 
•ît  ce  timide  Henri,  dont  la  lâcheté  nous  a  rendus  le  jouet 
de  nos  ennemis,  sera  déposé. 

YORK. — Ne  me  quittez  donc  pas,  milords.  De  la  résolu- 
tion, et  je  prétends  prendre  possession  de  mes  droits. 

WARWICK.  — Ni  le  roi,  ni  son  plus  zélé  partisan,  ni  le 
plus  fier  de  tous  ceux  qui  tiennent  pour  la  maison  de 
Lancastre,  n'osera  plus  battre  de  l'aile  aussitôt  que  War- 
wick  agitera  ses  sonnettes  K  Je  veux  planter  ici  Planta- 
genet; l'en  déracine  qui  l'osera. — Prends  ton  parti, 
Richard  :  revendique  la  couronne  d'Angleterre. 

(Warwick  conduit  au  trône  York,  qui  s'y  assied.) 
(Fanfares.  Entrent  le  roi  Henri,  Clifford,  Northumberland, 

Westmoreland,  Exeter  et  autres,  avec  des  roses  rouges 

à  leurs  chapeaux.) 

LE  ROI. —  Voyez,  milords,  où  s'est  assis  cet  audacieux 
rebelle;  sur  le  trône  de  l'Etat!  Sans  doute  qu'appuyé  des 
forces  de  Warwick,  ce  perfide  pair,  il  ose  aspirer  à  la 
couronne,  et  prétend  régner  en  souverain. — Comte  de 
Northumberland,  il  a  tué  ton  père;  et  le  tien  aussi,  lord 
Chiford;  et  vous  avez  fait  vœu  de  venger  leur  mort  sur 
lui,  sur  ses  enfants,  ses  favoris  et  ses  partisans. 

NORTHUMBERLAND. — Et  si  je  ne  l'exécute  pas,  ciel,  que 
ta  vengeance  tombe  sur  moi  ! 

1  If  Warwick  shake  hia  belh  ; 

Allusion  aux  sonnettes  que  portaient  à  la  patte  les  faucont 
dressés  pour  la  chasse; 


4i4  HENRI  VI. 

cLiFFORD. — C'est  dans  cet  espoir  que  Clifford  porte  son 
deuil  en  acier. 

WESTMORELAND. — Eh  quoi  !  souffrirons-nous  cela? — 
Jetons-le  à  bas  :  mon  cœur  est  bouillant  de  colère  ;  je  n'y 
puis  tenir. 

LE  ROI. — De  la  patience,  cher  comte  de  Westmoreland. 

CLIFFORD. — La  patience  est  pour  les  poltrons,  pour  ses 
pareils  :  il  n'aurait  pas  osé  s'y  asseoir,  si  votre  père  eût 
été  vivant. — Mon  gracieux  seigneur,  ici,  dans  le  parle- 
ment, laissez-nous  fondre  sur  la  maison  d'York. 

NORTHUMBERLAND. — C'cst  bien  dit,  cousin  :  qu'il  en  soit 
fait  ainsi. 

LE  ROI. — Eh  !  ne  savez-vous  pas  que  le  peuple  est  pour 
eux ,  et  qu'ils  ont  derrière  eux  une  bande  de  soldats  ! 

EXETER.— Le  duc  d'York  tué,  ils  fuiront  bientôt. 

LE  ROI. — Loin  du  cœur  de  Henri  la  pensée  de  faire  du 
parlement  une  boucherie  !  —  Cousin  Exeter,  la  sévérité 
du  maintien,  les  paroles,  les  menaces  sont  les  seules 
armes  que  Henri  veuille  employer  contre  eux.  [Us  s'a- 
vancent vers  le  duc  (ï  York.)  Séditieux  duc  d'York,  descends 
de  mon  trône  ;  et  tombe  à  mes  pieds,  pour  implorer  ma 
Clémence  et  ta  grâce  ;  je  suis  ton  souverain. 

YORK.— Tu  te  trompes;  c'est  moi  qui  suis  le  tien. 

EXETER.— Si  tu  as  quelque  honte,  descends,  c'est  lui 
qui  t'a  fait  duc  d'York. 

YORK.— C'était  mon  patrinioine,  tout  aussi  bien  que  le 
titre  de  comte  ' . 

EXETER. — Ton  père  fut  un  traître  à  la  couronne. 

WARW^iCK. — C'est  toi,  Exeter,  qui  es  un  traître  à  la  cou- 
ronne, en  suivant  cet  usurpateur  Henri. 

CLIFFORD. — Qui  doit-il  suivre  que  son  roi  légitime? 

WARWicK. — Sans  doute,  CUfford  :  qu'il  suive  donc  Ri- 
chard, duc  d'York. 

LE  ROI. — Et  resterai-je  debout,  tandis  que  toi  tu  seras 
assis  sur  mon  trône? 

'  A»  the  earldom  was. 

Probablement  le  titre  de  comte  des  Marches,  comme  héritiei 
du  comte  des  Marches,  de  qui  il  tenait  son  droit  à  la  couronne. 


ACTE  I,    SCENE   I.  445 

YORK. — Il  le  faut  bien,  et  cela  sera  :  prends-en  ton 
parti. 

WARWiCK.— Sois  duc  de  Lancastre,  et  laisse-le  être 
roi. 

WESTMORELAND. — Henri  est  duc  de  Lancastre  et  roi,  et 
le  lord  de  Westmoreland  est  là  pour  le  soutenir. 

WARWICK. — Et  Warwick  pour  le  contredire. — Vous 
oubliez,  je  le  vois,  que  nous  vous  avons  chassés  du  champ 
de  bataille,  que  nous  avons  tué  vos  pères,  et  marché  en- 
seignes déployées,  au  travers  de  Londres,  jusqu'aux 
portes  du  palais. 

NORTHUMBERLAND. — Je  m'en  souviens,  Warwick,  à  ma 
grande  douleur  ;  et,  par  son  âme,  toi  et  ta  maison,  vous 
vous  en  repentirez. 

WESTMORELAND. — Plautageuet,  et  toi  et  tes  enfants,  et 
tes  parents  et  tes  amis,  vous  me  payerez  plus  de  vies 
qu'il  n'y  avait  de  gouttes  de  sang  dans  les  veines  de  mon 
père. 

CLiFFORD. — Ne  m'en  parle  pas  davantage,  Warwick, 
de  peur  qu'au  lieu  de  paroles,  je  ne  t'envoie  un  messa- 
ger qui  vengera  sa  mort  avant  que  je  sorte  d'ici. 

WARWICK. — Pauvre  ClifFord  !  Combien  je  méprise  ses 
impuissantes  menaces  ! 

YORK. — Voulez-vous  que  nous  établissions  ici  nos  droits 
à  la  couronne?  Autrement  nos  épées  les  soutiendront  sur 
le  champ  de  bataille. 

LE  ROI. — Quel  titre  as-tu,  traître,  à  la  couronne  ?  Ton 
père  était,  ainsi  que  toi,  duc  d'York  ♦  ;  ton  aïeul  était 
Roger  Mortimer,  comte  des  Marches.  Je  suis  le  fils  de 
Henri  V,  qui  soumit  le  dauphin  et  les  Français,  et  con- 
quit leurs  villes  et  leurs  provinces. 

WARWICK. — Ne  parle  point  de  la  France,  toi  qui  l'as 
perdue  tout  entière. 

LE  ROI. — C'est  le  lord  protecteur  qui  l'a  perdue,  et  non 
pas  moi.  Lorsque  je  fus  couronné,  je  n'avais  que  neuf 
mois. 


'  Richard,  duc  d'York,  était  fils  du  comte  de  Cambridge,  et 
neveu  seulement  du  duc  d'York. 


446  HENRI   VI. 

RICHARD. — Vous  êtes  assez  âgé  maintenant,  et  cepen- 
dant il  me  semble  qiio  vous  continuez  à  perdre.  Mon 
père,  arrachez  la  couronne  de  la  tête  de  l'usurpateur. 

EDOUARD. — Arrachez-la,  mon  bon  père,  mettez-la  sur 
votre  tête. 

MONTAiGU,  au  duc  cTYork.  —  Mon  frère,  si  tu  aimes  et 
honores  le  courage  guerrier,  décidons  le  fait  par  un  com- 
bat au  lieu  de  demeurer  ici  à  nous  disputer. 

RICHARD. — Faites  résonner  les  tamboui's  et  les  trom- 
pettes, le  roi  va  fuir. 

YORK. — Taisez-vous,  mes  enfants. 

LE  ROI. — Tais-toi  toi-même,  et  laisse  parler  le  roi 
Henri. 

WARWiCK. — Plantagenet  parlera  le  premier. — Lords, 
écoutez-le,  et  demeurez  attentifs  et  en  silence;  car  qui- 
conque l'interrompra,  c'est  fait  de  sa  vie. 

LE  ROI.  —  Espères-tu  que  j'abandonnerai  ainsi  mon 
trône  royal,  où  se  sont  assis  mon  aïeul  et  mon  père? 
Non,  auparavant  la  guerre  dépeuplera  ce  royaume.  Oui, 
et  ces  étendards  si  souvent  déployés  dans  la  France,  et 
qui  le  sont  aujourd'hui  dans  l'Angleterre,  au  grand  cha- 
grin de  notre  cœur,  me  serviront  de  drap  funéraire. — 
Pourquoi  faiblissez-vous,  milordsï  Mon  titre  est  bon,  et 
beaucoup  meilleur  que  le  sien. 

WARW^icK. — Prouve-le,  Henri,  et  tu  seras  roi. 

LE  ROI. — Mon  aïeul  Henri  IV  a  conquis  la  couronne. 

YORK. — Par  une  révolte  contre  son  roi. 

LE  ROI. — Je  ne  sais  que  répondre  :  mon  litre  est  défec- 
tueux. Répondez-moi,  un  roi  ne  peut-il  se  choisii-  im 
héritier? 

YORK.— Que  s'ensuit-il? 

LE  ROI. — S'il  le  peut,  je  suis  roi  légitime  ;  car  Richard, 
en  présence  d'un  grand  nombre  de  lords,  résigna  sa 
couronne  à  Henri  IV  ,  dont  mon  père  fut  l'héritier 
comme  je  suis  le  sien. 

YORK. — Il  se  révolta  contre  Richard  son  souverain,  et 
l'obligea  par  force  à  lui  résigner  la  couronne. 

WAHWiCK. — Et  supposez,  milords,  quil  l'eût  faitvolou- 


ACTE  I,    SCÈNE  I.  447 

tairement,  pensez-vous  que  cela  pût  nuire  aux  droits 
héréditaires  de  la  couronne? 

EXETER. — Non,  il  ne  pouvait  résigner  sa  couronne  que 
sauf  le  droit  de  l'héritier  présomptif  à  succéder  et  à  ré- 
gner. 

LE  ROI. — Es-tu  contre  nous,  duc  d'Exeter  ? 

EXETER. — Le  droit  est  pour  lui.  Veuillez  donc  me  par- 
donner. 

YORK.— Pourquoi  parlez-vous  bas,  milords,  au  lieu  de 
répondre? 

EXETER. — Ma  conscience  me  dit  qu'il  est  roi  légitimée 

LE  ROI.— Tous  vont  m  abandonner  et  passer  de  son 
côté. 

NORTHu>roERL.\ND.— Plantagenet,  quelles  que  soient  tes 
prétentions,  ne  pense  pas  que  Henri  puisse  être  déposé 
ainsi. 

WARwicK.  —Il  sera  déposé  eu  dépit  de  vous  tous. 

NORTHUMBERL.\ND. — Tu  tc  trompes.  Ce  n'estpas,  malgré 
la  présomption  qu'elle  t'inspire,  la  puissance  que  te 
donnent  dans  le  midi  tes  comtés  d'Essex,  de  Suffolk,  de 
Norfolk  et  de  Kent,  qui  peut  élever  le  duc  au  trône 
malgré  moi. 

CLiFFORD. — Roi  Henri,  que  ton  titre  soit  légitime  ou 
défectueux,  lord  Cliiford  jure  de  combattre  pour  ta  dé- 
fense. Puisse  s'entr'ouvrir  et  m'engloutir  tout  vivant 
le  sol  où  je  fléchirai  le  genou  devant  celui  qui  a  tué 
mon  père! 

LE  ROI. — 0  Clifford  !  combien  tes  paroles  raniment 
mon  cœur  ! 

YORK. — Henri  de  Lancastre ,  cède-moi  ta  couronne. 
Que  murmurez -vous  ,  lords,  ou  que  concertez-vous  en- 
semble ? 

w^ARWicK. — Rendez  justice  au  royal  duc  d'York,  ou  je 
vais  remplir  cette  salle  de  soldats  armés,  et,  sur  ce  trône 
où  il  est  assis  ,  écrire  son  titre  avec  le  sang  de  l'usurpa- 
teur. 

(Il  frappe  du  pied,  et  les  soldats  se  montrent.) 

LEROi.— Milord  de  Warwick,  écoutez  seulement  un 
mot.— Laissez-moi  régner  tant  que  je  vivrai. 


448  HENRI   VI. 

YORK. — Assure  la  couronne  à  moi  et  à  mes  enfants,  et 
tu  régneras  en  paix  le  reste  de  tes  jours. 

LE  ROI. — Je  suis  satisfait.  Richard  Plantagenet,  jouis 
du  royaume  après  ma  mort. 

CLiFFORD. — Q\ie\  tort  cela  fera  au  prince  votre  fils  ! 

WARWicK. — Quel  bien  pour  l'Angleterre  et  pour  lui- 
même  ! 

WESTMORELAND. — Vil,  faible  et  lâche  Henri  ! 

CLIFFORD. — Quel  tort  tu  te  fais  à  toi-même,  et  à  nous 
aussi  t 

WESTMORELAND. — Je  ne  puis  rester  pour  entendre  ces 
conditions. 

NORTHUMBERLAND. — Ni  moi. 

CLIFFORD. — Venez,  cousin;  allons  porter  ces  nouvelles 
à  la  reine. 

WESTMORELAND. — Adicu,  Toi  saus  courago  et  dégénéré; 
ton  sang  glacé  ne  renferme  pas  une  étincelle  d'honneur, 

NORTHUMBERLAND.  —  Dcviens  la  proie  de  la  maison 
d'Yoïk,  et  meurs  dans  les  chaînes  pour  cette  indigne 
action. 

CLIFFORD. — Puisses-tu  périr  vaincu  dans  une  guerre 
terrible,  ou  finir  tranquillement  dans  l'abandon  et  le 
mépris  ! 

(Sortent  Northumberland,  Clifford  et  Westmoreland.) 

WARWICK. — Tourne-toi  par  ici,  Henri,  ne  fais  pas  at- 
tention à  eux. 

EXETER.— Ce  qu'ils  veulent,  c'est  la  vengeance  :  voilà 
pourquoi  ils  ne  cèdent  pas. 

LE  ROI. — Ah  !  Exeter  ! 

WARWICK. — Pourquoi  ce  soupir,  mon  prince? 

LE  ROI. — Ce  n'est  pas  pour  moi  que  je  gémis,  lord  War- 
wick  :  c'est  pour  mon  fils  que  je  déshérite  en  père  déna- 
tui'é  ;  mais  qu'il  en  soit  ce  qui  pourra.  Je  te  substitue 
ici  la  couronne  à  toi  et  à  tes  héritiers  à  perpétuité,  à 
condition  que  tu  feras  serment  ici  d'éteindre  cette 
guerre  civile,  et  de  me  respecter,  tant  que  je  vivrai, 
comme  ton  roi  et  ton  souverain ,  et  de  ne  jamais  cher- 
cher, par  aucune  trahison  ni  violence,  à  me  renveraer 
du  trône  et  à  régner  loi-même. 


ACTE   I,    SCÈNE   I.  449 

YORK.— Je  fais  volontiersce  serment,  et  je  l'accomplirai. 

(Il  descend  du  trône.) 

WARwicK. — Vive  le  roi  Henri  !  —  Plantagenet ,  em- 
brasse-le. 

LE  ROI. — Puisses-tu  vivre  longtemps ,  ainsi  que  tes 
bouillants  enfants  ! 

YORK. — De  ce  moment,  York  et  Lancastre  sont  récon- 
ciliés. 

EXETER. — Maudit  soiL  celui  qui  cherchera  à  les  rendre 

ennemis!  (Morceau  de  musique;  les  lords  s'avancent.) 

YORK. — Adieu,  mon  gracieux  seigneur  :  je  vais  me 
rendre  dans  mon  château. 

WARWICK. — Et  moi,  je  vais  garder  Londres  avec  mes 
soldats. 

NORFOLK. — Moi,  je  retourne  à  Norfolk  avec  les  miens. 

monta:gu. — Moi,  sur  la  mer,  d'où  je  suis  venu. 

(Sortent  York  et  ses  fils,   Warwick,  Norfolk  et  Mon- 
taigu,  les  soldats  et  la  suite.) 

LE  ROI. — Et  moi,  rempli  de  tristesse  et  de  douleur,  je 
vais  regagner  mon  palais. 

EXETER. — Voici  la  reine  ,  ses  regards  décèlent  sa  co- 
lère :  je  veux  me  dérober  à  sa  présence. 

LE  ROI. — Et  moi  aussi,  cher  Exeter.       (H  veut  sortir.) 

MARGUERITE. — Ne  t'éloigne  pas  de  moi,  je  te  suivrai. 

LE  ROI. — Sois  patiente,  chère  reine,  et  je  resterai. 

MARGUERITE. — Et  qui  peut  être  patiente  dans  de  pa- 
reilles extrémités? — Ah!  malheureux  que  tu  es!  plût  au 
ciel  que  je  fusse  morte  fille,  que  je  ne  t'eusse  jamais  vu, 
que  je  ne  t'eusse  pas  donné  un  fils,  puisque  tu  devais 
être  un  père  si  dénaturé  !  A-t-il  mérité  d'être  dépouillé 
des  droits  de  sa  naissance?  Ah  !  si  tu  l'avais  aimé  seule- 
ment la  moitié  autant  que  je  l'aime,  ou  qu'il  t'eût  fait 
souffrir  ce  que  j'ai  souffert  une  fois  pour  lui,  que  tu 
l'eusses  nourri,  comme  moi,  de  ton  sang,  tu  aurais  ici 
versé  le  plus  précieux  sang  de  ton  cœur,  plutôt  que  de 
faire  ce  sauvage  duc  ton  héritier,  et  de  déshériter  ton 
propre  fils. 

LE  JEUNE  PRINCE. — Mou  père,  vous  ne  pouvez  pas  me 
déshériter  :  si  vous  êtes  roi,  pourquoi  ne  vous  succéde- 
rai s-jc  pas  ? 

T.  VII.  29 


450  HENRI   Vï. 

LE  ROI.— Pardoune-moi,  Marguerite.— Pardonne-moi, 
cher  enfant  :  le  comte  de  Warwick  et  le  duc  m'y  ont 
forcé. 

MARGUERITE.  -  T'y  Ont  forcé  !  Tu  es  roi ,  et  l'on  t'a 
forcé!  Je  rougis  de  t'entendre  parler.  Ah!  malheureux 
âche!  tu  nous  as  tous  perdus,  toi,  ton  fils  et  moi;  tu 
t'es  rendu  tellement  dépendant  de  la  maison  d'York, 
que  tu  ne  régneras  plus  qu'avec  sa  permission.  Qu'as- tu 
fait  en  transmettant  la  couronne  à  lui  et  à  ses  héritiers? 
tu  as  creusé  toi-même  ton  tombeau,  et  tu  t'y  traîneras 
longtemps  avant  ton  heure  naturelle.  Warwick  est 
chanceher  de  TEtat,  et  maître  de  Calais.  Le  sévère  Faul- 
conbridge  commande  le  détroit.  Le  duc  est  fait  protec- 
teur du  royaume,  et  tu  crois  être  en  sûreté!  C'est  la  sû- 
reté de  l'agneau  tremblant,  quand  il  est  au  milieu  des 
loups.  Si  j'eusse  été  là,  moi,  qui  ne  suis  qu'une  simple 
femme ,  leurs  soldats  m'auraient  ballottée  sur  leurs 
lances  avant  que  j'eusse  consenti  à  un  pareil  acte.  Mais 
tu  préfères  ta  vie  à  ton  honneur;  et  puisqu'il  en  est  ainsi, 
je  me  sépare,  Henri,  de  ta  table  et  de  ton  lit,  jusqu'à  ce 
que  je  voie  révoquer  cet  acte  du  parlement  qui  déshérite 
mon  fils.  Les  lords  du  nord,  qui  ont  abandonné  tes 
drapeaux,  suivront  les  miens  dès  quïls  les  verront  dé- 
ployés; et  ils  se  déploieront,  à  ta  grande  honte,  et  pour 
la  ruine  entière  de  la  maison  d'York  :  c'est  ainsi  que  je 
te  quitte. — Viens,  mon  fils.  Notre  armée  est  prête  :  suis- 
moi,  nous  allons  la  joinilre. 

LE  ROI. — Arrête,  chère  Marguerite,  et  écoute-moi. 

M.\RGUERiTE. — Tu  n'as  déjà  que  trop  parlé,  lai.-se-moi. 

LE  ROI. — Mon  cher  lils  Edouard,  tu  resteras  avec  moi. 

MARGUERITE. — Oui,  pour  être  égorgé  par  ses  ennemis  1 

LE  JEUNE  PRINCE. — Qi^iand  je  reviendrai  vain(iueur  du 
champ  du  bataille,  je  reverrai  Votre  Grâce.  Jusque-là  je 
vais  avec  elle. 

MARGUERITE. — Vlcus,  mou  fils  ;  partons,  nous  n'avons 
pas  de  moments  à  perdre. 

(La  reine  et  le  prince  sortent.) 

î.E  ROI.— Pauvre  reine  !  Comme  sa  tendies.se  pour  moi 
et  pour  son  fils  l'a  poussée  à  s'emporter  aux  expressions 


ACTE   I,    SCÈNE   II.  4o1 

de  la  fureur  !  Puisse-t-elle  être  vengée  de  ce  duc  orgueil- 
leux, dont  l'esprit  hautain  va  sur  les  ailes  du  dé-sir 
tourner  autour  de  ma  couronne,  et,  comme  un  aigle 
affamé,  se  nourrir  de  la  chair  de  mon  fils  et  do  la 
mienne.  —  La  désertion  de  ces  trois  lords  tourmente 
mon  âme.  Je  veux  leur  écrire,  et  tâcher  de  les  apaiser 
par  de  bonnes  paroles. — Venez,  cousin  ;  vous  vous  char- 
gerez du  message. 
EXETER. — Et  j'espère  les  ramener  tous  à  vous. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE   II 

Un  appartement  dans  le  château  de  Sandal  près  de  Wakefield, 
dans  la  province  d'York. 

Les  fils  du  duc  d'Yorh,    RICHARD,  EDOUARD,  paraissent 
avec   MONTAIGU. 

RICHARD. — Mon  frère,  quoique  je  sois  le  plus  jeune, 
permettez-moi  de  parler.... 
EDOUARD. — Non  :  je  serai  meilleur  orateur  que  toi. 
MONTAIGU. — Mais  j'ai  des  raisons  fortes  et  entramantes, 

(Entre  York.) 

YORK. — Quoi!  qu'y  a-t-il  donc?  Mes  enfants,  mon 
frère,  vous  voilà  en  dispute?  Quelle  est  votre  querelle? 
comment  a-t-elle  commencé? 

EDOUARD. — Ce  n'est  point  une  querelle,  c'est  un  léger 
débat. 

YORK. — Sur  quoi? 

RICHARD. — Sur  un  point  qui  intéresse  Votre  Grâce  et 
nous  aussi;  sur  la  couronne  d'Angleterre,  mon  père, 
qui  vous  appartient. 

YORK. — A  moi,  mon  fils?  Non  pas  tant  que  Henri  vivra. 

RICHARD. — Votre  droit  ne  dépend  point  de  sa  vie  ou 
de  sa  mort. 

EDOUARD.  —  Vous  BU  êlcs  l'hérilicr  dès  à  présent  : 
jouissez  donc  de  votre  héritage.  Si  vous  donnez  à  la  mai- 
son de  Lancastre  le  temps  de  respirer,  à  la  fin  elle  vous 
devancera,  mon  père. 


452  HENRI  VI. 

YORK. — Je  me  suis  engagé,  par  serment,  à  le  laisser 
régner  en  paix. 

EDOUARD.  —  On  peut  violer  son  serment  pour  un 
royaume.  J'en  violerais  mille,  moi,  pour  régner  un  an. 

RICHARD. — Non.  Que  le  ciel  préserve  Votre  Grâce  de 
devenir  parjure  ! 

YORK. — Je  le  serai,  si  j'emploie  la  guerre  ouverte. 

RICHARD. — Je  vous  prouvcral  le  contraire,  si  vous 
voulez  m'écouter. 

Y-ORK. — Tu  ne  le  prouveras  pas,  mon  fils  ;  cela  est  im- 
possible. 

RICHARD. — Un  serment  est  nul  dès  qu'il  n'est  pas  fait 
devant  un  vrai  et  légitime  magistrat,  qui  ait  autorité 
sur  celui  qui  jure.  Henri  n'en  avait  aucune,  son  titre 
était  usurpé;  et  puisque  c'est  lui  qui  vous  a  fait  jurer  de 
renoncer  à  vos  droits,  votre  serment,  milord,  est  vain 
et  frivole.  Ainsi,  aux  armes!  et  songez  seulement,  mon 
père,  combien  c'est  une  douce  chose  que  de  porter  une 
couronne.  Son  cercle  enferme  tout  le  bonheur  de  l'Ely- 
sée, et  tout  ce  que  les  poètes  ont  imaginé  de  jouissances 
et  de  félicités.  Pourquoi  tardons-nous  si  longtemps?  Je 
n'aurai  point  de  repos  que  je  ne  voie  la  rose  blanche 
que  je  porte,  teinte  du  sang  tiède  tiré  du  cœur  de  Henri. 

YORK. — Richard,  il  suffit  :  je  veux  régner  ou  mourir. 
Mon  frère,  pars  pour  Londres  à  l'instant,  et  anime  War- 
wick  à  cette  entreprise. — Toi,  Richard,  va  trouver  le 
duc  de  Norfolk,  et  instruis-le  secrètement  de  nos  inten- 
tions.— Vous,  Edouard,  vous  vous  rendrez  auprès  de 
milord  Cobham,  qui  s'armera  de  bon  cœur  avec  tout  le 
comté  de  Kent  :  c'est  sur  les  gens  de  Kent  que  je  compte 
le  plus;  car  ils  sont  avisés,  courtois,  généreux  et  pleins 
d'ardeur. — Tandis  que  vous  agirez  ainsi,  que  me  res- 
lera-t-il  à  faire  que  de  chercher  l'occasion  de  prendre 
les  armes,  sans  que  le  roi  ni  personne  de  la  maison  de 
Lancastre  pénètre  mes  desseins?  [Entre  un  messager.) 
Mais,  arrêtez  donc. — Quelles  nouvelles?  Pourquoi  arri- 
ves-tu si  précipitamment? 

LE  MESSAGER. — La  rcinc,  soutenue  des  comtes  et  des 
barons  du  nord,  se  prépare  à  vous  assiéger  ici  dans  votre 


ACTE   I,    SCÈNE   III.  453 


château.  Elle  est  tout  près  dïci  à  la  tête  de  vingt  mille 
hommes  :  songez  donc,  milord,  à  fortifier  votre  château. 

YORK.— Oui,  avec  mon  épée.  Quoi  !  penses-tu  qu'ils 
nous  fassent  peur? — Edouard,  et  vous,  Richard,  vous 
resterez  près  de  moi. — Mon  frère  Montaigu  va  se  rendre 
à  Londres,  pour  avertir  le  noble  Warwick,  Gobham  et 
nos  autres  amis,  que  nous  avons  laissés  à  titre  de  pro- 
tecteurs auprès  du  roi,  d'employer  toute  leur  habileté  à 
fortifier  leur  pouvoir,  et  de  ne  plus  se  fier  au  faible 
Henri  et  à  ses  serments. 

MONTAIGU. — Mon  frère,  je  pars.  Je  les  déciderai,  n'en 
doutez  pas  ;  et  je  prends  humblement  congé  de  vous. 

(Il  sort.) 
(Entrent  sir  John  et  sir  Hugues  Mortimer.) 

YORK. — Mes  oncles  sir  John  et  sir  Hugues  Mortimer, 
vous  arrivez  bien  à  propos  à  Sandal  :  l'armée  de  la  reine 
se  propose  de  nous  y  assiéger. 

SIR  JEAN. — Elle  n'en  aura  pas  besoin  :  nous  irons  la 
joindre  dans  la  plaine. 

YORK. — Quoi!  avec  cinq  mille  hommes? 

RICHARD. — Oui,  mon  père  ;  et  avec  cinq  cents,  s'il  le  faut. 
Leur  général  est  une  femme  !  Qu'avons-nous  à  craindre  ? 

(Une  marche  dans  l'éloignement.) 

EDOUARD. — J'entends  déjà  leurs  tambours  :  rangeons 
nos  gens  et  sortons  à  l'instant  pour  aller  leur  offrir  le 
combat. 

YORK. — Cinq  hommes  contre  vingt!  —  Malgré  cette 
énorme  inégalité,  cher  oncle,  je  ne  doute  pas  de  notre 
victoire.  J'ai  gagné  en  France  plus  d'une  bataille  où  les 
ennemis  étaient  dix  contre  un.  Pourquoi  n'aurais-je  pas 
aujourd'hui  le  même  succès? 

(Une  alarme,  ils  sortent.) 

SCÈNE  III 

Plaine  près  du  château  de  Sandal. 

Alarme;  excursions.  Entrent    RUTLAND    et    son 
GOUVERNEUR. 

RUTLAND. — Ah  !  OÙ  fuirai-jc  ?  Où  me  sauverai-je  de  leurs 


4o4.  HENRI   VI. 

mains?  Ah!  mon  gouverneur,   voyez,  le  sanguinaire 
Cliflbrd  vient  à  nous. 

(Entrent  Clifford  et  des  soldats.) 

CLiFFORD. — Fuis,  chapelain;  ton  état  de  prêtre  te  sauve 
la  vie. — Mais  pour  le  rejeton  de  ce  maudit  duc,  dont  le 
père  a  tué  mon  père,  il  mourra. 

LE  GOUVERNEUR. — Et  moi,  milord,  je  lui  tiendrai  com- 
pagnie. 

CLIFFORD. — Soldats,  emmenez-le. 

LE  GOUVERNEUR. — Ah!  Clifford ,  ne  l'assassine  pas,  de 
peur  que  tu  ne  sois  haï  de  Dieu  et  des  hommes. 

(Les  soldats  l'entraînent  de  force.  L'enfant  reste  pâmé  de 
frayeur.) 

CLIFFORD. — Allons. — Quoi !  est-il  déjà  mort?  ou  est-ce 
•la  peur  qui  lui  fait  ainsi  fermer  les  yeux?— Oh  !  je  vais 
te  les  faire  ouvrir. 

RUTLAND. — G'estainsi  que  le  lion  affamé  regarde  le  mal- 
heureux qui  tremble  sous  ses  griffes  avides,  c'est  ainsi 
qu'il  se  promène  insultant  à  sa  proie,  et  c'est  ainsi  qu'il 
s'approche  pour  déchirer  ses  membres. — Ah!  bon  Clif- 
ford, tue-moi  avec  ton  épée,  mais  non  pas  avec  ce  regard 
cruel  et  menaçant.  Bon  Clifford,  écoute-moi  avant  que 
je  meure  :  je  suis  trop  peu  de  chose  pour  être  l'objet  de 
ta  colère  :  venge-toi  sur  des  hommes,  et  laisse-moi  vivre. 

CLIFFORD, — Tu  parles  en  vain,  pauvre  enfant.  Le  sang 
de  mon  père  a  fermé  le  passage  par  où  tes  paroles  pour- 
raient pénétrer. 

RUTLAND. — Eh  bien  !  c'est  au  sang  de  mon  père  à  le 
rouvrir  :  c'est  un  homme,  Clifford,  mesure-loi  avec  lui. 

CLIFFORD. — Eussé-je  ici  tous  tes  frères,  leur  vie  et  la 
tienne  ne  suffiraient  pas  pour  assouvir  ma  vengeance. 
Non,  quand  je  creuserais  encore  les  tombeaux  de  tes 
pères,  et  que  j'aurais  pendu  à  des  chaînes  leurs  cercueils 
pourris,  ma  fureur  n'en  serait  pas  ralentie,  ni  mon  cœur 
soulagé.  La  vue  de  tout  ce  qui  appartient  à  la  maison 
d'York  est  une  furie  qui  tourmente  mon  âme  ;  et  jusqu'à 
ce  que  j'aie  extirpé  leur  race  maudite,  sans  en  laisser  un 
seul  au  monde,  je  vis  en  enfer. — Ainsi  donc... 

(Levant  le  bras.) 


ACTE   I,    SCÈNE     IV.  Âoo 

RUTLAND.— Oh!  laisse-moi  prier  un  moment  avant  de 
recevoir  la  mort  1 — Ah  !  c'est  toi  que  je  prie,  bon  ClilTord  ; 
aie  pitié  de  moi. 

CLIFFORD. — Toute  la  pitié  que  peut  t'accorder  la  pointe 
de  mon  épée. 

RLTLAND. — Jamais  je  ne  t'ai  fait  aucun  mal,  pourquoi 
veux-tu  me  tuer? 

CLIFFORD. — Ton  père  m'a  fait  du  mal. 

RUTL.iKD. — ^lais  avant  que  je  fusse  né. — Tu  as  un  fils, 
ClifTord;  pour  l'amour  de  lui,  aie  pitié  de  moi,  de  crainte 
qu'en  vengeance  de  ma  mort,  comme  Dieu  est  juste,  il 
ne  soit  aussi  misérablement  égorgé  que  moi.  Ah  !  laisse- 
moi  passer  ma  vie  en  prison;  et  à  la  première  offense, 
tu  pourras  me  faire  mourir;  mais  à  présent  tu  n'en  as 
aucun  motif. 

CLIFFORD. — Aucun  motif  ?  ton  père  a  tué  mon  père  : 
c'est  pourquoi,  meurs. 

(Il  le  poignarde.) 

RUTLAXD. — DU  faciant,  laudis  summa  sit  ista  tuœ  *. 

(Il  meurt.) 

CLIFFORD. — Plantagenet!  Plantagenet!  j'arrive;  et  ce 
sang  de  ton  fils,  attaché  à  mon  épée  va  sV  rouiller  jus- 
qu'à ce  que  ton  sang  figé  avec  celui-ci  me  détermine  à 

les  en  faire  disparaître  tous  deux. 

(Il  sort.) 

SCÈNE  IV 

Alarme.  Entre  YORK. 

YORK. — L'armée  de  la  reine  a  vaincu;  mes  deux  oncles 
ont  été  tués  en  défendant  ma  vie,  et  tous  mes  partisans 
tournent  le  dos  à  Tennemi  acharné,  et  fuient  comme  les 
vaisseaux  devant  les  vents,  ou  comme  des  agneaux  que 

1  Hall  dit  seulement  que  le  jeune  Rutland,  alors  âgé  tout  au 
plus  de  douze  ans,  ayant  été  trouvé  par  ClifTord,  dans  une  maison 
où  il  s'était  caché,  se  jeta  à  ses  pieds,  et  implora  sa  miséricorde, 
en  levant  vers  lui  ses  mains  jointes,  car  la  frayeur  lui  avait  Cté  la 
parole.  Le  jeune  comte  de  Rutland  avait  alors,  non  pas  douze  ans, 
mais  dix-sept. 


456  HENRI   YI. 

poursuivent  des  loups  affamés. — Mes  fils  r...  Dieu  sait  ce 
qu'ils  sont  devenus.  Mais  je  sais  bien  cfue,  vivants  ou 
morts,  ils  se  sont  comportés  en  homme  nés  pour  la 
gloire.  Trois  fois  Richard  s'est  ouvert  un  passaiie  jusqu'à 
moi,  en  me  criant  :  Courage!  monpere^  comb  allons  jusqu'à 
la  fin.  Et  trois  fois  aussi  Edouard  m'a  joint,  son  épée 
toute  rouge,  teinte  jusqu'à  la  garde  du  sang  de  ceux  qui 
l'avaient  combattu,  et  lorsque  les  plus  intrépides  guer- 
riers se  retiraient,  Richard  criait  :  Chargez,  ne  IdcJicz-pas 
-;%  pied  de  terrain;  il  criait  encore  :  Une  couronne  ou  wi 
glorieux  tombeau!  un  scepli^e,  ou  un  sépulcre  en^ce  monde! 
C'est  alors  que  nous  avons  chargé  de  nouveau  :  mais, 
hélas!  nous  avons  encore  reculé; —  comme  j'ai  vu  un 
cygne  s'efforcer  inutilement  de  nager  contre  le  courant, 
et  s'épuiser  à  combattre  les  flots  qui  le  maîtrisaient. — 
Mais  qu'entends-je!  [Courte  alarme  derrière  le  théâtre.) 
Ecoutons  !  nos  terribles  vainqueurs  continuent  la  pour- 
suite; et  je  suis  trop  affaibli,  et  je  ne  peux  fuir  leur  fu- 
reur; et  eussé-je  encore  toutes  mes  forces,  je  ne  leur 
échapperais  pas.  Le  sable  qui  mesurait  ma  vie  a  été 
compté  :  il  faut  rester  ici;  c'est  ici  que  ma  vie  doit  finir. 
(Entrent  la  reine  ilarguerile,  CUfford,  Northumberland,  sol- 
dats.) Viens,  sanguinaire  Cliffbrd.  — Farouche  Northum- 
berland  !  me  voilà  pour  servir  de  but  à  vos  coups;  je  les 
attends  de  pied  ferme. 

NORTHUMBERLAND. — Reuds-toi  à  notre  merci,  orgueil- 
leux Planlagenet. 

CLiFFor.n. — Oui,  et  tu  auras  merci  tout  juste  comme 
ton  bras  sans  pitié  l'a  faite  à  mon  père.  Enfin  Phaéton 
est  tombé  de  son  char,  et  le  soir  est  arrivé  à  l'heure  de 
midi. 

YORK. — De  mes  cendres  comme  de  celles  du  phénix 
peut  sortir  l'oiseau  qui  me  vengera  sur  vous  tous.  Dans 
cet  espoir,  je  lève  les  yeux  vers  le  ciel,  et  je  brave  tous 
les  maux  que  vous  pourrez  me  faire  subir.  Eh  bien  !  que 
n'avancez-vous  ?  Quoi  !  vous  êtes  une  multitude  et  vous 
avez  peur  ! 

CLiFFonn. — C'est  ainsi  que  les  lâches  commencent  à 
comljattre,  quand  ils  ne  peuvent  plus  fuir  :  ainsi  la  co- 


ACTE    I,    SCÈNE    lY.  437 

lombe  attaque  de  son  bec  les  serres  du  faucon  qui  la 
déchire  :  ainsi  les  voleurs  sans  ressource,  et  désespérant 
de  leur  vie,  accablent  le  prévôt  de  leurs  invectives. 

YORK. — 0  Clifford,  recueille-toi  un  moment,  et  dans  ta 
pensée  rappelle  ma  vie  entière  ;  et  alors,  si  tu  le  peux, 
regarde-moi  pour  rougir  de  tes  paroles,  et  mords  cette 
langue  qui  accuse  de  lâcheté  celui  dont  l'aspect  mena- 
çant t'a  fait  jusqu'ici  trembler  et  fuir. 

CLIFFORD.— Je  ne  m'amuserai  pas  à  disputer  avec  toi 
de  paroles  :  mais  nous  allons  jouter  de  coups,  quatre 

pour  un  ! 

(Il  tire  son  épée.) 

MARGUERITE. — Arrête,  vaillant  Clifford  !  Pour  mille  rai- 
sons, je  veux  prolonger  encore  un  peu  la  vie  de  ce  traître. 
— La  rage  le  rend  sourd. — Parle-lui,  Northumberland. 

NORTHUMBERLAND. — Arrête,  Chfford  :  uc  lui  fais  pas 
l'honneur  de  t'exposer  à  avoir  le  doigt  piqué,  pour  lui 
percer  le  cœur.  Quand  un  roquet  montre  les  dents, 
quelle  valeur  y  a-t-il  à  mettre  la  main  dans  sa  gueule, 
lorsqu'on  pourrait  le  repousser  avec  le  pied?  Le  droit  de 
la  guerre  est  d'user  de  tous  ses  avantages  ;  et  ce  n'est 
point  faire  brèche  à  l'honneur  que  de  se  mettre  dix 
contre  un. 

(Ils  se  jettent  sur  York,  qui  se  débat.) 

CLIFFORD. — Oui,  oui,  c'cst  aiusi  que  se  débat  l'oiseau 
dans  le  lacet. 

NORTHUMBERLAND. — C'cst  aiusi  quc  s'agilc  le  lapin 
dans  le  piège. 

(York  est  fait  prisonnier.) 

YORK. — Ainsi  triomphent  les  brigands  sur  la  proie 
qu'ils  ont  conquise  ;  ainsi  succombe  l'honnête  homme 
attaqué  en  nombre  inégal  par  des  voleurs. 

NORTHUMBERLAND. — Maintenant,  madame,  qu'ordon- 
nez-vous  de  lui? 

MARGUERITE. — Bravcs  gucrriers,  Clifford,  Northumber- 
land, il  faut  le  placer  sur  ce  tertre  de  terre,  lui  qui  les 
bras  étendus  voulait  atteindre  les  montagnes,  et  n'a  fait 
avec  sa  main  que  traverser  leur  ombre. — Quoi,  c'était 
donc  vous  qui  vouliez  être  roi  d'Angleterre  ?  C'était  donc 


Î58  HENRI   VI. 

VOUS  qui  triomphiez  dans  notre  parlement,  et  nous  fai- 
siez entendre  un  discours  sur  votre  naissance  ?  Où  est 
maintenant  votre  potée  d'enfants,  pour  vous  soutenir? 
Votre  pétulant  Edouard  et  votre  robuste  George?  Où 
est-il,  ce  vaillant  miracle  des  bossus,  votre  petit  Dicky, 
dont  la  voix  toujours  grondante  animait  son  papa  à  la 
révolte?  Où  est-il  aussi  votre  bien-aimé  Eutland?  Voyez, 
York,  j'ai  teint  ce  mouchoir  dans  le  sang  que  le  brave 
CiifFord  a  fait  sorLir  avec  la  pointe  de  son  épée  du  sein 
de  cet  enfant  ;  et  si  vos  yeux  peuvent  pleurer  sa  mort, 
tenez,  je  vous  le  présente  ,  pour  en  essuyer  vos  larmes. 
Hélas  !  pauvre  York  !  si  je  ne  vous  haïssais  pas  mortel- 
lement, je  plaindrais  l'état  misérable  où  je  vous  vois! 
Je  t'en  prie,  York,  afflige-toi  pour  me  réjouir.  Frappe  du 
pied,  enrage,  désespère-toi ,  que  je  puisse  chanter  et 
danser.  Quoi  !  le  feu  de  ton  cœur  a-t-il  tellement  desséché 
tes  entrailles  ,  qu'il  ne  puisse  couler  une  larme  pour  la 
mort  de  Rutland  ?  D'où  te  vient  ce  calme  ?  Tu  devrais 
être  furieux,  et  c'est  pour  te  rendre  furieux  que  je  t'in- 
sulte ainsi.  Mais  je  le  vois  ;  tu  veux  que  je  te  paye  pour 
me  divertir  :  York  ne  sait  parler  que  quand  il  porte  une 
couronne. — Une  couronne  pour  York. — Et  vous,  lords, 
inclinez-vous  bien  bas  devant  Ivù. — Tenez-lui  les  mains, 
tandis  que  je  vais  le  couronner.  (Elle  lui  place  sur  la  tête 
une  couronne  de  papier  ').  Mais,  vraiment,  à  présent  il  a 
l'air  d'un  roi.  Oui,  voilà  celui  qui  s'est  emparé  du  trône 
de  Henri;  voilà  celui  qui  s'était  fait  adopter  par  lui  pour 
son  héritier. — Mais  comment  se  fait-il  donc  que  le  grand 
Plantagenet  soit  couronné  sitôt ,  au  mépris  de  son  ser- 
ment solennel?  Je  croyais,  moi,  que  tu  ne  devais  être 
roi  qu'après  que  notre  roi  Henri  aurait  serré  la  main  à 
la  mort  ;  et  vous  voulez  ceindre  votre  tète  de  la  gloire 
de  Henri,  et  ravir  à  son  front  le  diadème  dès  à  présent, 

1  Ces  détails,  dont  le  fond  est  rapporté  par  Ilollinshcd,  d'après 
quelques  chroniques,  et  en  particulier  celle  de  Wlictamstedcj  ne 
sont  pas  dans  Ilall  qui  dit  que  la  couronne  de  papier  ne  fut  placée 
sur  la  tète  d'York  qu'après  sa  mort.  Quant  à  la  circonstance  du 
mouchoir  trempé  dans  le  sang  de  Kutland,  elle  paraît  élre  une 
invention  de  l'auteur  de  la  pièce  originale,  '^uel  c^u'il  soit. 


ACTE   I,    SCENE   IV.  459 

pendant  sa  vie,  et  contre  votre  serment  sacré  !  Oh!  c'est 
aussi  im  crime  trop  impardonnable  !  Allons,  faites  tom- 
ber cette  couronne,  et  avec  elle  sa  tête,  et  qu'il  suffise 
d'un  clin  d'oeil  pour  le  mettre  à  mort. 

CLiFFORD. — Cet  office  me  regarde,  en  mémoire  de  mon 
père. 

MARGUERITE.  —  ÎSOH,  arrête  encore  :  écoutons-le  pé- 
rorer. 

YORK. — Louve  de  France,  mais  pire  que  les  loups  de 
France  ;  toi  dont  la  langue  est  plus  envenimée  que  la 
dent  de  la  vipère,  qu'il  sied  mal  à  ton  sexe  de  triompher, 
comme  une  amazone  effrontée,  des  malheurs  de  ceux 
qu'enchaîne  la  fortune!  Si  ton  visage  n'était  pas  immo- 
bile comme  un  masque,  et  accoutumé  à  l'impudence  par 
l'habitude  des  mauvaises  actions,  j'essayerais  de  te  faire 
rougir,  reine  présomptueuse  :  te  dire  seulement  d'où  tu 
viens ,  de  qui  tu  sors,  c'en  serait  assez  pour  te  couvrir 
déboute,  s'il  te  restait  quelque  sentiment  de  honte.  Ton 
père,  qui  se  pare  des  titres  de  roi  de  Naples,  des  Deux- 
Siciles  et  de  Jérusalem,  n'a  pas  le  revenu  d'un  métayer 
anglais.  Est-ce  donc  ce  monarque  indigent  gui  fa  appris 
à  insulter?  Cela  est  bien  inutile  et  ne  te  convient  pas, 
reine  insolente  !  à  moins  qu'il  ne  te  faille  vérifier  le  pro- 
verbe, qu'un  mendiant  sur  un  cheval  le  pousse  jusqu'à 
ce  qu'il  crève.  C'est  la  beauté  qui  souvent  fait  l'orgueil 
des  femmes.  Mais  Dieu  sait  que  ta  part  en  est  petite. 
C'est  la  vertu  qui  les  fait  le  plus  admirer.  Le  contraire 
t'a  rendue  un  objet  d'étonnement.  C'est  par  la  décence  et 
la  douceur  qu'elles  deviennent  comme  divines;  et  c'est 
par  l'absence  de  ces  qualités  que  tu  es  abominable.  Tu 
es  l'opposé  de  tout  bien,  comme  les  antipodes  le  sont  du 
lieu  que  nous  habitons,  comme  le  sud  l'est  du  septen- 
trion. Oh  !  cœur  de  tigresse,  caché  sous  la  forme  d'une 
femme!  Comment,  après  avoir  teint  ce  linge  du  sang 
vital  d'un  enfant  pour  en  essuyer  les  larmes  de  son  père, 
''peux -tu  porter  encore  la  figure  d'une  femme?  Les 
femmes  sont  douces,  sensibles,  pitoyables  et  d'un  cœur 
facile  à  fléchir;  et  loi,  tu  es  féroce,  implacable,  dure 
comme  la  roche,  inflexible  et  sans  remords.  Tu  m'exci« 


460  HENRI   VI. 

tais  à  la  fureur  ;  eli  bien  !  tu  as  ce  que  tu  désirais.  Tu 
voulais  me  voir  pleurer  ;  eh  bien  !  tu  as  ce  que  tu  vou- 
lais ;  car  la  fureur  des  vents  amasse  d'interminables 
ondées,  et,  dès  qu'elle  se  ralentit,  commence  la  pluie. 
Ces  pleurs  sont  les  obsèques  de  mon  cher  Rutiand  ;  et 
chaque  larme  crie  vengeance  sur  sa  mort...  contre  toi, 
barbare  Glillord...  et  toi,  perfide  Française. 

NORTHUMBERLAND. — Je  m'en  veux;  mais  ses  douleurs 
m'émeuvent  au  point  que  j'ai  de  la  peine  à  retenir  m.es 
larmes. 

YORK. — Des  cannibales  affamés  eussent  craint  de  tou- 
cher à  un  visage  comme  celui  de  mon  fils,  et  n'eussent 
pas  voulu  le  souiller  de  sang  ;  mais  vous  êtes  plus  inhu- 
mains, plus  inexorables  ;  oh  !  dix  fois  plus  que  les  tigres 
de  l'Hyrcanie.  Vois,  reine  impitoyable  ;  vois  les  larmes 
d'un  malheureux  père  :  ce  linge  que  tu  as  trempé  dans 
le  sang  de  mon  cher  enfant,  vois,  j'en  lave  le  sang  avec 
mes  larmes  ;  tiens,  reprends-le,  et  va  te  vanter  de  ce  que 
tuas  fait.  (//  lui  rend  le  mouchoir.)  Si  tu  racontes,  comme 
elle  est,  cette  histoire,  sur  mon  âme,  ceux  qui  l'enten- 
dront lui  donneront  des  larmes  :  oui,  mes  ennemis 
même  verseront  des  larmes  abondantes,  et  diront  :  Hé- 
las! ce  fut  un  lamentable  événement. — Allons,  reprends 
ta  couronne,  et  ma  malédiction  avec  elle  ;  et  puisses-tu, 
quand  tu  en  auras  besoin,  trouver  la  consolation  que  je 
reçois  de  ta  cruelle  main  !  Barbare  Clifford  !  ôte-moi  du 
monde  !  O^e  mon  âme  s'envole  aux  cieux,  et  que  mon 
sang  retombe  sur  vos  têtes  ! 

NORTHUMBERLAiSD.  —  Il  aurait  massacré  toute  ma  fa- 
mille, que  je  ne  pourrais  pas,  dùt-il  m'en  coûter  la  vie, 
m'empêcher  de  pleurer  avec  lui,  en  voyant  combien  la 
douleur  domine  profondément  son  âme. 

MARGUERITE. — Quoi  !  tu  cu  vicns  aux  larmes,  milord 
Northumberland?  —  Songe  seulement  aux  maux  qu'il 
nous  a  faits  à  tous,  et  cette  pensée  séchera  bientôt  tes 
tendres  pleurs. 

CLIFFORD. — Voilà  pour  accomplir  mon  serment,  voilà 
pour  la  mort  de  mon  père. 

(Le  perçant  de  son  épôe.) 


ACTE    I,    SCÈNE    IV.  461 

MARGUERITE,  lu'i porlant  aussi  un  coup  d'épée. — Et  voilà 
pour  venger  le  droit  de  notre  bon  roi. 

YORK. — ^Ouvre-moi  les  portes  de  ta  miséricorde,  Dieu 
de  clémence  !  Mon  âme  s'envole  par  ces  blessures  pour 
aller  vers  toi. 

(Il  meurt.) 

MARGUERITE. — Abattez  sa  tète,  et  placez-la  sur  les  portes 
dTork  :  de  cette  manière  York  dominera  sa  ville  d'Yo  -k. 

(Ils  sortent.) 


FIN    DD   PREMIER   ACTE. 


ACTE    DEUXIEME 


SCENE  I 

Plaine  voisine  de  la  Croix  de  Mortimer  dans  le  comté  d'Hereford. 

Tambours;   entrent  EDOUARD   et   RICHARD  en   marche 

avec  leurs  troupet. 

EDOUARD, — J'ignore  comment  notre  auguste  père  aura 
pu  échapper,  et  même  s'il  aura  pu  échapper  ou  non  à 
la  poursuite  de  ChîTord  et  deNorthumberland.  S'il  avait 
été  pris,  nous  en  aurions  appris  la  nouvelle  ;  s'il  avait 
été  tué,  le  bruit  nous  en  serait  aussi  parvenu  ;  mais  s'il 
avait  échappé,  il  me  semble  aussi  que  nous  aurions  dû 
recevoir  le  consolant  avis  de  son  heureuse  fuite.  Com- 
ment se  trouve  mon  frère?  pourquoi  est-il  si  triste? 

RICHARD. — Je  n'aurai  point  de  joie  que  je  ne  sache  ce 
qu'est  devenu  notre  très-valeureux  père.  Je  l'ai  vu  dans 
la  bataille  renversant  tout  sur  son  passage  ;  j'ai  observé 
comme  il  cherchait  à  écarter  ClilTord,  et  à  l'attirer  seul. 
Il  m'a  paru  se  conduire  au  plus  fort  de  la  mêlée,  comme 
un  lion  au  milieu  d'un  troupeau  de  bœufs,  ou  un  ours 
entouré  de  chiens  qui,  lorsque  quelques-uns  d'entre 
eux  atteints  de  sa  grille  ont  poussé  des  cris  de  douleur, 
se  tiennent  éloignés,  aboyant  contre  lui.  Tel  était  notre 
père  au  milieu  de  ses  ennemis  :  ainsi  les  ennemis  fuyaient 
mon  redoutable  père.  C'est,  à  mon  avis,  gagner  assez  de 
gloire  que  d'être  ses  fils. — Vois  comme  l'aurore  ouvre 
ses  portes  d'or  et  prend  congé  du  soleil  radieux.  Comme 
elle  ressemble  au  printemps  de  la  jeunesse  !  au  jeune 
homme  qui  s'avance  gaiement  vers  celle  qu"il  aime! 

lîDouARD. — Mes  yeux  sont-ils  éblouis,  ou  vois-jc  en 
cîTet  trois  soleils? 


ACTE   II,    SCÈNE   I.  463 

RICHARD. — Ce  sont  trois  soleils  brillants,  trois  soleils 
bien  entiers  :  non  pas  un  soleil  coupé  par  les  nuages, 
car,  distincts  l'un  de  l'autre,  ils  brillent  dans  un  ciel 
clair  et  blanchâtre.  Voyez,  voyez,  ils  s'unissent,  se  con- 
fondent et  semblent  s'embrasser,  comme  s'ils  juraient 
ensemble  une  ligue  inviolable  :  à  présent  ils  ne  forment 
plus  qu'un  seul  astre,  qu'un  seul  flambeau,  qu'un  seul 
soleil. — Sûrement  le  ciel  nous  veut  représenter  par  là 
quelque  événement. 

EDOUARD. — C'est  bien  étrange  :  jamais  on  n'ouït  parler 
d'une  telle  chose.  Je  pense  qu'il  nous  appelle ,  mon 
frère,  au  champ  de  bataille  :  afin  que  nous,  enfants  du 
brave  Plantagenet,  déjà  brillants  séparément  par  notre 
mérite,  nous  unissions  nos  splendeurs  pour  luire  sur 
la  terre,  comme  ce  soleil  sur  le  monde.  Quel  que  soit 
ce  présage,  je  veux  désormais  porter  sur  mon  bouclier 
trois  soleils  radieux. 

RICHARD. — Portez-y  plutôt  trois  filles,  car,  avec  votre 
permission,  vous  aimez  mieux  les  femelles  que  les  mâles. 
{Entre  un  messager.)  Qui  es-tu,  toi,  dont  les  sombres  re- 
gards annoncent  quelques  tristes  récits  suspendus  au 
bout  de  ta  langue  ? 

LE  MESSAGER. — Ah!  je  viens  d'être  le  triste  témoin  du 
meurtre  du  noble  duc  d'York,  votre  auguste  père,  et 
mon  excellent  maître. 

EDOUARD. — Oh!  n'en  dis  pas  davantage  :  j'en  ai  trop 
entendu. 

RICHARD. — Raconte-moi  comment  il  est  mort  :  je  veux 
tout  entendre. 

LE  MESSAGER. — Environné  d'un  grand  nombre  d'enne- 
mis, il  leur  faisait  face  à  tous;  semblable  au  héros,  es- 
poir de  Troie,  s'opposant  aux  Grecs  qui  voulaient  entrer 
dans  la  ville.  Mais  Hercule  même  doit  succomber  sous 
le  nombre;  et  plusieurs  coups  redoublés  de  la  plus  petite 
cognée  tranchent  et  abattent  le  chêne  le  plus  dur  et  le 
plus  vigoureux.  Saisi  par  une  foule  de  mains,  votre  père 
a  été  dompté  ;  mais  il  n'a  été  percé  que  par  le  bras  fu- 
rieux de  l'impitoyable  Clifiord,  et  par  la  reine.  Elle  lui  a 
mis  par  grande  dérision  une  couronne  sur  la  tète  :  elle 


464  HENRI   VI. 

l'a  insulté  àe  ses  rires  ;  et  lorsque  de  douleur  il  s'est  mis 
à  pleurer,  cette  reine  barbare  lui  a  offert,  pour  essuyer 
son  visage,  un  mouchoir  trempé  dans  le  sang  innocent 
de  l'aimable  et  jeune  Rutland ,  égorgé  par  l'affreux 
Clifford.  Enfin,  après  une  multitude  d'outrages  et  d'af- 
fronts odieux,  ils  lui  ont  tranché  la  tête,  et  l'ont  placée 
sur  les  portes  d'York,  où  elle  offre  le  plus  af[li géant 
spectacle  que  j'aie  jamais  vu. 

EDOUARD.— Cher  duc  d'York,  appui  sur  qui  nous  nous 
reposions,  à  présent  que  tu  nous  es  enlevé,  nous  n'avons 
plus  de  soutien  ni  d'appui. — 0  Clifford!  insolent  Clifford, 
tu  as  détruit  la  fleur  des  chevaliers  de  l'Europe  !  et  ce 
n'est  que  par  trahison  que  tu  l'as  abattu  :  seul  contre 
toi  seul,  il  t'aurait  vaincu. — Ah  !  maintenant  la  demeure 
de  mon  âme  lui  est  devenue  une  prison  ;  oh  !  qu'elle 
voudrait  s'en  affranchir  avant  que  ce  corps  pût,  enfermé 
sous  la  terre,  y  trouver  le  repos  !  jamais,  à  compter  de 
ce  moment,  je  ne  puis  plus  goûter  aucune  joie;  jamais, 
jamais  je  ne  connaîtrai  plus  la  joie. 

RICHARD. — Je  ne  puis  pleurer.  Tout  ce  que  mon  corps 
contient  d'humidité  peut  à  peine  suffire  à  calmer  le 
brasier  qui  brûle  mon  cœur,  et  ma  langue  ne  le  peut 
délivrer  du  poids  qui  le  surcharge,  car  le  souffle  qui 
,  pousserait  mes  paroles  au  dehors  est  employé  à  exciter 
les  charbons  qui  embrasent  mon  sein  et  le  dévorent  de 
flammes  qu'éteindraient  les  larmes.  Pleurer,  c'est  dimi- 
nuer la  profondeur  de  la  douleur  :  aux  enfants  donc  les 
pleurs;  et  à  moi  le  fer  et  la  vengeance! — Ricliard,  je 
porte  ton  nom,  je  vengerai  ta  mort,  ou  je  mourrai  envi- 
ronné de  gloire  pour  l'avoir  tenté. 

EDOUARD. — Ce  vaillant  duc  t'a  laissé  son  nom  :  il  me 
laisse  à  moi  sa  place  et  son  duché. 

RICHARD. — Allons,  si  tu  es  vraiment  l'enfant  de  cet 
aigle  royal,  prouve  ta  race  en  regardant  fixement  le  so- 
leil. Au  lieu  de  sa  place  et  de  son  duché,  dis  le  trône  et 
le  royaume  :  ils  sont  à  toi,  ou  tu  n'es  pas  son  fils. 

(Une  marche.  Entrent  Warwick,  Montaigu  ,  suivis  de  leur  année. 

WARwicK.  —  Eh  bien,  mes  beaux  seigneurs,  où  en 
étes-vous?  Quelles  nouvelles  avez- vous  reçues? 


ACTE    II,   SCÈNE   I.  iGo 

RICHARD.  —  Illustre  Warwick,  s'il  fallait  vous  redire 
nos  funestes  nouvelles,  et  recevoir  à  chaque  mot  un 
coup  de  poignard  dans  notre  cœur,  jusqu'à  la  fin  du 
récit,  nous  souffririons  moins  de  ces  blessures  que  de 
ces  cruelles  paroles.  0  valeureux  lord,  le  duc  d'York  est 
tué! 

EDOUARD. — 0  Warwick!  Warwick!  ce  Plantagenet  qui 
l'aimait  aussi  chèrement  que  le  salut  de  son  âme  a  été 
mis  à  mort  par  le  cruel  lord  Clifford  ! 

WARWICK. — n  y  a  déjà  dix  jours  que  j'ai  noyé  de  mes 
larmes  cette  douloureuse  nouvelle;  et  aujourd'hui,  pour 
mettre  le  comble  à  vos  malheurs,  je  viens  vous  instruire 
des  événements  qui  l'ont  suivie.  Après  le  sanglant  com- 
bat livré  à  Wakefield,  où  votre  brave  père  a  rendu  son 
dernier  soupir,  des  nouvelles  apportées  avec  toute  la 
promptitude  des  plus  rapides  courriers  m'instruisirent 
de  votre  perte  et  de  sa  jnort.  J'élais  alors  à  Londres,  te- 
nant le  roi  soiis  ma  garde  :  j'ai  mis  mes  soldats  sur  pied, 
j'ai  rassemblé  une  foule  d'amis;  et  me  trouvant  en 
forces,  à  ce  que  j'imaginais,  j'ai  inarché  vers  Saint-Al- 
bans  pour  intercepter  la  reine,  me  couvrant  toujours  de 
la  présence  du  roi  que  je  conduisais  avec  moi  :  car  des 
espions  m'avaient  averti  que  la  reine  venait  avec  la  ré- 
solution d'anéantir  le  dernier  décret  que  nous  avons 
fait  arrêter  en  parlement,  relativement  au  serment  du 
roi  Henri  et  à  votre  succession.—  Pour  abréger;  nous 
nous  sommes  rencontrés  à  Saint-Albans  :  nos  deux  ar- 
mées se  sont  jointes,  et  l'on  a  opiniâtrement  combattu 
des  deux  côtés....  Mais  soit  que  la  froideur  du  roi,  qui 
regardait  sans  nulle  colère  sa  belliqueuse  épouse,  ait 
éteint  la  vindicative  fureur  de  mes  soldats  ;  soit  que  ce 
fût  en  effet  la  nouvelle  du  succès  récent  de  la  reine,  ou 
l'extraordinaire  effroi  que  leur  causait  la  cruauté  de 
Clifford,  qui  foudroie  ses  prisonniers  des  mots  de  sang 
et  de  mort;  c'est  ce  que  je  no  peux  juger  :  mais  la  vé- 
rité, en  un  mot,  c'est  que  les  armes  de  nos  ennemis 
allaient  et  venaient  comme  l'éclair,  et  que  celles  de  nos 
soldats,  semblables  au  vol  indolent  de  l'oiseau  de  nuit, 
ou  au  fléau  d'un  batteur  paresseux,  tombaient  avec  moi- 

T.   vu.  30 


4-00  HENRI   VI. 

lesse,  comme  si  elles  eussent  frappé  des  amis.  J'ai  es- 
sayé de  les  ranimer  par  la  justice  de  notre  cause,  par  la 
promesse  d\me  haute  paye  et  de  grandes  récompenses, 
mais  en  vain.  Ils  n'avaient  pas  le  cœur  au  combat,  et  ne 
nous  ofTraient  aucune  espérance  de  gagner  la  victoire, 
nous  avons  fui,  le  roi  auprès  de  la  reine,  et  nous,  le  lord 
George,  votre  frèie,  Norfolk  et  moi,  nous  sommes 
accourus  en  toute  liâte  et  ventre  à  terre,  pour  vous 
rejoindre,  car  on  nous  avait  appris  que  vous  étiez  ici 
sur  les  frontières,  occupés  à  rassembler  une  autre  armée 
pour  livrer  un  nouveau  combat. 

EDOUARD. — Cher  Warwick,  où  est  le  duc  de  Xorfolk? 
Apprenez-nous  encore  quand  mon  frère  est  revenu  de 
Bourgogne  en  Angleterre. 

WARWICK. — Le  duc  est  à  six  milles  d'ici  environ,  avec 
ses  troupes. — Quant  à  votre  frère,  la  duchesse  de  Bour- 
gogne, votre  bonne  tante,  l'a  renvoyé  ces  jours  derniers 
avec  un  renfort  de  soldats,  bien  nécessaire  dans  cette 
guerre. 

RICHARD. — Il  fallait  que  la  partie  fût  bien  inégale, 
lorsque  le  vaillant  Warwick  a  fui.  Je  lui  ai  souvent  en- 
tendu attribuer  ia  gloire  d'avoir  poursuivi  rennemi;  mais 
jamais,  jusqu'à  aujourd'hui,  le  scandale  d'une  retraite. 

WAKWicK.— Et  tu  n'auras  point  par  moi  de  scandale, 
Richard  ;  tu  apprendras  que  mon  bras  si  vigoureux  peut 
enlever  le  diadème  de  la  tète  du  faible  Henri,  et  arra- 
cher de  sa  main  le  sceptre  du  pouvoir  imposant,  fùt-il 
aussi  intrépide,  aussi  renommé  dans  la  guerre,  qu'il  est 
connu  par  sa  faiblesse,  et  son  amour  pour  la  paix  et  la 
prière. 

RICHARD. — Je  le  sais  bien  :  Warwick,  ne  t'offense  pas; 
c'est  l'amour  que  je  porte  à  ta  gloire  qui  m'a  fait  parler 
ainsi.  Mais,  dans  ces  temps  de  crise,  quel  parti  prendre? 
Faut-il  jeter  de  côté  celte  armure  de  fer,  pour  nous  en- 
velopper dans  de  noirs  manteaux  do  deuil,  et  compter 
des  ave  Maria  sur  nos  chapelets?  Ou  bien,  chargerons- 
nous  nos  armes  vengeresses  de  dire  notre  dévotion  aux 
casques  de  nos  ennemis  ?  Si  vous  êtes  pour  ce  dernier 
parti,  dites-  oui,  et  partons,  milords. 


ACTE    II,    SCKNE    I.  4G7 

WARWicK. — C'est  pour  cela  que  Wanvick  est  venu 
70US  chercher,  et  c'est  pour  cela  que  vient  mon  fière 
Montaigu.  Suivez-moi,  lords.  Cette  reine  hautaine  et 
insultante,  aidée  de  ClifFord  et  du  superbe  Northumhor- 
land,  et  de  plusieurs  autres  fiers  oiseaux  du  même  plu- 
mage, a  manié  comme  la  cire  ce  roi  flexible  et  docile.  Il 
vous  a,  avec  serment,  acceptés  pour  ses  successeurs;  son 
serment  est  enregistré  dans  les  dépôts  du  parlement  ;  et 
dans  ce  moment  toute  la  bande  est  allée  à  Londres, 
pour  annuler  son  engagement,  et  tout  ce  qui  pourrait 
faire  un  titre  contre  la  maison  de  Lancastre.  Leur  ar- 
mée, je  pense,  est  forte  de  trente  mille  hommes.  Eh 
bien,  si  le  secours  qu'amène  Norfolk,  avec  ma  troupe, 
et  tous  les  amis  que  tu  pourras  nous  procurer,  brave 
comte  des  Marches,  parmi  les  fidèles  Gallois,  monte  seu- 
lement à  vingt-cinq  mille  hommes,  alors,  en  route  ! 
nous  marchons  vigoureusement  sur  Londres  ;  et  remon- 
tés sur  nos  coursiers  écumants,  nous  crierons  encore 
ime  fois  :  Chargez  l'ennemi  ;  mais  jamais  on  ne  nous 
reverra  tourner  le  dos  et  fuir. 

RICHARD. — Oui,  maintenant  je  puis  le  croire,  c'est  le 
grand  Warwick  que  j'entends.  Qu'il  ne  vive  pas  un  jour 
de  plus,  celui  qui  criera  Retraite^  lorsque  Warwick  lui 
ordonnera  de  tenir  ferme  ! 

EDOUARD. — Lord  Warwick,  je  veux  m'appuyer  sur  ton 
épaule  ;  et  si  tu  viens  à  tomber  (Dieu  ne  permette  pas 
que  nous  voyions  arriver  une  pareille  heure  !),  il  faudra 
qu'Edouard  tombe  aussi,  danger  dont  me  préserve  le 
Ciel  ! 

WARWICK. — Tu  n'es  plus  comte  des  Marches,  miais  duc 
■d'York.  Après  ce  titre,  le  premier  est  celui  de  souverain 
lie  l'Angleterre.  Tu  seras  proclamé  roi  d'Angleterre  dans 
tous  les  bourgs  que  nous  traverserons  ;  et  quiconque  ne 
jettera  pas  son  chaperon  en  l'air  en  signe  de  joie  payera 
de  sa  tête  son  offense. — Roi  Edouard, — vaillant  Richard, 
— Montaigu,  ne  restons  pas  ici  plus  longtemps  à  rêver  la 
gloire;  que  les  trompettes  sonnent,  et  courons  à  notre 
lâche. 

RICHARD. — Ton  cœm-,  Gliflbrd,  fùt-il  aussi  dur  que 


4G8  iiiLNUi  VI. 

Tacier  (et  tes  actions  ont  assez  montré  qu'il  était  de  fer), 
je  cours  le  percer,  ou  te  livrer  le  mien. 

EDOUARD.  —  Allons,  battez,  tambours.  Dieu  et  saint 
George  avec  nous  ! 

(Entre  un  messager.) 

WARWicK. — Eh  bien,  quelles  nouvelles? 

LE  MESSAGER. — Lo  duc  de  Norfolk  m'envoie  pour  vous 
annoncer  que  la  reine  s'avance  avec  une  puissante  ar- 
mée :  il  désire  votre  présence  pour  prendre  prompte- 
ment  ensemble  une  résolution. 

WARWICK. — Tout  va  donc  à  souhait!  Braves  guerriers, 
marchons. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  II 

Devant  York. 

Entrent  LE  ROI  HENRI.  LA  REINE  MARGUERITE, 
LE  PRINCE  DE  GALLES;  CLIFFORD,  NORTHUM- 
BERLAND,  suivis  de  soldats. 

MARGUERITE.— Soyez  le  bienvenu,  mon  seigneur,  dans 
cette  belle  ville  d'York.  Là-bas  est  la  tète  de  ce  mortel 
ennemi  qui  cherchait  à  se  parer  de  votre  couronne.  Cet 
objet  ne  réjouit-il  pas  votre  cœur? 

LE  ROI. — Comme  la  vue  des  rochers  réjouit  celui  qui 
craint  d'y  échouer. — Cet  aspect  soulève  mon  âme.  Re- 
liens ta  vengeance,  ù  Dieu  juste  !  Je  n"en  suis  point  cou- 
pable, et  je  n'ai  pas  consenti  à  violer  mon  serment. 

CLIFFORD. — Mon  gracieux  souverain,  il  fant  mettre  de 
côté  celte  excessive  douceur,  cette  dangereuse  pitié.  A 
qui  le  lion  jette-t-il  de  doux  regards?  ce  n'est  pas  à  l'ani- 
mal qui  veut  usurper  son  antre.  Quelle  est  la  main  que 
lèche  l'ours  des  forêts?  ce  n'est  pas  celle  du  ravisseur 
qui  lui  enlève  ses  petits  sous  ses  yeux.  Qui  échappe  au 
dard  homicide  du  serpent  caché  sous  Therbo?  ce  n'est 
pas  celui  qui  le  foule  sous  ses  pieds  ;  le  plus  vil  reptile  se 
retourne  contre  le  pied  qui  l'écrase,  et  la  colombe  se  sert 
de  son  bec  pour  défendre  sa  couvée.  L'ambitieux  Yoi-k 


ACTE   II,    SCÈNE   II.  4G9 

aspirait  à  ta  couronne,  et  tu  conservais  ton  visage  bien- 
veillant, tandis  qu'il  fronçait  un  sourcil  irrité  !  Lui,  qui 
n'utait  que  duc,  voulait  faire  son  fils  roi,  et  en  père  ten- 
dre agrandir  la  fortune  de  ses  enfants  ;  et  toi  qui  es  roi, 
que  le  Ciel  a  béni  d'un  fils  riche  en  mérite,  tu  consentis 
à  le  déshériter!  ce  qui  faisait  voir  en  toi  un  père  sans 
tendresse.  Les  créatures  privées  de  raison  nourrissent 
leurs  enfants  ;  et  malgré  la  terreur  que  leur  imprime 
l'aspect  de  l'homme,  qui  ne  les  a  vus,  pour  protéger 
leurs  tendres  petits,  employer  jusqu'aux  ailes  qui  sou- 
vent ont  servi  à  leur  fuite,  pour  combattre  Tennemi  qui 
escaladait  leur  nid,  exposant  leur  propre  vie  pour  la  dé- 
fense de  leurs  enfants?  Pour  votre  honneur,  mon  souve- 
rain, prenez  exemple  d'eux.  Ne  serait-ce  pas  une  chose 
déplorable,  que  ce  noble  enfant  perdit  les  droits  de  sa 
iiaissance  par  la  faute  de  son  père,  et  pût  dire  dans  la 
suite  à  son  propre  fils  :  "  Ce  que  mon  bisaïeul  et  mon 
«  aïeul  avaient  acquis,  mon  insensible  père  l'a  sottement 
«  abandonné  à  un  étranger.  »  Ah!  quelle  honte  ce  serait! 
Jette  les  yeux  sur  cet  enfant;  et  que  ce  mâle  visage,  où 
se  lit  la  promesse  d'une  heureuse  fortune,  arme  ton  âme 
trop  molle  de  la  force  nécessaire  pour  retenir  ton  bien, 
et  laisser  à  ton  fils  ce  qui  t'appartient. 

LE  ROI. —  ClitTord  s'est  montré  très-bon  orateur,  et  ses 
arguments  sont  pleins  de  force,  ■\lais,  Clifford,  réponds, 
n'as-tu  jamais  ouï  dire  que  le  bien  mal  acquis  ne  pouvait 
prospérer?  ont-ils  toujours  été  heureux  les  fils  dont  le 
père  est  allé  aux  enfers  pour  avoir  amassé  des  trésors*? 
Je  laisserai  pour  héritage  à  mon  filsmes  bonnes  actions  ; 
et  ijliïl  a  Dieu  que  mon  père  ne  m'en  eût  pas  laissé  d'au- 
tre, car  la  possession  de  tout  le  reste  est  à  si  haut  prix, 
qu'il  en  coûte  mille  fois  plus  de  peine  pour  le  conserver, 
que  sa  possession  ne  donne  de  plaisir.  Ah  !  cousin  York, 
je  voudrais  que  tes  amis  connussent  combien  mon  cœur 
est  navré  de  voir  là  ta  tête. 

MAUGUEniTE. — Mon  seigneur,  ranimez  votre  courage: 

'  Allusi<m  au  proverbe  anglais  :  Heureux  l'enfant  dont  le  j[ière  est 
allé  au  diable. 


470  HENRI  VI. 

nos  ennemis  sont  à  deux  pas,  et  cette  mollesse  décourage 
vos  partisans.  — Vous  avez  promis  la  chevalerie  à  votre 
brave  ûls  ;  tirez  votre  épée,  et  armez-le  sur-le-champ. — 
Edouard,  à  genoux. 

LE  ROI. — Edouard  Plantagenet,  lève-toi  chevalier,  e( 
retiens  cette  leçon  :  Tire  ton  épée  pour  la  justice. 

LE  JEUNE  PRINCE. — Mou  gracieuxpère,  avec  votre  royale 
permission,  je  la  tirerai  en  héritier  présomptif  de  la  cou- 
ronne ,  et  l'emploierai  dans  cette  querelle  jusqu'à  la 
mort. 

CLiFFORD. — C'est  parler  en  prince  bien  appris. 

(Entre  un  messager.) 

LE  MESSAGER.  — Augustes  Commandants,  tenez- vous 
prêts  ;  Warwick  s'avance  à  la  tête  d'une  armée  de  trente 
mille  hommes,  et  il  est  accompagné  du  duc  d'York,  qu'il 
proclame  roi  dans  toutes  les  villes  qu'il  traverse  :'on 
court  en  foule  se  joindre  à  lui.  Rangez  votre  armée,  car 
ils  sont  tout  près. 

CLIFFORD. — Je  désirerais  que  Votre  Altesse  voulût  bien 
quitter  le  champ  de  bataille  ;  la  reine  est  plus  sûre  dt 
vaincre  en  votre  absence. 

MARGUERITE. — Oui,  mou  bon  seigneur,  laissez-nous  à 
notre  fortune. 

LE  ROI. — Quoi  !  votre  fortune  est  aussi  la  mienne  :  je 
veux  rester. 

NORTHUMBERLAND. — Restez  douc  avec  la  résolution  de 
combattre. 

LE  JEUNE  PRINCE.  —  Mou  royal  père,  animez  donc  ces 
nobles  lords,  et  inspirez  le  courage  à  ceux  qui  combat- 
lent  pour  vous  défendre  ;  tirez  votre  épée,  mon  bon  père, 
et  criez  :  saint  George! 

(Entrent  Edouard,  Richard,  George,  Warwick,  Norfolk, 
Montaigu  et  des  soldats.) 

EDOUARD. — Eh  bien,  parjure  Henri,  viens-tu  demander 
la  grâce  à  genoux,  et  placer  ton  diadème  sur  ma  tête,  ou 
courir  les  mortels  hasards  d  un  combat? 

MARGUERITE. — Va  gourmandcT  tes  complaisants,  inso- 
lent jeune  homme  :  te  convient-il  de  t'e.xprimer  avec 
cette  audace  devant  ton  maître  et  ton  roi  légitime? 


ACTE    II,    SCÈNE    II.  •  ïTI 

EDOUARD. — C'est  moi  qui  suis  son  roi,  et  c'est  à  lui  da 
fléchir  le  genou.  Il  m'a,  de  son  libre  consentement, 
adopté  pour  son  héritier  ;  mais  depuis,  il  a  violé  son  ser- 
ment :  car  j'apprends  que  vous  (qui  êtes  le  véritable  roi, 
quoique  ce  soit  lui  qui  porte  la  couronne)  vous  lui  avez 
fait,  dans  un  nouvel  acte  du  parlement,  effacer  mou 
nom,  pour  y  substituer  celui  de  son  fils. 

CLiFFORD. — Et  c'est  aussi  la  raison  qui  le  lui  afaitfairo  î 
qui  doit  succéder  au  père,  si  ce  n'est  le  fils? 

iucH.\RD. — Vous  voilà,  boucher? — Oh!  je  ne  peux  par- 
ler. 

CLIFFORD. — Oui,  bossu,  jc  suis  ici  pour  te  répondre,  à 
toi,  et  à  tous  lesaudacieux  de  ton  espèce. 

RICHARD. — C'est  toi  qui  as  tué  le  jeune  Rutland.  N'est- 
ce  pas  toi? 

CLIFFORD. — Oui,  et  le  vieux  York  aussi  ;  et  cependant 
je  ne  suis  pas  encore  satisfait. 

RicH.\RD. — Au  nom  de  Dieu,  lords,  donnez  le  signal  du 
combat. 

■\v.ARwicK.— Eh  bien,  que  réponds-tu,  Henri?  Veux-tu 
céder  la  couronne  ? 

MARGUERITE. — Quoi  !  qu'cst-cc  donc,  WarAvick?  vous 
avez  la  langue  bien  longue;  osez- vous  bien  parler? 
Lorsque  vous  et  moi  nous  nous  sommes  mesurés  à  Saint- 
Albans,  vos  jambes  vous  ont  mieux  servi  que  vos  bras. 

WARWiCK. — C'était  alors  mon  tour  à  fuir;  aujourd'hui 
c'est  le  tien. 

CLIFFORD. — Tu  en  as  dit  autant  avant  le  dernier  com- 
bat, et  tu  n'en  a  pas  moins  fui. 

WARWicK.  — Ce  n'est  pas  votre  valeur,  Clifford,  qui  m'y 
a  forcé. 

NORTHUMBERLAXD.  —  Et  cc  n'cst  pas  votre  courage  qu' 
vous  a  donné  l'audace  de  tenir  ferme. 

RICHARD. — Northumberland,  toi,  je  te  respecte. — Mais 
rompons  cette  conférence....  car  j'ai  peine  à  contenir  les 
mouvements  de  mon  cœur,  gonflé  de  rage  contre  ce 
Clifford,  ce  cruel  bourreau  d'enfants. 

CLIFFORD. — J'ai  tué  ton  père  :  le  prends-tu  pour  nn 
enfant? 


472  HENRI  VI. 

iiicnAr>D, — Tu  Tas  assassiné  en  lâche,  en  vil  traître, 
comme  tu  avais  tué  notre  jeune  frère  Rulland.  Mais  avant 
que  le  soleil  se  couche,  je  te  ferai  maudire  ton  action. 

LE  ROI. — Finissez  ces  discours,  milords,  et  écoutez- 
moi. 

MARGUERITE.  —  Que  cc  soit  donc  pour  les  défier,  ou 
garde  le  silence. 

LE  ROI.  — Je  te  prie,  ne  donne  pas  des  entraves  à  ma 
langue.  Je  suis  roi,  et  j'ai  le  privilège  de  parler. 

CLiFFORD. —  Mon  souverain,  la  plaie  qui  a  amené  cette 
entrevue  ne  peut  se  guérir  par  des  paroles  :  restez  donc 
en  paix. 

RICHARD.— Tire  donc  l'épée,  bourreau.  Par  celui  qvL 
nous  a  tous  créés,  je  suis  intimement  persuadé  que  tout 
le  courage  de  Clifford  réside  dans  sa  langue. 

EDOUARD.  —  Parle,  Henri  :  jouirai-je  de  mon  droit  ou 
non?  Des  milliers  d'hommes  ont  déjeuné  ce  matin  qui 
ne  dîneront  pas,  si  tu  ne  cèdes  à.  l'instant  la  couronne. 

w^ARWiCK. — Si  tu  la  refuses,  que  leur  sang  retombe 
sur  ta  tête!  car  c'est  pour  la  justice  qu'York  se  revêt  de 
son  armure. 

LE  JEUNE  PRINCE. — Si  la  justicc  cst  ce  que  Warwick 
appelle  de  ce  nom,  il  n'y  a  plus  d'injustice  dans  le 
inonde,  et  tout  dans  l'univers  est  juste. 

RICHARD. — Quel  que  soit  ton  père,  c'est  bien  là  ta  mère 
(montrant  la  reine);  car,  je  le  vois  bien,  tu  as  la  langue 
de  ta  mère. 

MARGUERITE. — Toi,  tu  uc  resspmbles  ni  à  ton  père  ni  à 
ta  mère  :  odieux  et  dilïbrme,  tu  as  été  marqué  par  la 
destinée  comme  d'un  signe  d'infamie  qui  instruit  à  t'é- 
viter  comme  le  crapaud  venimeux,  ou  le  dard  redouté 
du  lézard. 

RICHARD. — Vil  plomb  de  Naplos,  caché  sous  l'or  de 
TAngleterre,  toi  dont  le  père  porte  le  titre  de  roi,  comme 
si  un  canal  pouvait  s'appeler  la  mer,  ne  rougis-tu  pas, 
connaissant  ton  origine,  de  laisser  ta  langue  déceler  la 
bassesse  native  de  ton  cœur  ? 

EDOUARD. — Je  donnerais  mille  couronnes  d'un  fouet 
do  paille,  pour  faire  rentrer  en  elle-même  cette  effrontée 


ACTE   II,    SCÈNE    II.  473 

coquine. — Hélène  de  Grèce  était  cent  fois  plus  belle  que 
toi,  qaoique  ton  mari  puisse  être  un  Ménélas  ;  et  cepen- 
dant jamais  le  frère  d'Agamemnon  ne  fut  outragé  par 
cette  femme  perfide,  comme  ce  roi  l'a  été  par  toi.  Son 
père  a  triomphé  dans  le  cœur  de  la  France  ;  il  a  soumis 
son  roi,  et  forcé  le  dauphin  à  fléchir  devant  lui  ;  et  lui , 
s'il  eût  fait  un  mariage  digne  de  sa  grandeur,  il  eût  pu 
conserver  jusqu'à  ce  jour  tout  l'éclat  de  cette  gloire. 
Mais  lorsqu'il  a  admis  dans  son  lit  une  mendiante,  et 
honoré  de  son  alliance  ton  pauvre  père,  le  soleil  qui 
éclaira  ce  jour  rassembla  sur  sa  tête  un  orage  qui  a 
balayé  de  la  France  tous  les  trophées  de  son  père,  et 
qui,  dans  notre  patrie  ,  amassa  la  sédition  autour  de  sa 
couronne.  Et  quelle  autre  cause  que  ton  orgueil  a  sus- 
cité ces  troubles?  Si  tu  te  fusses  montrée  modeste,  notre 
titre  dormirait  encore  ;  et,  par  pitié  pour  ce  roi  plein  de 
douceur,  nous  aurions  jusqu'à  d'autres  temps  négligé 
nos  prétentions. 

GEORGE. — Mais  lorsque  nous  avons  vu  ton  printemps 
fleurir  sous  nos  rayons,  et  ton  été  ne  nous  apporter 
aucun  accroissement,  nous  avons  mis  la  hache  dans  tes 
racines  envahissantes  ;  et  quoique  son  tranchant  nous 
ait  quelquefois  atteints  nous-mêmes,  sache  cependant 
qu'à  présent  que  nous  avons  commencé  à  frapper,  nous 
ne  te  quitterons  plus  que  nous  ne  t'ayons  abattue,  ou 
que  notre  sang  brûlant  n'ait  arrosé  ta  grandeur  toujours 
croissante. 

ÉDou.\RD.— Et  c'est  dans  cette  résolution  que  je  te  dé- 
fe,  et  ne  veux  plus  continuer  cette  conférence,  puisque 
tu  refuses  à  ce  bon  roi  la  liberté  de  parler. — Sonnez, 
trompettes  ! — Que  nos  étendards  sanglants  se  déploient! 
et  la  victoire  ou  le  tombeau  ! 

MAP.Gi.'ERiTE. — Arrête,  Edouard  ! 

EDOUARD. — Non,  femme  querelleuse,  nous  n'arrêterons 
pas  un  moment  de  plus.  Tes  paroles  seront  payées  de 
dix  mille  vies. 

(Ils  sortent.) 


474  HENRI   VI. 


scÈXE  m 

Champ  de  bataille  entre  Towton  et  Saxton  dans  la  province 

d'York. 

Alarmes,  excursions  des  deux  partis.   Entre   WAR,WICK. 

WARWiCK. — Epuisé  par  les  travaux,  comme  le  sont  les 
coureurs  pour  avoir  disputé  le  prix,  il  faut  que  je  m'as- 
seye ici  pour  respirer  un  moment,  car  les  coups  que  j'ai 
reçus,  les  coups  nombreux  que  j"ai  rendus,  ont  privé  de 
leur  force  les  vigoureuses  articulations  de  mes  muscles, 
et,  malgré  que  j'en  aie,  il  faut  que  je  me  repose  un  peu. 

(Entre  Edouard  en  courant.) 

EDOUARD. — Souris-nous,  ciel  propice!  ou  frappe,  impi- 
toyable mort!  car  l'aspect  du  monde  devient  menaçant 
et  le  soleil  d'Edouafd  se  couvre  de  nuages. 

WARWICK. — Eh  bien,  railord,  quelle  est  notre  fortune? 
où  en  sont  nos  espérances? 

(Entre  George.) 

GEORGE. — Notre  fortune,  c'est  d'être  défaits  :  notre 
espérance,  un  trisle  désespoir.  Nos  rangs  sont  rompus, 
et  la  destruction  nous  poursuit.  Quel  parti  conseillez- 
vous  ?  Où  fuirons-nous? 

EDOUARD. — La  fuite  est  inutile  :  ils  ont  des  ailes  pour 
nous  poursuivre;  et  dans  l'épuisement  où  nous  sommes, 
nous  ne  pouvons  éviter  leur  poursuite. 

(Entre  Richard.) 

RICHARD. — Ah!  Warwick  !  |JOurquoi  t'es-tu  relire  du 
combat?  La  terre  altérée  a  bu  le  sang  de  ton  frère  ', 
répandu  par  la  pointe  acérée  de  la  lance  de  CliUbrd  :  et 
dans  les  angoisses  de  la  mort  on  l'entendait,  connue  une 
cloche  funèbre  qui  résonne  au  loin,  repéter  :  Warwick, 
vengeance!  Jllon  frère,  venge  ma  mort!  C'est  ainsi  que, 
renversé  sous  le  ventre  des  coursiers  ennemis,  dont  les 
pieds  velus  se  teignaient  de  son  sang  fumant,  ce  noble 
gentilhomme  a  rendu  son  dernier  soupir. 

t  Un  bjtard  de  Salisbury   frère  naturel  de  Warwick. 


ACTE   II,    bCjLNË    £ÎI.  475 

WARwiCK. — Allons,  que  la  terre  s'enivre  de  notre  sang. 
Je  vais  tuer  mon  cheval  ;  je  ne  veux  pas  fuir.  Pourquoi 
restons-nous  ici  comme  de  faibles  femmes,  à  pleurer  nos 
pertes,  tandis  que  Tennemi  fait  rage,  et  à  demeurer 
spectateurs  comme  si  cette  tragédie  n'était  qu'une  pièce 
de  théâtre,  jouée  par  des  personnages  fictifs  ?  Ici ,  à  ge- 
noux, je  fais  vœu  devant  le  Dieu  d'en  haut  de  ne  plus 
m'arrêter,  de  ne  plus  prendre  un  instant  de  repos  que  la 
mort  n'ait  fermé  mes  yeux,  ou  que  la  fortune  n'ait  com- 
blé la  mesure  de  ma  vengeance. 

EDOUARD. — 0  Warwick  !  je  fléchis  mon  genou  avec  le 
tien,  j'enchaîne  mou  âme  à  la  tienne,  dans  le  même  vœu. 
— Et,  avant  que  ce  genou  se  relève  de  la  froide  surface 
de  la  terre,  je  tourne  vers  toi  mes  mains,  mes  yeux  et 
mon  cœur,  ô  toi  qui  établis  et  renverse  les  rois,  te  con- 
jurant, s'il  est  arrêté  dans  tes  décrets  que  mon  corps 
soit  la  proie  de  mes  ennemis,  de  permettre  que  le  ciel 
m'ouvre  ses  portes  d'aiiain  et  accorde  à  mon  âme  péche- 
resse un  favorable  passage. — Maintenant,  lords,  disons- 
nous  adieu,  jusqu'à  ce  que  nous  nous  revoyions  encore, 
quelque  part  que  ce  soit,  au  ciel  ou  sur  la  terre. 

RICHARD. — Mon  frère,  donne-moi  la  main.  —  Et,  toi, 
généreux  Warwick,  laisse-moi  te  serrer  dans  mes  bras 
fatigués. — Moi,  qui  n'ai  jamais  pleuré,  je  me  sens  dou~ 
loureusement  attendri  sur  ce  printemps  de  nos  jours 
que  doit  peut-être  sitôt  interrompre  l'hiver. 

w.^RWiCK.  —  Allons,  allons!  Encore  une  fois,  ciiers 
seigneurs,  adieu. 

GEORGE. — Retournons  plutôt  ensemble  vers  nos  sol- 
dats; donnons  toute  liberté  de  fuir  à  ceux  qui  ne  vou- 
dront pas  tenir,  et  louons  comme  les  colonnes  de  notre 
parti  ceux  qui  demeureront  avec  nous,  promettons- 
leur,  si  nous  triomphons,  la  récompense  que  les  vain- 
queurs remportaient  jadis  aux  jeux  olympiques.  Gela 
pourra  ratlérmir  le  courage  dans  leurs  cœurs  abattus, 
car  il  y  a  encore  espérance  de  vivre  et  de  vaincre.  Ne 
lardons  pas  plus  longtemps,  marchons  en  toute  liâte. 

(Ils  sorlont.) 


476  UENRI   VI. 

SCÈXE  lY 

Au  môme  lieu.  Une  autre  parue  du  champ  de  bataille. 

Excursions  des  deux  partis.  Entrent   RICHARD  et    CLIF- 

FORD. 

RICHARD. — Enfin,  Clifford,  je  suis  parvenu  à  te  joindre 
seul.  Suppose  que  ce  bras  est  pour  le  duc  d'York,  et 
l'autre  pour  Rutland,  tous  deux  voués  à  les  venger, 
fusses-tu  entouré  d'un  mur  d'airain. 

CLIFFORD. — Maintenant,  Richard,  que  je  suis  seul  avec 
toi,  regarde  :  voilà  la  main  quia  frappé  ton  père,  et  voilà 
celle  qui  a  tué  ton  frère  Rutland  ;  et  voilà  le  cœur  qui 
triomphe  dans  la  joie  de  leur  mort,  et  anime  ces  mains 
qui  ont  tué  ton  frère  et  ton  père,  à  en  faire  autant  de 
toi;  ainsi,  défends-toi. 

(Ils  combattent.  Warwick  survient  :  Clifford  prend  la  fuite.) 

RICHARD. — Warwick,  choisis-loi  quelque  autre  proie  : 
c'est  moi  qui  veux  chasser  ce  loup  jusqu'à  la  mort. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  V 

Une  autre  partie  du  champ  de  bataille. 

Alarme.  Entre  LE  ROI  HENRI. 

LE  ROI. — Ce  combat  offre  Taspect  de  celui  qui  se  livre 
au  matin,  lor.sque  l'ombre  mourante  le  dispute  à  la  lu- 
mière qui  s'accroit,  à  l'heure  où  le  berger,  soufflant  dans 
ses  doigts,  ne  peut  dire  ni  qu'il  fait  jour  ni  qu'il  l'ait 
nuit.  Tantôt  le  mouvement  de  la  bataille  se  porte  ici 
comme  une  mer  puissante  forcée  par  la  marée  et  com  - 
battue  par  les  vents;  tantôt  il  so  porte  là,  semblable  à 
cette  même  mer  contrainte  par  les  vents  de  se  retirer; 
quelquefois  les  flots  l'emportent,  puis  c'est  le  vent; 
tantôt  celui-ci  a  l'avantage,  tantôt  il  passe  de  l'autre 
côté  ;  tous  deux  luttent  pour  la  victoirt.'  sein  contre  sein, 
et  ni  l'un  ni  l'autre  n'est  vainqueur  ni  vaincu,  tant  la 


ACTE     II,     SCÈNE    V.  477 

balance  reste  en  équilibre  dans  cette  cruelle  mêlée.  Je 
veux  m'asseoir  ici  sur  cette  hauteur;  et  que  la  victoire 
se  décide  selon  la  volonté  de  Dieu!  Car  ma  femme  .Mar- 
guerite, et  Clifford  aussi,  m'ont  forcé  avec  colère  de  me 
retirer  du  champ  de  bataille,  protestant  tous  deux  qu'ils 
combattent  plus  heureusement  quand  je  n'y  suis  pas. — 
Je  voudrais  être  mort  si  telle  eût  été  la  volonté  de  Dieu! 
Car,  qu'y  a-t-il  dans  ce  monde  que  chagrins  et  mal- 
heurs?— 0  Dieu!  il  me  semble  que  ce  serait  une  vie  bien 
heureuse  de  n'être  qu'un  simple  berger,  d'être  assis  sur 
une  colline,  comme  je  le  suis  à  présent,  traçant  avec 
justesse  un  cadran,  et  distribuant  ses  heures,  pour  y 
suivre  de  l'œil  la  course  des  minutes,  supputant  com- 
bien il  en  faut  pour  compléter  l'heure,  combien  d'heures 
composent  le  jour  entier,  combien  de  jours  remplissent 
l'année,  et  combien  d'années  peut  vivre  un  mortel.  Et 
ensuite,  cet  espace  une  fois  connu,  faire  ainsi  la  distri- 
bution de  mon  temps  ;  tant  d'heures  pour  mon  troupeau, 
tant  d'heures  pour  prendre  mon  repos,  tant  d'heures 
consacrées  à  la  contemplation,  tant  d'heures  employées 
aux  délassements,  tant  de  jours  depuis  que  mes  brebis 
sont  pleines,  tant  de  semaines  avant  que  ces  pauvres 
bêtes  mettent  bas,  tant  de  mois  avant  que  je  tonde  leur 
toison  :  ainsi,  les  minutes,  les  heures,  les  jours,  les  se- 
maines, les  mois  et  les  années,  passés  dans  l'emploi  pour 
lequel  ils  ont  été  destinés,  conduiraient  doucement  mes 
cheveux  blanchis  à  un  paisible  tombeau.  Ah!  quelle  vie 
te  serait  là!  qu'elle  serait  douce!  qu'elle  serait  agréable! 
Le  buisson  de  l'aubépine  ne  donne-t-il  pas  un  plus  doux 
ombrage  aux  bergers  veillant  sur  leur  innocent  trou- 
peau, qu'un  dais  richement  doré  n'en  donne  aux  rois, 
qui  craignent  sans  cesse  la  perfidie  de  leurs  sujets?  Oh  ! 
oui,  plus  doux,  mille  fois  plus  doux!  Et  enfin,  le  repas 
grossier  qui  nourrit  le  berger,  la  fraîche  et  légère  bois- 
son qu'il  tire  de  sa  bouteille  de  cuir,  son  sommeil  accou- 
tumé sous  l'ombrage  d'un  arbre  brillant  de  verdure, 
t)iens  dont  il  jouit  dans  la  sécurité  d'une  douce  paix, 
,wnt  bien  au-dessus  des  délicatesses  qui  environnent  un 
prince,  de  ses  mets  éclatant  dans  l'or  de  ses  coupes,  du 


478  HENRI   VI. 

lit  somptueux  où  repose  son  corps  qu'assiègent  les  sou- 
cis, la  défiance  et  la  trahison. 

(Alarme.  Entre  un  fils  qui  a  tué  son  père  et  qui  traîne 
son  cadavre.) 

LE  FILS. — C'est  un  mauvais  vent  que  celui  qui  ne  pro- 
fite à  personne, — Cet  homme  que  j'ai  tué  dans  un  coii:- 
hat  que  nous  nous  sommes  livré  tous  deux,  pourmit 
avoir  sur  lui  quelques  couronnes  ;  et  moi,  qui  aurai  en 
ce  moment  le  bonheur  de  les  lui  prendre ,  peut-être  '^ 
avant  la  nuit  les  céderai-je  avec  ma  vie  à  quelque  autre, 
commue  ce  mort  va  me  les  céder.  Mais,  quel  est  cet 
homme? — 0  Dieu  !  c'est  le  visage  de  mon  père  que  j'ai 
tué  sans  le  connaître  dans  la  mêlée  !  6  jours  affreux  qui 
enfantent  de  pareils  événements!  Moi,  j'ai  été  presse  à 
Londres  où  était  le  roi  ;  et  mon  père,  qui  était  au  service 
du  comte  de  Warwick,  pressé  par  son  maître,  s'est 
trouvé  dans  le  parti  d'York;  et  moi,  qui  ai  reçu  de  lui 
la  vie,  c'est  ma  main  qui  l'a  privé  de  la  sienne  ! — Par- 
donnez-moi, mon  Dieu  !  Je  ne  savais  pas  ce  que  je  fai- 
sais !  Et  toi,  mon  père,  pardon!  Je  ne  t'ai  pas  reconnu. 
Mes  larmes  laveront  ces  plaies  sanglantes  ;  et  je  ne  pro- 
noncerai plus  une  parole  avant  de  les  avoir  laissées 
couler  à  leur  plaisir. 

LE  ROI. — 0  spectacle  de  pitié!  0  jours  sanglants!  lors- 
que les  lions  sont  en  guerre,  et  combattent  pour  se  dis- 
puter un  antre,  les  pauvres  innocents  agneaux  sont  vic- 
times de  leur  inimitié.  —  Pleure,  malheureux,  je  te 
seconderai,  larme  pour  larme,  et,  semblables  à  la 
guerre  civile,  que  nos  yeux  soient  aveuglés  de  larmes, 
et  que  nos  cœurs  éclatent  surchargés  de  maux  ! 

(Entre  un  père  qui  a  tué  son  fils,  portant  le  corps  dans 
ses  bras.) 

LE  pÈnn. — Toi  ]ui  t'es  si  opiniâtrement  défendu  contre 
moi,  donne-ni'  i  ton  or,  si  tu  en  as  ;  car  je  l'ai  bieu 
aclu.té  au  priy  de  cent  coups. — Mais  voyons. — Sont-ce 
là  les  traits  de  mon  ennemi?  Ah!  non,  non,  non,  c'est 
mon  fils  unique! — 0  mon  enfant!  sïl  te  reste  encore 
quelque  souille  de  vie,  lève  les  yeux  sur  moi,  et  vois, 
vois  quelle  ondée  excitée  par  les  orageux  tourbillons  de 


ACTE    II,    SCÈNE   V.  479 

mon  cœur  se  répand  sur  tes  blessures,  dont  la  vue  lue 
mes  yeux  et  mon  cœur.  Quelles  méprises  cruelles,  meur- 
trières, coupables,  désordonnées,  contre  nature,  engen- 
dre chaque  jour  cette  guerre  mortelle  !  0  Dieu!  prends 
pitié  de  ce  temps  misérable  !  0  mon  fils  !  ton  père  t'a 
donné  le  jour  trop  tôt,  et  t'a  trop  récemment  ôté  la  vie. 

LE  ROI. — Malheurs  sur  malheurs!  douleurs  qui  sur- 
passent les  douleurs  ordinaires  !  Oh  !  que  mon  trépas  pût 
mettre  fm  à  ces  lamentables  scènes  !  0  miséricorde , 
miséricorde  !  ciel  pitoyable,  miséricorde  !  Je  vois  sur 
son  visage  les  fatales  enseignes  de  nos  deux  maisons  en 
querelle,  la  rose  rouge  et  la  rose  blanche  :  son  sang 
vermeil  ressemble  parfaitement  à  l'une;  ses  joues  pâles 
me  présentent  Timage  de  l'autre.  Que  l'une  de  vous  se 
flétrisse  donc,  et  que  l'autre  fleurisse!  tant  que  vous 
vous  combattrez,  des  milliers  de  vies  vont  se  flétrir. 

LE  FILS. — Comme  ma  mère  va  m'en  dire  sur  la  mort 
de  mon  père,  sans  pouvoir  jamais  s'apaiser! 

LE  pÈr.E.  —  Quelle  mer  de  larmes  va  répandre  ma 
femme  sur  le  meurtre  de  son  fils,  sans  pouvoir  jamais 
se  consoler  ! 

LE  ROI. — Comme  le  pays,  en  voyant  ces  malheui-s,  va 
prendre  en  haine  son  roi  sans  pouvoir  en  revenir  ! 

LE  FILS.— Fut-il  jamais  un  fils  aussi  afQigé  de  la  mort 
de  son  père? 

LE  PÈRE. — Fut-il  jamais  un  père  qui  déplorât  autant  la 
mort  de  son  fils  ? 

LE  ROI. — Fut-il  jamais  un  roi  si  malheureux  des  maux 
de  ses  sujets?  Votre  douleur  est  grande,  mais  la  mienne 
est  dix  fois  plus  grande  encore. 

LE  FILS. — Je  veux  t'emporter  ailleurs,  où  je  puisse  te 
pleurer  tout  mon  content. 

(Il  sort,  emportant  le  corps.) 

LE  PÈRE. — Ces  bras  te  serviront  de  drap  mortuaire,  et 
mon  cœur,  cher  enfant,  sera  ton  tombeau;  car  jamais 
ton  image  ne  sortira  de  mon  cœur;  les  soupirs  de  ma 
poitrine  seront  la  cloche  de  ta  sépulture,  et  ton  père  te 
rendra  de  tels  devoirs  funèbres,  qu'il  pleurera  ta  perte, 
^lui  qui  n'en  a  pas  d'autre  ^ue  toi,  autant  que  Priam 


480  HENRI    VI. 

pleura  celle  de  tous  ses  malheureux  fils.  Je  vais  rem- 
porter d'ici,  et  combatte  qui  voudra  ;  car  j'ai  porté  le 
coup  mortel  où  je  ne  le  devais  pas. 

(Il  sort,  emportant  le  corps.) 

LE  ROI. — Cœurs  désolés  et  que  le  malheur  accable, 
vous  laissez  ici  un  roi  encore  plus  malheureux  que  vous. 

(Alarmes,  excursions.  La  reine  Marguerite,  le  prince  de 
Galles  et  Exeter.) 

LE  PRINCE  DE  GALLES. — Fuycz,  mon  père,  fuyez  !  tous 
nos  amis  sont  dispersés,  et  Warwick  tempête  comme  un 
taureau  irrité.  Sauvons-nous  ;  c'est  nous  que  la  mort 
poursuit. 

MARGUERITE. — Montcz  à  cheval,  milord,  et  courez  à 
toute  bride  vers  Berwick.  Edouard  et  Richard,  comme 
une  couple  de  lévriers  qui  voient  de  loin  fuir  le  lièvre 
timide,  sont  sur  nos  épaules ,  les  yeux  enflammés  et 
étincelants  de  rage  ;  leur  main  furieuse  serre  un  fer  san- 
glant; hâtons-nous  donc  de  quitter  ces  lieux. 

EXETER. — Fuyons  ;  la  vengeance  les  accompagne. -^Ne 
perdez  pas  le  temps  en  représentations,  faites  diligence, 
ou  bien  suivez-moi,  je  vais  partir  devant. 

LE  ROI. — Non,  emmenez-moi  avec  vous,  mon  cher 
Exeter  :  non  pas  que  je  craigne  de  rester  ici  ;  mais  j'aime 
à  aller  où  le  veut  la  reine.  Allons,  partons. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  VI 

Bruyante  alarme.  Entre   CLIFFORD  blessé. 

CLiFFORD. — C'est  ici  que  le  flambeau  de  ma  vie  va  s'é- 
teindre ;  ici  qu'il  va  mourir,  ce  flamhleau  qui,  tant  qu'il 
a  duré,  a  éclairé  les  pas  du  roi  Henri  !  0  Lancastre  !  je 
m'effraye  de  ta  chute,  bien  plus  que  de  la  séparation  de 
mon  âme  et  de  mon  corps.  Par  mon  zèle  et  par  la 
crainte,  je  t'avais  attaché  bien  des  amis;  mais  mainte- 
nant que  je  tombe,  ton  parti  sans  consistance  va  se  dis- 
soudre, et  raffaiblissemcnt  de  Henri  va  augmenter  la 
force  du  superbe  York.  Le  peuple  grossier  se  rassemble 


ACTE    II,   SCÈNE   VI.  iSl 

comme  en  été  le  font  les  mouches,  et  où  volent  les  mou- 
ches, si  ce  n'est  vers  le  soleil  ?  Et  qui  brille  maintenant, 
sinon  les  ennemis  de  Henri?  0  Phébus!  si  tu  n'avais 
jamais  consenti  que  Phaéton  gouvernât  tes  fougueux 
coursiers,  jamais  ton  char  enflammé  n'eût  embrasé  la 
terre  !  Et  toi,  Henri,  si  tu  avais  su  régner  en  roi,  régner 
comme  ton  aïeul  et  ton  père  ont  régné,  ne  donnant 
jamais  de  prise  à  la  maison  d'York,  on  ne  l'eût  pas  vu 
s'élever,  ce  nuage  de  mouches  d'été.  Et  moi,  non  plus 
que  dix  mille  autres,  n'aurions  pas  laissé  notre  mort  à 
pleurer  à  nos  veuves  !  Et  toi,  tu  posséderais  aujourd'hui 
en  paix  ta  couronne  !  car  qui  fait  croître  les  mauvaises 
herbes,  sinon  la  douceur  de  l'air?  qui  enha;:'dit  les  bri- 
gands, sinon  l'excès  de  la  clémence? — Mais  les  plaintes 
sont  superflues,  et  mes  blessures  sont  incurables.  Point 
de  chemin  pour  fuir,  point  de  force  pour  aider  à  la  fuite. 
L'ennemi  est  inexorable,  il  n'aura  nulle  pitié  ;  et  de  sa 
part  je  n'ai  pas  mérité  de  pitié.  L'air  est  entré  dans  mes 
blessures  mortelles,  une  plus  abondante  effusion  de  sang 
me  fait  défaillir. — Venez,  York  et  Richard,  et  Warwick 
et  tous  les  autres  :  j'ai  percé  le  cceur  de  vos  pères,  venez 
percer  le  mien. 

(Il  s'évanouit.) 
(Alarmes  et  retraite.  Entrent  Edouard,  George,  Richard, 
Montaigu,  Warwick,  et  une  partie  de  l'armée.) 

EDOUARD. — Respirons  maintenant ,  milords  ;  notre 
bonne  fortune  nous  permet  un  instant  de  repos,  et  de 
ses  paisibles  regards  adoucit  le  front  menaçant  de  la 
guerre.  Un  détachement  poursuit  cette  reine  sangui- 
naire, qui  conduit  le  tranquille  Henri,  tout  roi  qu'il  est 
comme  une  voile,  enflée  par  un  vent  impétueux,  conduit 
avec  puissance  un  large  navire  à  travers  les  flots  qui  le 
combattent. — Mais  pensez-vous,  lords,  que  Clifford  ait 
fui  avec  eux  ? 

WARWICK. — Non  :  il  est  impossible  qu'il  ait  échappé. 
Votre  frère  Richard,  je  le  dirai,  quoiqu'il  soit  ici  présent, 
l'a  marqué  pour  le  tombeau  ;  et  quelque  part  qu'il  puisse 
être,  il  est  sûrement  mort. 

(Clifford  pousse  un  «émissemcnt  et  meurt.) 
T.  vti.  31 


482  HENRI  Vï. 

EDOUARD. — Quelle  est  l'âme  qui  vient  de  prendre  d^ 
nous  ce  triste  congé  ? 

RICHARD. — C'est  un  gémissement  semblable  à  celui  de 
la  mort  au  moment  où  l'âme  et  le  corps  se  séparent. 

EDOUARD. — Voyez  qui  c'est  ;  et  à  présent  que  la  bataille 
est  finie  ,  ami  ou  ennemi,  qu'on  le  traile  avec  douceur. 

RICHARD. — Révoque  cet  ordre  de  clémence  ;  car  c'est 
Clilïord,  qui ,  non  content  d'avoir,  en  abattant  Rutland, 
coupé  la  branche  dont  les  feuilles  commençaient  à  se 
développer,  a  enfoncé  son  couteau  meurtrier  jusque 
dans  la  racine  d'où  s'élevait  gracieusement  cette  tendre 
tige,  a  égorgé  notre  auguste  père  le  duc  d'York. 

WARwicK. — Allez  ;  qu'on  ôte  la  tête  élevée  sur  les 
portes  d'York,  la  tête  de  votre  père,  que  ClifTord  y  a  fait 
mettre,  et  que  la  sienne  l'y  remplace  :  il  faut  lui  rendre 
la  pareille. 

EDOUARD. — Qu'on  m'apporte  cet  oiseau  de  mauvais  au- 
gure pour  ma  maison,  qui  n'a  jamais  fait  entendre  à 
nous  et  aux  nôtres  que  des  chants  de  mort.  Enfin  la  mort 
étoufTe  ses  menaçants  et  sinistres  accents,  et  celte  bouche 
qui  ne  prédisait  que  le  malheur  a  perdu  la  parole. 

(On  apporte  le  corps  de  Cliffort.) 

WARWICK. — Je  crois  qu'il  n'a  plus  l'usage  de  ses  sens. 
— Réponds,  Cliûbrd  :  connais-tu  cehii  qui  te  parle? — Le 
nuage  épais  de  la  mort  obscurcit  en  lui  les  rayons  de  la 
vie  :  il  ne  nous  voit  point,  il  n'entend  point  ce  que  nous 
lui  disons, 

RICHARD.— Oh!  que  ne  peut-il  nous  voir  et  nous  en- 
tendre! Mais  peut-être  en  est-il  ainsi,  et  n'est-ce  qu'une 
feinte  habile  pour  se  soustraire  aux  insultes  qu'il  a  fait 
subir  à  notre  père  au  moment  de  sa  mort. 

GEORGE. — Si  tu  le  crois,  tourmente-le  de  tes  mots  pi- 
quants. 

RICHARD. — Clifford ,  demande  grâce ,  pour  ne  pas  l'ob- 
tenir. 

EDOUARD. — Clifford,  repens-toi,  pour  te  repentir  en 
vain. 

WARWICK. — Clifford,  cherche  des  excuses  pour  les  of- 
fenses. 


ACTE    II,    SCÈNE   VI.  4S3 

GEORGE. — Taudis  que  nous  cherchons  des  tourments 
pour  t'en  punir. 

RICHARD. — Tu  aimas  York,  et  je  suis  le  fils  d'York. 

EDOUARD.— Tu  sentis  la  pillé  pour  Rutland,  j'en  aurai 
pour  loi. 

GEORGE. — Où  est  le  général  Marguerite  pour  vous  dé- 
fendre maintenant? 

WARWiCK.— Ils  t'insultent,  Clilford  :  réponds-leur  par 
tes  imprécations  familières. 

RICHARD. — Oi-ioi!  pas  une  imprécation?  Allons,  tout 
va  mal,  quand  Clifford  ne  peut  pas  garder  une  seule  im- 
précation pour  ses  amis.  A  cela  je  reconnais  qu'il  est 
mort;  et,  j'en  jure  par  mon  âme,  s'il  ne  fallait  que  le 
sacrifice  de  ma  main  droite  pour  te  racheter  deux  heu- 
res de  vie,  où  je  pusse,  au  gré  de  ma  haine,  l'accabler 
de  mes  outrages,  je  la  couperais;  et  du  sang  qui  en 
sortirait,  j'étouilérais  rinfàme  dont  la  soif  insatiable  n'a 
pu  être  assouvie  par  celui  d'York  et  du  jeune  Ilut- 
îand. 

WARWICK. — Oui,  mais  il  est  mort.  Coupez  la  tête  du 
traître,  et  élevez-la  à  la.  place  où  est  celle  de  voire  père. 
(A  Edouard.)  A  présent,  marchons  en  triomphe  vers 
Londres,  pour  t'y  voir  couronner  roi  de  l'Angleterre.  De 
là  "Warwick  fendra  les  mers  de  France,  et  ira  demander 
la  princesse  Bunne  pour  ton  épouse.  Par  ce  nœud,  les 
deux  pays  seront  unis  l'un  à  l'autre  ;  et  quand  tu  auras 
la  France  pour  amie,  tu  ne  craindras  plus  les  ennemis 
maintenant  dispersés,  qui  espèrent  se  relever  encore  ; 
car  Lien  que  leur  dard  ne  puisse  plus  blesser  à  mort, 
cependant  attends-loi  à  les  entendre  encore  bourdonner 
et  importuner  tes  oreilles.  Je  veux  d'abord  te  voir  cou- 
ronner; et  ensuite,  si  c'est  le  bon  plaisir  de  mon  sei- 
gneur, je  traverserai  les  mers  de  la  Bretagne,  poux 
conclure  ce  mariage. 

EDOUARD. — Qu'il  en  soit,  cher  Warwick,  ainsi  que  tu 
le  voudras  ;  car  c'est  toi  dont  les  épaules  vont  soutenir 
mon  trône,  et  jamais  je  n'entreprendrai  la  chose  que  tu 
n'auras  pas  conseillée  ou  consentie. — Richard,  je  vais  te 
créer  duc  de  Glocester  :  et  toi ,  George  ,  duc  de  Glarence. 


48i  HENRI   VI. 

— Warwick,  comme  nous-même,  tu  feras  et  déferas  à 
ton  gré. 

RICHARD.— Que  je  sois  plutôt  duc  de  Glarence,  et  George 
duc  de  Glocester;  car  le  duché  de  Glocester  est  trop  fatal. 

WARWICK. — Allons  donc,  cette  remarque  est  d'un  en- 
fant. —  Richard ,  sois  duc  de  Glocester.  —  Maintenant 
marchons  vers  Londres,  pour  vous  voir  prendre  posse^ 
sion  de  tous  ces  honneurs. 


FIN  OU   âfiCOND   ACTE. 


ACTE   TROISIÈME 


SCENE  I 

Une  forêt  de  chasse  dans  le  nord  de  l'Angleterre. 
Entrent  DEUX  GARDES-CHASSE  armés  d'arbalètes. 

PREMIER  GARDE-CHASSE. — Il  faut  nous  cacher  dans  cet 
épais  bocage,  car  bientôt  le  daim  viendra  au  travers  de 
la  clairière  ;  et  nous  resterons  à  rafTùt  sous  le  couvert, 
pour  choisir  des  yeux  le  plus  beau  du  troupeau. 

SECOND  GARDE-CHASSE. — Moi,  jo  resterai  sur  la  hauteur 
et  ainsi  nous  pourrons  tirer  tous  deux. 

PREMIER  GARDE-CHASSE. — Cela  ne  se  peut  pas  :  le  bruit 
de  ton  arbalète  effarouchera  le  troupeau,  et  mon  coup 
sera  perdu  :  restons  ici  tous  les  deux,  et  visons  le  meil- 
leur de  la  troupe;  et,  pour  passer  le  temps  sans  ennui, 
je  te  conterai  ce  qui  m'est  arrivé  un  jour,  à  cette  même 
place  où  nous  allons  nous  poster  aujourd'hui. 

SECOND  GARDE-CHASSE. — Je  vois  Venir  un  homme  :  de- 
meurons jusqu'à  ce  qu'il  soit  passé. 

(Entre  le  roi  Henri  déguisé,  un  livre  de  prières  à  la  main.', 

LE  ROI. — Je  me  suis  dérobé  de  l'Ecosse  par  pure  ten- 
dresse pour  ma  patrie,  et  pour  la  saluer  encore  de  mes 
regards  avides  delà  revoir.  Non,  Henri!  Henri!  cette 
terre  n'est  plus  à  toi  :  ta  place  est  remplie,  ton  sceptre 
est  arraché  de  tes  mains,  et  le  baume  qui  te  consacra 
sst  effacé.  Nul  genou  fléchi  ne  reconnaîtra  ton  empire, 
î'humbles  solliciteurs  ne  se  presseront  plus  sur  tes  pas 
pour  l'exposer  leurs  droits  :  nul  homme  n'aura  recours 
à  loi  pour  obtenir  justice  ;  car,  comment  pourrais-J6 


480  HENRI  VI. 

assister  les  autres ,  moi  qui  ne  peux  pas  ni'aider  moi- 
même? 

PREMIER  GARDE-CHASSE. — Hé  !  voici  uii  daim  dont  la 
peau  sera  bien  payée  au  garde-chasse  :  c'est  le  ci-devant 
roi  '  ;  saisissons-nous  de  lui. 

LE  ROI. — Acceptons  avec  résignation  ces  cruelles  ad- 
versités ;  car  les  sages  disent  que  c'est  le  meilleur  parti. 

SECOND  GARDE-CHASSE. — Quc  tardons-uous?  Mettons  la 
main  sur  lui. 

PREMIER  GARDE-CHASSE. — Attends  encore  :  écoutons-le 
parler  un  moment. 

LE  ROI. — La  reine  et  mon  fils  sont  allés  en  France  im- 
plorer des  secours  ;  et,  suivant  ce  que  j'apprends,  le 
tout-puissant  Warwick  y  est  allé  aussi  demander  la 
sœur  du  roi  de  France,  pour  épouse  d'Edouard.  Si  cette 
nouvelle  est  vraie,  pauvre  reine,  et  toi,  mon  fils,  vous 
avez  perdu  vos  peines  ;  car  Warwick  est  un  adroit  ora- 
teur, et  Louis  un  prince  facile  à  gagner  par  des  paroles 
éloquentes  :  ainsi,  ce  qui  va  arriver,  c'est  que  Margue- 
rite pourra  d'abord  intéresser  le  roi-,  car  c'est  une 
femme  bien  faite  pour  exciter  la  compassion;  ses  soupirs 
porteront  une  atteinte  au  cœur  du  prince  :  ses  larmes 
pénétreraient  un  cœur  de  marbre,  le  tigre  s'adoucirait 
à  la  vue  de  son  affliction,  et  Néron  serait  touché  de  pitié 
s'il  entendait ,  s'il  voyait  ses  plaintes  et  ses  larmes 
amères.  Oui,  mais  elle  vient  pour  demander,  et  Warwick 
pour  donner.  Elle  est  à  la  gauche  du  roi,  implorant  du 
secours  pour  Henri  ;  et  Warwick  à  la  droite,  demandant 
une  épouse  pour  Edouard.  Elle  pleure,  elle  dit  que  son 
Henri  est  déposé.  Warwick  sourit,  et  annonce  que  son 
Edouard  est  couronné,  à  la  fin,  pau^Te  malheureuse, 
la  douleur  lui  ôte  la  force  de  parler  !  tandis  que  War- 
wick expose  les  titres  d'Edouard,  pallie  ses  injustices, 
Rccumule  de  puissants  arguments,  et  finit  j)ar  détacher 
fl'elle  le  roi  qui  promet  sa  sœur,  et  tout  ce  qu'on  voudra, 
il  l'appui  du  roi  E  louard  et  de  son  trône,  0  Marguerite  I 

•  The  quoiiilam  king;. 


ACTE   III,    SCÈNE    I.  487 

voilà  ce  qiii  va  t'arriver.  Et  toi,  pauvre  créature,  tu 
seras  rejetée  parce  que  tu  es  venue  délaissée. 

SECOND  GARDE-CHASSE. — Dis  ;  qui  es-tu,  toi,  qui  parles 
de  rois  et  de  reines? 

LE  ROI. — Plus  que  je  ne  parais,  et  moins  que  je  ne  de- 
vais être  par  ma  naissance.  Je  suis  un  homme  du  moins, 
car  je  ne  puis  être  moins.  Les  hommes  peuvent  parler 
des  rois  ;  pourquoi  ne  le  pourrais-je? 

SECOND  GARDE-CHASSE. — Oui  ;  mais  tu  parles  comme  si 
tu  étais  toi-même  un  roi. 

LE  ROI. — Eh  bien!  je  le  suis  :  en  pensée,  c'est  tout  ce 
qu'il  faut. 

SECOND  G.ARDE-CH.ASSE. — Mais  si  tu  es  un  roi,  où  est  ta 
couronne? 

LE  ROL— Ma  couronne  est  dans  mon  cœur,  et  non  pas 
sur  ma  tête.  Elle  n'est  point  ornée  de  diamants  ni  de 
pierres  venues  de  l'Inde.  On  ne  la  voit  point  :  ma  cou- 
ronne s'appelle  contentement;  c'est  une  couronne  que 
les  rois  possèdent  rarement. 

SECOND  GARDE-CHASSE. — Eh  bien  !  si  vous  êtes  un  roi 
couronné  de  contentement,  votre  couronne,  le  conten- 
tement et  vous,  voudrez  bien  trouver  votre  contentement 
à  nous  suivre;  car,  comme  nous  présumons  que  vous 
êtes  ce  roi  que  le  roi  Edouard  a  déposé,  comme  nous 
sommes  ses  sujets,  et  que  nous  lui  avons  juré  obéis- 
sance, nous  vous  arrêtons  comme  son  ennemi. 

LE  ROI. — Mais  n'avez-vous  jamais  fait  de  serment  que 
vous  ayez  ensuite  violé  ? 

3EC0ND  GARDE-CHASSE. — Nou,  jamais  un  serment  de 
cette  espèce,  et  nous  ne  commencerons  pas  aujourd'hui. 

LE  ROI. — Où  habitiez-vous  lorsque  j'étais  roi  d'Angle- 
terre ? 

SECOND  GARDE-CHASSE. — ^Icl  dans  c^  pajs ,  où  nous  de 
meurons  aujourd'hui. 

LE  ROI. — Je  fus  sacré  roi  à  l'âge  de  neuf  mois.  Mon 
père  et  mon  grand-père  furent  rois,  et  vous  avez  juré 
d'être  mes  fidèles  sujets;  lépondez  à  pré.sent  :  n'avez- 
vous  pas  violé  vos  serments? 


488  HENRI   VI. 

PREMIER  GARDE-CHASSE. — Non  ,  Car  iious  n'avoDs  pu 
être  vos  sujets  qu'autant  que  vous  étiez  roi. 

LE  ROI. — Eh  quoi,  suis-je  mort?  Ne  suis-je  pas  un 
homme  en  vie?  Ali  !  pauvres  gens,  vous  ne  savez  pas  ce 
que  vous  jurez  !  Voyez,  comme  d'un  souffle  j'écarte  cette 
plume  de  mou  visage,  et  comme  l'air  me  la  renvoie; 
obéissant  à  mon  haleine,  quand  elle  sort  de  ma  bouche, 
cédant  à  un  autre  souJDQe  quand  il  se  fait  sentir,  et  tou- 
jours maîtrisée  par  le  vent  le  plus  fort  :  telle  est  votre 
légèreté,  hommes  vulgaires.  Mais  ne  violez  pas  vos  ser- 
ments :  mes  douces  représentations  ne  tendent  point  à 
vous  i;endre  coupables  de  ce  péché.  Allez  où  vous  vou- 
drez, le  roi  se  laissera  commander.  Soyez  rois,  ordonnez, 
et  j'obéirai. 

PREMIER   GARDE-CHASSE. — NoUS    SOmmCS  IcS   ÛdèlCS  SU- 

jets  du  roi,  du  roi  Edouard. 

LE  ROI. — Et  vous  redeviendriez  de  même  les  sujets  de 
Henri,  si  Henri  était  à  la  place  où  est  le  roi  Edouard. 

PREMIER  GARDE-CHASSE. — NoUS  VOUS  SOUimonS,   aU  IIOIU 

de  Dieu  et  du  roi,  de  venir  avec  nous  devant  nos  olTiciers. 
LE  ROI. — Au  nom  de  Dieu,  je  suis  prêt  à  vous  suivre; 
que  le  nom  de  votre  roi  soit  obéi  !  Que  votre  roi  accom- 
plisse la  volonté  de  Dieu,  et  moi  je  me  soumets  humble- 
ment à  sa  volonté. 

(Us  sortent.) 

SCÈNE  II 

A  Londres,  un  appartement  dans  le  palais. 

Entrent  LE   ROI   EDOUARD,   RICHARD,  DUC   DE 
GLOCESTER, CLARENCE    et  LADY  GUEY. 

LE  ROI  EDOUARD.-  Mou  frère  Glocester,  le  mari  de  celte 
dame,  sir  John  Grey,  a  été  tué  à  la  bataille  de  Saint-Al- 
bans.  Ses  terres  ont  ensuite  été  confisquées  par  le  vain- 
queur. La  demande  de  sa  veuve  aujourd'hui,  c'est  de 
rentrer  en  possession  de  ces  terres.  Nous  ne  pouvons  on 
bonne  jublice  les  lui  refuser,  car  c'est  pour  la  querelle 


ACTE    III,    SCÈNE    II.  489 

de  la  maison  d'York  '  que  ce  brave  gentilhomme  a 
perdu  la  vie. 

GLOCESTER. — Yotre  Grandeur  fera  très-bien  de  lui  ac- 
corder sa  requête  :  il  serait  honteux  de  la  refuser. 

LE  ROI  EDOUARD. — Oui,  houteux.  — Mais  Cependant  je 
veux  différer  encore  un  moment. 

GLOCESTER,  àpavt^à  Clarence. — Oui  :  en  est-il  ainsi?  Je 
vois  que  la  dame  aura  quelque  chose  à  accorder  avant 
que  le  roi  lui  accorde  son  humble  demande. 

CLARENXE,  à  part. — Il  n'est  pas  novice;  comme  il  sait 
prendre  le  vent! 

GLocESTER,  à  part. — Silence  ! 

LE  ROI  EDOUARD. — Youve,  uous  examinerons  votre  re- 
quête. Revenez  dans  quelque  temps  savoir  nos  intentions. 

LADY  GREY. — Très-gracicux  seigneur,  je  ne  puis  sup- 
porter de  délais  :  qu'il  plaise  à  Yotre  Majesté  de  me 
donner  à  présent  sa  décision  ;  et,  quel  que  puisse  être 
votre  bon  plaisir,  je  m'en  contenterai. 

GLOCESTER,  à  part. — Yraiment,  veuve?  je  vous  garantis 
bien  que  vous  aurez  toutes  vos  terres,  si  ce  qui  lui  plaira 
vous  plaît  aussi. — Combattez  plus  serré,  ou,  sur  ma  pa- 
role, vous  attraperez  quelque  coup. 

CLARENXE,  à  part. — Je  ne  crains  rien  pour  elle,  à  moins 
d'une  chute. 

GLOCESTER,  à  part. — Dieu  l'en  préserve  !  car  il  pren- 
drait son  avantage. 

LE  ROI  EDOUARD. — Dis-moi,  veuve,  combien  as-tu  d'en- 
fants? 

CLARENCE,  à  part. — Je  crois  qu'il  a  intention  de  lui  de- 
mander un  enfant. 

GLOCESTER,  à  part. — Allons  donc;  je  veux  être  fustigé 
s'il  ne  lui  en  donne  plutôt  deux. 

LADY  GREY. — Ti'ois,  mon  gracieux  seigneur. 


«Ce  fut  au  contraire ponr  la  cause delamaison  deLancastreque 
sir  John  Grey  combattit  à  la  seconde  bataille  de  Saint- Al  ban  s,  où 
il  fut  tué.  Ses  biens  avaient  été  saisis  par  Edouard  lui-même, 
après  la  bataille  de  Towton.  Ce  fait  est  rapporté  conformément 
a  l'histoire  dans  Richard  III. 


490  HENRI   TI. 

GLOCESTER,  a  part.— Xoiis  en  aurez  quatre,  si  vous 
voulez  vous  laisser  gouverner  par  lui. 

LE  ROI  EDOUARD. — Ce  Serait  pitié  qu'ils  perdissent  le 
patrimoine  de  leur  père. 

LADY  GREY.  —  Laissez-vous  donc  attendrir,  auguste 
souverain,  et  accordez-moi  cette  grâce. 

LE  ROI  EDOUARD. — Lords,  retirez-vous  à  l'écart  :  je 
veux  éprouver  le  jugement  de  cette  veuve. 

GLOCESTER. — Libre  à  vous;  car  vous  en  aurez  toute 
liberté  jusqu'à  ce  que  la  jeunesse  prenne  la  liberté  de 
VOUS  quitter,  et  ne  vous  laisse  plus  que  la  liberté  des 
béquilles. 

LE  ROI  EDOUARD. — A  présent,  dites-moi,  madame,  ai- 
mez-vous vos  enfants  ? 

LADY  GREY. — Oui  ;  aussi  chèrement  que  moi-même. 

LE  ROI  EDOUARD. — Et  ne  fericz-vous  pas  beaucoup  pour 
leur  bien  ? 

LADY  GRF.Y.  —  Pour  leur  bien,  je  saurais  supporter 
quelque  mal. 

LE  ROI  EDOUARD. — Travaillez  donc;  regagnez  les  terres 
de  votre  mari  pour  le  bien  de  vos  enfants. 

LADY  GREY. — G'cst  pour  ccla  que  je  suis  venue  trouvai 
Totre  Majesté. 

LE  ROI  EDOUARD. — Jo  VOUS  dirai  le  moyen  de  rentrer 
dans  la  possession  de  ces  biens. 

LADY  GRi.Y. — Cc  Sera  m'attacher  pour  toujours  au  ser- 
vice de  Votre  Majesté. 

LE  ROI  EDOUARD. — Et  qucl  gouro  de  service  puis-je 
attendre  de  toi  si  je  te  les  donne? 

LADY  GREY. — Tout  co  quo  VOUS  Commanderez,  et  qui 
gara  en  mon  pouvoir. 

LE  ROI  EDOUARD. — Yous  allcz  faire  des  objections  à  ce 
que  je  vais  vous  proposer. 

LADY  GREY. — Nou,  mou  gracicux  seigneur,  à  moins 
que  la  chose  ne  me  soit  impossible. 

LE  ROI  EDOUARD. — Tu  en  feras,  quoique  tu  puisses  faire 
ce  que  j'ai  envie  de  te  demander. 

LADY  GREY. — Certainement  alors  je  ferai  ce  que  me 
commandera  Votre  Grâce. 


ACTE   III,   SCÈNE   il.  49î 

GLOCESTER,  à  part. — Il  la  presse  vivement;  à  force  de 
pluie  le  marbre  finit  par  s'user. 

CLAREN'CE,  à  part. — Il  est  rouge  comme  le  feu  :  il  fau- 
dra bien  que  la  cire  finisse  par  se  fondre. 

LADY  GREY. — Eh  bien!  qui  arrête  Votre  Majesté?  Ne 
me  fera-elle  point  connaître  ma  tâche  ? 

LE  ROI  ÉDOU.VRD. — C'est  Une  tâche  aisée  ;  il  ne  s'agit 
que  d'aimer  un  roi. 

LADY  GREY. — Cela  est  hien  simple,  puisque  je  suis  votre 
sujette. 

LE  ROI  EDOUARD.— Eh  bien  ,  je  te  donne  de  grand  cœur 
les  terres  de  ton  mari. 

LADY  GREY. — Je  preuds  congé  de  Votre  Majesté,  en  lui 
rendant  mes  humbles  grâces. 

GLOCESTER,  o  part.  — Le  marché  est  conclu  :  elle  le  ra- 
tifie par  une  révérence. 

LE  ROI  EDOUARD. — Non,  demeure  :  ce  que  j'entendSj 
ce  sont  les  fruits  de  l'amour. 

LADY  GREY. — Et  cc  sout  aussi  les  fruits  de  l'amour  que 
j'entends,  mon  bien-aimé  souverain. 

LE  ROI  EDOUARD. — Oui  ;  mais  je  crains  bien  que  ce  ne 
soit  dans  un  autre  sens.  Que\  amour  crois-tu  que  je  sol- 
licite de  toi,  avec  tant  d'ardeur  ? 

L.ADY  GREY. — Mou  amour  jusqu'à  la  mort,  ma  recon- 
naissance, mes  prières  ;  cet  amour,  en  un  mot,  que  peut 
demander  la  vertu,  et  que  la  vertu  peut  accorder. 

LE  ROI  EDOUARD.— Non,  sur  ma  foi,  ce  n'est  pas  d'un 
tel  amour  que  j'entends  parler. 

LADY  GREY.— Ce  quc  VOUS  eutcndcz  n'est  donc  pas  ce 
que  je  croyais? 

LE  ROI  EDOUARD. — Mais  à  présent  vous  devez  entrevoir 
ce  que  j'ai  dans  l'âme. 

LADY  GREY. — Jamais  mon  âme  n'accordera  ce  qui  fait 
le  but  de  vos  désirs,  s'il  est  vrai  que  j'aie  touché  le  but. 

LE  ROI  EDOUARD. — Pour  te  parler  sans  détour  ,  j'aspiro  à 
loulit'. 

'  To  tell  Ihre  plaiu,  I  aim  to  lie  iritli  Ihcf. 

—  To  tcU  you  plain,  I  had  rather  lie  injmsun. 


492  HENRI   VI. 

LADY  (jREY. — Pour  VOUS  répondre  sans  détour,  j'aime- 
rais mieux  coucher  en  prison. 

LE  ROI  EDOUARD. — En  ce  cas,  tu  n'auras  pas  les  terres 
de  ton  mari. 

LADY  GREY. — Eh  bleu ,  mou  honneur  sera  mon  douaire; 
car  je  ne  les  rachèterai  pas  à  ce  prix. 

LE  ROI  EDOUARD. — Tu  fais  par  là  grand  tort  à  tes  en- 
fants. 

LADY  GREY. — Par  là,  Votre  Majesté  fait  tort  en  même 
temps  à  eux  et  à  moi.  Mais,  puissant  seigneur,  ce  dôsir 
folâtre  ne  s'accorde  guère  avec  la  tristesse  de  ma  re- 
quête ;  veuillez  me  congédier  avec  un  oui  ou  un  non. 

LE  ROI  EDOUARD. — Oui,  si  tu  dis  oui  à  ma  requête  ;  non, 
si  tu  dis  non  à  ma  demande. 

LADY  GREY. — En  cc  cas,  uou,  mou  seigneur  ;  et  je  n'ai 
rien  à  vous  demander. 

GLOCESTER,  à  pùTl. — La  veuvo  ne  le  goûte  pas  :  elle 
fronce  le  sourcil. 

CLARENCE,  à  Vécart. — C'est  le  galant  le  plus  gauche  de 
toute  la  chrétienté. 

LE  ROI  EDOUARD,  àparl. — Ses  regards  annoncent  qu'elle 
est  remplie  de  vertu  ;  ses  discours  décèlent  un  esprit 
incomparable.  Ses  perfections  réclament  un  trône;  de 
façon  ou  d'autre,  elle  est  faite  pour  un  roi  ;  elle  sera  ou 
ma  maîtresse,  ou  reine  de  mon  royaume.  (Haut.)  Que 
dirais-tu  si  le  roi  Edouard  te  choisissait  pour  reine  ? 

LADY  GREY. — Cela  est  plus  facile  à  dire  qu'à  faire,  mon 
gracieux  seigneur.  Je  suis  une  sujette  faite  pour  souffrir 
vos  plaisanteries,  mais  nullement  faite  pour  devenir 
souveraine. 

LE  ROI  lïDouARD.— Aimable  veuve,  je  te  jure,  par  ma 
grandeur,  que  je  n'en  dis  pas  plus  que  je  n'ai  dessein  de 
faire.  11  faut  que  tu  sois  à  moi. 

LADY  GREY. — Et  c'cst  bcaucoup  plus  que  je  ne  puis 
consentir  :  je  sais  que  je  suis  trop  peu  de  chose  pour 
que  vous  me  fassiez  reine  ;  et  cependent  de  trop  bon 
lieu  pour  être  votre  concubine. 

LE  ROI  liuouARD. — C'cst  uiic  mauvaisc  chicane  que  tu 
me  fais  ;  je  veux  dire  que  tu  seras  reine. 


ACTE   III,    SCÈNE    II.  493 

LADY  GREY. — Il  Serait  désagréable  ù  Votre  Grâce  d'en- 
tendre mes  enfants  vous  appeler  leur  père. 

LE  ROI  EDOUARD. — Pas  plus  que  d'entendre  mes  filles 
l'appeler  leur  mère.  Tu  es  veuve,  et  tu  as  quelques  en- 
fants :  et,  par  la  mère  de  Dieu!  moi,  quoique  garçon, 
j'en  ai  quelques-uns  aussi.  Et  vraiment,  c'est  un  bon- 
heur d'être  père  de  plusieurs  enfants.  Ne  me  réplique 
plus,  car  tu  seras  ma  femme. 

GLOCESTER,  à  part. — Le  saint  père  a  achevé  sa  confession. 

CL.\RENCE,  à  part. — II  ne  s'est  fait  confesseur  que  pour 
séduire  la  pénitente, 

LE  ROI  EDOUARD. — Mes  frères,  vous  cherchez  à  deviner 
ce  que  nous  avons  pu  nous  dire? 

GLOCESTER. — GcIa  ne  plaît  pas  à  la  veuve,  car  elle  a 
l'air  triste. 

LE  ROI  ÉDOu.^RD. — Vous  seriez  bien  surpris  si  nous  al- 
lions nous  marier? 

CLARENCE. — A  qui  seigneur? 

LE  ROI  EDOUARD. — Eli  mais,  ensemble,  Clarence. 

GLOCESTER. — On  BU  aurait  au  moins  pour  dix  jours  à 
s'étonner. 

CLARENCE. — Co  Serait  un  jour  de  plus  que  ne  dure 
d'ordinaire  un  étonnement  *. 

GLOCESTER. — Mais  aussi  l'étonnement  serait-il  des  plus 
grands. 

LE  ROI  EDOUARD. — Fort  bien,  plaisantez,  mes  frères. 
Je  puis  vous  dire  à  tous  deux  que  sa  requête  pour  les 
biens  de  son  mari  lui  est  accordée. 

(Entre  un  lord.) 

LE  LORD. — Mon  gracieux  seigneur,  Henri,  votre  en- 
nemi, est  pris,  et  amené  prisonnier  à  la  porte  de  votre 
palais. 

LE  ROI  EDOUARD. — Faitcs-le  conduire  à  la  Tour. — Et 
nous,  mes  frères,  allons  interroger  l'homme  qui  l'a  pris, 
pour   apprendre   les  circonstances  de  cet  événement. 
Allez,  veuve. — Lords,  traitez-la  honorablement. 
(Sortent  le  roi,  lady  Grey,  Clarence  et  le  lord.) 

•  Allusion  au  proverbe  angla'<!  :  un  étonnement  ne  dure  pas  plut 
de  neuf  jours. 


494  HENRI   VI. 

t 

RICHARD. — Oui,  Edouard  traitera  les  dames  honora- 
blement.— Que  n  3st-il  épuisé  jusqu'à  la  moelle  des  os, 
et  hors  d"état  de  voir  sortir  de  ses  reins  aucun  rejeton 
capable  de  fonder  des  espérances,  et  de  m'empêcher 
d'arriver  à  ce  temps  heureux  auquel  j'aspire  !  Et  cepen- 
dant, quand  même  le  titre  du  voluptueux  Edouard  serait 
enseveli  sous  la  terre,  il  reste  encore,  entre  le  désir  de 
mon  âme  et  moi,  Clarence,  Henri,  et  son  fds  le  jeune 
Edouard,  et  toute  la  race  inconnue  qui  peut  encore  sor- 
tir de  leur  sein,  pour  remplir  le  trône  avant  que  je  par- 
vienne à  m'y  placer  ;  fâcheuse  perspective  pour  mes 
projets  !  Ainsi,  je  ne  fais  que  rêver  la  royauté  ;  comme 
un  homme  qui,  placé  sur  le  sommet  d'un  promontoire, 
porte  sa  vue  sur  le  rivage  éloigné  qu'il  voudrait  fouler 
sous  ses  pas,  désirant  que  son  pied  pût  suivre  ses  yeux, 
maudissant  la  mer  qui  l'en  sépare,  et  parlant  de  la  met- 
tre à  sec  pour  s'ouvrir  un  passage.  Voilà  comme  je 
désire  la  couronne,  à  cette  dislance,  m'irritant  contre 
les  obstacles  qui  m'en  séparent;  et  de  même,  me  flattant 
de  succès  impossibles,  je  me  dis  que  je  les  renverserai. 
Mon  œil  est  trop  perçant,  mon  cœur  trop  présomptueux, 
si  ma  main  et  mes  forces  ne  peuvent  pas  y  répondre. — 
Mais  s'il  est  une  fois  dit  qu'il  n'y  ait  point  de  royaume  à 
espérer  pour  Richard,  alors  quel  autre  bien  le  monde 
peut-il  m'offrir  ?  Je  chercherai  mon  paradis  dans  les 
bras  d'une  femme,  j'ornerai  mon  corps  d'une  parure 
élégante,  et  je  captiverai  par  mes  paroles  et  mes  regards 
le  cœur  des  jeunes  beautés?  0  pensée  cruelle!  ressource 
plus  impossible  pour  moi  que  de  me  procurer  vingt 
couronnes  brillantes  !  Quoi  !  l'amour  m'a  renoncé  dans 
le  sein  môme  de  ma  mère;  et  pour  m'exclure  à  jamais 
de  son  doux  empire,  il  a  suborné  la  fragile  nature,  et  l'a 
engagée  à  i-étrécir  mon  bras  amaigri  comme  un  arbris- 
seau desséché,  à  placer  sur  mon  dos  une  odieuse  émi- 
nence,  où  s'assied  la  dilTormité  pour  insulter  à  mon 
corps  ;  à  former  mes  jambes  d'une  inégale  longueur, 
faisant  de  moi  un  tout  sans  aucune  proportion,  une  es- 
pèce de  cbaos  semblable  au  petit  que  l'ourse  n'a  pas 
encore  léché,  et  qui  n'apporte  eu  naissant  aucun  trait 


ACTE   III,    SCÈNE    II.  405 

de  sa  mère?  Suis-je  un  homme  fait  pour  être  aimé?  Oh! 
quelle  absurde  erreur  que  de  nourrir  une  pareille 
pensée  !— Eh  bien,  puisque  ce  monde  ne  m'offre  aucun 
plaisir  que  celui  de  commander,  de  gouverner,  de  do- 
miner ceux  dont  la  figure  est  plus  heureuse  que  la 
mienne,  mon  ciel  à  moi  sera  de  rêver  à  la  couronne  et  de 
regarder,  tant  que  je  vivrai,  ce  monde  comme  un  enfpr 
pour  moi,  jusqu'à  ce  que  ma  tête,  que  porte  ce  tronc 
contrefait  soit  ceinte  d'une  brillante  couronne...  Et  ce- 
pendant je  ne  sais  comment  atteindre  cette  couronne  : 
tant  de  vies  s'interposent  entre  elle  et  moi!...  Et  moi, 
comme  un  voyageur  perdu  dans  un  bois  épineux,  brisant 
les  épines,  déchiré  par  elles,  cherchant  un  chemin,  et 
s'écartant  du  chemin,  sans  savoir  comment  parvenir 
aux  lieux  découverts,  mais  travaillant  en  désespéré  pour 
en  retrouver  la  route,  je  me  tourmente  sans  relâche  pour 
saisir  la  couronne  d'Angleterre.  Je  m'afîranchirai  de  ce 
tourment,  je  me  frayerai  un  chemin  avec  une  hache  san- 
glante. Eh  quoi  !  ne  sais-je  pas  sourire,  et  égorger  en 
souriant,  me  récrier  de  joie  sur  ce  qui  me  met  le  cha- 
grin au  cœur  ,  mouiller  mes  joues  de  larmes  artifi- 
cieuses ,  et  accommoder  mes  traits  à  toutes  les  circon- 
stances? Je  saurai  submerger  plus  de  nautoniers  que 
la  sirène,  tuer  de  mes  regards  plus  d'hommes  que  le 
basilic";  je  puis  prêcher  aussi  bien  que  Nestor,  tromper 
avec  plus  d'art  qu'Ulysse,  et,  comme  un  autre  Sinon,  je 
gagnerai  une  autre  Troie  ;  je  ^jossède  plus  de  couleurs 
que  le  caméléon  ;  je  puis  pour  mes  intérêts  changer  de 
plus  de  formes  que  Protée,  et  faire  la  leçon  au  sangui- 
naire Machiavel.  Je  puis  tout  cela,  et  je  pourrais  gagner 
j.ne  couronne  !  Allons  donc  ;  fùt-eile  encore  plus  loin, 
je  m'en  emparerai. 

(11  sort) 


496  HENRI  VI. 

SCÈNE  III 

En  France. — Un  appartement  dans  le  palais. 

Fan/ares.  Entrent  LE  ROI  DE  FRANCE,  LA  PRINCESSE 
BONNE,  suite,  LE  ROI  monte  sur  son  trône,  et  ensuite 
entrent  LA  REINE  MARGUERITE  .  LE  PRINCE 
EDOUARD  son  fils,  et  LE  COMTE  D'OXFORD. 

LE  ROI  LOUIS ,  SU  kvant.  —  Belle  reine  d'Angleterre, 
illustre  Marguerite,  assieds-toi  avec  nous  :  il  ne  convient 
pas  à  ton  rang  ni  à  ta  naissance  que  tu  sois  debout,  tan- 
dis que  Louis  est  assis. 

MARGUERITE. — Nou,  puissaut  Foi  de  France  :  Marguerite 
doit  maintenant  baisser  pavillon,  et  apprendre  à  obéir 
quand  un  roi  commande.  J'étais,  je  l'avoue,  dans  des 
jours  plus  heureux,  la  reine  de  la  grande  Albion  ;  mais 
aujourd'hui  la  fortune  contraire  a  foulé  aux  pieds  mon 
titre,  et  m'a  laissée  avec  ignominie  sur  la  poussière,  où 
il  faut  que  je  prenne  une  place  conforme  à  ma  fortune, 
et  me  conforme  moi-même  à  cette  humble  situation. 

LE  ROI  LOUIS.— Que  dis-ta,  belle  reine?  d'où  provient 
ce  profond  désespoir? 

MARGUERITE. — D'une  cause  qui  remplit  mes  yeux  ô.^ 
larmes,  qui  étouffe  ma  voix,  en  même  temps  que  mon 
cœur  est  noyé  dans  les  soucis. 

LE  ROI  LOUIS. — Quoi  qu'il  en  soit,  demeure  semblable  à 
toi-même  et  prends  place  à  nos  côtés.  {Il  la  fait  asseoir 
près  de  lui.)  Ne  courbe  pas  la  tête  sous  le  joug  de  la  for- 
lune  ;  et  que  ton  âme  invincible  s'élève  triomphante  au- 
dessus  de  tous  les  malheurs.  Explique-toi,  reine  Margue- 
rite, et  dis-nous  tes  chagrins  ;  ils  seront  soulagés,  si  le 
remède  est  au  pouvoir  de  la  France. 

MARGUERITE. — Ccs  gracicuscs  paroles  raniment  mon 
courage  abattu  et  rendent  à  ma  langue  enchaînée  le 
pouvoir  de  t' exposer  mes  malheurs.  Sache  donc,  géné- 
icux  Louis,  que  Henri,  seul  possesseur  de  ma  tendresse, 
de  roi  qu'il  était,  n'est  plus  qu'un  banni,  et  forcé  de 


ACTE    III,    SCÈNE   III.  497 

vivre  en  Ecosse  dans  l'abandon,  tandis  que  l'ambitieux 
Edouard,  l'orgueilleux  duc  d'York,  usurpe  le  titre  royal, 
et  le  trône  du  roi  légitime  et  consacré  de  l'Angleterre. 
Voilà  ce  qui  m'a  obligé,  moi,  pauvre  Marguerite,...  à 
venir  avec  mon  fils,  le  prince  Edouard,  l'héritier  de 
Henri,  implorer  tes  justes  et  légitimes  secours;  si  tu 
nous  abandonnes,  il  ne  nous  reste  plus  d'espérance. 
L"Ecosse  est  disposée  à  nous  appuyer,  mais  elle  n'en  a 
pas  le  pouvoir  :  notre  peuple  et  nos  pairs  sont  sortis  du 
devoir,  nos  trésors  saisis,  nos  soldats  mis  en  fuite  ;  et 
nous-mêmes,  comme  tu  le  vois,  réduits  à  une  situation 
déplorable. 

LE  ROI  LOUIS. — Illustre  reine,  conjure  l'orage  à  force  de 
patience,  tandis  que  nous  allons  songer  aux  moyens  de 
le  dissiper. 

MARGUERITE. — Plus  nous  tardons,  et  plus  notre  ennemi 
accroît  sa  force. 

LE  ROI  LOUIS. — Plus  je  diffère,  et  plus  mes  secours  se- 
ront efficaces. 

MARGUERITE. — Oh!  l'impatience  est  la  seule  compagne 
d'un  chagrin  véritable. — Et  tenez,  voilà  l'auteur  de  mes 
chagrins. 

(Entre  Warwick  avec  sa  suite.) 

LE  ROI  LOUIS. — Qui  vient  ainsi  se  présenter  hardiment 
devant  nous? 

MARGUERITE. — C'est  le  comte  de  Warwick,  le  plus  puis- 
sant ami  d'Edouard. 

LE  ROI  LOUIS,  en  descendant  de  son  trône.  Marguerite  se 
lève. — Sois  le  bienvenu,  brave  Warwick  !  Quel  sujet  t'a- 
mène en  France  ? 

MARGUERITE. — Yoilà  uu  uouvel  orage  qui  commence  à 
s'élever,  car  c'est  là  l'homme  qui  gouverne  les  vents  et 
les  flots. 

WARWICK.— Je  viens  de  la  part  du  digne  Edouard,  roi 
d'Albion,  mon  seigneur  et  maître,  et  ton  ami  dévoué, 
saluer  d'abord  ta  royale  personne,  avec  toute  l'affection 
d'une  amitié  sincère,  et  ensuite  te  demander  un  traité 
d'alliance  ;  enfin  je  viens  en  assurer  les  nœuds  par  le 
nœud  do  Ihymen,  si  tu  consens  à  accorder  la  princesse 

T.  VII.  32 


498  HENRI   VI. 

Bonne,  ta  belle  et  vertueuse  sœur,  en  légilime  mariage 
au  roi  d'Angleterre. 

MARGUERITE.  —  Si  Cela  réussit,  plus  d'espérance  pour 
Henri. 

WARWiCK,  à  la  princesse,  Bonne. —  Et  vous,  gracieuse 
dame,  je  suis  chargé,  par  mon  roi,  et  en  son  nom,  de 
vous  demander  la  faveur  et  la  permission  de  vous  baiser 
humblement  la  main,  et  de  vous  faire  connaître  par  mes 
discours  la  passion  qui  s'est  emparée  du  cœur  de  mon 
souverain.  La  renommée,  en  frappant  dernièrement  ses 
oreilles  attentives,  vient  de  placer  dans  son  âme  l'image 
de  votre  beauté  et  de  vos  vertus. 

MARGUERITE. — Roi  Louis,  ct  VOUS,  priucesse,  écoutez- 
moi  avant  de  répondre  à  Warwick  ;  ce  n'est  point  d'un 
chaste  etpur  amour  que  vous  vient  la  demande  d'Edouard, 
mais  de  rarliûce,  enfant  de  la  nécessité  ;  car  comment 
les  tyrans  peuvent-ils  régner  tranquillement  s'ils  n'ac- 
quièrent au  dehors  des  alliances  puissantes?  Pour  prou- 
ver qu'il  est  un  tyran,  il  sufïit  de  ceci  :  Henri  vit  encore  ; 
et  quand  il  serait  mort,  voilà  le  prince  Edouard,  le  fils 
de  Henri.  Songe  donc,  Louis,  à  ne  pas  attirer  sur  toi, 
par  cette  ligue  et  ce  mariage,  les  dangers  et  l'opprobre  : 
les  usurpateurs  peuvent  bien  retenir  un  moment  la  do- 
mination; mais  le  ciel  est  juste,  et  le  temps  renverse 
l'injustice. 

WARWICK. — Outrageante  Marguerite  ! 

LE  PRINCE  EDOUARD. — Pourquoi  pas  reine? 

WARWICK. — Parce  que  ton  père  Henri  était  un  usur- 
pateur; et  tu  n'es  pas  plus  prince  qu'elle  n'est  reine. 

OXFORD.  — Ainsi  Warwick  anéantit  l'illustre  Jean  de 
Gaunt,  qui  subjugua  la  plus  grande  partie  de  l'Espagne; 
et  après  Jean  de  Gaunt,  Henri  IV,  dont  la  sagesse  fut  le 
miroir  des  sages  ;  et  après  ce  sage  prince,  Henri  V,  dont 
la  valeur  conquit  toute  la  France  :  c'est  d'eux  que  des- 
cend en  ligue  directe  notre  Henri. 

WARWICK. — Et  comment  se  fait-il,  Oxford,  que  dans  cet 
élégant  discours  vous  n'ayez  pas  dit  aussi  comment 
Henri  YI  a  perdu  tout  ce  qu'avait  conquis  Henri  V? 
J'imagine  que  les  pairs  de  France  qui  vous  entendent 


ACTE   III,    SCÈNE   III.  499 

souriraient  à  ce  souvenir;  mais  passons.  —  Vous  nou.s 
exposez  une  généalogie  de  soixante-deux  années.  C'est 
bien  peu  pour  prescrire  des  droits  au  trône. 

OXFORD. — Quoi,  "Warwick  !  peux-tu  bien  parler  aujour- 
d'hui contre  ton  souverain,  à  qui  tu  as  obéi  pendant 
ireute-six  ans,  sans  révéler  ta  trahison  par  ta  rougeur? 

WARWICK. — Et  Oxford,  qui  a  toujours  tiré  l'épée  pour 
le  bon  droit,  peut-il  faire  servir  une  vaine  généalogie  à 
la  défense  d'un  faux  titre?  Pour  votre  honneur  laissez 
là  Henri,  et  reconnaissez  Edouard  pour  roi. 

OXFORD. — Reconnaître  pour  mon  roi  celui  dont  l'ini- 
que jugement  a  mis  à  mort  mon  frère  aîné,  le  lord  Au- 
brey  de  Yere?  bien  plus  encore  !  a  fait  périr  mon  père, 
sur  le  déclin  de  sa  vie  déjà  affaiblie,  lorsque  la  nature  le 
conduisait  aux  portes  du  trépas?  Non,  Warwick,  non. 
Tant  que  la  vie  soutiendra  ce  bras,  ce  bras  soutiendra  la 
maison  de  Lancastre. 
W.4RWICK. — Et  moi,  la  maison  d'York. 
LE  ROI  LOUIS.  — Reine  Marguerite,  prince  Edouard,  et 
vous,  Oxford,  daignez,  à  notre  prière,  vous  retirer  un 
moment  à  l'écart,  et  me  laisser  conférer  encore  quelques 
instants  avec  Warwick. 

MARGUERITE.  — Veuille  le  ciel  que  les  paroles  de  War- 
wick ne  le  séduisent  pas  ! 

(Ils  s'écartent  avec  le  prince  et  Oxford.) 

LE  ROI  LOUIS.  —  Maintenant,  Warwick,  dis  sur  ta  con- 
science :  Edouard  est-il  votre  véritable  roi?  Car  il  me 
répugnerait  de  me  lier  avec  un  roi  qui  ne  serait  pas  lé- 
gitimement élu. 

WARWICK, — J'en  réponds  sur  mon  honneur  et  ma  ré- 
putation. 

LE  ROI  LOUIS.  —  Mais  est-il  agréable  aux  yeux  de  son 
peuple  ? 

WARWICK. — D'autant  plus  agréable  que  Henri  ne  l'était 
pas. 

LE  ROI  LOUIS. — Passons  à  un  autre  article.  Lai.?sant  de 
côté  toute  dissimulation,  dites-moi  avec  vérité  jusqu'à 
quel  point  il  aime  notre  sœur  Bonne  ' 

WARWICK.— Son  amour  se  montre  comme  il  convient 


500  HENRI   VI. 

à  an  monarque  tel  que  lui. — Moi-même  je  lui  ai  souvent 
entendu  dire  et  xjrotester  que  cet  amour  était  une  plante 
immortelle  dont  les  racines  étaient  fixées  dans  le  solde 
la  vertu,  les  feuilles  et  les  fruits  nourris  par  le  soleil  de 
la  beauté,  et  qui  ne  pouvait  manquer  de  donner  des 
fleurs  et  des  fruits  heureux;  au-dessus  de  la  jalousie, 
mais  qui  ne  résisterait  pas  au  dédain  si  la  princesse 
Bonne  ne  payait  pas  de  retour  ses  tourments. 

LE  ROI  LOUIS.  —  Maintenant,  ma  sœur,  apprenez-nous 
quelles  sont  vos  dernières  résolutions. 

LA  PRINCESSE  BONNE. — Soit  couseutemeut,  soit  refus, 
votre  réponse  sera  la  mienne. — Cependant  [s  adressant  à 
Warwick),ie  l'avouerai,  souvent  avant  ce  jour,  lorsque 
j'entendais  raconter  les  mérites  de  votre  roi,  mon  oreille 
n'a  pas  laissé  ma  raison  étrangère  à  quelque  désir. 

LE  ROI  LOUIS.  —  Voici  donc  ma  réponse,  ^^'arwick. — 
Notre  sœur  sera  l'épouse  d'Edouard,  et  à  l'instant  même 
on  va  dresser  les  articles,  et  stipuler  le  douaire  que  doit 
accorder  votre  roi;  il  doit  être  proportionné  à  la  dot 
qu'elle  lui  portera.  —  Approchez,  reine  Marguerite,  et 
soyez  témoin  que  nous  accordons  la  princesse  Bonne 
pour  épouse  au  roi  d'Angleterre. 

LE  PRINCE  EDOUARD. — A  Edouard,  et  non  pas  au  roi 
d'Angleterre. 

MARGUERITE. — Artiûcieux  Warwick,  c'est  toi  qui  as 
imaginé  cette  alliance  pour  faire  échouer  ma  demande  : 
avant  ton  arrivée,  Louis  était  l'ami  de  Henri. 

LE  ROI  LOUIS. — Et  Louis  est  encore  l'ami  de  Henri  e; 
de  Marguerite.  Mais  si  votre  titre  à  la  couronne  est  fai- 
ble, comme  on  a  lieu  de  le  croire  d'après  l'heureux  suc- 
cès d'Edouard,  il  est  juste  alors  que  je  sois  dispensé  de 
vous  donner  les  secours  que  je  vous  avais  promis  ;  mais 
vous  recevrez  de  moi  tout  l'accueil  qui  convient  à  votre 
rang,  et  (jue  le  mien  peut  vous  accorder. 

WARWICK. — Henri  vit  maintenant  en  Ecosse  tout  à  son 
aise  :  n'ayant  rien,  il  ne  peut  rien  perdre. — Et  quant  à 
vous,  notre  ci-devant  reine,  vous  avez  un  père  en  état  de 
vous  soutenir  ;  il  vaudrait  mieux  être  à  sa  charge  qu'a 
celle  d**  ^  France. 


ACTE   HT,    SCÈNE   III.  501 

MARGUERITE.— Tais-toi,  impuient  et  déhonté  Warwick, 
orgueilleux  faiseur  et  destructeur  de  rois!  Je  ne  quitterai 
point  ces  lieux,  que  mes  discours  et  mes  larmes,  fidèles 
à  la  vérité,  n'aient  ouvert  les  yeux  du  roi  Louis  sur  les 
rusés  artifices,  et  sur  le  perfide  amour  de  ton  maître  ; 
car  vous  êtes  tous  deux  des  oiseaux  du  même  plumage. 

(On  entend  sonner  du  cor  derrière  le  théâtre.} 

LE  ROI  LOUIS. — Warwick,  c'est  quelque  message  poui 
nous,  ou  pour  toi. 

(Entre  un  messager.) 

LE  MESSAGER. — Milord  ambassadeur ,  ces  lettres  sont 
pour  vous  :  elles  vous  sont  envoyées  par  votre  frère,  le 
marquis  Montaigu.  {Au  roi  de  France.)  Celles-ci  s'adres- 
sent à  Votre  Majesté  de  la  part  de  notre  roi.  {A  la  reine 
Marauerile.)  Et  en  voilà  pour  vous,  madame  :  j'ignore  de 
quelle  part. 

(Tous  ouvrent  leurs  lettres  et  les  lisent.) 

OXFORD. — Je  vois  avec  satisfaction  que  notre  belle 
reine  et  maîtresse  sourit  aux  nouvelles  qu'elle  apprend, 
tandis  que  le  front  de  Warwick  s'obscurcit  en  lisant  les 
siennes. 

LE  PRINCE  EDOUARD. — Et  tenez,  faites  attention  :  Louis 
frappe  du  pied  comme  s'il  était  courroucé. — J'espère  que 
tout  est  pour  le  mieux. 

LE  ROI  LOLis. — Warwick,  quelles  sont  tes  nouvelles  ? 
Et  les  vôtres,  belle  reine  ? 

MARGUERITE. — Les  micunes  remplissent  mon  cœur 
d'une  joie  inespérée. 

WARWICK. — Les  miennes  ont  rempli  le  mien  de  tris- 
tesse et  d'indignation. 

LE  ROI  LOUIS. — Comment?  Votre  roi  a  épousé  lady 
Grey?  Et  il  m'écrit  pour  pallier  votre  fourberie  et  la 
sienne,  en  m'engageant  à  prendre  la  chose  de  bon 
cœur  !  Est-ce  là  l'alliance  qu'il  cherche  avec  la  France  ? 
Ose-t-il  avoir  Taudace  de  nous  insulter  ainsi? 

MARGUERITE. — J'en  avais  averti  Votre  Majesté.  Voilà  la 
preuve  de  l'amour  d'Edouard,  et  de  rhonnèteté  de  War- 
wick. 

W.VRWICK. — Roi  Louis,  je  proteste  ici,  à  la  face  du  ciel, 


502  HENRI  VI. 

et  sur  l'espérance  de  mon  bonheur  éternel,  que  je  suis 
innocent  de  ce  mauvais  procédé  d'Edouard  ;  car  il  n'est 
plus  mon  roi,  quand  il  me  fait  rougir  à  ce  point,  et  il 
rougirait  encore  plus  lui-même,  s'il  pouvait  voir  sa 
honte. — Ai-je  donc  oublié  que  c'est  pour  le  fait  de  la  mai- 
son d'York  que  mon  père  est  mort  avant  le  temps  ?  Ai-je 
fermé  les  yeux  sur  l'outrage  fait  à  ma  nièce  \  ai-je  ceint 
son  front  de  la  couronne  royale,  ai-je  dépouillé  Henri 
des  droits  de  sa  naissance,  pour  me  voir  enfin  payer  par 
cet  affront?  Que  l'affront  retombe  sur  lui-même  !  car  ma 
récompense  est  l'honneur  ;  et,  pour  recouvrer  l'honneur 
que  j'ai  perdu  pour  lui,  je  le  renonce  ici,  et  je  me  ratta- 
che à  Henri. — Ma  noble  reine,  oublions  nos  anciennes 
animosités,  désormais  je  suis  ton  fidèle  serviteur.  Je  ven- 
gerai l'insulte  faite  à  la  princesse  Bonne  et  rétablirai 
Henri  dans  son  ancienne  puissance. 

MARGUERITE. — Warwick ,  ce  discours  a  changé  ma 
haine  en  amitié  :  je  pardonne  et  j'oublie  tout  à  fait  les 
fautes  passées,  et  me  réjouis  de  te  voir  devenir  l'ami  de 
Henri. 

WARWICK. — Tellement  son  ami,  et  son  ami  sincère  que 
si  le  roi  Louis  veut  nous  accorder  un  petit  nombre  de 
soldats  choisis,  j'entreprendrai  de  les  débarquer  sur  nos 
côtes,  et  de  renverser,  à  main  armée,  le  tyran  de  son 
trône.  Ce  ne  sera  pas  sa  nouvelle  épouse  qui  pourra  le 
secourir  ;  et  pour  Clarence...  d'après  ce  qu'on  me  mande 
ici,  il  est  sur  le  point  d'abandonner  son  frère,  indigné 
de  le  voir  consulter,  dans  le  choix  de  son  épouse,  un 
désir  déréglé,  bien  plus  que  l'honneur,  l'intérêt  et  la  sû- 
reté de  notre  patrie. 

LA  PRINCESSE  RONNE ,  à  Louis . —'SloTi  frère,  comment 
Bonne  pourra-t-elle  être  mieux  vengée  que  par  l'appui 
que  vous  prêterez  à  cette  malheureuse  reine? 

i  Les  chroniques  nous  apprennent  qu'Edouard  avait  tenté  dt 
déshonorer  la  nièce  ou  la  fille  du  comte  de  Warwick,  on  ne  sait 
laquelle  des  deux. 

C'est  à  la  bataille  deWakefield,  où  périt  le  duc  d'York,  que 
le  comte  de  Salisbuiy  avait  été  pris  ;  il  fut  décapité  le  lendemain, 
il  Poiufret. 


ACTE    (II,    SCÈNE    III.  503 

MARGCTT^iTE. — PrincG  renommé,  comment  le  pauvre 
Henri  pourra-t-il  supporter  la  vie,  si  vous  ne  le  sauvez 
pas  de  l'affreux  désespoir? 

LA  PRINCESSE  BONNE. — Ma  querelle  et  celle  de  cette 
reine  d'Angleterre  n'en  font  qu'une. 

WARwicK. — Et  la  mienne,  belle  princesse  Bonne,  es( 
liée  avec  la  vôtre. 

LE  ROI  LOUIS. — Et  la  mienne  avec  la  sienne,  la  tienne 
et  celle  de  Marguerite  :  ainsi  voilà  mon  parti  pris,  et  je 
suis  fermement  décidé  à  vous  seconder. 

MARGUERITE. — LaissGz-moi  VOUS  rendre  à  tous  à  la  fois 
d'humbles  actions  de  grâces. 

LE  ROI  LOUIS. — Messager  de  l'Angleterre,  retourne  en 
toute  hâte  dire  au  perfide  Edouard,  ton  prétendu  roi, 
que  Louis,  roi  de  France,  se  dispose  à  lui  envoyer  des 
masques,  pour  lui  donner  le  bal  à  lui  et  à  sa  nouvelle 
épouse.  Tu  vois  ce  qui  s'est  passé':  va  en  effrayer  ton  roi. 

LA  pRrxGEssE  BONNE. — Dis-lui quc,  daus  l'espérauce  OÙ 
je  suis  qu'il  sera  bientôt  veuf,  je  porterai  la  guirlande 
de  saule  en  sa  considération. 

MARGUERITE. — Dis-lui  de  ma  part  que  j'ai  dépouillé 
mes  habits  de  deuil,  et  que  je  suis  prête  à  me  couvrir  de 
l'armure, 

WARWICK. — Dis-lui  de  ma  part  qu'il  m'a  fait  un  affront, 
et  qu'en  revanche  je  le  détrônerai  avant  qu'il  soit  peu. 
Voilà  pour  ton  salaire  ;  pars. 

(Le  messager  sort.) 

LE  ROI  LOUIS. — Toi,  Warwick,  avec  O.vford,  tu  iras  à 
la  tête  de  cinq  mille  hommes,  traverser  les  mers,  et  livrez 
bataille  au  traître  Edouard;  et,  sitôt  que  l'occasion  le 
permettra,  cette  noble  reine  et  le  prince  son  fils  te  sui- 
vront avec  un  nouveau  renfort. — Mais,  avant  ton  dé- 
part, délivre-moi  d'un  doute  :  quel  garant  avons-nous 
de  ta  persévérante  loyauté? 

WARWICK. — Voici  le  gage  qui  vous  répondra  de  mon 
inviolable  fidélité. — Si  notre  reine  et  son  fils  l'agréent, 
j'unis  de  ce  moment  au  jeune  prince,  par  les  liens  d'un 
saint  mariage,  ma  fille  aimée,  l'objet  chéri  de  ma  ten- 
dresse. 


504  HENRI   VI. 

MARGUERITE. — Ouï,  j'y  consens,  et  je  vous  rends  grâ- 
ces de  cette  offre.  Edouard,  mon  fils,  elle  est  belle  et 
vertueuse  :  ainsi  n'hésiste  point,  donne  ta  main  à  War- 
wick  ;  et  avec  ta  main  donne-lui  ton  irrévocable  foi  de 
n'avoir  d'autre  épouse  que  la  fille  de  Warwick. 

LE  PRINCE  EDOUARD. — Je  l'acceptc,  car  elle  en  est  bien 
digne,  et  je  donne  ma  main  pour  gage  de  ma  promesse. 

(Il  donne  sa  main  à  Warwick.) 

LE  ROI  LOUIS.— Qu'attendons-nous  à  présent?  On  va 
lever  ces  troupes  ;  et  toi,  seigneur  de  Bourbon,  notre 
grand  amiral,  tu  les  transporteras  en  Angleterre  sur  nos 
vaisseaux.  Il  me  tarde  de  voir  Edouard  renversé  par  les 
hasards  de  la  guerre,  pour  avoir  fait  semblant  de  vouloir 
épouser  une  princesse  de  France  '. 

(Ils  sortent  tous,  excepté  Warwick.) 

WARWICK.  —  Je  suis  venu  comme  ambassadeur  d'E- 
douard :  et  je  retourne  son  ennemi  mortel  et  irréconci- 
liable. Il  m'avait  chargé  d'affaires  de  mariage  :  une 
guerre  terrible  va  répondre  à  sa  demande.  N'avait-il 
donc  que  moi,  pour  en  faire  l'instrument  de  ses  jeux? 
Eh  bien,  il  n'aura  que  moi  pour  tourner  ses  railleries 
en  afQictions.  J'ai  été  le  principal  agent  de  son  élévation 
au  trône  :  je  serai  le  principal  agent  de  sa  chute  :  non 
pas  que  je  prenne  en  pitié  la  misère  de  Henri,  mais  je 
cherche  à  me  venger  de  l'insulte  d'Edouard. 

(Il  sort.) 

J  Bonne  n'était  point  une  princesse  de  France,  mais  une  prin- 
cesse de  Savoie,  sœur  de  la  reine  de  France.  Au  surplus,  on 
révoque  très-fort  en  doute  cette  négociation  de  mariage,  et  cette 
cause  du  mécontentement  de  Warwick.  Il  paraîtrait  qu'Edouard 
était  marié  secrètement  dès  1443,  c'est-à-dire  trois  ans  environ 
avant  l'époque  où  l'on  place  la  négociation.  On  assure  même 
que  Warwick  avait  été,  en  1445,  parrain  de  la  princesse  Elisa- 
beth, leur  premier  enfant. 


FIN   DU   TROISIEME   ACTE. 


ACTE   QUATRIÈME 


SCEXE  I 

A  Londres. — Un  appartement  dans  le  palais. 

Entrent  GLOCESTER,  CLAREXCE,  SOMERSET. 
MONTAIGU  et  autres. 

GLOCESTER. — Eh  bien,  dites-moi,  mon  frère  Clarence, 
que  pensez-vous  de  ce  nouveau  mariage  avec  lady  Grey? 
Notre  frère  n"a-t-il  pas  fait  là  un  digne  choix? 

CLARENXE. — Hélas  !  vous  savez  qu'il  y  a  bien  loin  d'ici 
en  France.  Comment  eùt-il  pu  se  contenir  jusqu'au  re- 
tour de  Warwick  ? 

SOMERSET. — Milords,  rompez  cet  entretien.  Voici  le  roi 
qui  s'avance... 

(Fanfare.  Entrent  le  roi  Edouard  et  sa  suite,  avec  lady 
Grey,  vêtue  en  reine  ;  Pembroke,  Stafford,  Hastings  et 
autres  personnages.) 

GLOCESTER. — Avec  le  bel  objet  de  son  choix  ! 

CLARENCE. — Je  compte  lui  déclarer  ouvertement  ce  que 
j'en  pense. 

LE  ROI  EDOUARD.— Eh  bien,  mon  frère  Clarence,  que 
dites-vous  donc  de  notre  choix?  pourquoi  restez- vous 
ainsi  pensif,  et  l'air  à  demi-mécontent  ? 

CLARENCE.  —  J'en  dis  ce  qu'en  disent  Louis  de  France, 
ou  le  comte  de  Warwick,  tous  deux  si  dépourvus  de  sens 
et  de  courage,  qu'ils  ne  songeront  pasàs'olîenser  de  Taf- 
front  que  nous  leur  faisons. 

LE  ROI  EDOUARD. — Supposez  qu'ïls  s'offensent  sans  rai- 
son :  ce  n'est,  après  tout,  que  Louis  et  Warwick  ;  et  je 
suis  Edouard,  le  roi  de  Warwick  et  le  vôtre,  et  il  faut 
que  ma  volonté  se  fasse. 


506  HENRI   YI. 

GLOCESTER. — Et  Yotre  volonté  se  fera,  parce  que  vous 
êtes  notre  roi  :  cependant  un  mariage  précipité  est  ra- 
rement heureux. 

LE  ROI  EDOUARD. — Quoi,  mon  frère  Richard?  Vous  en 
offensez-vous  aussi  ? 

GLOCESTER. — Non,  pas  moi.  Non  :  à  Dieu  ne  plaise, 
que  je  veuille  désunir  ceux  que  Dieu  a  unis!  Et  ce  serait 
vraiment  une  pitié  que  de  séparer  deux  époux  si  hien 
assortis  ! 

E  ROI  EDOUARD, — iiettant  de  côté  vos  dédains  et  vos 
dégoûts,  dites-moi  un  peu  pourquoi  lady  Grey  ne  pour- 
rait pas  devenir  ma  femme  et  reine  d'Angleterre?  Et 
vous  aussi,  Somerset  et  Monlaigu,  allons,  déclarez  li- 
brement vos  sentiments. 

CLARENCE. — Yoici  donc  mon  opinion  :  —  que  le  roi 
Louis  devient  votre  ennemi  parce  que  vous  vous  êtes 
joué  de  lui  dans  celte  affaire  de  mariage  avec  la  princessf 
Bonne. 

GLOCESTER. — Et  Warwick,  qui  était  occupé  à  rempli i 
le  ministère  dont  vous  l'aviez  chargé,  est  déshonoré  au- 
jourd'hui par  cet  autre  mariage  que  vous  venez  de  con- 
tracter. 

LE  ROI  EDOUARD. — Et  si  je  vieus  à  bout  de  calmer  Louis 
et  Warwicli  par  quelque  expédient  que  je  pourrais  ima- 
giner? 

MONTAiGU.  —  Il  resterait  toujours  certain  qu'une  pa- 
reille alliance  avec  la  France  aurait  fortifié  l'Etat  contre 
les  orages  étrangers,  bien  plus  que  ne  peut  le  faire 
aucun  parti  choisi  dans  le  soin  du  royaume . 

HASTiNGS. — Quoi!  Moutaigu  ignore-t-il  que,  par  sa 
propre  force,  l'Angleterre  est  à  l'abri  de  tout  danger,  si 
elle  se  demeure  fidèle  à  elle-même? 

MONTAiGu.— Sans  doute  ;  mais  ce  serait  encore  plus 
sur,  si  elle  était  appuyée  de  la  France. 

HASTINGS. — Il  vaut  mieux  user  de  la  France  que  de  se 
fier  à  la  France.  Appuyons-nous  sur  Dieu  et  sur  les 
mers,  qu'il  nous  a  données  comme  un  rempart  impre- 
nable :  avec  leur  secours  défendons-nous  nous-mêmes; 


ACTE  IV,  SCÈNE  I.  507 

c'est  dans  leur  force  et  en  nous  seuls  que  réside  notre 
sûreté. 

CLARENCE. — Poup  CB  discouis  seul ,  Hastings  mérite 
bien  d'avoir  rhéritière  du  lord  Hungerford. 

LE  ROI  EDOUARD. — Et  qu'j  trouvez-vous  à  redire  ?  il  l'a 
par  ma  volonté,  et  le  don  que  je  lui  en  ai  fait  ;  et  pour 
cette  fois  ma  volonté  fera  loi. 

GLOCESTER. — Et  pourtaut  il  me  semble  que  Votre  Grâce 
a  eu  le  tort  de  donner  l'héritière  et  la  fille  du  lord  Scales 
au  frère  de  votre  tendre  épouse  :  elle  m'aurait  bien 
mieux  convenu  à  moi,  ou  bien  à  Clarence  ;  mais  votre 
femme  épuise  aujourd'hui  votre  amour  fraternel. 

CLARENCE. — Comme  encore  vous  n'auriez  pas  dû  grati- 
fier de  l'héritière  du  lord  Bonville  le  fils  de  votre  nouvelle 
épouse  ,  et  laisser  vos  frères  aller  chercher  fortune  ail- 
leurs. 

LE  ROI  EDOUARD. — Eh  quoi,  mou  pauvre  Clarence, 
n'est-ce  que  pour  une  femme  que  tu  te  montres  si  mé- 
content? Va,  je  saurai  te  pourvoir. 

CLARENCE. — En  choisissaut  pour  vous-même,  vous  avez 
fait  voir  quel  était  votre  discernement  :  et  comme  il  s'est 
montré  assez  mince,  vous  me  permettrez  de  faire  moi- 
même  mes  affaires,  et  c'est  dans  cette  vue  que  je  songe 
à  prendre  bientôt  congé  de  vous. 

LE  ROI  EDOUARD.  —  Pars  OU  reste,  peu  m'importe  : 
Edouard  sera  roi,  et  ne  se  laissera  pas  enchaîner  par  la 
volonté  de  son  frère. 

LA  REINE. — Milords,  pour  me  rendre  justice  vous  devez 
tous  convenir  qu'avant  qu'il  eût  plu  à  Sa  Majesté  d'élever 
mon  rang  au  litre  de  reine,  je  n'étais  pas  d'une  nais- 
sance ignoble  ;  et  des  femmes  nées  plus  bas  que  moi  sont 
montées  à  la  même  fortune.  Mais  autant  ce  nouveau 
litre  m'honore,  moi  et  les  miens ,  autant  l'éloignement 
que  vous  me  montrez,  vous  à  qui  je  voudrais  être  agréa- 
ble, môle  à  mon  bonheur  de  crainte  et  de  tristesse. 

LE  ROI  EDOUARD. — Ma  bieu-aimée,  cesse  de  cajoler  ainsi 
leur  mauvaise  humeur.  Que  peux-tu  avoir  à  craindre  ou 
à  t'affliger,  tant  qu'Edouard  est  ton  ami  constant,  et  leur 
souverain  légitime,  auquel  il  faut  qu'ils  obéissent,  et 


608  HENRI   VI. 

auquel  ils  obéiront,  et  qui  les  obligera  à  t'aimer,  sous 
peine  d'encourir  sa  haine?  s'ils  s'y  exposent,  j'aurai 
soin  de  te  défendre  contre  eux,  et  de  leur  faire  sentir  ma 
colère  et  ma  vengeance. 

GLOCESïER  ,  à  pa/'î.— J'entends,  et  ne  dis  pas  grand' 
chose,  mais  je  n'en  pense  que  mieux. 

(Entre  un  messager.) 

LE  ROI  EDOUARD. — Eli  bien,  messager,  quelles  lettres, 
ou  quelles  nouvelles  de  France? 

LE  MESs.\GER. — Mou  souvcrain  seigneur,  je  n'ai  point 
de  lettres  :  je  n'apporte  que  quelques  paroles,  et  telles 
encore,  que  je  n'ose  vous  les  rendre  qu'après  en  avoir 
reçu  d'avance  le  pardon. 

LE  ROI  EDOUARD. — Va,  cUcs  te  sont  pardonnées  :  allons, 
en  peu  de  mots,  rends-moi  leurs  paroles,  le  plus  fidèle- 
ment que  le  pourra  ta  mémoire.  Quelle  est  la  réponse 
du  roi  Louis  à  nos  lettres  ? 

LE  MESSAGER. — Voici,  quand  je  l'ai  quitté,  quelles  ont 
été  ses  propres  paroles  :  «  Va,  dis  au  traître  Edouard, 
«  ton  prétendu  roi,  que  Louis  de  France  se  dispose  à 
«  lui  envoyer  des  masques  pour  lui  donner  le  bal,  à  lui 
«  et  à  sa  nouvelle  épouse.  » 

LE  ROI  EDOUARD. — Louis  cst-il  douc  si  brave?  Je  crois 
qu'il  me  prend  pour  Henri.  Mais  qu'a  dit  de  mon  ma- 
riage la  princesse  Bonne? 

LE  MESSAGER. — Voici  ses  parolcs  prononcées  avec  un 
calme  dédaigneux  :  «  Dites-lui  que,  dans  l'espérance  où 
«  je  suis  qu'il  sera  bientôt  veuf,  je  porterai  la  guirlande 
«  de  saule  en  sa  considération.  » 

LE  ROI  EDOUARD.  — Jc  uc  la  blûme  point  ;  elle  ne  pouvait 
guère  en  dire  moins  :  c'est  elle  qui  a  été  offensée.  Mais 
que  dit  la  femme  de  Henri''  car  je  sais  qu'elle  était 
présente. 

LE  MESSAGER. — «  Aunonce-lui,  m'a-1-elle  dit,  que  j'ai 
"  quitté  mes  habits  de  deuil,  et  que  je  suis  prête  à  me 
«  couvrir  de  l'armure.  » 

LE  ROI  EDOUARD. — Apparemment  qu'elle  se  propose 
de  jouer  le  rôle  d'amazone.  Mais  qu'a  dit  Warwick  de 
cette  insulte? 


ACTE    IV,    SCÈNE   I.  509 

LE  MESSAGER. — Pliis  irrité  que  tous  les  autres,  contre 
Votre  Majesté,  il  m'a  congédié  avec  ces  mots  :  -  Dis-lui 
«  de  ma  part  qu'il  m'a  fait  un  affront,  et  qu'en  revanche 
«  je  le  détrônerai  avant  qu'il  soit  peu.  » 

LE  ROI  EDOUARD. — Ah  !  le  traître  a  osé  prononcer  ces 
insolentes  paroles?  Allons,  puisque  je  suis  si  bien 
averti,  je  vais  m'armer  :  ils  auront  la  guerre,  et  me 
payeront  leur  présomption.  Mais,  réponds-moi,  War- 
wick  et  Marguerite  sont-ils  bien  ensemble  ? 

LE  MESSAGER. — Oui ,  mon  gracieux  souverain  :  ils  se 
sont  tellement  liés  d'amitié,  que  le  jeune  prince  Edouard 
épouse  la  fille  de  Warwick. 

CLARENCE  — Probablement  l'aînée  :  Clarence  ailra  la 
plus  jeune.  Adieu,  mon  frère  le  roi,  maintenant  tenez- 
vous  bien;  car  je  vais  de  ce  pas  demander  l'autre  fille 
de  Warwick  ,  afin  de  n'avoir  pas  fait,  quoique  sans 
royaume,  un  plus  mauvais  mariage  que  vous. — Oui,  qui 
aime  Warwick  et  moi  me  suive. 

(Clarence  sort,  et  Somerset  le  suit.) 

GLOCESTER,  à  part.  —  Ce  n'est  pas  moi;  mes  pensées 
vont  plus  loin  :  je  reste  ,  moi ,  non  pour  l'amour 
d'Edouard,  mais  pour  celui  de  la  couronne. 

LE  ROI  EDOUARD. — Clareuce  et  Somerset  partis  tous  deux 
pour  aller  joindre  Warwick!  N'importe:  je  suis  armé 
contre  le  pis  qui  puisse  arriver,  et  la  célérité  est  néces- 
saire dans  celte  crise  désespérée. — Pembroke  et  StatTord, 
allez  lever  pour  nous  des  soldats,  et  faites  tous  les  pré» 
paratifs  pour  la  guerre.  Ils  sont  déjà  débarqués,  ou  ne 
tarderont  pas  à  l'être  :  moi-même  en  personne  je  vous 
suivrai  immédiatement.  (Pembroke  et  Stafford  sortent.) 
Mais  avant  que  je  parte,  Hastings,  et  vous,  Montaigu, 
levez  un  doute  qui  me  reste.  Vous  deux,  entre  tous  les 
autres,  vous  tenez  de  près  à  Warwick  par  le  sang  et  par 
alliance.  Dites-moi  si  vous  aimez  mieux  Warwick  que 
moi.  Si  cela  est,  allez  tous  deux  le  trouver.  Je  vous  aime 
mieux  pour  ennemis  que  pour  des  amis  perfides  ;  mais 
si  vous  êtes  résolus  de  me  conserver  votre  fidèle  obéis- 
sance, tranquillisez-moi  par  quelque  serment  d'amitié, 
afin  que  je  ne  puisse  jamais  vous  avoir  pour  suspects. 


olO  IIENKl   VI. 

MOXTAiGU. — Que  Dieu  protège  Montaigu,  comme  il  est 
Uèle  ! 

HASTiNGS. — Et  Hastings,  comme  il  tient  pour  la  cause 
d'Edouard  ! 

LE  ROI  EDOUARD. — Et  VOUS,  Richard,  mon  frère,  voulez- 
vous  rester  de  notre  parti? 

GLOCESTER. — Oui,  On  dépit  de  tout  ce  qui  voudra  vous 
attaquer. 

LE  ROI  EDOUARD.  —  A  présent,  je  suis  sûr  de  vaincre. 
Partons  donc  à  l'instant,  et  ne  perdons  pas  une  heure, 
jusqu'à  ce  que  nous  ayons  joint  Warwick  et  son  armée 
d'étrangers. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  II 

Une  plaine  dans  le  comté  de  Warwick. 

Entrent  WARWICK  et  OXFORD  avec  des  troupes  françaites 

et  autres. 

WARWICK. — Croyez-moi,  milord  ;  tout  jusqu'ici  va  bien. 
Le  peuple  vient  en  foule  se  ranger  auiour  de  nous.  (7/ 
aperçoit  Clarence  et  Somerset.)  Mais  tenez,  voilà  Somerset 
et  Clarence  qui  nous  arrivent. — Répondez  sur-le-champ, 
milords  :  sommes-nous  tous  amis? 

GEORGE.— N'en  doutez  pas,  milord. 

WARWICK.  —  En  ce  cas,  cher  Clarence,  Warwick  t'ac- 
cueille de  grand  cœur  ;  et  toi  aussi,  Somerset. — Je  tiens 
pour  lâcheté  de  conserver  la  moindre  défiance,  lorsqu'un 
noble  cœur  a  donné  sa  main  ouverte  en  signe  d'amitié; 
autrement,  je  pourrais  penser  que  Clarence,  frère  d'E- 
douard, n"a  pour  notre  cause  qu'une  feinte  alfection  : 
mais  sois  le  bienvenu,  Clarence  :  maiille  sera  à  toi.  A 
présent  que  reste-t-il  à  faire  sinon  de  profiter  des  voiles 
delà  nuit,  taudis  que  ton  frère  est  négligemment  campé, 
que  ses  soldats  sont  à  errer  dans  les  villes  des  environs, 
et  qu'il  n'est  escorté  que  d'une  simple  garde  :  nous  pcu- 
vous  le  surprendre  et  nous  emparer  de  ta  personne, 
dès  que  nous  le  voudrons.  Nos  espions  ont  trouvé  ce 


ACTE  IV,    SCENE   III.  511 

coup  de  main  facile  à  exécuter.  Ainsi  comme  jadis  Llysse 
et  le  robuste  Dioméde  se  glissèrent  avec  audace  et  célé- 
rité dans  les  tentes  de  Rhésus,  et  emmenèrent  les  terri- 
bles coursiers  de  Thrace,  auxquels  les  destins  avaient 
attaché  la  victoire;  de  même,  bien  couverts  du  noir 
manteau  de  la  nuit,  nous  pouvons  renverser  à  l'impro- 
viste  la  garde  d'Edouard,  et  nous  saisir  de  lui  ;  je  ne  dis 
pas  le  tuer,  car  je  ne  veux  que  le  surprendre.  Que  ceux 
de  vous  qui  voudront  me  suivre  prononcent  avec  accla- 
mation le  nom  de  Henri,  en  même  temps  que  leui*  géné- 
ral. {Tous  s'écrient  :  Henri!)  Allons,  parlons  donc,  et 
marchons  en  silence.  Que  Dieu  et  saint  George  soieut 
pour  Warwick  et  ses  amis  ! 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  III 

Le  camp  d'Edouard,  près  de  Warwick. 

Entrent  quelques  SENTINELLES  j^our  garder  la  tente 

du  roi, 

PREMIER  GAUDE.  —  Allous ,  messicurs ,  que  chacun 
prenne  son  poste  ;  le  roi  est  là  qui  dort. 

SECOND  GARDE. — Quoi !  est-ce  qu'il  n'ira  pas  se  mettre 
au  lit? 

PREMIER  GARDE. — Nou  :  Vraiment,  il  a  fait  un  serment 
solennel,  de  ne  pas  se  coucher  pour  prendre  soh  repos 
ordinaire,  jusqu'à  ce  que  Warwick  ou  lui  soient  vain- 
cus. 

SECOND  GARDE.  —  G'est  co  qui  sera  demain,  selon  toute 
apparence,  si  Warwick  est  aussi  près  qu'on  l'assure. 

TROISIÈME  GARDE. — Mai  S  dites-moi,  je  vous  prie,  quel 
est  ce  lord  qui  repose  ici  avec  le  roi  dans  sa  tente? 

PREMIER  GARDE. — G'est  Ic  lord  llastiugs,  le  plus  intime 
ami  du  roi. 

TROISIÈME  GARDE. — Oui  ?  —  Mais  pourquoi  cet  ordre  du 
roi,  que  ses  principaux  chefs  logent  dans  les  villes  des 
environs,  tandis  que  lui  il  passe  la  nuit  dans  cette  froide 
caiii  pagne? 


ol2  HENRI    VI. 

SECOND  GARDE. — C'esl  lo  poste  d'iioiinour  parce  qu'il 
est  le  plus  daugoreux. 

TROISIÈME  GARDE. — Oli  !  poui'  uioi,  cju'oii  1116  doiine 
des  dignités  et  du  repos,  je  les  préfère  à  un  dangereux 
honneur. — Si  ^^'ar^Yick  savait  en  quelle  situation  il  est 
ici,  il  y  a  lieu  de  croire  qu'il  viendrait  le  réveiller. 

PREMIER  GARDE. — A  luoins  quc  uos  hallebardes  ne  lui 
fermassent  le  passage. 

SECOND  GARDE. — En  effet  :  car  pourquoi  garderions- 
nous  sa  tente  royale,  si  ce  n'était  pour  défendre  sa  per- 
sonne coutre  les  ennemis  nocturnes  ? 

(Entrent  Warwick,  George,  Oxford,  Somerset,  et  des  troupes.) 

WARwicK,  à  ihoti-voLv. — C'est  là  sa  tente  :  voyez,  où 
sont  ses  gardes.  Courage,  mes  amis  :  c'est  le  moment  de 
se  faire  honneur,  ou  jamais!  Suivez-moi  seulement,  et 
Edouard  est  à  nous. 

PREMIER    GARDE. — Qui  Va  là  ? 

feECOND  GARDE. — Arrête,  où  tu  es  mort. 

(Warwick  et  sa  troupe  orient  tous  ensemble:  'n'rtnrtVl.' 
IVaru'ù't.'  en  fondant  sur  la  garde,  qui  fuit  en  criant: 
aux  armes  !  auœ  armes  !  Warwick  et  sa  troupe  les  pour- 
suivent.) 

(On  entend  les  tambours  et  les  trompettes.) 

(Rentrent  Warwick  et  sa  troupe  enlevant  le  roi  Edouard 
vt'tu  de  sa  robe  do  chambre,  et  assis  dans  un  fauteuil. 
Glocesieret  llastings  fuient.) 

SOMERSET.— Qui  soutceux  qui  fuient  là? 

WARWICK. — lÀichard  et  llasliugs  :  laissons-les  :  nous 
tenons  ici  le  duc. 

LE  ROI  ÉDOiARii. — Le  duc  !  Owoi,  ^^'arviclv  !  la  dernière 
fois  que  tu  m'as  quitte,  tu  m'appelais  roi. 

w.\RwicK.— Oui  ;  mais  les  temps  sont  changés.  Depuis 
que  vous  m'avez  déshonoré  dans  mon  ambassade,  moi, 
je  vous  ai  dégradé  du  rang  de  roi,  et  je  viens  aujouid'hui 
vous  créer  duc  d'York....  Eh!  comment  pourriez-vous 
gouverner  un  royaume,  vous  qui  ne  savez  ni  vous  bien 
conduire  envers  vos  ambassadeui-s,  ni  vous  contenter 
dune  seule  femme,  ni  traiter  vos  frères  fraternellement, 
ni  travailler  au  bonheur  des  peuples,  ni  vous  garantir 
vous-même  de  vos  ennemis  ? 


ACTE    IV,    SCÈNE   IV.  513 

LE  ROI  EDOUARD.— Quoi,  iiioii  frère  Clarence,  te  voilé 
aussi  !  —  Ah  !  je  vois  bien  maintenant  qu'il  faul 
qu'Edouard  succombe.— Cependant,  Warwick,  en  dépi* 
du  malheur,  en  dépit  de  toi  et  de  tous  tes  complices, 
Edouard  se  conduira  toujours  en  roi  :  et  si  la  malice  de 
la  fortune  renverse  ma  grandeur,  mon  âme  est  hors  de 
la  portée  de  sa  roue. 

WARWICK. — Eh  bien,  que  dans  son  âme  Edouard  de- 
meure roi  d'Angleterre;  {lui  ôlanl  sa  couronne)  Henri 
portera  la  couronne  d'Angleterre,  et  sera  un  vrai  roi; 
toi,  tu  n'en  seras  que  l'ombre. — Milord  Somerset,  char- 
gez-vous, je  vous  prie,  de  faire  conduire  sur-le-champ 
le  duc  Edouard  chez  mon  fière,  l'archevêque  d'York. 
Quand  j'aurai  combattu  Tembroke  et  ses  partisans,  je 
vous  suivrai,  et  je  porterai  à  Edouard 'la  réponse  que  lui 
envoient  Louis  et  la  princesse  Bonne.  Jusque-là,  adieu 
pour  quelque  temps,  mon  bon  duc  d'York. 

LE  ROI  EDOUARD. — Cc  qu'impo.sc  la  destinée,  il  faut  que 
l'homme  le  supporte.  Il  est  inutile  de  vouloir  résister 
contre  vent  et  marée. 

(Sortent  le  roi  Edouard  et  Somerset.) 

O.VFORD. — Que  nous  reste-t-il  maintenant  à  faire, 
milords,  sinon  de  marcher  droit  à  Londres  avec  nos 
soldats? 

WARWICK. — Oui,  voilà  quel  doit  être  notre  premier 
soin.  Délivrons  Henri  de  sa  prison,  et  replaçons-le  sur 
le  trùne  des  rois. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  IV 

A  Londres. — Un  appartement  dans  le  palais. 

Entrent  LA  REINE  ELISABETH,  femme  d'Edouard 

RIVEKS. 

RivKRs.— Madame,  quel  chagrin  a  donc  si  fort  altéré 
les  tiaits  de  votre  visage? 

LA  REINE. — Quoi,  mon  frère,  ôtes-vous  donc  encore 
à  savoir  le  malheur  'ui  vient  d'arriver  au  roi  Edouard? 

T.  VII.  33 


5i4  HENRI   VI. 

RivEKS, — Quoi!  La  perte  de  quelque  bataille  rangée 
contre  Warwick. 

L.i  REINE. — Non;  mais  la  perte  de  sa  propre  personne. 

RI  VERS. — Mon  roi  serait  tué? 

LA  REINE.  —Oui,  presque  tué,  car  il  est  prisonnier  ;  soit 
qu'il  ait  été  trahi  par  la  perfidie  de  ses  gardes,  soit  qu'il 
ait  été  inopinément  surpris  par  l'ennemi  ;  on  m'a  dit  de 
plus  qu'il  avait  été  confié  à  la  garde  de  l'archevêque 
d'York,  le  frère  du  cruel  Warwick,  et  par  conséquent 
notre  ennemi. 

RivERs. — Ces  nouvelles,  je  l'avoue,  sont  bien  désas- 
treuses :  cependant,  gracieuse  dame,  soutenez  ce  revers 
de  votre  mieux  :  Warwick,  qui  a  l'avantage  aujourd'hui, 
peut  le  perdre  demain. 

LA  REINE. — Il  faut  donc,  jusque-là,  que  l'espérance 
soutienne  ma  vie.  El  je  veux  en  effet  me  sevrer  du  dés- 
espoir, par  amour  pour  l'enfant  d'Edouard  que  j'ai  dans 
mon  sein.  C'est  lui  qui  me  fait  contenir  ma  douleur,  et 
porter  avec  patience  la  croix  de  mon  infortune  :  oui, 
c'est  pour  lui  que  je  retiens  plus  d'une  larme,  et  que 
j'étoufïe  les  soupirs  qui  dévoreraient  mon  sang,  de 
crainte  que  ces  pleurs  et  ces  soupirs  ne  vinssent  flétrir 
ou  noyer  le  fruit  sorti  du  roi  Edouard,  le  légitime  héri- 
tier de  la  couronne  d'Angleterre. 

RIVERS. — Mais,  madame,  que  devient  Warwick? 

LA  REINE. — Je  suis  informée  qu'il  marche  vers  Londres, 
pour  placer  une  seconde  fois  la  couronne  sur  la  tête  de 
Henri  :  tu  devines  le  reste.  Il  faut  que  les  amis  d'Edouard 
se  soumeltent;  mais  pour  prévenir  la  fureur  du  tyran 
(car  il  ne  faut  point  se  fior  à  celui  qui  a  violé  une  fois  sa 
parole),  je  vais  de  ce  pas  me  réfugier  dans  le  sanctuaire, 
afin  de  sauver  du  moins  l'héritier  des  droits  d'Edouard. 
Là,  je  serai  en  sûreté  contre  la  violence  et  la  fraude. 
Venez  donc;  fuyons,  tandis  que  nous  jiouvons  fuir  en- 
core. Si  nous  tombons  entre  les  mains  de  Warwick, 
noire  mort  est  certaine. 

fils  sortent.) 


ACTE  lY,    SCÈNE  V.  515 


SCÈNE  V 

Un  parc,  près  du  château  de  Middlebam,  dans  la  province 

d'York. 

Entrent  GLOCESTER,  HASTINGS,  SIR  WILLIAM 
STANLEY,  et  autres  personnages. 

GLOCESTER. — Cessez  de  vous  étonner,  lord  Hastings,  et 
%-ous,  sir  William  Stanley,  si  je  vous  ai  conduits  ici  dans 
le  plus  épais  des  bois  de  ce  parc.  Voici  le  fait.  Vous  savez 
que  notre  roi,  mon  frère,  est  ici  prisonnier  deTévêque 
qui  le  traite  bien,  et  lui  laisse  une  grande  liberté.  Sou- 
vent, accompagné  seulement  de  quelques  gardes ,  il 
vient  chasser  dans  ce  bois  pour  se  récréer.  Je  l'ai  fait 
avertir  en  secret  que  si  vers  cette  heure-ci  il  dirigeait 
ses  pas  de  ce  côté,  sous  prétexte  de  faire  sa  partie  de 
chasse  ordinaire,  il  trouverait  ici  ses  amis  avec  des  che- 
vaux et  main-forte,  pour  le  délivrer  de  sa  captivité. 

(Entre  le  roi  Edouard,  accompagné  d'un  chasseur.) 

LE  CHASSEUR.— Par  ici,  milord;  c'est  de  ce  côté  qu'est 
la  chasse. 

LE  ROI  EDOUARD. — Nou  ,  c'est  par  ici ,  mon  ami  :  vois, 
voilà  des  chasseurs.  Eh  bien,  mon  frère,  et  vous,  lord 
Hastings,  vous  êtes  donc  ici  à  l'aifùt  avec  votre  monde 
pour  surprendre  le  cerf  de  l'évêque  ? 

GLOCESTER. — Mou  frère,  il  faut  se  hâter  de  profiter  du 
moment  et  de  l'occasion.  Votre  cheval  est  tout  prêt,  et 
vous  attend  au  coin  du  parc. 

LE  ROI  EDOUARD. — Mais  OÙ  allous-uous  d'ici? 

HASTINGS. — A  Lynn  ,  milord,  et  de  là  nous  nous  em- 
barquons pour  la  Flandre. 

GLOCESTER. — Bien  pensé,  je  vous  assure  :  c'était  aussi 
mon  idée. 

LE  ROI  EDOUARD. — Stanley,  je  récompenserai  ton  au- 
dace. 

GLOCESTER. — Mais  que  tardons-nous  ?  Il  n'est  pas  temps 
de  s'amuser  à  parler. 


516  HENRI  yi. 

LK  ROI  EDOUARD. — Chasseup,  qu'en  dis-tu?  Yeux-tu 
nous  suivre  ? 

LE  CHASSEUR. — Cela  vaut  beaucoup  mieux  que  de  res- 
ter pour  être  pendu. 

GLOCESTER. — Vieus  douc  ;  partons  :  ne  perdons  pas 
davantage  le  temps. 

LE  ROI  EDOUARD. — Adieu,  archevêque.  Songe  à  te  mu- 
nir contre  le  courroux  de  Warwick,  et  prie  Dieu  pour 
que  je  puisse  ressaisir  la  couronne. 

(Ils  sortent.) 


SCÈNE  VI 

Une  pièce  dans  la  Tour, 

Entrent  LE  ROI  HENRI ,  CLARENCE  ,  WARWICK  , 
SOMERSET,  LE  JEUNE  RICHMOND  ,  OXFORD, 
MONTAIGU,  LE  LIEUTENANT  de  suite. 

LE  ROI. — Monsieur  le  lieutenant,  à  présent  que  Dieu 
et  mes  amis  ont  renversé  Edouard  du  trône  d'Angleterre, 
et  changé  mon  esclavage  en  liberté,  mes  craintes  en 
espérance,  et  mes  chagrins  en  joie  ,  quels  honoraires  te 
devons-nous  en  sortant  de  cette  prison? 

LE  LIEUTENANT. — Les  sujets  n'out  rien  à  exiger  de  leurs 
souverains  :  mais  si  mon  humble  prière  peut  être  exau- 
cée, je  demande  mon  pardon  à  Votre  Majesté. 

LE  ROI. — Et  de  quoi  donc,  lieutenant?  De  m' avoir  si 
bien  traité?  Sois  sur  que  je  reconnaîtrai  tes  bons  procé- 
dés, qui  m'ont  fait  trouver  du  plaisir  dans  ma  prison  ; 
oui,  tout  le  plaisir  que  peuvent  sentir  renaître  en  eux- 
mêmes  les  oiseaux  mis  en  cage,  lorsque  après  tant  de 
pensées  mélancoliques  les  chants  qui  les  amusaient  dans 
leur  ménage  leur  font  enfin  oublier  tout  à  fait  la  porte 
de  leur  liberté.  Mais  après  Dieu,  c'est  loi,  Warwick,  qui 
me  délivres;  c'est  donc  principalement  à  Dieu  et  à  toi 
que  s'adres.se  ma  reconnaissance.  Il  a  été  l'auteur,  et  loi 
l'instrument.  Aussi,  pour  triompher  désormais  de  la 
malignité  de  ma  fortune,  en  vivant  dans  une  situation 


ACTE   TV,    SCÈNE    VI.  517 

modeste  où  elle  ne  puisse  me  blesser  ;  et  afin  que  le 
peuple  de  cette  terre  bienheureuse  ne  soit  pas  la  victime 
de  mon  étoile  ennemie,  Warwick,  quoique  ma  tête  porte 
encore  la  couronne,  je  te  résigne  ici  mon  administra- 
tion ;  car  tu  es  heureux  dans  toutes  tes  œuvres. 

WARWICK. — Votre  Grâce  fut  toujours  renommée  pour 
sa  vertu;  et  aujourd'hui  elle  se  montre  sage  autant  que 
vertueuse,  en  reconnaissant  et  cherchant  à  éviter  la 
malice  de  la  Fortune  :  car  il  est  peu  d'hommes  qui  sa- 
chent gouverner  prudemment  leur  étoile!  Cependant  il 
est  un  point,  où  vous  me  permettrez  de  ne  pas  vous^ 
approuver  :  c'est  de  me  choisir  lorsque  vous  avez  Cla- 
rence  près  de  vous, 

GEORGE. — Non,  V/arwick,  tu  es  digne  du  commande- 
ment :  toi  à  qui  le  Ciel  à  ta  naissance  adjugea  un  rameau 
d'olivier  et  une  couronne  de  laurier,  donnant  à  présumer 
que  tu  seras  toujours  également  heureux  dans  la  paix  et 
dans  la  guerre  :  ainsi  je  te  le  cède  de  mon  libre  consente- 
ment. 

WARWICK. — Et  je  ne  veux  choisir  qrie  Clarence  pour 
protecteur, 

LE  ROI. — Warwick,  et  vous,  Clarence,  donnez-moi  tous 
deux  la  main.  A  présent,  unissez  vos  mains,  et  avec  elles 
vos  cœurs,  et  que  nulle  dissension  ne  trouble  le  gouver- 
nement. Je  vous  fais  tous  deux  protecteur  de  ce  pays: 
tandis  que  moi,  je  mènerai  une  vie  retirée,  et  consacre- 
rai mes  derniers  jours  à  la  dévotion,  occupé  à  combattre 
le  péché,  et  à  louer  mon  créateur. 

WARWICK. — Que  répond  Clarence  à  la  volonté  de  son 
souverain  ? 

GEORGE.  — Qu'il  donne  son  consentement,  si  Warwick 
donne  le  sien;  car  je  me  repose  sur  ta  fortune. 

WARWICK. — .411ons,  c'est  à  regret  ;  mais  enfin  j'y  sous- 
cris :  nous  marcherons  l'un  à  côté  de  l'autre  comme 
l'ombre  double  de  la  personne  de  Henri,  et  nous  le  rem- 
placerons; j'entends  en  supportant,  à  sa  place,  le  fardeau 
du  gouvernement,  tandis  qu'il  jouira  des  honneurs  et 
du  repos.  A  présent,  Clarence,  il  n'est  rien  de  plus  pres- 
sant que  de  faire  déclarer,  sans  délai    Edouard  traître, 


S18  HENRI  VI 

et  de  confisquer  tous  ses  domames  et  tous  ses  biens. 

GEORGE. — Je  ne  vois  pas  autre  chose  à  faire  de  plus, 
que  de  régler  sa  succession... 

WARWicK. — Oui,  et  Clarence  ne  manquera  pas  d  y  avoir 
sa  part. 

LE  ROI. — Mais  ,je  vous  prie  (car  je  ne  commande  plup), 
mettez  avant  vos  plus  importantes  affaires, le  soin  d'en- 
voyer vers  Marguerite,  votre  reine,  et  mon  fils  Edouard, 
pour  les  faire  revenir  promptement  de  France;  car  jus- 
qu'à ce  que  je  les  voie,  le  sentiment  de  joie  que  me 
donne  ma  liberté  est  à  moitié  "^Uruit  par  les  inquiétudes 
de  la  crainte. 

GEORGE.  —  Cela  va  être  fait,  mon  souverain  ,  avec  la 
plus  grande  célérité. 

LE  ROI. — Milord  de  Somerset,  quel  est  ce  jeune  homme 
à  qui  vous  paraissez  prendre  un  si  tendre  intérêt? 

SOMERSET. — Mon  princo,  c'est  le  jeune  Henri,  comte  de 
Richmond. 

LE  ROI. —  Approchez,  vous,  espoir  de  l'Angleterre.  (// 
pose  sa  main  sur  la  tête  du  jeune  homme.)  Si  une  puissance 
cachée  découvre  la  vérité  à  mes  prophétiques  pensées, 
ce  joli  enfant  fera  le  bonheur  de  notre  patrie.  Ses  re- 
gards sont  pleins  d'une  paisible  majesté  ;  la  nature  forma 
son  front  pour  porter  une  couronne,  sa  main  pour  tenir 
un  sceptre,  et  lui,  pour  la  prospérité  d'un  trône  royal. 
Qu'il  vous  soit  précieu.x,  milords;  car  il  est  destiné  à 
vous  faire  plus  de  bien  que  je  ne  vous  ai  causé  de 
maux  '. 

(Entre  un  messager.) 

WARWICK. — Quelles  nouvelles,  mon  ami? 

LE  MESSAGER. — Qu'Edouard  s'est  échappé  de  chez  votre 
frère,  qui  a  su  depuis  qu'il  s'était  rendu  on  Bourgogne. 

WARWICK.— Fâcheuse  nouvelle!  mais  comment  s'est-il 
échappé? 

1  11  fut  roi  sous  le  nom  de  Henri  VII,  aprî-s  l'extinction  des 
maisons  d'York  et  de  Lancastre;  il  était  fils  d'Edmond,  comte  de 
Richmond,  demi-frtre  de  Henri  VI,  par  sa  mère,  Catherine  de 
France,  qui  après  la  mort  de  Henri  V,  avait  épousé  Owou  Tudor, 
père  d'Edindnd. 


ACTE    IV,    SCENE   YII.  519 

LE  ME>SAGER.  — Il  a  été  enlevé  par  Richard,  duc  df 
Glocester,  et  le  lord  Hastings,  qui  l'attendaient  placés  en 
embuscade  sur  le  bord  de  la  forêt,  et  l'ont  tiré  des  mains 
des  chasseurs  de  l'évêque;  car  la  chasse  était  son  exer- 
cice journalier. 

WARWicK.  — Mon  frère  a  mis  trop  de  négligence  dans 
le  soin  dont  il  était  chargé.  Mais  allons,  mon  souverain, 
Qous  prémunir  de  remèdes  contre  tous  les  maux  qui 
pourraient  surA'enir. 

(Sortent  le  roi  Henri,  Warwick,  Clarence,    le  lieute* 
nant  et  sa  suite.) 

SOMERSET. — Milord,  je  n'aime  point  cette  évasion  d'E- 
douard; car,  il  n'en  faut  pas  douter,  la  Bourgogne  lui 
donnera  des  secours,  et  nous  allons  de  nouveau  avoir  la 
guerre  avant  qu'il  soit  peu.  Si  la  prédiction  dont  Henri 
vient  de  nous  présager  l'accomplissement  a  rempli  mon 
cœur  de  joie  parles  espérances  qu'elle  me  fait  naître  sur 
ce  jeune  Richmond,  le  cœur  me  dit  également  que  dans 
ces  démêlés  il  peut  arriver  beaucoup  de  choses  funestes 
pour  lui  et  pour  nous.  Ainsi,  lord  Oxford,  pour  prévenii' 
le  pire,  nous  allons  l'envoyer,  sans  tarder,  on  Bretagne 
jusqu'à  ce  que  les  orages  de  cette  guerre  civile  soient 
dissipés. 

OXFORD. — Votre  avis  est  sage;  car  si  Edouard  remonte 
sur  le  trône,  il  y  a  tout  lieu  de  craindre  que  Richmond 
ne  tombe  avec  le  reste, 

SOMERSET. — Cela  ne  saurait  manquer  ;  il  va  donc  partir 
pom-  la  Bretagne  :  n'y  perdons  pas  de  temps. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  Vil 

Devant  York. 

Entrent  LE  ROI  EDOUARD,  GLOCESTER,  HASTIXGS, 

soldats. 

LE  ROI  EDOUARD. — Aiusi  donc,  mon  frère  Richard, 
Hastings,  et  vous  tous,  mes  amis,  la  fortune  veut  répa- 
rer tout  à  fait  ses  torts  envers  nous,  et  dit  que  j'échan- 


S20  HENRI   VI. 

gérai  encore  une  fois  mon  état  d'abaissement  contre  la 
couronne  royale  de  Henri.  Nous  avons  passé  et  repassé 
los  mers,  et  ramené  de  Bourgogne  le  secours  désiré. 
Maintenant  que  nous  voilà  arrivés  du  port  de  Ravenspurg 
devant  les  portes  d'York,  que  nous  reste-t-il  à  faire  que 
d'y  rentrer  comme  dans  notre  duché? 

GLOCESTER, — Quoi,  Ics  portes  fermées! — Mon  frère,  je 
n'aime  pas  cela.  C'est  en  bronchant  sur  le  seuil  de  leur 
demeure  que  bien  des  gens  ont  été  avertis  du  danger 
qui  les  attendait  au  dedans. 

LE  ROI  EDOUARD. — Allous  douc,  mou  cher,  ne  nous 
laissons  pas  effrayer  par  les  présages  :  de  gré  ou  de 
force,  il  faut  que  nous  entrions,  car  c'est  ici  que  nos 
amis  viendront  nous  joindre, 

HASTixGs. — Mon  souverain,  je  veux  frapper  encore  une 
fois  pour  les  sommer  d'ouvrir. 

(Paraissent  sur  les  murs  le  maire  d'York  et  ses  adjoints.) 

LE  MAIRE. — Milords,  nous  avons  été  avertis  de  votre 
arrivée,  et  nous  avons  fermé  nos  portes  pour  notre  pro- 
pre sûreté  ;  car  maintenant  c'est  à  Henri  que  nous  devons 
l'obéissance. 

LE  ROI  EDOUARD. — Mais,  mousicur  le  maire,  si  Henri 
est  votre  roi,  Edouard  est  au  moins  duc  d'York. 

LE  MAIRE. — H  est  vrai,  milord,  je  sais  que  vous  l'êtes. 

LE  ROI  EDOUARD. — Eh  bien!  je  ne  réclame  que  mon 
duché,  et  je  me  contente  de  sa  possession. 

GLOCESTER,  À  part. — Mais  quand  une  fois  le  renard 
aura  pu  entrer  son  nez,  il  aura  bientôt  trouvé  le  moyen 
de  faire  suivre  tout  le  corps. 

HASTiNGS. — Eh  bien,  monsieur  le  maire,  qui  vous  fait 
hésiter?  Ouvrez  vos  portes;  nous  sommes  les  amis  du  roi 
Henri. 

LE  MAIRE. — Est-il  vrai?  Alors  les  portes  vont  s'ouvrir. 

(Il  descend  des  remparts.) 

GLOCESTER,  avcc  ivonic. — Voilà  un  sage  et  vigoureux 
commandant,  et  facile  à  persuader. 

HASTINGS.— Le  bon  vieillard  aimerait  fortiiuc  tout  s'ar- 
rangeât, aussi  en  avons-nous  eu  bon  marché  :  mais, 
une  fois  entrés,  je  ne  doute  pas  que  nous  ne  lui  fassions 


ACTE    IV,    SCÈNE   VII.  521 

bientôt  entendre  raison,  et  à  lui  et   à   ses   adjoints. 

(Rentrent  au  pied  des  murs  le  maire  et  deux  aldermen.) 

LE  ROI  EDOUARD. — Fort  bien,  monsieur  le  maire  :  ces 
portes  ne  doivent  pas  être  fermées  si  ce  n'est  la  nuit,  ou 
en  temps  de  guerre.  N'aie  donc  aucune  inquiétude,  mon 
cher,  et  remets-moi  ces  clefs.  {Il  lui  prend  les  clefs.) 
Edouard  et  tous  ses  amis,  qui  veulent  bien  me  suivre,  se 
chargeront  de  défendre  ta  ville  et  toi. 

(Tambour.  Entrent  au  pas  démarche  Montgomery  et  des  troupes.) 

GLOCESTER. — Mon  frère,  c'est  sir  John  Montgomery, 
notre  ami  fidèle,  ou  je  suis  bien  trompé. 

LE  ROI  EDOUARD.— Soyez  le  bienvenu,  sir  John  !  Mais 
pourquoi  venez-vous  ainsi  en  armes  ? 

MONTGOMERY. — Pour  sccourir  le  roi  Edouard  dans  ces 
temps  orageux,  comme  le  doit  faire  tout  loyal  sujet. 

LE  ROI  EDOUARD. — Je  VOUS  reuds  grâces,  bon  Montgo 
mery  :  mais  en  ce  moment  nous  oublions  nos  droits  à  la 
couronne,  et  nous  ne  réclamons  que  notre  duché,  jus 
qu'à  ce  qu'il  plaise  à  Dieu  de  nous  rendre  le  reste. 

MONTGOMERY. — En  06  cas,  adiou,  et  je  m'en  retourne. 
Je  suis  venu  servir  un  roi,  et  non  pas  un  duc. — Battez, 
tambours,  et  remettons-nous  en  marche. 

(La  marche  recommence.) 

LE  ROI  EDOUARD. — Eh!  arrêtez  un  moment,  sir  John,  et 
nous  allons  débattre  par  quels  sûrs  moyens  on  pourrait 
recouvrer  la  couronne. 

MONTGOMERY. — Quo  parlcz-vous  de  débats?  En  deux 
mots,  si  vous  ne  voulez  pas  vous  proclamer  ici  notre 
roi,  je  vous  abandonne  à  votre  fortune,  et  je  pars  pour 
faire  retourner  sur  leurs  pas  ceux  qui  viennent  à  votre 
secours  :  pourquoi  combattrions-nous,  si  vous  ne  pré- 
tendez à  rien? 

GLOCESTER. — Quoi  douc ,  Tuon  frère,  vous  arréterez- 
vous  à  de  vaines  subtilités? 

LE  ROI  EDOUARD. — Quaud  nous  serons  plus  en  force 
nous  ferons  valoir  nos  droits.  Jusque-là,  c'est  prudence 
que  de  cacher  nos  projets. 

HASTiNGs.— Loin  de  nous  cette  scrupuleuse  prudence: 
c'est  aux  armes  à  décider  aujourd'hui. 


522  HENRI    VI. 

GLOCESTER. — Les  âmes  intrépides  sont  celles  qui  mon- 
tent le  plus  rapidement  aux  trônes.  Mon  frère,  nous 
allons  vous  proclamer  d'abord  sans  délai,  et  le  bruit  de 
cette  proclamation  vous  amènera  une  foule  d'amis. 

LE  ROI  EDOUARD. — Allous,  comme  vous  voudrez;  car  à 
moi  appartient  le  droit,  et  Henri  n'est  qu'un  usurpateur 
de  ma  couronne. 

MONTGOMERY. — Enfin  je  roconnaîs  mou  souverain  à  ce 
langage,  et  je  deviens  le  champion  d'Edouard. 

HASTiNGs.  — Sonnez,  trompettes.  Edouard  va  être  pro- 
clamé à  l'instant.  {A  un  soldai.)  Viens,  camarade  ;  fais- 
nous  la  proclamation. 

(Il  lui  donne  un  papier.  Fanfare.) 

LE  SOLDAT  lit. — Edouard  IV,  par  la  grâce  de  Dieu,  roi 
f  Angleterre  et  de  France.,  et  lord  d'Irlande.,  etc. 

MONTGOMERY. — Et  quiconquo  osera  contester  le  droit 
du  roi  Edouard,  je  le  défie  à  un  combat  singulier. 

(11  jette  à  terre  son  gantelet.) 

TOUS.— Longue  vie  à  Edouard  IV  ! 

LE  ROI  EDOUARD. — Je  te  remercie,  brave  Montgomery. 
—Et  je  vpus  remercie  tous.  Si  la  furtune  me  seconde,  je 
reconnaîtrai  voire  attachement  pour  moi.  —  Passons 
cette  nuit  à  York,  et  demain,  drs  que  le  soleil  du  matin 
élèvera  son  char  au  bord  de  l'horizon,  nous  marcherons 
à  la  rencontre  de  V^^arwick  et  de  ses  partisans;  car  je 
sais  que  Henri  n'est  pas  guerrier. — Ah!  rebelle  Clarence, 
qu'il  te  sied  mal  de  flatter  Henri  et  d'abandonner  ton 
frère  !  Mais  nous  espérons  te  joindre,  toi  et  ^^''arwick. 
— Allons,  braves  soldats,  ne  doutez  pas  de  la  victoire; 
et  la  victoire  une  fois  gagnée,  ne  douiez  pas  non  plus 
d'une  bonne  solde. 

(Ils  sortent.) 

SCÈNE  VIll 

A  Londres. — Un  appartement  dans  le  palais. 

ROI  HENRI,  WARWICK,  CLARENCE, MONTAIGU, 
EXEÏER  ET  OXFORD. 

WARWICK.  —  Quel   parli  prendrons -nous,   milords? 


ACTE   IV,    SCÈNE  VîII.  52^ 

Edouard  revient  de  ]a  Flandre  avec  une  armée  d'Alle- 
mands impétueux  et  de  lourds  Hollandais.  Il  a  passé 
sans  obstacle  le  détroit  de  nos  mers  :  il  vient  avec  ses 
troupes  à  marches  forcées  sur  Londres  ;  et  la  multitude 
inconstante  court  par  troupeaux  se  ranger  de  son  parti. 
E  ROI. — Il  faut  lever  une  armée  et  le  renvoyer  battu. 
LAREN'CE. — On  éteint  sans  peine  avec  le  pied  une  lé- 
gère étincelle;  mais,  si  on  la  néglige,  un  fleuve  d'eau 
n'éteindra  plus  l'incendie. 

w.\RWiCK. — J'ai  dans  mon  comté  des  amis  sincèrement 
attachés,  point  séditieux  dans  la  paix,  mais  courageux 
dans  la  guerre.  Je  vais  les  rassembler. — Toi,  mon  fils 
Clarence,  tu  iras  dans  les  provinces  de  Suffolk,  de  Nor- 
folk et  de  Kent,  appeler  sous  tes  drapeaux  les  chevaliers 
et  les  gentilshommes. — Toi,  mon  frère  Montaigu,  tu 
trouveras  dans  les  comtés  de  Buckingham,  de  North- 
ampton  et  de  Leicester,  des  hommes  bien  disposés  à 
suivre  tes  ordres. — Et  toi,  brave  Oxford,  si  extraordinai- 
rement  chéri  dans  l'Oxfordshire,  charge-toi  d'y  rassem- 
bler tes  amis.  —  Jusqu'à  notre  retour  mon  souverain 
restera  dans  Londres  environné  des  habitants  qui  le 
chérissent,  comme  cette  belle  île  est  environnée  de  la 
ceinture  de  l'Océan,  ou  la  chaste  Diane  du  cercle  de  ses 
nymphes. — Beaux  seigneurs,  prenons  congé,  sans  au- 
tres réflexions. — Adieu,  mon  souverain. 

LE  ROI. — Adieu,  mon  Hector,  véritable  espoir  de  Troie. 

CLARENCE. — En  signe  de  ma  loyauté,  je  baise  la  main 
de  Votre  Altesse. 

LE  ROI. — Excellent  Clarence,  que  le  bonheur  t'accom- 
pagne. 

MONTAIGU. — Courage,  mon  prince,  je  prends  congé  de 
vous. 

OXFORD,  baisant  la  main  de  Henri.— Yoïlà  le  sceau  de 
mon  attachement,  et  mon  adieu. 

LE  ROI.— Cher  Oxford,  Montaigu,  toi  qui  m'aimes,  et 
vous  tous,  recevez  encore  une  fois  mesadieux  et  mes  vœux. 

WARWiCK. — Adieu,  chers  lords. — Réunissons-nous  à 
Coveulry. 

(Sortent  Warwick,  Clarence,  Oxford  et  Montaigu.) 


524  HENRI   VI. 

LE  ROI.— Je  veux  me  reposer  un  moment  dans  ce  pa 
lais. — Cousin  Exeter,  que  pense  Votre  Seigneurie?  il 
me  semble  que  ce  qu'Edouard  a  de  troupes  sur  pied 
n'est  pas  en  état  de  livrer  bataille  aux  ennemis. 

EXETER. — Mais  il  est  à  craindre  qu'il  n'attire  les  autres 
dans  son  parti. 

LE  ROI. — Oh  !  je  n'ai  point  cette  crainte.  On  sait  com- 
bien j'ai  mérité  d'eux.  Je  n'ai  point  fermé  l'oreille  à 
leurs  demandes,  ni  prolongé  leur  attente  par  de  long? 
délais  ;  ma  pitié  a  toujours  versé  sur  leurs  blessures  un 
baume  salutaire,  et  ma  bonté  a  soulagé  le  chagrin  qui 
gonflait  leur  cœur;  ma  miséricorde  a  séché  les  flots  de 
leurs  larmes  :  je  n'ai  point  convoité  leurs  richesses;  je 
ne  les  ai  point  accablés  de  très-forts  suhsides  ;  je  ne  me 
suis  point  montré  ardent  à  la  vengeance,  quoiqu'il 
m'aient  souvent  offensé;  ainsi,  pourquoi  aimeraient-ils 
Edouard  plus  que  moi?  Non,  Exeter,  ces  bienfaits  récla- 
ment leur  bienveillance  ;  et  tant  que  le  lion  caresse 
l'agneau,  l'agneau  ne  cessera  de  le  suivre. 

(On  entend  derrière  le  théâtre  ces  cris  :  A  Lancastre  !  àLancastre  !"■ 

EXETER. — Ecoutez, écoutez,  seigneur;quelssontcescris? 

(Entrent  le  roi  Edouard,  Glocester,  et  des  soldats.) 

EDOUARD. — Saisissez  cet  Henri  au  visage  timide  ;  em- 
menez-le d'ici,  et  proclamez-nous  une  seconde  fois  roi 
d'Angleterre.  {A  Henri.)  Tu  es  la  fontaine  qui  fournit  à 
quelques  petits  ruisseaux  ;  mais  voilà  ta  source  :  mon 
Océan  va  absorber  toutes  les  eaux  de  tes  ruisseaux  des- 
séchés, et  se  grossir  de  leurs  flots.  —  Conduisez-le  à  la 
Tour,  et  ne  lui  donnez  pas  le  temps  de  répliquer.  {Quel- 
ques soldats  sortent  emmenant  le  roi  Henri.)  Allons,  lords; 
dirigeons  notre  marche  vers  Coventry,  où  est  actuelle- 
ment le. présomptueux  Warwick.  Le  soleil  est  ardent; 
si  nous  ditîérons,  le  froid  mordant  de  l'hiver  viendra 
flétrir  toutes  nos  espérances  de  récolte. 

GLOCESTER. — Partous,  sans  perdre  de  temps,  avant 
que  leurs  forces  se  joignent,  et  surprenons  ce  traître 
devenu  si  puissant.  Braves  guerriers,  marchons  en  toute 
hâte  vers  Coventry.  (Us  sortent.) 

FIN   DU   QUATRIÈME   ACTE. 


ACTE    CINQUIÈME 


SCÈNE  I 

A  CoYcntry, 

Paraissent  sur  les  murs  de  la  ville  WARWICK,  LE  MAIRE 
de  CouenirT/,  DEUX  MESSAGERS  et  autres  personnages. 

WARWICK. — Où  est  le  courrier  qui  nous  est  envoyé 
par  le  vaillant  Oxford? — {Au  messager.)  A  quelle  distance 
de  cette  ville  est  ton  maître,  mon  brave  homme? 

PREMIER  MESSAGER. — En  deçà  do  Dunsmore;  il  marche 
vers  ces  lieux. 

WARWICK. — Et  notre  frère  Montaigu,  à  quelle  distance 
est-il? — Où  est  l'homme  arrivé  de  la  part  de  Montaigu? 

LE  SECOND  MESSAGER. — En  deçà  de  Daintry  ;  il  amène 
un  nombreux  détachement. 

(Entre  sir  John  Somerville.) 

WARWICK.— Eh  bien,  Somerville,  que  dit  mon  cher 
gendre  ?  Et  à  ton  avis,  où  peut  être  actuellement  Gla- 
rence  ? 

SOMERVILLE. — Je  l'ai  laissé  à  Southam  avec  sa  troupe, 
et  je  l'attends  ici  dans  deux  heures  environ. 

(On  entend  des  tambours.) 

WARWICK. — C'est  donc  Clarence  qui  s'approche?  J'en- 
tends ses  tambours. 

SOMERVILLE. — Ce  n'cst  pas  lui,  milord.  Southam  est  là, 
et  les  tambours  qu'entend  Votre  Honneur  >iennent  du 
côté  de  Warwick. 

WARWICK.  —  Qui  donc  serait-ce?  Apparemment  des 
amis  que  nous  n'attendions  pas. 


526  HENRI   VI. 

soMERviLLE. — Ils  sont  tout  pi'ès ,  et  vous  allez  bientôt 
les  reconnaître. 

(Tambours.  Entrent  au  pas  de  marche  le  roi  Edouard, 
Glocester  et  leur  armée.) 

LE  ROI  EDOUARD. — Trompetts,  avance  vers  les  murs,  et 
sonne  un  pourparler. 

GLOCESTER.— Voyez  comme  le  sombre  War^^dck  garnit 
les  remparts  de  soldats  ! 

WARwiCK.  —  0  chagrin  inattendu  !  quoi  ,  le  frivole 
Edouard  est  déjà  arrivé  !  Qui  donc  a  endormi  nos  espions, 
ou  qui  les  a  séduits,  que  nous  n'ayons  eu  aucune  nou- 
velle du  lieu  de  son  séjour? 

LE  ROI  EDOUARD. — Maintenant,  Warwick,  si  tu  veux 
ouvrir  les  portes  de  la  ville,  prendre  un  langage  soumis, 
fléchir  humblement  le  genou,  reconnaître  Edouard  pour 
roi,  et  implorer  sa  clémence  ,  il  te  pardonnera  tous  tes 
outrages. 

WARWICK. — Songe  plutôt  à  retirer  ton  armée  et  à  t'é- 
loigner  de  ces  murs. — Reconnais  celui  qui  te  donna  la 
couronne,  et  qui  te  l'a  reprise  :  appelle  Warwick  ton 
patron  ;  repens-toi,  et  tu  resteras  encore  duc  d'York. 

GLOCESTER,  à  Èdouavd. — Je  croirais  qu'au  moins  il  au- 
rait dit  roi  ;  cette  plaisanterie  lui  serait- elle  échappée 
contre  sa  volonté? 

WARWICK. — Un  duché  n'est-il  donc  pas  un  beau  pré- 
sent? 

GLOCESTER. — Oui,  par  ma  foi ,  c'est  un  beau  présent  à 
faire  pour  un  pauvre  comte  :  je  me  tiens  ton  obligé  pour 
un  si  beau  don. 

WARWICK. — Ce  fut  moi  qui  fis  don  du  royaume  à  ton 
frère. 

LE  ROI  EDOUARD. — Eli  ])ien,  il  est  donc  à  moi,  ne  fût-ce 
que  par  le  don  que  m'en  a  fait  Warwick. 

WARWICK. — Tu  n'es  pas  l'Atlas  qui  convient  à  un  pa- 
reil fardeau  ;  et  voyant  ta  faiblesse,  Warwick  te  reprend 
ses  dons.  Henri  est  mon  roi,  et  Warwick  est  son  sujet. 

LE  ROI  ÉDOUAUD. — Mais  Ic  Toi  dc  Warwick  est  Je  pri- 
sonnier d'Edouard.  Réponds  à  ceci,  brave  Warwick  ; 
que  devient  le  corps  quand  la  tête  est  ôtée? 


ACTE    V,    SCÈNE   I.  527 

GLOCESTER. — Hélas!  comment  Warwick  a-t-il  eu  si 
peu  d'habilelé  que,  tandis  qu'il  s'imaginait  prendre  un 
dix  seul,  le  roi  ait  été  subitement  escamoté  du  jeu?  — 
Vous  avez  laissé  le  pauvre  Henri  dans  le  palais  de  l'é- 
vêque  ;  et  dix  contre  un  à  parier  que  vous  vous  retrou- 
verez  avec  lui  dans  la  Tour. 

LE  ROI  EDOUARD. — G'est  la  vérité  :  et  cependant  voua 
êtes  toujours  Warwick. 

GLOCESTER. — Allons,  Warwick,  profite  du  moment:  •« 
genoux,  à  genoux. — Qu  attends-tu?  frappe  le  fer  pen- 
dant qu'il  est  chaud. 

w.\RWiCK. — J'aimerais  mieux  me  couper  d'un  seul 
coup  cette  main,  et,  de  l'autre,  te  la  jeter  au  visage, 
que  de  me  croire  assez  bas  pour  être  obligé  de  baisser 
pavillon  devant  toi. 

LE  ROI  EDOUARD. — Fais  force  de  voiles,  aie  les  vents  el 
la  marée  favorables.  Cette  main,  bientôt  entortillée  dans 
tes  cheveux  noirs  comme  le  charbon,  saisira  le  moment 
où  ta  tête  sera  encore  chaude  et  nouvellement  coupée, 
poui"  écrire  avec  ton  sang  sur  la  poussière  ces  mots  : 
Warwick,  inconstant  comme  le  vent,  malmenant  ne  peut 
pjus  changer. 

(Entre  Oxford  avec  des  tambours  et  des  drapeaux.) 

WARWICK.— 0  couleurs  dont  la  vue  me  réjouit  !  Voyez, 
Vest  Oxford  qui  s'avance  ! 

OXFORD. — Oxford  !  Oxford  !  Pour  Lancastre  ! 

GLOCESTER. — Les  portes  sont  ouvertes:  entrons  avec  eux. 

LE  ROI  EDOUARD. — Nou  ;  d'autrcs  ennemis  peuvent  nous 
attaquer  par  derrière.  Tenons-nous  en  bon  ordre  ;  car, 
n'en  doutons  pas,  ils  vont  faire  une  sortie,  et  nous  offrir 
la  bataille.  Sinon,  la  ville  ne  peut  tenir  longtemps,  et 
nous  y  aurons  bientôt  pris  tous  les  traîtres. 

WARWICK. — Oh!  tu  es  le  bienvenu,  Oxford!  car  nous 
avons  besoin  do  ton  secours. 

(Entre  Montaigu  avec  des  tambours  et  des  drapeaux.) 

MONTAiGu. — Montaigu,  Montaigu.  Pour  Lancastre  ! 
GLOCESTER.— Ton  frère  et  toi  vous  payerez  cette  tra- 
hison du  meilleur  sang  que  vous  ayez  dans  le  corps. 
LE  ROI  ÉD0U.\RD. —  Plus  rounemi  sera  fort,  plus  la  vie- 


528  HENRI   VI. 

toire  sera  complète  ;  un  secret  pressentiment  me  pré* 
sage  le  succès  et  la  conquête. 

(Entre  Somerset  avec  des  tambours  et  des  drapeaux.) 

SOMERSET. — Somerset,  Somerset.  Pour  Lancastre  ! 

GLocESTER. — Deux  bommes  de  ton  nom,  tous  deux 
ducs  de  Somerset,  ont  payé  de  leur  vie  leurs  comptes 
avec  la  maison  d'York.  Tu  seras  le  troisième,  si  cette 
épée  ne  manque  pas  dans  mes  mains. 

(Entre  George  avec  des  tambours  et  des  drapeaux,) 

WARwiCK. — Tenez,  voilà  George  de  Clarence,  qui  fait 
voler  la  poussière  sous  ses  pas  ;  assez  fort  à  lui  seul  pour 
livrer  bataille  à  son  frère.  Un  juste  zèle  pour  le  bon  droit 
^'emporte,  dans  son  cœur,  sur  la  nature  et  l'amour  fra- 
ternel.— Viens,  Clarence,  viens  :  tu  seras  docile  à  la. 
Toix  de  Warwick. 

CLARENCE. — Beau-pèro  Warwick,  comprenez-vous  ce 
que  cela  veut  dire?  (il  arrache  la  rose  rouge  de  son  casque.) 
Vois,  je  rejette  à  ta  face  mon  infamie.  Je  n'aiderai  pas  à 
la  ruine  de  la  maison  démon  père,  qui  en  a  cimenté  les 
pierres  de  son  sang,  pour  élever  celle  de  Lancastre. — 
Comment  as-tu  pu  croire,  Warwick,  que  Clarence  fût 
assez  sauvage,  assez  slupide,  assez  dénaturé,  pour  tour- 
ner les  funestes  instruments  de  la  guerre  contre  son 
roi  légitime  ?  Peut-être  m'objecteras-tu  mon  serment 
religieux  :  mais  le  tenir,  ce  serment,  serait  un  acte  plus 
impie  que  ne  fut  celui  de  Jephté  sacrifiant  sa  fille.  J'ai 
tant  de  douleur  de  ma  faute,  que,  pour  bien  mériter  de 
mon  frère,  je  me  déclare  ici  solennellement  ton  ennemi 
mortel  ;  déterminé ,  quelque  part  que  je  te  joigne , 
comme  j'espère  bien  te  joindre  si  tu  sors  de  tes  murs,  à 
te  punir  de  m'avoir  si  odieusement  égaré. — Ainsi,  pré- 
somptueux ^^'arwick,  je  te  défie,  et  je  tourne  vers  mon 
frère  mes  joues  rougissantes. — Pardonne-moi,  Edouard; 
j'expierai  mes  torts  :  et  toi,  Richard,  ne  jette  plus  sur 
mes  fautes  un  regard  sévère;  désormais,  je  ne  serai 
plus  inconstant. 

LE  ROI  EDOUARD. — Sois  donc  cucorc  mieux  le  bienvenu, 
et  dix  fois  plus  cher  que  8i  tu  n'avais  jamais  mérité  no- 
tre hi  jie. 


ACTE    V,    SCENE  II.  529 

GLOCESTER. — Sois  le  bienvenu,  bon  Clarence  :  c'est  là 

conduire  en  frère. 

WARWîCK.  — 0  insigne  traître  !  parjure  et  rebelle  ! 

LE  ROI  EDOUARD. — Eh.  bien,  Warwick,  veux-tu  quitter 
tes  murs  et  combattre  ?  ou  nous  allons  en  faire  tomber 
les  pierres  sur  ta  tête. 

WARWICK. — Hélas  !  je  ne  suis  pas  ici  en  état  de  me  dé- 
fendre. Je  marche  à  l'instant  vers  Barnet,  pour  te  livrer 
bataille,  Edouard,  si  tu  oses  Taccepter. 

LE  ROI  EDOUARD. — Oui,  Warwick  :  Edouard  l'ose,  et  il 

te  montre  le  chemin. — Lords,  en  plaine.  Saint  George 

et  victoire  ! 

{Marche.  Il  sortent  tous.) 


SCÈNE  II 

Un  champ  de  bataille,  près  de  Barnet. 

Alarmes.  Excursions.  Entre  LE  ROI  EDOUARD 
tramant  WARWICK  blessé. 

LE  ROI  EDOUARD. — Reste  là  gisant  :  meurs,  et  qu'avec 
toi  meurent  nos  alarmes.  Warwick  était  Tépouvantail 
qui  nous  remplissait  tous  de  crainte  :  et  toi,  Montaigu, 
tiens-toi  bien;  je  te  cherche,  pour  que  tes  os  tienneni 
compagnie  à  ceux  de  Warwick. 

(Il  sort.) 

WARWICK,  reprenant  ses  sens. — Ah!  qui  est  près  de  moi? 
4mi  ou  ennemi,  approche,  et  apprends-moi  qui  est  vain- 
queur d'York  ou  do  Warwick.  Mais  que  demandé-je  là? 
On  voit  bien  à  mon  corps  mutilé,  à  mon  sang,  à  mes 
forces  éteintes,  à  mon  cœur  défaillant,  on  voit  bien 
qu'il  faut  que  j'abandonne  mon  corps  à  la  terre,  et,  par 
ma  chute,  la  victoire  à  mon  ennemi.  Ainsi  tombe,  sous 
le  tranchant  de  la  cognée,  le  cèdre  qui  de  ses  bras  pro- 
tégeait l'asile  de  l'aigle,  roi  des  airs;  qui  voyait  le  lion 
dormir  étendu  sous  son  ombrage  ;  dont  la  cime  s'élevait 
au-dessus  de  l'arbre  touffu  de  Jupiter,  et  défendait  les 
humbles  arbrisseaux  des  vents  puissants  de  l'hiver,— 

T.    VU.  14 


530  HENRI    VI. 

Ces  yeux,  qu'obscurcissent  en  ce  moment  les  sombres 
voiles  de  la  mort,  étaient  perçants  comme  le  soleil  du 
midi,  pour  pénétrer  les  secrètes  embûches  des  mortels. 
Ces  plis  de  mon  front,  maintenant  remplis  de  sang,  ont 
été  souvent  appelés  les  tombeaux  des  rois  :  car  quel  roi 
respirait  alors  dont  je  n'eusse  pu  creuser  la  tombe?  et 
qui  eût  osé  sourire  quand  Warwick  fronçait  le  sourcil? 
Voilà  toute  ma  gloire  souillée  de  sang  et  de  poussière. 
Mes  parcs,  mes  allées,  ces  manoirs  qui  m'appartenaient, 
m'abandonnent  déjà  :  de  toutes  mes  terres,  il  ne  me 
reste  que  la  mesure  de  mon  corps.  Eh.  !  que  sont  la 
pompe,  la  puissance,  l'empire  et  le  sceptre,  que  terre 
et  que  poussière?  Vivons  comme  nous  pourrons,  il  faut 
toujours  mourir. 

(Entrent  Oxford  et  Somerset.) 

SOMERSET. — Ah!  Warwick,  Warwick!  si  tu  étais  en 
aussi  bon  état  que  nous,  nous  pourrions  encore  réparer 
toutes  nos  pertes.  La  reine  vient  d'amener  de  France  un 
puissant  secours  :  nous  en  recevons  à  l'instant  la  nou- 
velle. Ah  !  si  tu  pouvais  fuir  ! 

WARWICK. — Alors  je  ne  fuirais  pas.  —Ah  !  Montaigu,  si 
tu  es  là,  cher,  prends  ma  main,  et  de  tes  lèvres  retiens 
encore  mon  âme  pendant  quelques  instants. — Tu  ne 
m'aimes  pas  ;  car  si  tu  m'aimais,  mon  frère,  tes  lèvres 
laveraient  ce  sang  froid  et  glacé  qui  colle  mes  lèvres,  et 
m'empêche  de  parler.  Hâte-toi,  Montaigu!  approche,  ou 
je  meuis. 

SOMERSET. — Ail!  Warwick!  Montaigu  a  cessé  de  res- 
pirer; et  à  son  dernier  soupir  il  appelait  Warwick,  et 
disait  :  Parlez  de  moi  à  mou  valeureux  frère.  Il  aurait 
voulu  en  dire  davantage,  mais  ses  paroles,  semblables 
au  canon  résonnant  sous  la  voûte  d'un  tombeau,  deve- 
naient impossibles  à  distinguer;  cependant  à  la  lin  j'ai 
bien  entendu,  dans  son  dernier  gémissement,  ces  mots  : 
Oh!  adieu,  Warwick. 

WARWICK. — Que  son  âme  repose  en  paix! — Fuyez, 
chers  lords,  et  sauvez-vous.  Warwick  vous  dit  adieu 
pour  ne  vous  revoir  que  dans  le  ciel. 

(Il  meurt. 


ACTE   V,    SCÈNE   ïil.  531 

OXFORD. — Allons,  partons,  courons  joindre  la  puis 
■^nle  armée  de  la  reine. 

(Ils  sortent,  emportant  le  corps  de  Warwick.) 

SCÈNE  III 

Une  autre  partie  du  champ  de  bataille. 

Fanfares.    Entre   LE    ROI   EDOUARD   triomphant, 
avec  GLOCESTER,  GEORGE,  et  les  autres  lords. 

LE  ROI  EDOUARD. — Ainsi  notre  fortune  prend  un  cours 
élevé  et  ceint  nos  fronts  des  lauriers  de  la  victoire.  Mais, 
iu  milieu  de  l'éclat  de  ce  jour  brillant,  j'aperçois  un 
nuage  noir,  redoutable  et  menaçant,  qui  va  se  placer 
sur  la  route  de  notre  glorieux  soleil,  avant  qu'il  ait  pu 
atteindre  à  l'occident  sa  paisible  couche.  Je  parle,  mi- 
lords,  de  celte  armée  que  la  reine  a  levée  en  France,  et 
qui,  débarquée  sur  nos  côtes,  marche,  à  ce  que  j'ap- 
prends, pour  nous  combattre. 

GEORGE.  —  Un  léger  souffle  aura  bientôt  dissipé  ce 
nuage,  et  le  renverra  vers  les  régions  d'où  il  est  parti  ; 
tes  rayons  auront  bientôt  absorbé  ces  vapeurs,  et  toutes 
les  nuées  n'apportent  pas  la  tempête. 

GLOCESTER. — On  évaluc  à  trente  mille  hommes  l'armée 
de  la  reine  ;  et  Somerset  et  Oxford  ont  fui  vers  elle.  Si 
on  lui  donne  le  temps  de  respirer,  soyez  sûr  que  son 
parti  deviendra  aussi  puissant  que  le  nôtre. 

LE  ROI  ÉD0U.4RD.  —  Xous  sommes  informés  par  des 
amis  fidèles  qu'ils  dirigent  leur  marche  vers  Tewksbury. 
Vainqueurs  dans  les  champs  de  Barnet,  il  faut  les  join- 
dre sans  délai.  L'ardeur  de  la  volonté  abrège  la  route, 
et,  à  mesure  que  nous  avancerons ,  nous  verrous  nos 
forces  s'accroître  de  celles  de  tous  les  comtés  que  nous 
traverserons. — Battez  le  tambour,  criez  :  Covrarje!  et 
partons 

»Ils  sortent.; 


53*i  HENRI  VI. 

SCÈNE  IV 

Plaine  près  de  Tewksbury. 

Harche.  Entre  LA  REINE   MARGUERITE,  LE  PRINCE 
EDOUARD,  SOMERSET,  OXFORD,  soldats. 

MARGUERITE. — Illustres  lords,  les  hommes  sages  ne 
restent  point  oisifs  à  gémir  sur  leurs  disgrâces,  mais 
cherchent  courageusement  à  réparer  leurs  malheurs. 
Bien  que  le  mât  de  notre  vaisseau  ait  été  emporté,  nos 
câhles  rompus,  la  plus  forte  de  nos  ancres  perdue ,  et  la 
moitié  de  nos  mariniers  engloutie  dans  les  flots,  le  pilote 
vit  encore.  Convient-il  qu'il  abandonne  le  gouvernail, 
et  que,  comme  un  enfant  timide,  grossissant  de  ses 
larmes  les  flots  de  la  mer ,  il  donne  des  forces  à  ce  qui 
n'en  a  déjà  que  trop  ;  tandis  que,  pendant  ses  gémisse- 
ments, va  se  briser  sur  l'écueil  le  vaisseau  que  son  cou- 
rage et  son  industrie  auraient  pu  sauver  encore  ?  Ah! 
quelle  honte!  quelle  faute  serait-ce!...  Vous  me  dites 
que  Warwick  était  l'ancre  de  notre  vaisseau  ;  qu'importe? 
Que  Montaigu  en  était  le  grand  mât;  eh  bien?  Que  tant 
de  nos  amis  égorgés  en  étaient  les  cordages;  ensuite" 
Ne  trouvons-nous  pas  une  seconde  ancre  dans  Oxfora. 
un  mât  robuste  dans  Somerset,  des  voiles  et  des  cordages 
dans  ces  guerriers  de  la  France?  Et,  malgré  notre  inex- 
périence, Ned  et  moi  ne  pouvons-nous  remplir  une  fois 
l'emploi  de  pilote  ?  Ne  craignez  pas  que  nous  quittions 
le  gouvernail  pour  aller  nous  asseoir  en  pleurant  ;  dus- 
gent  les  vents  furieux  nous  dire  non,  nous  continuerons 
notre  route  loin  des  écueils  qui  nous  menacent  du  nau- 
frage. Autant  vaut  ^ourmander  les  vagues  que  de  leur 
parler  en  douceur.  Edouard  ofTre-t-il  donc  autre  chose 
à  nos  yeux  qu'une  mer  impitoyable,  Glarence  des  sables 
perfides,  et  Richard  un  rocher  raboteux  et  funeste?  tous 
ennemis  de  notre  pauvre  barque  !  Vous  croyez  pouvoir 
fuir  à  la  nage  ?  hélas  !  un  moment  ;  prendre  pied  sur  le 
sable?  il  s'abaissera  sous  vos  pas  ;  gravir  l'écueil?  la 
marée  viendra  vous  en  balayer,  ou  vous  y  mourrez  de 


ACTE    V,    SCÈNE    IV.  533 

faim,  ce  qui  est  une  triple  mort  !  Ce  qiie  je  vous  dis, 
milords,  est  dans  l'intention  de  vous  faire  comprendre 
que,  si  quelqu'un  de  vous  voulait  nous  abandonner, 
vous  n'avez  pas  plus  de  rcerci  à  espérer  de  ces  trois  frères, 
que  des  vagues  impitoyables,  des  sables  et  des  rochers  : 
courage  donc.  Quand  le  péril  est  inévitable,  c'est  une 
faiblesse  puérile  de  s'affliger  c-u  de  craindre. 

LE  PRINCE  EDOUARD.— Il  me  semblo  qu'une  femme  d'une 
âme  aussi  intrépide,  si  un  lâche  l'eut  entendue  pronon- 
cer ces  paroles,  verserait  le  courage  dans  son  cœur,  et 
lui  ferait  affronter  nu  un  ennemi  armé.  Ce  n'est  pas  que 
je  doute  d'aucun  de  ceux  qui  sont  ici  ;  car  si  je  croyais 
que  quelqu'un  fût  atteint  de  frayeur,  il  aurait  permis- 
sion de  nous  quitter  à  présent,  de  crainte  qu'au  moment 
du  danger  sa  peur  ne  devînt  contagieuse  pour  un  autre, 
et  ne  le  rendît;  semblable  à  lui.  S'il  en  est  un  ici,  ce  qu'à 
Dieu  ne  plaise,  qu'il  se  hâte  de  partir,  avant  que  nous 
ayons  besoin  de  son  secours. 

OXFORD. — Une  femme,  un  enfant  si  pleins  de  courage: 
et  de  vieux  guerriers  auraient  peur  !  Ce  serait  un  oppro- 
bre éternel.  0  brave  jeune  prince,  ton  illustre  aïeul  revit 
en  toi  !  Puisses-tu  voir  de  longs  jours,  pour  nous  retracer 
son  image,  et  renouveler  sa  gloire? 

SOMERSET, — Que  le  lâche  qui  refuserait  de  combattre 
dans  cette  espérance  aille  chercher  son  lit,  et  soit  comme 
le  hibou  un  objet  de  risée  et  d'étohnement  toutes  les 
fois  qu'il  voudra  se  montrer  le  jour! 

MARGUERITE. — Je  VOUS  remercie,  noble  Somerset.  Cher 
Oxford,  je  vous  remercie. 

LE  PRINCE  EDOUARD. — Et  agrécz  les  remercîments  de 
celui  qui  n'a  pas  autre  chose  à  donner. 

(Entre  un  messager.) 

LE  MESSAGER. — Préparcz-vous ,  lords.  Edouard  est  à 
deux  pas,  tout  prêt  à  vous  livrer  bataille  :  armez-vous 
de  résolution. 

OXFORD. — Je  m'y  attendais.  C'est  sa  politique  de  forcei 
ses  marches,  pour  tâcher  de  nous  surprendre. 

SOMERSET. — Il  se  Sera  trompé  :  nous  sommes  prêts  à  le 
recevoir. 


534-  HENRT   VI. 

MARGUERITE. — Yotre  ardeur  remplit  mon  cœur  de  con- 
fiance et  de  joie. 

OXFORD. — Nous  ne  reculerons  pas.  Plantons  ici  nos 
étendards. 

Marche.  Entrent  à    quelque    distance  le   roi   Edouard, 
Glocester^  George  et  des  troupes.) 

LE  ROI  ÉDOtJARD,  à  SCS  soldats. —Bra-ves  compagnons, 
vous  voyez  là-bas  le  bois  épineux  qu'avec  l'aide  du  ciel 
et  vos  bras  nous  espérons  avoir  déraciné  avant  que  la 
nuit  soit  venue.  .le  n'ai  pas  besoin  de  donner  de  nou- 
veaux aliments  à  l'ardeur  qui  vous  enflamme,  car  je  vois 
que  vous  brûlez  de  le  consumer.  Donnez  le  signal  du 
combat,  milords,  et  chargeons. 

MARGUERITE. — Lords ,  chevallers ,  gentilshommes... 
mes  larmes  s'opposent  à  mon  discours...  Vous  le  voyez, 
à  chaque  mot  que  je  prononce,  les  pleurs  de  mes  yeux 
viennent  m'abreuver...  Je  ne  vous  dirai  donc  que  ceci  : 
— Henri,  votre  souverain,  est  prisonnier  de  l'ennemi; 
son  trône  est  usurpé,  son  royaume  est  devenu  une  bou- 
cherie ;  ses  sujets  sont  massacrés,  ses  édits  effacés,  ses 
trésors  pillés,  et  là-bas  est  le  loup  qui  cause  tout  ce 
dégât  !  Vous  combattez  pour  la  justice  :  ainsi,  au  nom 
de  Dieu,  lords,  montrez-vous  vaillants ,  et  donnez  le 
signal  du  combat. 

(Sortent  les  deux  armées.) 

SCÈNE  V 

Une  autre  partie  des  mêmes  plaines. 

Alarmes,  excursions,  puis  une  retraite.  Ensuite  entrent  LE  ROI 
EDOUARD,  GLOCESTER,  CLARENCE,  et  de^  troupes 
conduisant  LA  REINE  MARGUERITE  ,  OXFORD  kt 
SOMERSET  prisonniers. 

LE  ROI  EDOUARD. — Eutiu  uous  voilà  au  terme  de  ces 
tumultueux  démêlés.  Qu'Oxford  soit  conduit  sur-le- 
champ  au  château  de  ?Iammes.  Pour  Somerset,  qu'on 
tranche  sa  tête  criminelle.  Allez,  qu'on  les  emmène  ; 
je  ne  veux  rien  entendre. 


ACTE   V,    SCÈNE   V.  53o 

OXFORD. — Pour  moi,  je  ne  t' importunerai  pas  de  mes 
paroles. 

SOMERSET. — Ni  moi  ;  je  me  soumets  à  mon  sort  avec 
résignation. 

(Les  gardes  emmènent  Oxford  et  Somerset.; 

MARGUERITE. — Xous  nous  quittons  tristement  dans  ce 
monde  agité,  pour  nous  rejoindre  plus  heureux  dans 
les  joies  de  Jérusalem. 

LE  ROI  EDOUARD. — A-t-ou  putlié  qu  on  promet  à  celm 
qui  trouvera  Edouard  une  riche  récompense,  et  au 
prince  la  vie  sauve? 

GLOCESTER. — Oui.  et  voilà  le  jeune  Edouard  qid  arrive. 

(Entrent  des  soldats  amenant  le  prince  Edouard. 

LE  ROI  EDOUARD. — Faites  approcher  ce  brave  :  je  veux 
l'entendre. — Quoi!  qui  aurait  pensé  qu'une  si  jeune 
épine  voulût  déjà  piquer?  Edouard,  quelle  satisfaction 
peux-tu  m'offrir,  pour  avoir  pris  les  armes  contre  moi, 
pour  avoir  excité  mes  sujets  à  la  révolte,  et  pour  toutp 
la  peine  que  tu  m'as  donnée  ? 

LE  PRINCE. — Parle  en  sujet,  superbe  et  ambitieux  York! 
Suppose  que  tu  entends  la  voix  de  mon  père  :  descends 
du  trône,  et  quand  jy  serai  assis,  tombe  à  mes  pieds, 
pour  répondre  toi-même,  traître,  aux  questions  que  tu 
viens  de  me  faire. 

MARGUERITE. — Ah  !  que  ton  père  n'a-t-il  eu  ton  cou- 
rage !... 

GLOCESTER. — .4fin  que  tu  continuasses  de  porter  la  jupe 
et  que  tu  ne  prisses  pas  le  haut-de-chausses  dans  la 
maison  de  Lancastre. 

LE  PRINCE  ÉDou.\RD. — Qu'Esope  garde  ses  contes  pour 
une  veillée  dhiver  :  ses  grossiers  quolibets  ne  sont  point 
ici  de  saison. 

GLOCESTER. — Par  le  ciel,  morveux,  cette  parole  t'atti- 
rera malheur. 

M.\RGUERiTE. — Oh!  oui,  tu  ne  naquis  que  pour  le  mal- 
heur des  hommes. 

GLOCESTER.— Pour  Dieu,  qu'on  nous  délivre  de  cette 
captive  insolente. 


536  HENRI  V^. 

LE  PRINCE  EDOUARD. — Qa'on  Doiis  délivre  plutôt  de  cet 
insolent  bossu. 

LE  ROI  EDOUARD. — Paix,  eufaut  mutiQ,  ou  je  saurai  en- 
chaîner votre  langue. 

CLARENCE. — Jeuue  mal  appris,  ton  audace  va  trop  loin. 

LE  PRLXCE  EDOUARD. — Jo  conuais  Hion  devoir  :  vous 
tous  vous  manquez  au  vôtre.  Lascif  Edouard,  et  toi, 
parjure  Glarence  ,  et  toi,  dijQ'orme  Dick,  je  vous  déclare 
à  tous  que  je  suis  votre  supérieur,  traîtres  que  vous  êtes. 
— Et  toi,  tu  usurpes  les  droits  de  mon  père  et  les  miens. 

LE  ROI  EDOUARD  lui  donue  un  coup  d'épée. — Prends  cela, 
vivant  portrait  de  cette  femme  criarde  '. 

GLOCESTER  lui  doniiô  un  coup  d'épée. — Tu  as  de  la  peine 
à  mourir;  prends  cela  pour  finir  ton  agonie. 

CLARENCE  lui  donne  un  coup  d'épée. — Et  voilà  pour  m'a- 
^  oir  insulté  du  nom  de  parjure. 

MARGUERITE. — Oh  !  tucz-moi  aussi. 

GLOCESTER,  allant  pour  la  tuer. — Vraiment  je  le  veux 
bien. 

LE  ROI  EDOUARD. — Arrête,  Richard,  arrête  ;  nous  n'en 
avons  que  trop  fait. 

GLOCESTER. — Pourquoi  la  laisser  vivre?  Pour  remplir 
l'univers  de  ses  discours. 

LE  ROI  EDOUARD. — Elle  s'évanouit  ;  voyez  à  la  faire  re- 
venir. 

GLOCESTER,  bas  à  Clarence. — Glarence,  excuse  mon  ab- 
sence auprès  du  roi  mon  frère  :  je  cours  à  Londres  pour 
une  affaire  importante  ;  avant  que  vous  y  soyez  rentrés, 
comptez  que  vous  apprendrez  d'autres  nouvelles. 

CLARENCE. — Quoi  douc?  quoi  donc? 

GLOCESTER. — La  tour  1  la  Tour  ! 

(Il  sort.) 

MARGUERITE. — 0  Ncd  !  Ned  !  parle  à  ta  mère,  mon  fils. 
— Tu  ne  peux  parler? — 0  traîtres  !  ô  assassins!  Non,  les 
meurtriers  de  César  n'ont  pas  versé  le  sang,  ils  n'ont 
pas  commis  de  crime  ,  ils  n'ont  mérité  aucun  blâme,  s" 


1  Edouard  le  frappa  de  son  gantelet;  alors  les  autres  se  jetèrent 
sur  lui  et  le  massacrèrent.  ' 


ACTE   V,    SCÈNE    V.  537 

l'on  compare  leur  action  à  cet  affreux  forfait.  César  était 
un  homme  ,  et  lui  pour  ainsi  dire  un  enfant  !  et  jamais 
les  hommes  n'ont  déchargé  leur  furie  sur  un  enfant. 
Quel  nom  plus  odieux  que  celui  de  meurtrier  pourrais-je 
trouver  à  vous  donner?  Non,  non,  mon  cœur  va  se  bri- 
ser si  je  parle.  — Eh  bien,  je  parlerai  pour  qu'il  se  brise, 
bouchers  infâmes ,  sanguinaires  cannibales  !  Quelle 
aimable  fleur  vous  avez  moissonnée  avant  le  temps! 
Vous  n'avez  point  d'enfants,  bouchers  que  vous  êtes  ;  si 
vous  en  aviez,  leur  souvenir  eût  éveillé  en  vous  la  pitié. 
Ah!  si  jamais  vous  avez  un  fils,  comptez  que  vous  le 
verrez  ainsi  massacrer  dans  sa  jeunesse  !  Ah  !  bourreaux, 
qui  avez  immolé  cet  aimable  et  jeune  prince  !... 

LE  ROI  EDOUARD. — Emmcuez-la  ,  allez  ,  emmenez-la 
force. 

MARGUERITE. — Nou,  quc  je  ne  m'éloigne  jamais  de 
cette  place;  tuez-moi  ici  :  tire  ton  épée;  je  te  pardonne 
ma  mort.  Quoi!  tu  me  refuses?...  Clarence,  que  ce  soit 
donc  toi... 

CLARENCE. — Par  le  Ciel,  je  ne  veux  pas  te  rendre  un  si 
grand  service. 

MARGUERITE. — Bon  Clarcnce,  tue-moi;  cher  Clarence, 
je  t'en  conjure. 

CLARENCE. — Ne  viens-tu  pas  de  m'entendre  jurer  que  je 
n'en  ferais  rien  ? 

MARGUERITE. — Oui ,  mais  tu  es  si  accoutumé  à  être 
parjure  !  Ton  premier  parjure  était  un  crime  ;  celui-ci 
serait  une  charité.  Quoi!  tu  ne  le  veux  pas?  Où  est  ce 
boucher  d'enfer,  le  hideux  Richard?  Richard,  où  es-tu 
donc?— Tu  n'es  pas  ici.  Le  meurtre  est  ton  œuvre  de 
miséricorde  ;  tu  ne  refusas  jamais  celui  qui  te  demanda 
du  sang. 

LE  ROI  EDOUARD.— Qu'elle  s'en  aille  !  Je  vous  l'ordonne. 
Emmenez-la  d'ici. 

MARGUERITE. — Puissc-t-il,  à  VOUS  et  aux  vôtres,  vous 
en  arriver  autant  qu'à  ce  prince  ! 

(On  l'entraîne  de  force.) 

LE  ROI  EDOUARD. — Où  douc  cst  allé  Richai'd? 


538  RENRT    VI. 

GEORGE. — A  Londres  en  toute  hâte;  et  je  conjecture 
qu'il  est  allé  faire  un  souper  sanglant  à  la  Tour. 

LE  ROI  EDOUARD. — Il  ne  perd  pas  de  temps  quand  une 
idée  lui  vient  en  téte« — Allons,  mettons-nous  en  marche. 
Licenciez  les  hommes  de  basse  condition  avec  des  re- 
mercîments  et  leur  paye  ;  et  rendons-nous  à  Londres 
pour  savoir  des  nouvelles  de  notre  aimable  reine  :  j'es- 
père qu'à  l'heure  qu'il  est,  elle  m"a  donné  un  fils. 


SCENE   VI 

A  Londres. — Une  chambre  dans  la  Tour. 

On  voit  LE  ROI  HENRI,,  assis  avec  un   livre  à  la  main;  le 
lieutenant  est  avec  lui.  Entre  GLOCESTER. 

GLOCESTER. — Boujour,  milord  Gomment,  si  profondé- 
ment absorbé  dans  votre  livre  ! 

LE  ROI. — Oui,  mon  bon  lord,  ou  plutôt  milord;  car 
c'est  pécher  que  de  flatter  ;  et  bon  ne  vaut  guère  mieu.x 
ici  qu'une  flatterie  :  bon  Glocester,  ou  bon  di>mon,  se 
raient  synonymes,  et  tous  les  deux  seraient  absurdes  ; 
ainsi  je  dis,  milord  qui  n'êtes  pas  bon. 

GLOCESTER,  ttu  lieutenant. — Ami,  laissez-nous  seuls  : 
nous  avons  à  conférer  ensemble. 

{Le  lieutenant  sort.) 

LE  ROI. — Ainsi  le  berger  négligent  fuit  devant  le  loup  ; 
ainsi  l'innocente  brebis  abandonne  d'abord  sa  toison, 
et  bientôt  après  sa  gorge  au  couteau  du  boucher.  Q^^elle 
scène  de  mort  va  jouer  Roscius? 

GLOCESTER. — Le  soupçon  poursuit  toujours  l'âme  cou- 
pable :  le  voleur  croit  dans  chaque  buisson  voir  le  pré- 
vôt. 

LE  ROI. — L'oiseau  qui  a  trouvé  dans  le  buisson  des 
rameaux  chargés  de  glu  ne  passe  plus  que  d'une  aile 
tremblante  à  côté  de  tous  les  ]:)uissons:  et  moi,  père 
malheureux  d'un  doux  oiseau,  j'ai  maintenant  devant 
mes  yeux  l'objet  fatal  par  qui  mon  pauvre  enlant  a  été 
retenu  au  piège,  pris  et  tué. 


ACTE   V,    SCÈNE   VI.  53P 

GLOCESTER. — Quel  orgueilleux  insensé  que  ce  père  de 
Crète  qui  voulut  enseigner  à  son  fils  le  rôle  d'un  oiseau  ' 
Avec  ses  belles  ailes,  l'imbécile  s'est  noyé. 

LE  ROI. — Je  suis  Dédale,  mon  pauvre  enfant  était  Icare, 
ton  père  Minos ,  qui  s'est  opposé  à  ce  que  nous  suivis- 
sions notre  carrière  ;  le  soleil  qui  a  dévoré  les  ailes  de 
mon  cher  enfant,  c'est  ton  frère  Edouard;  et  tu  es  la 
mer  dont  les  gouffres  envieux  ont  englouti  sa  vie.  Ah  ! 
tue-moi  de  ton  épée,  et  non  de  tes  paroles.  Mon  sein 
supportera  mieux  la  pointe  de  ton  poignard,  que  mon 
oreille  cette  tragique  histoire...  Mais  pourquoi  viens- Lu  ? 
Est-ce  pour  avoir  ma  vie  ? 

GLOCESTER.  -Me  prcnds-tu  donc  pour  un  bourreau? 

LE  ROI. — Je  te  connais  pour  un  persécuteur  :  mettre  à 
mort  des  innocents  est  Toffice  du  bourreau  ;  tu  en  es  un. 

GLOCESTER. — J'ai  tué  ton  fils  en  punition  de  son  inso- 
lente audace. 

LE  ROI. — Si  tu  avais  été  tué  à  ta  première  insolence, 
tu  n'aurais  pas  vécu  pour  assassiner  mon  fils  ;  et  je  pré- 
dis que  l'heure  où  tu  vins  au  monde  sera  déplorée  par 
des  milliers  d'hommes,  qui  ne  soupçonnent  pas  en  ce 
moment  la  moindre  partie  de  mes  craintes  ;  par  les  sou- 
pirs de  plus  d'un  vieillard,  les  larmes  de  plus  dune 
veuve,  et  parles  yeux  de  tant  de  malheureux  condamnés 
à  pleurer  la  mort  prématurée,  les  pères  de  leurs  enfants, 
les  femmes  de  leurs  époux,  et  les  orphelins  de  leurs  pa- 
rents. A  ta  naissance  le  hibou  fit  entendre  son  cri  lamen- 
table, signe  certain  de  malheur;  le  corbeau  de  nuit 
croassa,  présageant  ces  temps  désastreux,  les  chiens 
hurlèrent,  et  une  horrible  tempête  déracina  les  arbres. 
La  corneille  se  percha  sur  le  haut  de  la  cheminée,  et  les 
pies  babillardes  vinrent  effrayer  les  cœurs  de  sons  dis- 
cordants. Ta  mère  ressentit  des  douleurs  plus  cruelles 
que  les  douleurs  imposées  aux  mères,  et  cependant  ce 
qu'elle  mit  au  monde  était  bien  au-dessous  des  espé- 
rances d'une  mère,  et  ne  lui  offrit  qu'ime  masse  infoime 
et  hideuse,  qui  ne  devait  pas  être  le  fruit  d'une  tige  si 
bellp.  Tu  naquis  la  bouche  déjà  armée  de  dents,  pour 
annoncer  que  lu  venais  déchirer  les  hommes  ;  et  si  tout 


340  HENRI   VI. 

ce  qu'on  m'a  raconté  est  vrai,  tu  vins  au  monde.... 

GLOCESTER. — Je  n'en  entendrai  pas  davantage.  Meurs, 
prophète,  au  milieu  de  ton  discours.  [Il  le  poignarde.) 
C'est  pour  cela  entre  autres  choses  que  j'ai  été  créé. 

LE  ROI. — Oui,  et  pour  commettre  bien  d'autres  assas- 
sinats que  le  mien. — 0  Dieu,  pardonne-moi  mes  pé- 
chés. ...  et  qu'il  te  pardonne  aussi  ! 

(Il  meurt.) 

GLOCESTER.  —  Quoi  !  le  sang  ambitieux  de  Lancastre 
s'enfonce  dans  la  terre?  J'aurais  cru  qu'il  devait  monter. 
Voyez  comme  mon  épée  pleure  la  mort  de  ce  pauvre 
roi?  Oh!  puissent  à  jamais  être  rougis  de  pareilles  lar- 
mes, ceux  qui  désirent  la  chute  de  notre  maison  ! — S'il 
reste  encore  ici  quelque  étincelle  de  vie,  qu'elle  aille, 
qu'elle  aille  aux  enfers,  et  dis  aux  démons  que  c'est  moi 
qui  t'y  ai  envoyé  {il  lui  donne  un  nouveau  coup  de  poi- 
gnard), moi  qui  ne  connais  ni  la  pitié,  ni  l'amour,  ni  la 
crainte. —  En  effet,  ce  que  me  disait  Henri  est  véritable. 
J'ai  souvent  ouï  dire  à  ma  mère  que  j'étais  venu  au 
monde  les  pieds  devant.  Eh  bien!  qu'en  pensez-vous 'î 
N'ai-je  pas  eu  raison  de  me  hâter  pour  travailler  à  la 
ruine  de  ceux  qui  usurpaient  nos  droits?  La  sage-femme 
fut  saisie  de  surprise,  et  les  femmes  s'écrièrent:  0  Jésus, 
bénissez-nous,  il  est  né  avec  des  dents?  Et  c'était  la  vérité- 
signe  évident  que  je  devais  grogner,  mordre  et  montrei 
en  tout  le  caractère  du  chien.  Eh  bien,  puisqu'il  a  plu 
au  ciel  de  construire  ainsi  mon  corps,  que  l'enfer  pour 
y  répondre  déforme  mon  âme  ! — Je  n'ai  point  de  frère  ; 
je  n'ai  aucuns  traits  de  mes  frères,  et  ce  mot  amour,  que 
les  barbes  grises  appellent  divin,  réside  dans  les  hommes 
qui  se  ressemblent,  et  non  pas  en  moi  :  je  suis  seul  de 
mon  espèce. — Clarence,  prends  garde  à  toi  :  tu  es  entre 
la  lumière  et  moi,  mais  je  saurai  faire  naître  pour  toi 
un  jour  de  ténèbres;  je  ferai  bourdonner  çà  et  là  de 
telles  prédictions,  que  lo  roi  Edouard  tremblera  pour 
ses  jours;  et,  pour  dissiper  ses  craintes,  je  te  ferai  trou- 
ver la  mort.  Voilà  le  roi  Henri,  et  le  prince  son  fils,  ex- 
pédiés :  Clarence,  ton  tour  est  venu....  et  ainsi  des  au- 
tres; je  ne  verrai  en  moi  rien  de  bon  jusqu'à  ce  que  je 


ACTE   V,    SCÈNE   VII.  541 

sois  tout  ce  qu'il  y  a  de  mieux. — Je  vais  jeter  ton  cada- 
vre dans  une  autre  chambre  :  ta  mort,  Henri,  est  pour 
moi  un  jour  de  triomphe. 

(Il  sort.) 


SCÈNE  VII 

Toujours  à  Londres. — Un  appartement  dans  le  palais  d'Edouard, 

On  voit  LE  ROI  EDOUARD  assis  sur  son  trône.  Près  du  roi 
LA  REINE  ELISABETH,  tenantson  enfant;  CL AREN CE, 
GLOCESTER,  HASTINGS,  et  autres. 

LE  ROI  EDOUARD. — Nous  voilà  uuo  secoudo  fois  assis 
sur  le  trône  royal  d'Angleterre,  racheté  au  prix  du  sang 
de  nos  ennemis  !  Que  de  vaillants  adversaires  nous  avons 
moissonnés,  comme  les  épis  de  l'automne,  au  faite  de 
leur  orgueil  !  Trois  ducs  de  Somerset,  tous  trois  renommés 
comme  des  combattants  intrépides  et  sans  soupçon; 
deux  Clifford,  le  père  et  le  fils,  et  deux  Northumherland  : 
jamais  plus  braves  guerriers  n'enfoncèrent  au  signal  de 
la  trompette  Téperon  dans  les  flancs  de  leurs  coursiers, 
et  avec  eux  ces  deux  ours  valeureux,  Warv\^ick  et  Mon- 
taigu,  qui  tenaient  dans  leurs  chaînes  le  lion  couronné, 
et  faisaient  trembler  les  forêts  de  leurs  rugissements. 
Ainsi  nous  avons  écarté  la  méfiance  de  notre  trône,  et 
nous  avons  fait  de  la  sécurité  notre  marchepied.  (.4  /» 
reine.)  Approche,  Bett,  que  je  baise  mon  enfant.  Petit 
Ned,  c'est  pour  toi  que  tes  oncles  et  moi,  nous  avons 
passé  sous  l'armure  les  nuits  de  l'hiver;  que  nous  avons 
marché  rapidement  dans  les  ardeurs  de  l'été,  afin  que 
tu  pusses  rentrer  paisiblement  en  possession  de  la  cou- 
ronne ;  et  c'est  toi  qui  recueilleras  le  fruit  de  nos  tra- 
vaux. 

GLOCESTER,  à  part. — J'empoisonnerai  bien  sa  moisson, 
quand  ta  tête  reposera  sous  terre  ;  car  on  ne  fait  pas  en- 
core attention  à  moi  dans  l'univers.  Cette  épaule  si 
épaisse  a  été  destinée  à  porter,  et  elle  portera  quelque 
honorable  fardeau,  ou  je  m'y  romprai  les  reins. — Ceci 


o42  HENRI   VI. 

(touchant  son  front)  doit  préparer  les  \oies;— {montrant  sa 
viain)  ceci  doit  exécuter. 

LE  ROI  EDOUARD. — Glarence,  et  toi,  Glocester,  aimez 
mon  aimable  reine,  et  donnez  un  baiser  au  petit  prince 
votre  neveu,  mes  frères. 

CLAREXCE. — Que  ce  baiser  que  j'imprime  sur  les  lèvres 
de  cet  enfant,  soit  le  gage  de  l'obéissance  que  je  dois  et 
veux  rendre  à  Votre  Majesté  5 

LE  ROI  EDOUARD. — Je  te  remercie,  noble  Glarence;  digne 
frère,  je  te  remercie. 

GLOCESTER.— En  témoignage  de  l'amour  que  je  porte  à 
la  tige  d'où  tu  es  sorti,  je  donne  ce  tendre  baiser  à  son 
jeune  fruit.  {A  part.)  Pour  dire  la  vérité,  ce  fut  ainsi  que 
Judas  baisa  son  maître.  Il  lui  criait  :  bonheur!  tandis 
que  dans  son  âme  il  ne  songeait  qu'à  faire  le  ma 

LE  ROI  EDOUARD.— Maintenant  je  suis  établi  dans  le 
bonheur  que  désirait  mon  âme;  je  possède  la  paix  de 
mon  royaume,  et  la  tendresse  de  mes  frères. 

CLAREN'CE. — Qu'ordouno  Votre  Majesté  sur  le  sort  de 
Marguerite?  René,  son  père,  a  engagé  dans  les  mains 
du  roi  de  France  les  Deux-Siciles  et  Jérusalem,  et  ils  en 
ont  envoyé  le  prix  pour  sa  rançon. 

LE  ROI  EDOUARD. — Qu'elle  parte  :  faites-la  conduire  en 
France.  —  Que  nous  reste-t-il  maintenant  qu'à  passer 
notre  temps  en  fêtes  magnifiques,  à  voir  représenter  de 
joyeuses  comédies,  et  à  reunir  tous  les  plaisirs  que  doit 
offrir  la  cour? — Qu'on  fasse  résonner  les  tambours  et 
les  trompettes! — Adieu,  cruels  soucis!  car  ce  jour,  je 
l'espère,  commence  le  cours  d'une  prospérité  durable. 

(Ils  sortent.) 


FIN     DU    CINQUIÈME    ET     DERNIER    ACTE, 


TABLE  DES  MATIERES 

DU    TOME    SEPTIÈME. 


HENRI  IV  (2*  Partie) 

.'.'  OTICE 3 

IKNRI  IV,  tragédie 7 

HENRI  V. 

VOTICK ]  23 

HENRI  V,  tragédie 125 

HENRI  VI  (1"  Partie). 

NoTiCB 235 

HENKI  Vi,  tragédie 2i5 

HENRI  VI  (2e  Partie). 
HE.VRI  VI,  tragédie 335 

HENRI  VI  (3«  Partie). 
Henri  VI,  tragédie 4jl 


FI.V    DU    TOME    SEPTIÈME. 


l'Biis.  —  ii.ip.  Ue  i'ii.i.tr  uis  an»;,  rue  des  uiaiiiis-Ai.gusiiiis,  5. 


î' 


2778 
08 
1872 
t. 7 


Shakespear,  William 
OEuvres  complètes 
Nouv.  éd. 


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